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Les étudiants allemands luttent contre un enseignement qui marche au pas

Luca Groß

—4 février 2026

Dans un contexte de militarisation dans toute l’Europe, la politique universitaire allemande est en crise et mise au pas. Luca Groß, syndicaliste étudiant en Allemagne, décrypte la situation

Shutterstock : Olaf Scholz et Boris Pistorius assistent au lancement opérationnel du premier système de défense aérienne IRIS-T SLM de la Bundeswehr.

L’analyse de Luca Groß sur l’université allemande, paru dans le numéro de décembre 2025 de Zeitschrift Marxistische Erneuerung résonne avec une force singulière en Belgique. Alors que le gouvernement fédéral, acte une hausse historique des budgets militaires pour atteindre les normes de l’OTAN, passant à près de 13 milliards d’euros par an, l’enseignement supérieur belge subit de plein fouet cette réorientation par l’aggravation du sous-financement et en faisant passer les étudiants à la caisse. Entre précarité étudiante galopante et pressions sur l’indépendance de la recherche académique, l’université est ici aussi un terrain de la lutte des classes. Ce texte en appelle à soustraire les études et la recherche à la logique de guerre pour les rendre au progrès social.

Le rôle des étudiants et des scientifiques

Les établissements d’enseignement supérieur en Allemagne ont historiquement été un lieu de lutte de classes intenses ; les étudiants y ont souvent été les moteurs de la protestation politique ainsi que du progrès social et culturel. Les événements de 68 l’ont démontré de la manière la plus frappante, tout comme, dans un passé plus récent, les mouvements de protestation contre la réintroduction du minerval (Studiengebühren) dans le cadre de la crise financière de 2007, ainsi que les manifestations étudiantes contre le génocide à Gaza ces deux dernières années.

Dans tous ces combats, le mouvement étudiant a posé, consciemment ou non, la question suivante : « À qui servent l’éducation et la science ? ». En d’autres termes, il pose la question du caractère de classe des universités. Du fait que la science s’est rendue historiquement complice (et continue de le faire en partie aujourd’hui) de la promotion, de l’application et de la légitimation des objectifs des projets d’exploitation et de domination les plus violents du monde capitaliste (colonialisme, fascisme et guerre mondiale), particulièrement en Allemagne, il ne faudrait pas conclure que la science en soi est à rejeter.

Au contraire, la science dans le monde capitaliste possède un « double caractère ». Comme l’a dit un jour Reinhard Kühnl, chercheur sur le fascisme, elle est à la fois un moyen de connaissance du monde matériel et, simultanément, un moyen de domination et d’oppression. « Ce sont donc principalement les rapports de propriété et de domination qui font que les potentiels progressistes de la science ne peuvent s’exprimer que de manière très entravée et brisée. »1 La science et les lieux où elle est produite sont donc des enjeux de lutte.

Il appartient aux étudiants et aux scientifiques de débattre du caractère de la science et de veiller à ce qu’elle serve au progrès social et à la libération de la domination et de l’oppression, et non au maintien de celles-ci.

Cela est plus vrai que jamais aujourd’hui. Les bouleversements actuels de l’ordre international dominé par les États-Unis, provoqués par l’ascension de la Chine et d’autres États du BRICS, ainsi que la crise économique et politique en Allemagne, bousculent également le statu quo dans les universités.

Sur fond de développements internationaux, le gouvernement fédéral mise sur un « cloisonnement » accru du système scientifique face à la concurrence internationale et sur l’ouverture des établissements d’enseignement supérieur aux militaires2. Cela ressort notamment du Document de position du ministère fédéral de l’Éducation et de la Recherche sur la sécurité de la recherche à la lumière du tournant historique, élaboré en lien avec la stratégie de sécurité nationale et la stratégie pour la Chine.

Cette stratégie se manifeste par la campagne médiatique et de lobbying menée à l’échelle nationale contre les clauses civiles (NDLR : les clauses civiles sont des engagements statutaires pris par des universités pour garantir que leurs recherches ne servent qu’à des fins civiles. Ces clauses sont aujourd’hui directement attaquées par les partisans d’une université au service de la guerre). La Bavière a déjà instauré une interdiction de ces clauses civiles et une obligation de coopération avec la Bundeswehr (l’armée nationale allemande) et l’OTAN. Face à cela, le mouvement national pour les clauses civiles, qui avait perdu de son élan après son apogée au début des années 2010, se reforme avec une force nouvelle depuis 2022.

