Fragilisés par un monde multipolaire, les États-Unis interviennent brutalement pour sauvegarder leur suprématie, exigeant que les pays du Sud restent dépendants de leurs marchés, de leur monnaie, et de leurs règles. Plus encore que le contrôle des ressources pétrolières, ce qu’ils refusent au Venezuela, c’est la possibilité de s’insérer dans l’économie mondiale autrement que par le pétrodollar.

L’intervention des États-Unis au Venezuela et l’enlèvement du président Nicolás Maduro ne sont pas un simple excès de Donald Trump, mais l’explicitation d’une logique impériale 1 qui, lorsqu’elle échoue à discipliner par des moyens économiques et financiers, recourt directement à la force pour s’approprier la souveraineté des pays tiers.
Ce geste révèle à quel point le Venezuela a été placé hors de l’ordre normal des relations internationales. Il n’est pas traité comme un acteur avec lequel on négocie, mais comme un corps politique dont on peut arracher la direction quand les équilibres du système mondial sont bouleversés.
Ni démocratie ni pétrole : comment fonctionne réellement le pouvoir américain
La traditionnelle explication de l’ingérence occidentale qui viserait à « apporter la démocratie et la liberté » n’a même pas fait partie de l’arsenal rhétorique cette fois-ci. Et celle mise en avant par la Maison-Blanche concernant le narcotrafic 2 n’a jamais convaincu, puisqu’on sait que le Venezuela occupe une place clairement secondaire dans les routes de la drogue vers les États-Unis.

De même, l’argument de la quête de « l’or noir » à tout prix ne tient pas davantage dans le cas présent, car les États-Unis disposent aujourd’hui d’une production interne d’hydrocarbures élevée et s’approvisionnent, en outre, auprès de pays tels que le Mexique, le Canada et l’Arabie saoudite. Alors qu’est-ce qui explique cette intervention soudaine pour mettre la main maintenant sur le Venezuela et son pétrole 3 ?
Pour saisir pourquoi le pays sud-americain devient l’objet de cette agression néocoloniale, il est nécessaire d’abandonner les explications morales ou idéologiques et d’analyser la structure d’(in)dépendance et d’insertion internationale dans laquelle s’inscrit ce pays.
Cette fois, la rhétorique n’incluait même pas l’habituel “apport de la démocratie et de la liberté”, et celle du narcotrafic n’a trompé personne.
La notion de « stratégie d’extraversion », développée par Jean-François Bayart 4 dans le champ des relations internationales et de la sociologie historique, offre un point de départ particulièrement fertile.
Bayart soutient que l’insertion de l’Afrique – et plus largement des pays du Sud – dans le système international ne peut être comprise comme une simple relation de domination passive, mais comme un processus historique dans lequel les acteurs locaux peuvent utiliser, et utilisent activement, la dépendance externe comme une ressource politique.
L’approche de Jean-François Bayart se démarque des théories dépendantistes et de celles de la CEPAL. Pour ces théories, l’extraversion est un mécanisme essentiellement négatif : un état de la périphérie orientant son économie vers l’extérieur connaîtra une croissance dépendante du centre, qui mènera nécessairement au « développement du sous-développement ».
Par contraste, l’approche de Bayart permet d’appréhender l’insertion externe comme une stratégie politique active des élites des États périphériques, dont les effets dépendront de la configuration du système international. Elle nous éloigne aussi d’une vision paternaliste et occidentaliste, qui tend à présumer que, lorsque des puissances comme la Russie ou la Chine étendent leur influence en Afrique ou en Amérique latine, ces pays se retrouvent automatiquement piégés dans une logique coloniale similaire à celle du passé.
Le concept d’extraversion invite plutôt à analyser les relations internationales comme des espaces de négociation, d’arbitrage et de dispute, dans lesquels les États périphériques ne sont pas de simples objets passifs de domination, mais des acteurs capables de mobiliser des ressources externes en fonction de leurs propres marges de manœuvre.
Dans un monde multipolaire, l’extraversion d’un pays de la périphérie ne débouche plus forcément sur la dépendance
Pour Bayart, les États du Sud ou périphériques ne se constituent pas en marge du système international, mais à travers lui : les élites politiques construisent et reproduisent leur pouvoir en mobilisant des ressources externes – économiques, militaires, financières ou diplomatiques – dans une logique d’extraversion qui implique une stratégie active d’insertion dans les hiérarchies globales.
