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Entre Cambridge et la Silicon Valley

Robert McChesney

— 1 octobre 2018

Le scandale entourant Facebook et Cambridge Analytica est la conséquence direct de la commercialisation croissante de l’Internet et des médias. Pour Robert McChesney la seule issue est un internet public.

Entre Cambridge et la Silicon Valley

On a découvert que l’entreprise Cambridge Analytica avait acquis les données personnelles de millions d’utilisateurs de Facebook et les mettait au service de ses clients dans le cadre de campagnes politiques. Les révélations ont attiré l’attention en partie parce que l’entreprise appartient à un donateur politique conservateur, Robert Mercer, mais surtout parce que cela soulève des questions importantes sur la protection de la vie privée et sur la surveillance par Internet. Et cela a en conséquence directe des implications profondes sur la place des médias dans le capitalisme contemporain. Nous avons discuté de ces questions et de sujets connexes avec Robert McChesney, éminent spécialiste des médias.

« Pourquoi cette histoire, qui devrait déclencher le même genre de débat public que le scandale du Watergate sur l’argent en politique et que la défaite de la guerre du Vietnam concernant le rôle de la CIA dans la vie américaine dans les années 70, ne fait-elle pas parler d’elle ? » se demande McChesney. « Pourquoi n’obtenons-nous rien de semblable à ce genre de réponse pour un scandale qui, me semble-t-il, est d’une ampleur égale ou similaire ? L’histoire de Cambridge Analytica a d’abord fait l’objet d’une importante couverture médiatique de nos “ médias d’information libéraux ”, mais ils ont vite laissé tomber. Quand ils ont compris que c’était le fait d’une entreprise capitaliste traditionnelle, financée par Robert Mercer, un milliardaire américain traditionnel de droite et loup de la City, il ne fallait plus en parler. Cette affaire est passée à la trappe, même si Mercer finançait une bonne partie de la campagne de Trump. »

Dans votre analyse du scandale de Cambridge Analytica, le principe commercial qui sous-tend notre système médiatique est au cœur de tout cela. C’est bien sûr un aspect qui n’est jamais mentionné. Pourriez-vous nous dire où se situent, selon vous, les liens entre la commercialisation des médias et la façon dont Facebook a été exploité à ces fins politiques très inquiétantes ?

Robert McChesney. Eh bien, pour comprendre cela, il faut regarder un peu en arrière. Les lecteurs de moins de quarante ans ne le sauront probablement pas, mais lorsqu’Internet est apparu dans les années 90, il a été présenté, ironiquement, comme un espace où l’on peut garder l’anonymat si on le souhaite. Il y avait la fameuse bande dessinée dans The New Yorker montrant que personne ne peut savoir si vous êtes un chien ou un humain sur Internet. On y voit un chien devant un clavier. Parce qu’on ne pouvait pas être surveillé. On pouvait faire tout ce qu’on voulait. On ne savait donc pas à qui on avait affaire en ligne parce que tout le monde était anonyme.

La chose cruciale à faire pour commercialiser internet était d’introduire une surveillance.

La plupart des gens qui ont conçu Internet ne voulaient pas que ce soit un média commercial, et c’est pour cela qu’ils l’ont créé de cette façon. Le problème pour le capitalisme, c’est qu’Internet ne constituait pas un modèle commercial très réussi. Dans les années 90, on ne cessait de vouloir trouver l’« Application » avec un grand A, la poule numérique qui allait pondre des œufs d’or. Les capitalistes savaient qu’Internet changeait la donne, mais qu’il semblait résister à l’exploitation commerciale. Au milieu des années 90, le milieu des affaires s’est rendu compte que, si Internet devait vraiment devenir le système nerveux de la société moderne, il fallait le rendre attrayant pour les annonceurs, il fallait le rendre rentable. Il fallait le commercialiser, et la chose cruciale à faire était d’introduire une surveillance et des protocoles, pour savoir exactement qui est en ligne et tout ce qui concerne ces utilisateurs. Cela a commencé sérieusement à la fin des années 90 et toute la logique d’Internet a été modifiée : un renversement à bien des égards.

Pourquoi a-t-on compris si tôt que la clé pour faire d’Internet un média commercial serait cette capacité de suivi et de surveillance ?

Les annonceurs ont été les premiers à s’en occuper. C’est eux qui ont mis cela en marche. C’est parce qu’ils ont compris que personne ne regardera, n’écoutera ou ne lira volontairement une publicité si on peut l’éviter, à moins d’être vraiment intéressé par le produit ou quelque chose de ce genre. Mais, de manière générale, tout le monde essaie d’ignorer la publicité. Voyons un modèle publicitaire traditionnel : vous achetez beaucoup de publicités et vous bombardez les gens avec jusqu’à ce qu’ils ne puissent pas l’oublier, tout en espérant atteindre quand même votre public cible.

Eh bien, Internet s’est avéré être un cauchemar pour ce modèle, parce que les gens pouvaient simplement fermer la fenêtre en un clic pour ne pas voir de publicité. De plus, à cause de l’anonymat, vous n’aviez aucun moyen de savoir qui regardait l’annonce, donc tout le travail démographique que vous aviez fait pour trouver votre public cible à la télévision, à la radio, dans les journaux et les magazines, tout cela était réduit à néant. Vous ne pouviez pas savoir qui regardait votre annonce ni même si quelqu’un allait simplement la voir. Chose plutôt improbable : aucune personne censée ne le ferait de toute façon. Il faut vraiment être bête pour cliquer sur une bannière publicitaire. Ils ont paniqué et cherché désespérément une solution. Comment trouver un moyen de faire parvenir vos annonces à la bonne catégorie démographique ? Il doit bien y avoir un moyen de marteler les gens avec nos messages. Et derrière tout cela se cachait un potentiel incroyable : une technologie qui pouvait donner aux entreprises infiniment plus de pouvoir sur les consommateurs, non seulement pour faire de la publicité pour les produits, mais aussi pour faire des ventes. Mais cela exigeait de lutter contre la capacité des gens à préserver leur vie privée, et ce, sans qu’ils soient conscients de ce qui se passait vraiment.