Parallèlement à la mise au service de la science pour « l’aptitude à la guerre », les gouvernements fédéral et régionaux (appelés Länder) poursuivent un démantèlement social brutal. Cela concerne tant le financement public des établissements et des services sociaux étudiants, qui relève majoritairement des Länder, que le financement public des études (BAföG3), qui est une compétence fédérale. Ces trois piliers de l’éducation et de la science publiques sont sous-financés depuis des décennies. Mais depuis le « tournant historique », ils sont soumis à un diktat de l’austérité d’une qualité nouvelle. (NDLR : Le « tournant historique » ou « Zeitenwende » est un concept utilisé par le chancelier fédéral Olaf Scholz pour justifier le réarmement massif de l’Allemagne (100 milliards d’euros) et le changement de paradigme budgétaire à la suite du conflit en Ukraine.)

La question politique clé est ainsi la suivante : quelles sont les conditions de départ et les missions du mouvement étudiant socialiste dans le contexte de la crise actuelle de la politique universitaire dominante ?

De mai 68 aux réformes de l’enseignement supérieur

« (1) Toute personne a droit à l’éducation. L’éducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne l’enseignement élémentaire et fondamental. (…) L’accès aux études supérieures doit être ouvert en pleine égalité à tous en fonction de leur mérite. » « (2) L’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle doit favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi que le développement des activités des Nations Unies pour le maintien de la paix. »

C’est ainsi que se lit l’Article 26 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. Le caractère progressiste de cet article pour l’éducation et la science ne devient clair que si l’on se rappelle que l’accès à l’enseignement supérieur était alors réservé à une petite minorité. Les universités étaient avant tout des lieux de formation pour la future élite, composée d’enfants de la grande et petite bourgeoisie. Jusqu’en 1965, seuls 6 % des étudiants des universités allemandes étaient issus de familles ouvrières4.

Cette composition sociale trouvait son écho dans la structure féodale réactionnaire de « l’université des professeurs ordinaires » (Ordinarienuniversität), où les professeurs se comportaient comme des seigneurs féodaux envers leur personnel et leurs étudiants, ainsi que dans le contenu de l’enseignement et de la recherche, et dans la culture sociale et politique. Il n’est pas étonnant que le fascisme ait pu s’emparer si facilement des universités allemandes et que les étudiants comme les scientifiques aient été des soutiens actifs du parti nazi, par exemple lors des autodafés de livres dans de nombreuses villes allemandes le 10 mai 1933.

Dans l’Allemagne de l’après-guerre, les traditions réactionnaires et élitistes sont entrées en conflit avec les nouvelles aspirations sociales et démocratiques de la jeunesse. Le mouvement étudiant, qui a rapidement gagné en force dans les années 60, s’est donné pour objectif de libérer les universités de la « vieille moisissure » et de promouvoir leur démocratisation. Tout cela sur fond de domination coloniale persistante de l’Occident, contre laquelle les peuples d’Algérie, de Cuba, du Vietnam, etc., ont lutté avec succès dans les années 60.

Dès le début, l’extension et l’ouverture sociale des universités à l’ensemble de la population ont fait partie des revendications. Dans son « Mémoire sur l’enseignement supérieur », l’Union socialiste des étudiants allemands (SDS) demandait l’introduction d’un « honoraire d’étude » (Studienhonorar), une rémunération de formation pour tous les étudiants ainsi que pour les apprentis et les élèves à partir de 18 ans5. Et ce, sept ans avant les grandes manifestations de 1968. Le syndicat de l’éducation GEW (Gewerkschaft Erziehung und Wissenschaft) revendique cet « honoraire d’étude » encore aujourd’hui6.