Ce cadre théorique a été forgé pour analyser les trajectoires politiques africaines, mais il s’avère particulièrement utile aujourd’hui pour comprendre pourquoi, en termes d’autonomie et de marge de manœuvre, il n’est pas équivalent pour le Venezuela de dépendre d’une seule puissance hégémonique (les États-Unis) ou d’un scénario bipolaire ou multipolaire tel que celui incarné par la Chine, la Russie et l’espace des BRICS.
Le degré d’autonomie qui peut être extrait de l’extraversion dépend de la structure du système mondial. Lorsque l’ordre international est unipolaire, l’extraversion se transforme en une relation verticale et disciplinaire ; lorsqu’il existe plusieurs pôles en compétition, cette même extraversion peut devenir une source de négociation, d’arbitrage et d’autonomie relative.
Le cas vénézuélien illustre très clairement cette différence. Sous l’hégémonie états-unienne, l’insertion externe du pays a été historiquement canalisée à travers un axe de pouvoir unique : le marché pétrolier dominé par les États-Unis et le système financier international structuré autour du dollar.
C’est précisément à un retour à cet ordre qu’aspirent sans détour le trumpisme et le mouvement MAGA : une situation d’exploitation du pétrole vénézuélien d’une rentabilité sans précédent pour les multinationales états-uniennes et leurs actionnaires 5, mythifiée comme un « âge d’or » durant les années cinquante, lorsque les États-Unis soutenaient le dictateur Marcos Pérez Jiménez.
Le pétrole vénézuélien est devenu plus tard non seulement une marchandise stratégique, mais une pièce centrale de l’engrenage du pétrodollar, héritier de l’accord de 1974 entre Washington et l’Arabie saoudite, par lequel le commerce mondial de brut fut ancré à la devise états-unienne.
Comme l’explique Yago Álvarez 6, ce système a permis aux États-Unis de soutenir des déficits budgétaires et commerciaux chroniques, de se financer à bas coût et, surtout, de convertir leur monnaie en un instrument de pouvoir géopolitique capable de sanctionner, bloquer ou asphyxier des économies entières.
Après la nationalisation « harmonieuse » impulsée par Carlos Andrés Pérez en 1976 7, pleinement inscrite dans ce contexte unipolaire, l’extraversion vénézuélienne n’offrait aucune réelle marge de choix : dépendre du dollar et des canaux financiers contrôlés par Washington équivalait, en pratique, à accepter une souveraineté de papier.
La fissure de l’ordre unipolaire et la réaction impériale
Si les conflits avec les États-Unis et la récupération formelle du contrôle étatique sur le pétrole remontent au moins au coup d’État contre Chávez de 2002 et aux expropriations d’ExxonMobil et de ConocoPhillips, qui remirent en cause le contrôle direct des multinationales états-uniennes sur le pétrole, c’est en 2024 que la configuration commence à se fissurer en termes structurels.
Après l’expansion majeure des sanctions financières contre le Venezuela sous le premier mandat de Trump en 2017, le pays dut se mettre en quête d’autres partenaires commerciaux pour continuer à vendre son pétrole sur la scène mondiale 8. L’issue de ce processus a altéré le modèle d’extraversion dominant, en donnant un poids majeur à la Chine et au yuan, mais aussi à l’euro et au rouble, dans les transactions internationales de brut venezuelien.
Dès 2019, la compagnie pétrolière nationale (PDVSA) proposait des transactions via des comptes en Chine libellés en yuan. En 2024, cette logique s’est consolidée à grande échelle : à l’initiative de PetroChina, un schéma de paiement en yuan permettait d’acquérir de grands volumes de brut vénézuélien dans le cadre de joint-ventures avec PDVSA 9. La Chine concentrait ainsi plus de 80% du pétrole vénézuélien destiné à l’exportation. Voilà pourquoi les États-Unis ont décidé d’intervenir.
Pour les États-Unis, le brut venezuelien est d’abord une pièce centrale de l’ordre mondial basé sur le pétrodollar
Ces considérations n’enlèvent rien au fait que la PDVSA traînait depuis des années une corruption structurelle, accompagnée d’une chute soutenue de la production pétrolière. Et elles n’empêchent que, comme le souligne Bayart, la multipolarité peut être transformée en rentes politiques ou économiques, par des stratégies locales et clientélistes de pouvoir – lesquelles expliquent bien, dans ce cas-ci, la loyauté de l’armée au « madurisme sans Maduro » 10.
Cependant, ces manœuvres ont bel et bien permis de réduire partiellement la dépendance vis-à-vis des États-Unis et de contourner, bien que de manière limitée, un régime de sanctions qui fut conçu pour pousser le pays à l’effondrement et présenter comme unique issue la restitution de l’exploitation pétrolière aux entreprises états-uniennes expropriées par Hugo Chávez en 2007. D’où le fait que Trump revendique la récupération des actifs américains prétendument « volés » lors de cette opération 11.