Ce mouvement a été dirigé, comme il se doit, par Procter & Gamble. La clé était de trouver un moyen de suivre l’activité des gens sur Internet afin de savoir qui ils étaient, où ils se trouvaient et de recueillir des données sur eux. Ça ne s’est pas fait d’un coup. Ce n’était pas un virage à 180 degrés du jour au lendemain, mais ce processus était en cours au milieu des années 90, puis il a été étendu jusqu’à aujourd’hui pour continuer dans la prochaine décennie.

Mais la conception initiale était qu’Internet n’était pas un média commercial, ce qui signifie que sa transformation vers ce modèle nécessitait une sorte d’intervention et d’action gouvernementale, n’est-ce pas ?

Absolument. Internet est un paradigme de dépenses publiques, sinon de socialisme. Le secteur privé n’aurait jamais développé Internet ou la révolution numérique à lui seul car, pendant des décennies, il n’y avait pas de moyen apparent d’en tirer profit. On oublie souvent cela. Internet a commencé par la combinaison du Pentagone et des intérêts militaires qui l’ont financé pour la plupart, et d’une poignée de grandes universités, où une grande partie de la recherche a été faite par des étudiants diplômés et de jeunes professeurs dans les années 60, 70 et 80, qui étaient souvent contre la culture dominante. C’étaient des hippies. J’en ai connu dans les années 70. Il s’agissait d’un mariage de ces deux communautés, et il était régi par des principes non commerciaux.

Pour les militaires, l’idée était que cela ferait partie de notre réseau de sécurité nationale qui nous protégerait d’une attaque des Soviétiques ou de nos ennemis, s’ils voulaient détruire nos communications. Contrairement au système téléphonique, Internet n’avait pas de plaque tournante centrale de sorte que, si les Russes ou les Soviétiques lâchaient une bombe, il n’y avait pas d’endroit où ils pouvaient la lâcher et détruire toutes les communications Internet. Internet a naturellement contourné tous les blocages ; c’était leur motivation. Il est clair que l’armée a toujours été ouverte à l’idée de la surveillance, car cela renforçait sa vision de la sécurité nationale, mais ce n’était pas vraiment le sujet ou la principale motivation avant les années 90. Le Pentagone, la CIA et la NSA n’ont manifesté aucun intérêt pour la commercialisation du cyberespace. En effet, il était illégal d’utiliser Internet à des fins commerciales avant 1992.

Les cinq premières entreprises au monde sont Microsoft, Apple, Amazon, Google et Facebook.

La motivation du côté des hippies et des scientifiques était d’avoir une technologie révolutionnaire qui peut relier tout le monde à peu de frais. Cela ressemble à du baratin de culture populaire aujourd’hui, mais ils n’avaient pas tort. C’était certainement une vision romantique, idéaliste et puissante qui poussait les gens à dire : « c’est une chose importante sur laquelle il faut travailler ».

Aucune conception n’avait considéré son aspect commercial et les commerciaux n’ont pas pris Internet au sérieux. En fait, lorsque Marc Andreessen a lancé Netscape, le premier navigateur commercial au début des années 90, il a trouvé que c’était un vrai problème. Il a dit plus tard dans une interview que le plus grand problème auquel il a dû faire face à cette période, ainsi que d’autres personnes comme lui, était une hostilité abjecte envers toute forme de mercantilisme sur Internet. Il l’a qualifié d’espace militant et égalitaire. Je me souviens de la première fois que je suis allé en ligne au début des années 90. Si quelqu’un avait le culot de dire : « Hé, j’ai une bicyclette, je vous la vends 50 dollars » dans un forum de discussion, on recevait des e-mails enragés du style : « Ne dis pas des trucs comme ça. On est sur Internet ici. On ne veut pas de ça. Va acheter une annonce dans le journal si tu veux vendre ta camelote. Ce n’est pas un espace commercial. »

Vous voulez donc dire que c’est sous l’administration Clinton que les principaux changements ont eu lieu pour l’ouvrir à ces motifs de profit ?

Oui, l’administration Clinton est au cœur de tout cela. Le Parti démocrate moderne, représenté par les Clinton et Barack Obama, était au centre de tout cela. Ils ne faisaient pas que suivre le mouvement. Ce sont eux qui dirigeaient le processus.

Ça ne s’est pas fait d’un seul coup. L’une des raisons pour lesquelles cette transition a suscité peu d’attention de la part des universitaires, et certainement peu dans l’esprit du public — la plupart des gens ne sont pas au courant de cette histoire — est qu’il n’y a pas eu une seule loi comme il y en a eu dans d’autres technologies, où il y a toute une bataille au sujet d’une loi décisive. Par exemple, l’activation de la surveillance en ligne n’a jamais été permise par le Congrès. Il n’y a jamais eu de véritable débat sur la question de savoir si nous voulions avoir de la publicité sur Internet, si nous voulions laisser les fournisseurs d’accès Internet et les sociétés sur Internet surveiller subrepticement les gens dans tout ce qu’ils font et garder des traces de ce qu’ils savent sur eux.

Aucun projet de loi n’a jamais été adopté pour autoriser cela. Cela s’est fait à plusieurs niveaux d’écart de tout examen public, pour que personne ne le sache, et avec pratiquement aucune couverture médiatique, évidemment. Donc 99 % des Américains n’avaient aucune idée de ce qui se passait. C’était vraiment un débat limité aux ingénieurs d’Internet et aux intérêts commerciaux qui faisaient pression, dans des lieux scientifiques et techniques, et non dans des forums publics. Tout a été fait au niveau de l’administration ou dans des lieux semi-gouvernementaux autorisés par le gouvernement.