La pression du mouvement étudiant organisé, allié à l’Opposition extra-parlementaire (« Campagne pour le désarmement et la démocratie ») et à une nette revitalisation du mouvement syndical et ouvrier, a inauguré une phase de réforme en République fédérale. Sous la coalition sociale-libérale de Willy Brandt, une série de réformes progressistes ont été adoptées au début des années 70: l’introduction du BAföG (alors encore sous forme de bourse complète et versée à 44 % des étudiants), la création de nouvelles universités et établissements supérieurs, ainsi que l’introduction partielle de la parité tripartite dans les organes de décision (NDLR : modèle de gestion universitaire où professeurs, étudiants et personnels administratifs disposent d’un poids égal dans les décisions.). Cette démocratisation des instances universitaires par la parité tripartite a été déclarée « inconstitutionnelle » par la Cour constitutionnelle fédérale en 1973. La Cour a estimé que la liberté académique exigeait une majorité de professeurs.

La discipline par le sous-financement

Le mouvement étudiant et les réformes qu’il avait obtenues ont été de plus en plus pris pour cible par la réaction dès le milieu de la décennie. Avec des interdictions professionnelles pour les militants de gauche et d’autres moyens autoritaires ainsi que par l’austérité budgétaire, le gouvernement (dirigé par les socio-démocrates) a freiné la démocratisation et l’ouverture sociale des universités, craignant l’influence des étudiants et scientifiques socialistes sur l’ensemble de la société.

L’expansion de l’éducation est depuis lors marquée par une contradiction : l’augmentation rapide du nombre d’étudiants n’a pas été accompagnée d’une hausse correspondante du financement et du personnel enseignant. Jusqu’en 1990, la part des dépenses universitaires dans le PIB a même considérablement diminué, passant de 1,3-1,5 % à 0,8-0,9 %, niveau auquel elle stagne encore aujourd’hui7. Cette évolution impacte également le BAföG, qui a été transformé dès 1974 en prêt partiel et dont les conditions d’attribution n’ont cessé de se durcir.

Cette politique entamée au milieu des années septante, n’est pas un hasard ou simplement une « mauvaise politique », et elle ne s’explique pas non plus par la « contrainte d’austérité » due à la crise économique de l’époque. Le père fondateur de la psychologie critique et compagnon de route du mouvement étudiant, Klaus Holzkamp, affirmait déjà en 1977 : « L’ampleur et la manière dont les charges de la crise sont répercutées sur les universités, et dont les difficultés économiques sont instrumentalisées pour restreindre, discipliner et intimider les membres de l’enseignement supérieur, ne sont compréhensibles que comme un aspect des mesures contre les universités, dont la conscience politique croissante et l’engagement social sont devenus profondément désapprouvés et suspects »8.

Si la réaction politique face au potentiel émancipateur du mouvement étudiant n’a pas davantage érodé les acquis de la phase de réforme, c’est avant tout grâce à la force de la gauche étudiante et à sa politique d’alliance à l’intérieur comme à l’extérieur des universités. Dans ce contexte, il faut mentionner en particulier la « politique d’orientation syndicale » que l’Union des étudiants marxistes (MSB) Spartakus et l’Union universitaire social-démocrate (SHB, devenue socialiste après son exclusion du SPD en 1972) ont ancrée dans le milieu étudiant. Le mouvement étudiant d’orientation syndicale a lutté pour la défense et l’extension des acquis sociaux et démocratiques de la réforme universitaire, en alliance avec les syndicats et d’autres forces sociales progressistes.

L’offensive néolibérale

Dans les années nonante, le néolibéralisme s’est propagé dans la politique universitaire dominante. Sous le couvert de « l’université entrepreneuriale », le pouvoir du rectorat a été constamment renforcé et le financement des universités a été de plus en plus axé sur la concurrence. La part croissante des fonds tiers en est un exemple frappant.