La tentative de dédollarisation venezuelienne, bien que limitée en termes quantitatifs, possède donc une valeur politique et symbolique énorme : elle démontre qu’il est possible de commercer et de survivre hors du circuit du dollar. C’est précisément pour cela qu’elle provoque une réaction aussi virulente de la part des États-Unis, comparable aux interventions militaires contre l’Irak 12 ou la Libye 13 lorsque ces pays tentèrent de modifier les règles monétaires du commerce pétrolier. Chaque fois que l’hégémonie du pétrodollar est menacée, le centre impérial recourt à la coercition pour refermer l’espace de l’extraversion.
La tentative de dédollarisation venezuelienne est un symbole fort : elle démontre qu’on peut commercer et survivre hors du circuit du dollar
La différence fondamentale entre dépendre d’une seule puissance et opérer dans un environnement multipolaire réside donc dans la possibilité de pluraliser les sources externes de pouvoir. Dans un scénario BRICS, le Venezuela demeure un État extraverti, mais son extraversion n’est plus monopolisée. L’existence de la Chine comme grand acheteur de brut, de la Russie comme allié politique et énergétique, et de mécanismes financiers alternatifs au dollar élargit l’éventail des options et réduit la capacité d’un seul acteur à imposer une discipline absolue.
Tout comme Bayart l’a observé dans le cas africain, la concurrence entre puissances permet aux États périphériques de jouer sur les équilibres externes, de renégocier les conditions et d’éviter la capture totale par un centre de pouvoir unique.
Dans cette perspective, l’intervention des États-Unis au Venezuela ne peut être comprise uniquement comme une dispute pour le contrôle de ses réserves pétrolières ou comme un affrontement idéologique avec le gouvernement de Nicolás Maduro. Il s’agit d’un épisode d’une lutte plus vaste pour la structure de l’ordre international, où resurgit une Doctrine Monroe qui ne fut jamais pleinement enterrée 14.
La tentative de Trump de « nettoyer » l’influence chinoise au Venezuela ou dans son “hémisphère” et d’imposer un alignement exclusif révèle la crainte par les Etats-Unis d’un monde dans lequel l’extraversion cesserait d’être unidirectionnelle. L’expansion des BRICS, la dédollarisation croissante du commerce énergétique et le rapprochement entre pays producteurs de pétrole et Pékin pointaient vers un système dans lequel leur hégémonie n’est plus incontestable.
Le coup contre le Venezuela n’est donc pas seulement une attaque contre un pays concret, mais une tentative des États-Unis de se maintenir aux commandes et de freiner à tout prix la transition vers un ordre international où les états périphériques disposeraient d’une marge plus importante pour négocier leur insertion dans l’économie globale.
Footnotes
- https://www.descifrandolaguerra.es/venezuela-corolario-trump-regreso-doctrina-monroe-hemisferio-occidental/
- https://www.descifrandolaguerra.es/juicio-contra-nicolas-maduro-estados-unidos/
- https://www.descifrandolaguerra.es/mapa-reservas-petroleo-gas-venezuela/
- https://www.persee.fr/doc/criti_1290-7839_1999_num_5_1_1505
- https://gabrielzucman.substack.com/p/comprendre-lintervention-americaine
- https://www.elsaltodiario.com/venezuela/no-solo-petroleo-desdolarizacion-china-petrodolar-golpe-estado-trump
- https://www.bancaynegocios.com/venezuela-indemnizo-a-transnacionales-con-mas-de-us5-600-millones-por-nacionalizacion-petrolera
- https://www.lavanguardia.com/politica/20260104/11411067/china-llevaba-ano-comprando-petroleo-venezuela-dolar-moneda-pago.html
- https://www.reuters.com/business/energy/petrochina-aims-resume-venezuelan-oil-imports-after-4-year-pause-2023-11-02
- https://elpais.com/america/2024-04-17/la-oscura-era-de-pdvsa-cuatro-directores-acusados-de-corrupcion-y-miles-de-millones-desaparecidos.html
- https://www.nytimes.com/es/2025/12/18/espanol/america-latina/trump-petroleo-venezuela.html
- https://www.theguardian.com/business/2003/feb/16/iraq.theeuro
- https://www.theguardian.com/commentisfree/cifamerica/2011/apr/21/libya-muammar-gaddafi
- https://www.descifrandolaguerra.es/la-politica-exterior-de-estados-unidos-imperialismo-y-doctrina-monroe/