S’il y avait une loi à sortir du lot, c’était la Loi sur les télécommunications de 1996, qui était censée, en théorie et en principe, modifier la loi traditionnelle sur les communications adoptée en 1934 pour la réglementation de la radio, de la télévision et de la téléphonie. Elle était censée mettre à jour la loi de 1934 en vue de la révolution digitale. L’idée de base était qu’avec la révolution numérique imminente, les médias traditionnels deviendraient tous digitaux, de sorte que les distinctions entre les compagnies de téléphone et les câblodistributeurs, les compagnies de musique et les stations de radio, les studios de cinéma et la télévision disparaîtraient.

Cette loi de 1996 était importante pour Internet parce qu’elle modifiait les règles de propriété. La théorie était que cela mènerait à une vague massive de concurrence dans tout le secteur des communications parce que, tout à coup, les compagnies de téléphone feraient du câble, ils feraient des photos et de la télévision, ils publieraient des livres. En gros, tout le monde ferait tout et toute entreprise faisant des profits dans le domaine de la communication serait soudain confrontée à une forte concurrence sur tous les fronts. Ce serait une sorte de Far West, où les consommateurs et la société dans son ensemble seraient les vainqueurs ultimes.

Sans un journalisme crédible la porte est ouverte à un rejet de toute information que l’on s’empresse d’appeler « fake news ».

Cette loi était censée accueillir de nouveaux acteurs sur le marché, ce qui allait déclencher un âge d’or de l’investissement compétitif et de la concurrence. Vu de cette manière, cela semble être une proposition raisonnable. Mais, dans le monde réel du capitalisme américain, le lobbying des entreprises sur les termes de la nouvelle loi fut d’une ampleur mythique, pratiquement sans précédent, entre 1991 et 1996. Les lobbyistes d’entreprise qui ont rédigé la loi ( ou qui, plus tard, ont aidé les régulateurs à l’interpréter ) n’avaient aucun intérêt à créer des marchés plus concurrentiels ; cela aurait été un cauchemar pour eux. Leur ambition pure et simple était de créer plus de pouvoir de monopole pour eux-mêmes tout en réduisant toute réglementation pesante d’intérêt public qui pourrait entraver la rentabilité.

L’assouplissement des limites de propriété a donc eu l’effet ironique d’entraîner une concentration massive du pouvoir de marché. Les télécommunications, c’est-à-dire les systèmes de télévision par câble et par satellite, les compagnies de téléphone, les fournisseurs d’accès Internet, en sont l’exemple le plus frappant. Avant 1996, il y avait de fortes limites à la propriété croisée et aux fusions dans ces secteurs puisqu’elles étaient toutes fondées sur des licences de monopole accordées par le gouvernement. La loi supposait qu’une fois que les compagnies de téléphone pourraient entrer dans le secteur de la télévision par câble et vice versa, un âge d’or de la concurrence s’ensuivrait. Mais c’est exactement le contraire qui s’est produit lorsque ces énormes entreprises n’ont pas pénétré aveuglément de nouveaux marchés pour lancer un bain de sang compétitif ; au lieu de cela, elles ont profité des nouvelles règles de propriété assouplies pour fusionner et se gober les unes les autres.

C’est ainsi qu’en 1996, il y avait près de vingt grandes entreprises de télécommunications, presque toutes classées dans la moitié supérieure du Fortune 500. Aujourd’hui, trois entreprises ( AT&T, Comcast et Verizon, toutes parmi les plus grandes entreprises américaines ) ainsi qu’une demi-douzaine d’autres entreprises un peu plus petites dominent la téléphonie cellulaire, les fournisseurs d’accès, le câble et la télévision par satellite. Ils fonctionnent beaucoup plus comme un cartel qu’un marché oligopolistique traditionnel.

Mais quel est le lien avec les géants d’Internet dont on entend toujours parler comme Apple, Facebook et Google ?

Il y a une distinction importante entre le cartel des fournisseurs d’accès que je viens de décrire avec AT&T, Comcast et Verizon, et les entreprises que vous venez de mentionner. Les premières sont principalement des entreprises américaines et établissent leur monopole en utilisant les licences de monopole du gouvernement américain pour avoir un goulot d’étranglement sur la téléphonie cellulaire et l’accès à Internet. Ce sont ces entreprises qui tentent d’éliminer la « neutralité du Net » dont nous parlerons plus loin. Ces entreprises veulent utiliser leur contrôle sur le câble, le satellite et les téléphones cellulaires pour privatiser efficacement Internet. Voilà pourquoi la neutralité du Net est importante. Ces entreprises sont des monopoles créées par le gouvernement et des parasites purs et simples. En raison de leur pouvoir politique, les États-Unis ont les téléphones cellulaires et l’accès à Internet les plus chers au monde et un service plus lent et plus merdique que la plupart des pays européens et asiatiques.

Les grands monopoles Internet que sont Amazon, Apple, Facebook, Google ( Alphabet ) et Microsoft sont différents. Ce sont des entreprises mondiales qui ne dépendent pas des licences gouvernementales pour le pouvoir sur le marché. En même temps, ils entretiennent des relations extrêmement étroites avec le gouvernement américain et une grande partie de leur travail repose sur la recherche et les innovations développées d’abord sous les auspices de l’armée. En seulement deux décennies, ces cinq entreprises ont conquis le capitalisme d’une manière sans précédent. Si vous regardez les plus grandes entreprises en Amérique aujourd’hui en matière de valeur marchande, les cinq premières entreprises aux États-Unis et dans le monde sont, sans ordre particulier, Microsoft, Apple, Amazon, Google et Facebook. Ce sont les cinq premières entreprises au monde en termes de valeur marchande. Leur domination est incroyable. Ils écrasent tout le monde et grandissent à une vitesse fulgurante.