Pour les étudiants, le processus de réforme a été particulièrement marqué par la « Déclaration de Bologne » de 1999, dont les conditions-cadres (notamment l’introduction du modèle Bachelor-Master à deux cycles et du système de points de crédit) ont été interprétées de manière particulièrement restrictive en Allemagne : des durées d’études réglementaires relativement courtes, des obligations de présence fréquentes et une charge d’examens élevée. Le résultat de Bologne est sans équivoque : plus de travail, plus de pression, du stress et davantage de pression concurrentielle9. Même la Conférence des Recteurs d’Universités (Hochschulrektorenkonferenz) l’a admis publiquement en 2012. Les répercussions de la réforme de Bologne, parallèlement à la réintroduction prévue des frais de scolarité, ont été le déclencheur des protestations pour l’éducation à la fin des années 2000. Les centaines de milliers d’écoliers et d’étudiants, qui sont descendus dans la rue en juin 2009 pour la grève de l’éducation, se sont rattachés, consciemment ou inconsciemment, aux revendications du mouvement étudiant de 1968. L’accès à l’éducation devait être ouvert à tous. Les écoles ainsi que les universités devaient être organisées de manière démocratique. La protestation a été couronnée de succès : la réintroduction des frais de scolarité a pu être annulée dans tous les Länder, à l’exception de la Bavière et du Bade-Wurtemberg, qui font encore passer à la caisse les étudiants internationaux jusqu’à aujourd’hui. De plus, les protestations pour l’éducation ont eu un effet politisant plus général. L’apogée du mouvement pour la clause civile dans les années 2010 est notamment due au fait que les protestations pour l’éducation parmi les étudiants ont soulevé la question : si nous descendons dans la rue pour que nous puissions tous étudier, pourquoi étudions-nous réellement ?

Une précarité étudiante assumée

Même si la réintroduction des frais de scolarité a pu être repoussée, la situation sociale des étudiants est misérable. Les étudiants en Allemagne, l’un des pays les plus riches du monde, vivent en grande partie dans la pauvreté et la précarité. Près de 35 % vivent dans une pauvreté relative. À titre de comparaison : dans l’ensemble de la population allemande, la part est de14 %. Chez les étudiants qui ne vivent plus chez leurs parents, cette proportion s’élève même à 77 %10. En conséquence, il n’est pas étonnant que la part des étudiants vivant encore chez leurs parents augmente. Cela concerne aujourd’hui 28 %11. Un coup dur pour le libre épanouissement de la personnalité. Le récit des « étudiants privilégiés », encore répandu aujourd’hui même parmi les étudiants, induit en erreur. Les études ne sont plus le ticket vers l’influence et la richesse de la classe supérieure qu’elles étaient encore il y a 100 ans, lorsque seuls les enfants d’entrepreneurs, de médecins et de hauts fonctionnaires fréquentaient l’université.

Depuis l’expansion de l’éducation dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, cette réalité appartient au passé. Aujourd’hui, en Allemagne, plus d’une personne sur deux commence des études (2023 : 56 %), une valeur qui stagne toutefois depuis environ 15 ans12. La pauvreté croissante parmi les étudiants devrait y jouer un grand rôle. À côté de cela existe un second conte de fées : celui des « étudiants paresseux ». Selon les données de l’enquête auprès des étudiants du Deutsches Studierendenwerk de 2021, la charge de travail moyenne pour les études est de 35 heures par semaine13. À cela s’ajoute, pour deux tiers des étudiants, le travail salarié avec une moyenne de 15 heures de travail par semaine, sans compter le travail au noir. En moyenne, les étudiants travaillent plus de 40 heures par semaine. Outre l’inflation sur les postes de dépenses essentiels comme les loyers, les produits alimentaires et la mobilité, la cause de la précarité étudiante réside avant tout du côté des revenus. Concrètement : dans l’allocation d’études (BAföG).

Après des décennies d’un affaiblissement systématique, seuls 12 % des étudiants reçoivent le BAföG en 202314. Le gouvernement « feu tricolore » (Ampel-Regierung) avait promis un grand coup lors de la réforme du BAföG dans son accord de coalition. Ce qui en est ressorti en mai 2024 n’était finalement qu’un « semestre de flexibilité » et une dérisoire « aide au démarrage des études » de 1000 euros pour les enfants des familles les plus pauvres. En 2024, le nombre de bénéficiaires a de nouveau diminué de 4 % par rapport à l’année précédente, et les dépenses totales de la Fédération pour le BAföG ont même baissé de 9 %15. Cela correspond à peu près à l’ampleur quantitative des coupes sociales que les Länder effectuent également dans le financement de base des universités.

