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Le Venezuela et la guerre pour l’avenir capitaliste

Grace Blakeley

—20 janvier 2026

Pour Grace Blakeley, économiste et chroniqueuse britannique, la politique étrangère de Trump n’est pas le fruit du hasard, mais la suite logique du développement du capitalisme. L’attaque contre le Venezuela n’est qu’une facette de cet impérialisme.

President Donald Trump monitors U.S. military operations in Venezuela, from Mar-a-Lago Club in Palm Beach, Florida, on Saturday, January 3, 2026. (Official White House Photo by Molly Riley)

Le Venezuela est un exemple parmi d’autres aventures à l’étranger où les motivations des États-Unis ne font aucun doute. Trump nous a répété à maintes reprises que tout n’était qu’une question de pétrole. Il a indiqué que les compagnies pétrolières américaines seraient sollicitées pour exploiter les ressources naturelles du Venezuela, et que ces entreprises exigeraient des garanties de profit, que Trump s’est montré tout à fait disposé à fournir.

Rien de tout cela — les guerres étrangères, les aides aux entreprises, l’exploitation brutale — est inhabituel pour le capitalisme américain. Toutes les économies capitalistes sont, comme je l’ai soutenu dans Le Capitalisme vautour (Vulture Capitalism), fondées sur une coopération étroite entre les grandes entreprises monopolistiques, les institutions financières et l’État, ce qui aboutit souvent à des (més)aventures impérialistes à l’étranger. Ce qui est inhabituel chez Trump, c’est la manière manifeste dont il adopte la logique de l’impérialisme.

Grace Blakeley est économiste et écrit régulièrement pour le magazine britannique de gauche Tribune. Elle anime le podcast hebdomadaire « A World to Wine ». Elle est également l’auteur de The Corona Crash (Verso, 2020) et Vulture Capitalism (2024)

Trump n’a pas caché son mépris pour ce qu’on appelle « l’ordre libéral fondé sur des règles ». Cet ordre était déjà sous pression avant son entrée en fonction : les puissances occidentales ont envahi à plusieurs reprises des États du Sud global malgré des engagements rhétoriques en faveur de la souveraineté ; et des programmes de prêt ainsi que des accords commerciaux inéquitables avaient déjà érodé la légitimité du « Consensus de Washington » bien avant la crise financière de 2008.

La faiblesse inhérente de la mondialisation néolibérale a permis à Trump de rompre facilement avec l’ordre libéral pour revenir à des traditions plus anciennes de mercantilisme et de compétition territoriale. Cette rupture rhétorique occulte toutefois une profonde continuité de l’impérialisme américain au cours du siècle dernier. Les actions de Trump ont révélé une vérité bien plus fondamentale : capitalisme et impérialisme vont de pair. Mais, désormais, la classe dirigeante ne tente plus de la cacher.

Bukharin, le capital monopolistique et l’impérialisme

Alors que la guerre commerciale de Trump s’éternise et que sa politique étrangère prend forme, je me suis souvent rappelé des travaux de Nikolaï Boukharine. Dans L’impérialisme et l’économie mondiale (Imperialism and World Economy), Boukharine soutenait, pendant la Première Guerre mondiale, que l’impérialisme était l’aboutissement inévitable du capitalisme monopolistique.

Dans Le Capital, Marx a montré que les économies capitalistes tendaient inévitablement vers des monopoles. À mesure que la production se complexifie, les capitalistes doivent investir davantage dans les machines et l’équipement pour concurrencer les géants établis, créant des barrières à l’entrée qui profitent aux grands acteurs en place. Les grandes entreprises ont également tendance à être plus compétitives que les petites, car elles bénéficient d’« économies d’échelle ». Ainsi, le capital finit par se concentrer entre quelques mains, ce qui mène aux monopoles.

Biden, Obama, Bush ont tous mené des interventions impérialistes. La différence est que Trump le fait bruyamment et sans vergogne.

À mesure que ces entreprises monopolistiques croissent, elles développent des relations plus étroites avec les institutions financières, lesquelles fournissent le financement et l’expertise technique dont les entreprises ont besoin pour se développer. Au fil du temps, les intérêts des cadres d’entreprise et des financiers deviennent plus similaires. C’est un processus décrit par Rudolf Hilferding, l’un des contemporains de Boukharine, par le terme de « financiarisation ».

Ces méga-entreprises financiarisées développent inévitablement des relations étroites avec les États. Elles parrainent des politiciens, influencent les programmes des partis et s’insèrent dans les structures de régulation. Des groupes de pression puissants, du CBI au Royaume-Uni aux PAC (comités d’action politique) d’entreprises aux États-Unis, obtiennent un siège à la table du gouvernement, dans le but de façonner la politique selon leurs intérêts.

Ce lien entre les pouvoirs corporatif, financier et politique constitue le capitalisme de monopole. Il est la base de l’impérialisme. L’État est devenu le défenseur de ses monopoles nationaux à l’étranger, déployant son pouvoir économique et politique pour protéger et promouvoir les intérêts des entreprises. Les entreprises deviennent à leur tour des instruments de la puissance étatique, faisant progresser les objectifs stratégiques de la classe dirigeante nationale.

La rivalité économique entre entreprises est transposée en rivalité géopolitique entre États. Cette rivalité culmine dans des conflits entre blocs puissants (comme les États-Unis et la Chine) ainsi que dans des invasions de petits États pris au milieu (comme le Venezuela et le Groenland). Mais ces batailles ne sont que les expressions les plus violentes des conflits ancrés dans les relations internationales sous le capitalisme.