Il y a beaucoup d’inquiétudes au sujet du pouvoir que ces cinq géants d’Internet ont et auront à l’avenir, ainsi que des questions politiques fondamentales qu’il faut prendre à bras-le-corps. Mais les préoccupations et les solutions sont quelque peu différentes de celles concernant le cartel des fournisseurs d’accès.

Cela veut dire que ce qui était au départ une forme de communication radicalement décentralisée et presque impossible à surveiller est devenu, en quelques années à peine, incroyablement centralisé, toute l’information ne passant que par un très petit nombre de mains.

C’est exactement ça. Et ces entreprises entreprennent ensuite cette surveillance très étroite, qui devient alors disponible pour le plus offrant à des fins commerciales.

Quelles sont les conséquences pour les deux ambitions originales de la communauté scientifique derrière Internet, à savoir l’anonymat et une meilleure diffusion de l’information ?

Eh bien, l’anonymat, ou, pour utiliser un langage plus familier, la vie privée, n’existent plus. Les téléphones cellulaires, par exemple, sont maintenant considérés comme des appareils de repérage. Mais la question de la diffusion est également très importante, car, à côté de cette centralisation du contrôle, il y a aussi le fait que le journalisme lui-même est en train de mourir. Internet n’a pas causé sa mort, mais il l’a accélérée et a éliminé tout espoir d’un système de médias commerciaux qui puisse répondre aux besoins d’information de l’ensemble de la population.

Ce que fait Cambridge Analytica est la création de fake news.

Les racines de son déclin remontent à plusieurs décennies. Pendant la première centaine d’années de l’histoire américaine, les journaux ont été fortement subventionnés par le gouvernement fédéral, afin d’encourager un riche éventail de médias d’information. Personne, à l’époque, ne pensait que la seule recherche du profit sur le marché « libre » suffirait pour garantir le pluralisme de l’information. Cela s’est fait principalement par la distribution gratuite ou à un tarif nominal des journaux par le service postal — presque tous les journaux étaient distribués par la poste au début de l’histoire des États-Unis — et aussi par des commandes d’imprimerie distribuées avec l’intention explicite d’aider à soutenir les différents journaux, par les branches du gouvernement. En plus de cela, la subvention gouvernementale à la presse en fonction du PIB dans les années 1840 représenterait environ 35 milliards de dollars dans l’économie d’aujourd’hui.

Vers la fin du 19e siècle, le système commercial s’est consolidé, la publicité fournissant le plus gros des revenus, les subventions de l’État ont perdu de l’importance et, dans de nombreux cas, ont disparu. La publication de journaux, la construction d’empires journalistiques, tout cela a commencé à générer des fortunes massives tout en continuant à fournir à leurs propriétaires un immense pouvoir politique. C’est dans ce contexte que le journalisme professionnel ( prétendument non partisan, sans opinion, politiquement neutre et obsédé par les faits ) a vu le jour au cours des premières décennies du 20e siècle.

Quel est le lien avec Internet ? Où est la crise du journalisme dont vous parlez ?

Le problème fondamental est que les géants d’Internet ( en particulier Facebook et Google ) retirent l’argent de la publicité qui aurait traditionnellement été versé à une entité productrice de journaux ou de journalisme. Mais Facebook et Google n’utilisent pas cet argent pour investir dans un plus grand nombre de journalistes ou de journaux.

Pourquoi cela s’est-il produit ? La raison est liée à la fin de l’anonymat, à la capacité de surveiller. Au début, lorsqu’Internet est apparu, la plupart des journaux et des chaînes de télévision se sont dit : « Eh bien, nous irons en ligne, et nous ferons simplement ce que nous avons toujours fait, mais en ligne. Les gens achèteront des annonces sur le site Web du New York Times parce que les gens viendront sur notre site Web pour lire des articles du New York Times et ils regarderont les annonces, tout comme ils l’ont fait avec notre édition imprimée.

Cela ressemblait à la transition qui se profilait lentement, vers l’an 2000 dirons-nous. La perte du journalisme commercial n’était pas évidente. Mais, ce qui s’est passé avec le modèle de surveillance, c’est que personne n’achète de publicité sur un site Web. Vous n’allez pas au New York Times en disant « je veux acheter une publicité » en espérant que votre public cible viendra regarder ce site Web et verra votre annonce. Au lieu de cela, vous allez chez Google, Facebook ou AOL, et vous dites : « je veux atteindre tous les hommes américains de ce groupe de revenus entre 30 et 34 ans qui pourraient être intéressés par une nouvelle voiture dans les trois prochains mois » et AOL localisera tous ces hommes, où qu’ils soient en ligne, et votre annonce apparaîtra sur n’importe quel site Web, généralement immédiatement. Ils trouveront ces hommes à tous les coups.

Cela signifie que les producteurs de contenu, en l’occurrence les médias d’information, n’ont plus droit à leur part. Ces dollars publicitaires servaient à subventionner la plus grande partie de leur travail. Le modèle commercial a disparu, c’est pour cela que le journalisme est en train de mourir, c’est pour cela qu’il reste très peu de journalistes en activité. Aucun capitaliste rationnel n’investit dans le journalisme pour faire du profit. Il y a vingt-cinq ans, s’il y avait une grande nouvelle, il y avait des journalistes du Baltimore Sun, du Chicago Tribune, du LA Times, du Atlanta News qui couvraient l’histoire, quelle qu’elle soit, dans la politique nationale ou internationale. Aujourd’hui, ce sont le New York Times et le Washington Post qui sont rémunérés ( plus ou moins, et c’est bien tout). Lors de la génération précédente, les capitales et les hôtels de ville étaient couverts par des journalistes de différents médias ; aujourd’hui, leurs salles de rédaction ressemblent à des villes fantômes. Il n’y a presque plus personne. Les jeux sont faits.