Comme le taux de base du BAföG est inférieur au taux du revenu citoyen (Bürgergeld), qui est considéré constitutionnellement comme le « minimum vital », il a été débattu en 2024 devant la Cour constitutionnelle fédérale pour savoir si le BAföG ne contredisait pas la Loi fondamentale, concrètement : l’Art. 1 (Dignité humaine), l’Art. 12 (Libre choix de la profession et de la formation) et l’Art. 20, al. 1 (Principe de l’État social). La Cour a jugé que les étudiants n’avaient pas droit au minimum vital par le biais du BAföG en vertu de l’Art. 1 de la Loi fondamentale (GG) car ils pouvaient aussi exercer une activité rémunérée.

En outre, il ne découlerait des Art. 12 et 20 aucun « droit constitutionnel à des prestations étatiques pour permettre des libertés protégées par les droits fondamentaux »16. En clair : les droits sociaux ne valent que pour ceux qui peuvent se les payer. La décision de la Cour d’octobre 2024 en dit long sur le fait que l’actuelle ambiance sociétale globale de « tournant historique » (Zeitenwende) est manifestement aussi ancrée dans la justice allemande. L’association étudiante fzs (freier zusammenschluss von studentinnenschaften**) et le syndicat GEW se sont tournés en juillet vers les Nations Unies, sur fond du jugement réactionnaire de la Cour, afin de poursuivre la République fédérale d’Allemagne sur la base du droit à l’éducation ancré dans le Pacte social de l’ONU17. Porter plainte pour la mise en œuvre d’obligations relatives aux droits humains et au droit international devant les institutions de l’ONU devient ainsi un moyen de choix pour la gauche allemande, non seulement en politique étrangère, mais aussi de plus en plus en politique intérieure. Comme pour la solidarité avec le peuple palestinien contre le génocide israélien à Gaza, cette approche ne peut toutefois réussir que si elle est accompagnée par un large soutien et un mouvement de protestation au sein de la population locale.

L’austérité au service d’une restructuration militariste et autoritaire

La politique d’austérité prend également une nouvelle tournure dans la question du financement des universités. Le sous-financement discret qui dure depuis des décennies s’est transformé en une déclaration de guerre ouverte des gouvernements des Länder envers les universités. Quelques coups de projecteur doivent suffire ici : en Hesse, les gouvernements régionaux et les directions d’universités ont signé en juillet, malgré des critiques et des protestations, un « Pacte pour l’enseignement supérieur » qui prévoit des réductions des fonds du Land de près de 10 % (environ 1 milliard d’euros d’ici 2030). En Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le gouvernement du Land prévoit de supprimer respectivement près de 250 millions d’euros du financement de base et des réserves des universités. À Berlin, qui a un budget bien plus petit, le Sénat exige des universités des économies d’environ 145 millions d’euros pour la seule année 2025. Les répercussions immédiates dans tous les cas : suppression de postes, de places d’études, de filières, d’instituts, jusqu’à la fermeture de départements entiers ou d’universités. Comme moyen de mise en œuvre des coupes à Berlin, la sénatrice Ina Czyborra (SPD) a proposé sans hésiter de fermer l’intégralité de l’Institut des sciences humaines de l’Université technique de Berlin (TU Berlin). Un institut pourtant fondé comme une leçon tirée du fascisme allemand, à savoir que les scientifiques et les techniciens doivent être conscients de leur responsabilité sociale18.

La TU Berlin (à l’époque École technique supérieure) était impliquée, pendant la période du fascisme allemand, dans le développement de la première fusée balistique « Aggregat 4 ». Outre 8000 victimes de guerre, au moins 16 000 travailleurs forcés sont morts dans le complexe de camps de concentration Mittelbau-Dora lors de la fabrication de l’arme. Le fait qu’aujourd’hui, le ministère fédéral de l’Éducation et de la Recherche ait été scindé par le gouvernement Merz et que la partie recherche ait été renommée « Ministère fédéral de la Recherche, de la Technologie et de l’Espace » (BMFTR), prend dans ce contexte un arrière-goût macabre. Il ne s’agit toutefois pas seulement d’un révisionnisme historique flagrant à la mode depuis le « tournant historique », mais d’un changement de priorités dans le financement des universités et de la science.