Lorsque le FMI et la Banque mondiale forcent des pays pauvres fortement endettés à ouvrir leurs économies aux multinationales occidentales sous peine de perdre tout financement, c’est de l’impérialisme. Lorsqu’un État puissant force un État plus pauvre à signer un accord commercial unilatéral, empêchant le pays pauvre d’accéder aux médicaments génériques, aux semences et aux technologies critiques, c’est de l’impérialisme. Lorsqu’une entreprise américaine poursuit un gouvernement étranger devant un tribunal international secret pour avoir mis en œuvre des politiques qui entament ses profits, c’est de l’impérialisme.

L’impérialisme, façon Trump

L’attaque contre le Venezuela par Trump n’est que la dernière bataille d’une guerre bien plus vaste menée par le capital, concentré aux États-Unis, contre les populations et la planète.

La guerre commerciale avec la Chine est en réalité une guerre pour la technologie. En d’autres termes, c’est une guerre pour l’avenir de la production capitaliste. Le champ de bataille central n’est pas le textile ou l’acier, mais les technologies de pointe qui sous-tendent la production du XXIe siècle : les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, l’informatique quantique, la biotechnologie, les technologies vertes.

Sans le contrôle des « hauteurs dominantes » de l’économie mondiale, l’empire américain risque d’être dépassé par une Chine montante. La stratégie de Trump consiste à empêcher cela en liant la Silicon Valley à l’État au sein d’un bloc national-capitaliste, menant une guerre économique à l’étranger tout en consolidant le pouvoir des entreprises au pays. C’est pourquoi il a acquis une participation dans Intel. C’est aussi pourquoi Biden a introduit une loi sur les puces électroniques (CHIPS Act). Un autre front s’est ouvert dans le système financier mondial, où l’arme la plus redoutable des États-Unis est sa monnaie. Les États-Unis jouissent du « privilège exorbitant » d’imprimer la monnaie de réserve du monde, ce qui leur permet de maintenir des déficits à la fois budgétaires et commerciaux. Tout le monde a besoin de dollars et d’une manière ou d’une autre les dollars proviennent de la Fed. Ainsi, la Fed joue un rôle massif dans le fonctionnement de la finance mondiale.

N.I. Bukharin (1888-1938)

Trump tente d’utiliser le dollar comme un élément de sa guerre commerciale avec la Chine, poussant à la dévaluation de la monnaie pour stimuler la compétitivité des exportations américaines et décourager les importations chinoises. Tout comme la Chine le fait depuis des décennies. Il a remarquablement réussi dans sa démarche de dévaluation du dollar, mais les effets n’ont pas été tout à fait ceux qu’il attendait. Et la dominance du dollar fait aujourd’hui face à de plus en plus de défis.

L’invasion du Venezuela est un front militaire dans le projet impérialiste de Trump. La guerre vise à sécuriser la production pétrolière américaine face à l’indépendance énergétique croissante de la Chine. Ses menaces envers le Groenland et ses négociations sur l’Ukraine concernent l’accès aux terres rares nécessaires à toutes les industries de haute technologie que Trump veut dominer. La dominance absolue de la Chine sur ces terres rares explique pourquoi sa guerre commerciale a échoué jusqu’à présent. Dès que les Chinois ont menacé de couper l’accès des entreprises technologiques américaines aux terres rares, Trump a été contraint de reculer.

Un empire censé profiter à tous

Les échos avec le travail de Boukharine sont indéniables. Nous assistons à une tentative de fusion du pouvoir de l’État avec le pouvoir des entreprises. C’est ce que Boukharine appelait la montée des « trusts capitalistes d’État ». Apple, Nvidia et Google, sans parler de Chevron et Exxon Mobil, ne sont pas de simples entreprises privées en concurrence sur des marchés ; elles sont les rouages d’une machine impérialiste conçue pour extraire de la valeur des travailleurs du monde pauvre et la concentrer entre les mains des capitalistes du monde riche.

Le virage vers le mercantilisme observé sous Trump ne représente qu’une rupture rhétorique avec la politique des administrations précédentes. Biden, Obama, Bush ont tous mené des interventions impérialistes, qu’il s’agisse de guerres ouvertes, d’accords commerciaux unilatéraux ou de la manipulation des règles et institutions mondiales. La différence est que Trump le fait bruyamment et sans vergogne parce qu’il croit pouvoir convaincre le peuple américain que l’impérialisme est dans leur intérêt, et pas seulement dans l’intérêt du capital américain.

Cette stratégie ne fonctionne que tant qu’il n’existe pas d’alternative politique viable. Les Démocrates se contentent de jouer le rôle de supplétifs du capital, refusant de présenter la crise du coût de la vie comme une crise de l’avidité des entreprises, et privilégiant plutôt des arguments technocratiques peu convaincants fondés sur l’économie de l’offre. Si les Démocrates se réveillaient et commençaient à dénoncer la mainmise desmilieux d’affaires sur l’État américain, le projet de Trump perdrait une grande partie de son attrait populaire.

Certains Américains sont peut-être prêts à envoyer leurs enfants mourir dans des guerres étrangères menées pour protéger « l’intérêt national » américain. Mais personne n’estprêt à envoyer ses enfants mourir dans une guerre menée pour enrichir les dirigeants des énergies fossiles. Pour les élites, ces justifications sont interchangeables : tout ce qui enrichit les entreprises américaines est bon pour le pays. Mais pour la vaste majorité des gens, elles ne le sont pas. Seul un politicien prêt à exposer cette différence pourrait réellement défier Trump.

Cet article est la traduction par Lava d’un post sur Substack paru sous le nom Monopoly Capital goes to War : https://graceblakeley.substack.com/p/monopoly-capital-goes-to-war