Même si le système d’information professionnel commercial était profondément défectueux, il comportait à son apogée des éléments positifs ( comme la présence d’un grand nombre de journalistes couvrant les communautés dans lesquelles ils vivent ) et certains de ses aspects nous manquent cruellement. Il n’y a presque plus de correspondants à l’étranger qui font des reportages sur le monde à partir de différents endroits dans le monde, par exemple. Avec l’effondrement des salles de rédaction, les pires problèmes du système commercial ont été amplifiés ( comme la dépendance à l’égard des entreprises et du gouvernement ) et le besoin désespéré d’argent a conduit à toutes sortes de corruption dans les pratiques journalistiques que nous n’avions pas vues depuis un siècle.

La théorie démocratique élémentaire veut qu’une société autonome ne puisse exister sans un média d’information indépendant et crédible. Cet élément fondamental devrait être proclamé du sommet des montagnes parce que c’est la réalité dans laquelle nous entrons. Cela a deux conséquences immédiates qui méritent d’être mentionnées. Premièrement, nous constatons un problème croissant avec une jeune génération qui est plus favorable aux valeurs progressistes et à la politique socialiste que toute autre de mon vivant, mais qui n’est malheureusement pas informée ni éduquée sur les fondements du fonctionnement économique et politique de la nation et du monde. Deuxièmement, sans un journalisme crédible que les gens peuvent utiliser comme base de compréhension et de débat, cela ouvre la porte à un rejet de toute information que l’on n’aime pas et que l’on s’empresse d’appeler « fake news ». C’est la stratégie de Trump et cela aurait été absurde il y a vingt-cinq ans. Maintenant, on a une population qui n’a aucune raison de respecter les médias, tout comme Trump.

Donc, d’une part, il y a cette incroyable centralisation de l’information et, d’autre part, la mort lente du journalisme. Ce n’est pas sans rappeler Orwell.

Exactement. Le système de surveillance est déjà utilisé à des fins politiques très insidieuses. Vous pouvez maintenant obtenir des informations complètes sur un grand nombre de personnes : leurs points de vue, ce qui les intéresse, comment les intéresser et ce qui ne les intéresse pas. Cela donne aux politiciens un pouvoir énorme pour choisir avec succès les messages de propagande et les envoyer aux gens chez qui cela va vraiment fonctionner.

La campagne d’Obama a été organisée sur ces bases lors de sa réélection en 2012. Les organisateurs ont utilisé la collecte de données de pointe pour identifier les électeurs, envoyer des messages spécifiques à des groupes particuliers, etc. C’était purement une campagne de marketing. Cela a été d’une efficacité étonnante, et le coup de génie, c’est que tous les messages s’adressaient à des personnes en ligne, ils n’étaient pas vraiment reconnus par les médias ou la culture politique au sens large. Ainsi, même si Obama a été beaucoup moins populaire en 2012 qu’il ne l’avait été en 2008, les outils sophistiqués que sa campagne a développés leur ont permis d’amasser beaucoup plus d’argent en ligne en modifiant et individualisant constamment le langage dans les messages adressés aux supporters. Même chose pour les plaidoyers visant à stimuler la participation des électeurs.

L’ironie de la campagne de 2012, c’est que c’était la première fois que les partis politiques étaient en avance sur les publicitaires. Les gens qui ont quitté la campagne d’Obama sont ensuite allés à Madison Avenue et se sont rendus dans les entreprises américaines et dans la Silicon Valley en disant : « Voilà comment il faut faire maintenant. Nous avons appris à cibler les gens. Obama a tout compris. »

Vous décrivez donc un phénomène plus profond qui est en train de prendre racine, à savoir que les partis politiques considèrent leurs électeurs comme un groupe démographique qu’ils essaient de gérer, tout comme les entreprises essaient de gérer les perceptions du marché. Les électeurs font partie d’un stratagème de marketing plutôt que d’une composante d’une culture démocratique.

Exactement. Il s’agit d’un phénomène à long terme, mais les technologies numériques de surveillance ont considérablement augmenté sa puissance. Ainsi, en 2012, Obama a fait des merveilles avec cette approche en galvanisant ses partisans et en les secouant pour obtenir des contributions. Il n’a fallu qu’un autre cycle électoral pour que ces technologies se tournent vers le côté obscur : au lieu d’essayer de localiser et de cultiver des partisans potentiels, utilisez la puissance de cette technologie pour diaboliser et miner le soutien de votre adversaire. C’est de loin le développement le plus effrayant.

Voilà ce que sont les fake news. C’est ce que fait Cambridge Analytica. Au lieu de faire passer des messages positifs, pour mettre en valeur le candidat auprès des électeurs potentiels, vous diffusez des messages négatifs qui sont très puissants, qui ciblent les partisans de votre adversaire, et vous créez de l’enthousiasme pour votre propre candidat par le biais des partisans purs et durs. Vous n’avez qu’à trouver des sujets qui auront un impact sur les gens, et cela minera le soutien qu’ils auront. Le but est vraiment d’empoisonner l’atmosphère politique, et c’est largement faisable parce que le journalisme réel a été réduit à néant.

Nous pouvons imaginer comment la menace va encore plus loin et se dirige droit sur les libertés démocratiques.