Il n’est pas encore tout à fait clair comment la subordination recherchée de la science aux objectifs de la stratégie de sécurité nationale affectera le financement de l’éducation et de la science. Il se dessine toutefois déjà que toutes les disciplines ne seront pas touchées de la même manière par les coupes. Des investissements ciblés sont à attendre en particulier dans les six technologies clés identifiées par le BMFTR dans sa « High Tech Agenda » pour la concurrence internationale (IA, technologie quantique, microélectronique, biotechnologie, fusion et production d’énergie neutre pour le climat, technologies pour la mobilité neutre pour le climat)19. Qu’elles offrent une perspective alternative à la masse des étudiants et des scientifiques dans le sillage des coupes universitaires semble toutefois irréaliste. Il faut plutôt s’attendre à ce que le caractère nuisible à la collectivité de la promotion de l’élite, qui sous-tend déjà les réformes universitaires néolibérales, soit conservé, mais que celle-ci soit davantage déterminée par la géopolitique. Il est en revanche clair que la pression sur les scientifiques et les disciplines augmente pour s’adapter politiquement aux conditions modifiées. Politique de militarisation et de coupes budgétaires menacent d’aller de pair : là où le financement public est coupé, les scientifiques, instituts et départements deviennent plus désespérés dans leur recherche de fonds tiers. La part des fonds tiers dans la recherche universitaire, qui se situe déjà à 46 %, va probablement continuer de croître20. Ce n’est pas un bon climat pour des discussions ouvertes et démocratiques sur la responsabilité de la science envers la société dans des temps de plus en plus guerriers. Dans les discussions au sein des universités, cela se manifeste déjà par des tendances autoritaires au sein des organes existants, mais surtout au niveau des présidences qui, à la recherche d’îlots d’excellence dans le désert du financement public des universités, gouvernent de manière de plus en plus autoritaire21.

Que faire ?

La crise de la politique universitaire dominante montre clairement que le temps est mûr pour des réponses de gauche. Pour cela, on peut apprendre de l’histoire du mouvement étudiant, en particulier des expériences, de l’analyse et de la stratégie des associations étudiantes socialistes comme le SDS et le MSB Spartakus. Au cours des 100 dernières années, les universités et les écoles supérieures sont passées d’institutions largement étrangères et extérieures, distantes voire hostiles au mouvement ouvrier, à des lieux centraux de la lutte des classes. En bref : la lutte des classes est menée aujourd’hui à l’intérieur de chaque université. Il s’agit de démocratiser les universités, ainsi que d’orienter le sens et le but de l’enseignement et de la recherche vers l’intérêt de la majorité sociale. Sur la base des luttes historiques et de la situation actuelle, que j’ai tenté de présenter dans ce texte, les tâches suivantes en découlent pour le mouvement étudiant :

Le BAföG pour tous comme réponse à la pauvreté et à la dépendance des étudiants : Il faut un financement des études couvrant les besoins, indépendant des parents et de l’origine, illimité et sans obligation de remboursement pour les élèves à partir de 18 ans, les étudiants et les apprentis. Un tel « BAföG pour tous » représente la base matérielle sur laquelle le droit à l’éducation pour tous peut seulement être réalisé, et constitue le salaire pour le travail d’apprentissage et de création des étudiants, qui est socialement nécessaire. En cela, nous nous inscrivons dans la tradition du SDS historique ainsi que du syndicat étudiant français UNEF, qui déclarait déjà en 1946 : « L’étudiant est un travailleur intellectuel ». Le « BAföG pour tous » n’est pas, comme Frank Deppe l’a exprimé lors du congrès récent de la campagne pour un BAföG pour tous, « un château en Espagne (…), mais c’est l’articulation de ce qui est objectivement possible au vu du niveau de production de richesse dans les sociétés développées d’aujourd’hui, et la confrontation de ce possible objectif avec la réalité. »22. Deppe a comparé l’importance de cette « revendication utopique réelle » pour le mouvement étudiant à l’importance qu’a la revendication de la réduction du temps de travail avec maintien intégral du salaire et compensation du personnel pour le mouvement syndical. Il en ressort que le combat pour un BAföG pour tous n’est pas un combat pour des miettes de politique sociale afin que tout le reste puisse continuer à tourner de manière réglée. Au contraire : les universités doivent changer dans leur ensemble pour que nous puissions apprendre et chercher de manière autodéterminée et coopérative dans l’intérêt de la collectivité.