Oui. Il faut vraiment que nous commencions à y réfléchir. Ce ne sont pas seulement les annonceurs ou les candidats politiques qui ont accès à toutes ces données. Les militaires ont également accès à toutes les données que ces entreprises génèrent, à peu près à volonté. Ils travaillent ensemble pour les obtenir et peuvent les utiliser pour la surveillance. Et c’est terrifiant parce que nous en sommes à un point où notre système militaire est complètement hors de portée du contrôle politique.

Pas seulement les annonceurs et candidats politiques ont accès à vos données, les militaires l’ont également.

Le fait est que le militarisme et la démocratie sont une contradiction. Ce n’est même pas un sujet de controverse. Il s’agit là du cœur de la théorie démocratique. Même les rédacteurs de la Constitution américaine l’ont compris. Ils n’étaient certainement pas des démocrates à bien des égards, mais ils étaient conscients de cela et on doit les en féliciter. Ils étaient obsédés par la limitation d’un militarisme potentiel. Même des gens comme Madison, Jefferson, George Washington ou Alexander Hamilton : on les trouve en train de faire toutes sortes de mises en garde contre la menace d’une guerre permanente et du militarisme pour la liberté, pour une société libre ; comment cela induit la propagande et la corruption et comment la démocratie ne peut survivre à cela.

Mais nous voilà vivant dans un état d’urgence permanent qui prend de l’expansion depuis plus de soixante-dix ans. L’une des grandes promesses d’Internet, vous vous en souviendrez peut-être ( elle a duré environ trois semaines !), c’est qu’il allait empêcher toutes ces guerres folles dans lesquelles les États-Unis s’engagent. Il allait éclairer les gens sur ce que faisaient les militaires, il allait donner aux gens le pouvoir de contrôler les militaires, il allait donner aux gens du monde entier une chance de communiquer directement sans être filtrés par les élites, et ce serait une grande victoire pour la paix et pour un monde pacifique.

Au lieu de cela, ce que nous avons maintenant, c’est un Internet colonisé par l’armée. Si vous allez au Pentagone aujourd’hui, vous verrez qu’on y divise le monde en théâtres. Il y a le théâtre de l’Afrique subsaharienne, le théâtre de l’Europe occidentale, le théâtre de l’Asie du Sud, le théâtre de l’Asie de l’Est, le théâtre de l’Amérique du Sud. Il y a aussi un cyberthéâtre. Ils traitent Internet comme un continent du monde qu’ils doivent conquérir et contrôler. Ils le font conjointement avec les cinq grandes sociétés d’Internet, qui obtiennent de nombreux contrats de travail avec eux sur ce sujet : ils sont à la pointe de la technologie dans ce domaine. Ils sont tous complètement imperméables à la responsabilité politique dans notre « démocratie ». C’est une contradiction fondamentale qui se profile à l’horizon du 21e siècle.

Et ce qui en découle naturellement, c’est la question des réformes possibles et où aller à partir de là ; ce qui peut à la fois nous débarrasser de l’état de surveillance, mais aussi potentiellement créer un espace pour relancer un nouveau média d’information. Quelles réformes réalisables à court et moyen terme pourraient nous remettre sur la bonne voie ?

Il y a trois domaines fondamentaux sur lesquels nous devons travailler. Tout d’abord, nous devons trouver des moyens de financer le journalisme indépendant, compétitif, à but non lucratif et non commercial. Non contrôlé par l’État, mais avec des revenus réels qui peuvent permettre aux gens de faire du bon journalisme dans un environnement concurrentiel, mais non commercial. Nous avons appris à nos dépens que la publicité et le journalisme ne font pas bon ménage, et que les profits et le journalisme n’ont rien à faire ensemble. Cela a déjà été établi par le marché. J’ai défendu le premier plan élaboré par Dean Baker, qui demande que chaque Américain de plus de dix-huit ans ait le droit d’allouer 200 dollars provenant du gouvernement au média d’information à but non lucratif et non-commercial de son choix. Des subventions gouvernementales massives ( ou investissements publics ) pour que nous puissions avoir des journalistes rémunérés dans des salles de rédaction indépendantes et concurrentes ; aucun contrôle gouvernemental sur le journalisme.

Un système journalistique efficace est la condition sine qua non d’une société démocratique et ce but doit être poursuivi très fermement. La principale opposition vient de la droite politique, qui a compris depuis longtemps qu’un citoyen informé et engagé est un ennemi mortel. La foule néolibérale encourage et célèbre l’effondrement du journalisme. Un monde de fake news ( qu’ils génèrent comme un tsunami ) est un monde qu’ils peuvent facilement dominer et conquérir. C’est un monde qui nous donne Trump et ses politiques.

Y a-t-il déjà des actions en cours ?

Oui. Nous avons fait des progrès beaucoup plus importants en ce qui concerne le cartel des fournisseurs d’accès avec AT&T, Comcast et Verizon, dont nous avons parlé plus tôt. Ces gens veulent utiliser leur monopole sur les téléphones cellulaires et l’accès à Internet pour privatiser efficacement l’Internet afin qu’ils puissent accroître leurs profits de façon spectaculaire. Ils veulent pouvoir faire de la discrimination entre les utilisateurs de leurs réseaux, tant ceux qui fournissent du contenu que les utilisateurs, dans le but de leur soutirer toujours plus d’argent pour utiliser le réseau. Le cartel prétend qu’il n’est pas nécessaire de le réglementer parce que si les consommateurs n’aiment pas ce qu’il fait avec « leurs » réseaux, ils peuvent s’adresser à un concurrent. C’est un mensonge extraordinaire, ces entreprises ont un cartel où il est impossible pour les nouveaux capitalistes d’entrer effectivement sur le marché, malgré les profits ultra-subjectifs qui attendraient théoriquement un nouvel arrivant.