Financement public intégral au lieu de coupes budgétaires dans les universités : Face aux coupes massives prévues dans le financement public de base des universités, notre tâche en tant que mouvement étudiant est de nous opposer, aux côtés des collaborateurs administratifs et scientifiques ainsi que des professeurs, au diktat des coupes budgétaires propagé comme étant sans alternative par les gouvernements régionaux et leurs auxiliaires au sein des présidences. Il est nécessaire de rompre avec la privatisation, la mise en concurrence et l’« orientation vers l’excellence » dans le financement de l’enseignement supérieur, qui s’effectuent au détriment des conditions de travail, spécifiquement de la force créatrice et de la liberté intellectuelle des scientifiques face aux intérêts financiers puissants et à la raison d’État, particulièrement depuis le « tournant historique ». L’alternative est claire : le financement public intégral est plus démocratique et préférable pour le progrès scientifique au profit de la majorité.

Des alliances se forment déjà, aux niveaux local et régional, contre les coupes budgétaires dans l’enseignement supérieur. Il manque toutefois jusqu’à présent une perspective et un réseautage plus larges et à plus long terme, ainsi que la conviction, parmi les étudiants et les scientifiques, que nous avons effectivement le pouvoir de faire prévaloir l’alternative aux coupes universitaires. À savoir des investissements publics massifs dans l’éducation et la science au lieu de centaines de milliards pour le réarmement. L’importance de ces luttes sociales dépasse le seul fait qu’elles sont dans l’intérêt économique immédiat des étudiants et des scientifiques. Les conditions matérielles, en particulier le financement de l’éducation et de la science, déterminent toujours aussi le caractère du contenu de celles-ci. Afin que l’éducation et la science, comme le dit Kühnl en introduction, puissent déployer leurs « potentiels progressistes » au profit de la majorité de la population et des États, elles doivent être libérées du carcan de la politique universitaire dominante, c’est-à-dire de l’austérité, de la concurrence, de la raison d’État.

Au-delà de ces luttes sociales, il est toutefois encore nécessaire d’entreprendre bien d’autres choses dans les universités, que je ne peux qu’effleurer ici : dans le contexte de la restructuration autoritaire dans ce pays, il faut une politique active de mémoire concernant le rôle des étudiants et des scientifiques dans le fascisme allemand, ainsi qu’une initiative résolue de tous pour la défense et l’extension de la culture et des structures démocratiques au sein des universités. Face au réarmement dans ce pays et aux tendances internationales à la formation de blocs, une forte pression politique est en outre nécessaire, par le biais d’initiatives et d’alliances, pour la défense et l’extension des clauses civiles et des coopérations scientifiques internationales. Si nous nous montrons à la hauteur de notre tâche en tant que mouvement étudiant, nous pouvons contribuer à ce que l’éducation et la science opposent un non clair à « l’aptitude à la guerre ».

Ce texte est la traduction de l’article Kampf um die Hochschulen . Die herrschende Hochschulpolitik steckt in der Krise – die Zeit ist reif für linke Antworten dans le numéro 144 (décembre 2025) de Zeitschrift Marxistische Erneuerung. Le texte a été légèrement raccourci et adapté par la rédaction pour une meilleure compréhension depuis la Belgique.

Footnotes

  1. Reinhard Kühnl : Faschismustheorien. Ein Leitfaden, nouvelle édition actualisée, Heilbronn, 1990, p. 19.
  2. Initiative Hochschulen für den Frieden – Ja zur Zivilklausel! : Commentaire sur le « Positionspapier des Bundesministeriums für Bildung und Forschung zur Forschungssicherheit im Lichte der Zeitenwende », 24.08.2024, www.zivilklausel.de/images/Kommentar%20BMBF.pdf.
  3. Dispositif fédéral allemand d’aide financière aux étudiants (Bundesausbildungsförderungsgesetz)
  4. Classique : Ralf Dahrendorf : Arbeiterkinder an deutschen Universitäten, Tübingen, 1965.
  5. SDS Hochschuldenkschrift, 2e édition (1965), Francfort-sur-le-Main, 1972, Verlag Neue Kritik, p. 138.
  6. Nous pouvons aussi faire autrement ! Wissenschaft demokratisieren, Hochschulen öffnen, Qualität von Forschung und Lehre entwickeln, Arbeits- und Studienbedingungen verbessern. Das wissenschaftspolitische Programm der GEW, 2009, p. 11.
  7. Torsten Bultmann : « Die standortgerechte Dienstleistungshochschule », PROKLA 104, 1996, p. 329-355 ; Dominik Feldmann : « Weder Kahlschlag noch Bildungsexpansion. Staatliche Bildungsinvestitionen in der Bundesrepublik », Z 143 (septembre 2025), p. 61-68.
  8. Klaus Holzkamp : « Die gegenwärtige Situation an den Hochschulen und die Notwendigkeit einer Wende in der Hochschulgesetzgebung und Hochschulfinanzierung », exposé présenté lors du congrès sur la politique universitaire du BdWi, 1977, à Hambourg, Blätter für deutsche und internationale Politik, 12, 1977, p. 1448-1466.
  9. Critique de la HRK sur le processus de Bologne : « Eine Uni muss mehr leisten als Ausbildung », SPIEGEL, 14.08.2012, www.spiegel.de/lebenundlernen/uni/bologna-reform-hrk-chef-hippler-kritisiert-bachelor-und-master-a-849933.html.
  10. Communiqué de presse de l’Office fédéral de la statistique du 28.08.2024 : la moitié des étudiants gérant leur propre ménage disposent de moins de 867 euros par mois.
  11. Wohnsituation und Mobilität von Studierenden in Deutschland 2023, CHE, www.che.de/download/check-wohnen/?ind=1686769793513&filename=CHECK_Wohnsituation-und-Mobilitaet-von-Studierenden-in-Deutschland-2023.pdf&wpdmdl=28985&refresh=68f0d1b3186091760612787.
  12. Taux de nouveaux étudiants, Office fédéral de la statistique, www.destatis.de/DE/Themen/Gesellschaft-Umwelt/Bildung-Forschung-Kultur/Bildungsindikatoren/studienanfaengerquote-tabelle.html.
  13. BMFTR (SPF Recherche) : Die Studierendenbefragung in Deutschland: 22. Sozialerhebung. Die wirtschaftliche und soziale Lage der Studierenden in Deutschland 2021, disponible en ligne sur : www.bmftr.bund.de/SharedDocs/Publikationen/DE/4/31790_22_Sozialerhebung_2021.pdf?_blob=publicationFile&v=4.
  14. Studienfinanzierung in Deutschland, CHE, hochschuldaten.che.de/deutschland/studienfinanzierung.
  15. Le nombre de bénéficiaires du BAföG a baissé en 2024, Tagesschau, 01.08.2025, www.tagesschau.de/inland/gesellschaft/bafoeg-bezieher-102.html.
  16. Forfait de base du BAföG conforme à la Loi fondamentale pour la période d’octobre 2014 à février 2015, communiqué de presse de la Cour constitutionnelle fédérale du 31.10.2024.
  17. GEW et fzs : « Recht auf Bildung umsetzen, BAföG reformieren ! », communiqué de presse de la GEW du 07.07.2025.
  18. Sabine Hark : « TU-Geisteswissenschaften schließen? Die Senatorin stellt den Gründungsauftrag der Universität infrage », Tagesspiegel, 27.02.2025.
  19. Développer de nouvelles technologies : High Tech Agenda Deutschland, BMFTR, www.bmftr.bund.de/DE/Forschung/HightechAgenda/HightechAgenda_node.html.
  20. BdWi et al. : Grundfinanzierung statt Projektwettbewerb, 2024, www.fzs.de/wp-content/uploads/2024/05/Thesen-Grundfinanzierung-statt-Projektwettbewerb_FINAL-1.pdf.
  21. Abigail Fagan et al. : « Deutsche Hochschulen. Abwarten ist keine Option », ZEIT Online, 30.05.2025, www.zeit.de/2025/23/deutsche-hochschulen-finanzierung-unabhaengigkeit-wissenschaft.
  22. Campagne pour un « BAföG pour tous », bafög-für-alle.de et Prof. Dr Frank Deppe : Der Kampf um das BAföG hat Geschichte – aus 68 schöpfen, Cologne, 2025, $t=14s$.