Cette bataille s’appelle la neutralité du Net, elle empêche le cartel des fournisseurs d’accès d’avoir un quelconque contrôle sur le contenu et l’utilisation d’Internet. Ce principe est resté longtemps intangible en raison des règles de distribution communes qui existaient pour les compagnies de téléphone depuis l’ère pré-Internet. Dans les années 90, la plupart des gens croyaient qu’Internet était imperméable à l’ingérence des entreprises ou du gouvernement parce qu’il s’agissait d’une technologie magique ; nous voyons maintenant que c’était toujours dû à la politique publique.

Lorsque le cartel a fait connaître ses intentions d’amener les politiciens à éliminer la neutralité du Net il y a une dizaine d’années, on peut soutenir qu’il s’agissait de la plus grande campagne d’organisation d’intérêt public de l’histoire récente de la communication. Lors du second mandat de M. Obama, la Federal Communications Commission ( FCC ) a mis en place des règles de neutralité du Net, formidables et sans équivoque. Pour être clair, beaucoup se sont sentis concernés. Les cinq grands monopoles d’Internet étaient également des partisans de la neutralité du Net, à des degrés divers, parce qu’ils ne voulaient pas être rackettés par les parasites des fournisseurs d’accès.

Mais une fois que Trump est arrivé au pouvoir avec sa grande promesse de drainer le marais, il a ouvert les vannes et a créé un océan d’eaux usées. Sa nouvelle FCC, dirigée par le président Ajit Pai, qui s’est fait les dents en tant qu’avocat à tout faire de Verizon, a renversé les règles de la neutralité du Net. Cette question fait actuellement l’objet d’un débat au Congrès et sera probablement portée devant les tribunaux. Mais il est peu probable que l’on fasse marche arrière tant que les républicains contrôlent le gouvernement fédéral.

Ce n’est pas particulièrement encourageant.

Le jury ne s’est pas encore prononcé, car l’écrasante majorité des Américains sont en faveur de la neutralité du Net. C’est en fait une tes tâches les plus simples. Il y a beaucoup à faire, en particulier inciter les cinq monopoles d’Internet à se joindre au mouvement. AT&T, Comcast et Verizon ont choisi certains d’entre eux un par un, ils ont travaillé sur des accords en leur disant : « Vous êtes en sécurité. On ne va pas vous embêter. Nous allons nous frotter à d’autres personnes, et puis c’est génial : nous avons maintenant le pouvoir de protéger votre monopole contre les plus grandes menaces. Vous n’avez qu’à suivre le mouvement. » Nous nous trouvons donc dans cette zone nébuleuse où ils n’appuient pas la neutralité du Net aussi fortement qu’autrefois. Potentiellement, ils pourraient se retrouver à soutenir à nouveau la neutralité du Net.

Mais il y a une tendance encore plus excitante qui se dessine et qui est beaucoup plus prometteuse. Même si nous revenons à la neutralité du Net, le problème demeure que le cartel des fournisseurs d’accès contrôle toujours les téléphones cellulaires et l’accès à Internet aux États-Unis. Ils font encore payer beaucoup trop cher les gens pour un système de moindre qualité. Ce sont des parasites dont l’existence n’a aucune justification économique ; ils le font simplement parce qu’ils ont les politiciens dans leur poche.

La bonne nouvelle en ce qui concerne ce cartel, c’est qu’il existe actuellement un secteur où l’activisme fonctionne très bien aux États-Unis, et c’est ce qu’on appelle le « haut débit municipal ». Au cours des vingt dernières années, quelque 750 villes et collectivités des États-Unis ont lancé des systèmes municipaux d’accès au haut débit, parce que les compagnies de câblodistribution et de téléphone offraient à leurs collectivités un service très médiocre. Il s’agit généralement de petites villes qui ne sont pas assez rentables pour les géants du marché, certaines se font donc couper les vivres.

C’est là que se déroule le combat. Comme on pouvait s’y attendre, le cartel n’a pas réagi à ce haut débit municipal en abaissant ses prix et en améliorant son service. Mon Dieu, non. Au lieu de cela, comme une bande mafieuse menacée par l’entrée d’un nouveau trafiquant de drogue sur son territoire, ils tentent d’exterminer la concurrence, qualifiant le haut débit municipal de « concurrence déloyale ». Le cartel a utilisé son pouvoir de lobbying inégalé dans les cinquante États pour qu’ils adoptent une loi qui interdit aux communautés de mettre en place leur propre réseau municipal à haut débit. Et ils ont réussi à bloquer cela dans de nombreux États. Mais dans tous les États où la loi est passée, comme le Tennessee, le réseau municipal ne peut pas être renversé parce que les gens y tiennent trop et sont prêts à le défendre de manière virulente. Nous devrons donc lutter pour adopter une loi nationale qui permettra non seulement de le faire dans les cinquante États, mais aussi de fournir des capitaux et toutes sortes d’incitations pour permettre aux communautés de le faire si elles le veulent, pour enfin nous débarrasser de ce cartel.

L’objectif ultime doit être un accès omniprésent et gratuit au haut débit géré par un réseau de services non commerciaux et à but non lucratif, exploité selon les principes, disons, du bureau de poste.

Oui, cela semble très radical, et c’est le cas puisque cela secouerait le système. Bien sûr, il faudra se mobiliser et s’organiser politiquement, mais ce n’est pas impensable. C’est quelque chose qui peut arriver. Et si, en ce moment même, le moindre changement semble difficile à imaginer, nous devons nous rappeler à quel point l’avenir est imprévisible. En regardant les repères historiques qui nous entourent, la seule chose dont nous pouvons être certains, c’est que le monde dans vingt ans sera radicalement différent du monde d’aujourd’hui, quoi que nous fassions. Notre travail consiste à apporter un changement radical vers un monde progressiste, humain, démocratique et durable. L’avenir est grand ouvert, pour le meilleur ou pour le pire.

Mais que faisons-nous de ces cinq monopoles qui sont aujourd’hui l’US Steel et la Standard Oil de l’ère de l’information ? Que faisons-nous par rapport à Apple, Amazon, Facebook, Google et Microsoft ? Il est difficile d’envisager une société progressiste et démocratique avec ces géants qui dominent l’économie, la culture et la politique.

Vous m’enlevez les mots de la bouche. Il va falloir s’attaquer à eux un jour ou l’autre.

Parlez-vous de les diviser en petites entreprises, comme les compagnies de téléphone dans les années 80 ?

Non, je ne pense pas que ça puisse fonctionner. Ces marchés tendent vers le monopole. Les plus petits ne font pas le poids à cause des énormes effets de réseau, ce qui signifie essentiellement que le plus gros réseau rassemble le plus d’utilisateurs, parce que ceux-ci ont d’énormes incitations à rejoindre le plus grand réseau. Tous les petits réseaux disparaissent. Quand les réseaux sociaux ont démarré, il y avait initialement une grande compétition entre Facebook, MySpace et quelques autres. Mais très vite, une fois que tout le monde commence à aller sur Facebook, personne ne va sur MySpace, parce que Facebook possède beaucoup plus d’utilisateurs. Quand on est sur les réseaux sociaux, on va là où tout le monde se trouve déjà. Donc, tous les autres disparaissent et Facebook est tout seul, et nous voilà avec un monopole. C’est un effet de réseau. Les hamburgers de McDonald’s n’ont jamais eu ce problème. On n’a pas besoin d’aller chez McDonald’s pour avoir un hamburger. On peut encore aller autre part, c’est pour cela que Burger King et Wendy’s peuvent encore maintenir la concurrence.

L’objectif ultime doit être un accès internet omniprésent et gratuit exploité selon les principes d’un bureau de poste.

Si on combine cela avec les techniques de concentration traditionnelle du capitalisme et les barrières massives à l’entrée — Amazon, Google, Microsoft, toutes ces sociétés doivent dépenser des milliards et des milliards de dollars par an pour financer leurs énormes serveurs, leurs ordinateurs et leur cloud et, dans le cas d’Amazon, leurs énormes entrepôts — en plus des effets de réseau, cela exclut quasiment toute concurrence durable. Donc, l’idée que l’on peut diviser des entreprises de ce genre en trente ou quarante petites entreprises et avoir des marchés concurrentiels n’a aucun sens. Ce sont des monopoles naturels, pour ainsi dire.

Cela nous laisse deux solutions. D’abord, vous leur laissez leur statut privé, mais vous les réglementez comme AT&T l’a été pendant longtemps. Vous les laissez faire des profits, mais vous les soumettez à la réglementation publique, en échange d’un monopole naturel. À mon avis, pas besoin d’études pour voir que ce n’est pas réaliste. Ce sont des entités énormes et extrêmement puissantes. L’idée que vous allez les réglementer et les amener à faire des choses qui ne sont pas rentables pour elles est ridicule. Pensez-vous vraiment pouvoir vous attaquer à ces cinq géants et en sortir victorieux ? Cela m’étonnerait beaucoup.

L’autre option est de les nationaliser ou de les municipaliser. Vous les retirez du processus d’accumulation de capital, vous les établissez en tant qu’entreprises indépendantes à but non lucratif et non commercial.

Mais vous parlez de nationaliser les cinq plus grandes entreprises des États-Unis. Cela nécessiterait un mouvement social massif, voire anticapitaliste ?

Sûrement, oui. Mais, ironiquement, ce que je propose n’a pas toujours été associé à la gauche anticapitaliste. Henry Calvert Simons, un économiste du laisser-faire de l’Université de Chicago, mentor de Milton Friedman, a écrit sur ce sujet. Il s’est opposé au New Deal. Il a vécu au milieu du 20e siècle. Il n’aimait pas les syndicats ni la sécurité sociale, c’était un capitaliste pur et dur, adepte du libre-échange. Mais il a bel et bien écrit que si vous avez un monopole qui ne peut pas être brisé en petits morceaux, vouloir le réglementer est absurde. Ce monopole ne va pas se contenter d’entuber les consommateurs, il va entuber les entreprises légitimes en leur facturant des prix plus élevés. Il a dit que la seule chose à faire quand on croit au capitalisme, c’est de les nationaliser. Il faut les retirer du système de profit. Sinon, ils vont complètement déformer le marché et corrompre le système pour en faire un capitalisme de copinage. Je pense que c’est vrai, que l’on croie au capitalisme ou que l’on soit, comme moi, socialiste.

Entre Cambridge et la Silicon ValleyMais aussi difficile que cela puisse paraître aujourd’hui, ce combat sera inévitable. Le mur se fissure, avec par exemple les révélations d’Edward Snowden, et le scandale de Cambridge Analytic qui sapent la légitimité et l’acceptation populaire de ces monopoles, mais nous avons encore un long chemin à parcourir. Il faut commencer par identifier le problème, en parler et le mettre sur la table. Il ne faut pas présumer que la question ne peut être soulevée parce qu’il n’y a pas d’alternative fonctionnelle toute faite et prête à l’emploi. Dans des périodes imprévisibles et turbulentes comme celle-ci, les problèmes peuvent exploser sous nos yeux, mais il est utile de jeter les bases à l’avance.

Une fois que vous commencez à vouloir prendre le centre de l’économie capitaliste et le sortir du capitalisme, eh bien, je pense que vous arrivez, comme vous l’avez dit, sur un terrain très radical, et c’est exactement là que nous allons : c’est le chemin que nous devons prendre.

L’interview est une version abrégée de Robert McChesney, Between Cambridge and Palo Alto, The Catalyst, vol. 2, printemps 2018.