{"id":9397,"date":"2018-07-12T22:38:18","date_gmt":"2018-07-12T20:38:18","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=9397"},"modified":"2022-05-31T17:16:08","modified_gmt":"2022-05-31T15:16:08","slug":"refugies-lodyssee-grecque-au-21e-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/refugies-lodyssee-grecque-au-21e-siecle\/","title":{"rendered":"R\u00e9fugi\u00e9s : l\u2019Odyss\u00e9e grecque au 21e si\u00e8cle"},"content":{"rendered":"<p>Alors que la crise des migrants ne fait plus l\u2019actualit\u00e9, ils sont des milliers, bloqu\u00e9s sur les \u00eeles grecques, dans l\u2019incertitude la plus totale.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-9879\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/Lava05-illus-redkitten-TRK020web01-08.png\" alt=\"\" width=\"2115\" height=\"1454\" \/>\n<p>L\u2019exil forc\u00e9 d\u2019Ulysse, roi d\u2019Ithaque, hors de son \u00eele et loin des siens constitue probablement l\u2019un des r\u00e9cits les plus embl\u00e9matiques de la litt\u00e9rature occidentale. Il sera l\u2019une des formulations les plus profondes du sentiment d\u2019exil et de la nostalgie qui l\u2019accompagne, de la douleur caus\u00e9e par l\u2019impossibilit\u00e9 du retour. Si cette \u00e9pop\u00e9e a tant retenti dans l\u2019esprit des peuples europ\u00e9ens c\u2019est peut-\u00eatre aussi parce que son continent a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019immenses guerres et de conflits ayant fait de cet exil une exp\u00e9rience collective qu\u2019il est difficile d\u2019effacer des m\u00e9moires. Pourtant, si le r\u00e9cit d\u2019Hom\u00e8re nous parle encore aujourd\u2019hui, c\u2019est peut-\u00eatre d\u00e9sormais moins pour ceux qui habitent en Europe que pour ceux qui s\u2019y \u00e9chouent. Les images d\u2019exil qui nous viennent \u00e0 l\u2019esprit sont moins celles des milliers d\u2019opposants, de juifs, de r\u00e9sistants fuyant sur les routes l\u2019extension de \u00ab l\u2019espace vital \u00bb allemand que celles de l\u2019arriv\u00e9e, sans r\u00e9pit, des milliers de r\u00e9fugi\u00e9s sur les \u00eeles grecques \u00e0 bord de fr\u00eales bateaux gonflables. On s\u2019imagine \u00e9galement tr\u00e8s clairement l\u2019amoncellement des gilets de sauvetage &#8211; que l\u2019on pouvait \u00ab visiter \u00bb pr\u00e8s du petit village de Molyvos &#8211; \u00e9voquant paradoxalement plus une \u0153uvre d\u2019art contemporaine qu\u2019un drame en cours. Pourtant, ces images qui sont pass\u00e9es en boucle sur les \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9vision, ont d\u00e9sormais laiss\u00e9 place \u00e0 un silence, une attente qui n\u2019en finit pas de se prolonger. Si auparavant ces \u00eeles n\u2019\u00e9taient qu\u2019un lieu de transit lors des arriv\u00e9es massives de demandeurs d\u2019asile, elles sont devenues l\u2019endroit o\u00f9 ils restent \u00ab coinc\u00e9s \u00bb pendant leur proc\u00e9dure depuis que l\u2019accord entre l\u2019Union Europ\u00e9enne et la Turquie a \u00e9t\u00e9 sign\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>Ces images, qui sont pass\u00e9es en boucle sur les \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9vision, ont d\u00e9sormais laiss\u00e9 la place \u00e0 un silence, une attente qui n\u2019en finit pas de se prolonger.<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette d\u00e9claration a \u00e9t\u00e9 sign\u00e9e le 18 mars 2016. L\u2019objectif \u00e9tait tr\u00e8s clair : stopper les arriv\u00e9es des migrants de la Turquie<span id='easy-footnote-1-9397' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/refugies-lodyssee-grecque-au-21e-siecle\/#easy-footnote-bottom-1-9397' title='La Turquie a sign\u00e9 la Convention de Gen\u00e8ve de 1951 sur la protection des r\u00e9fugi\u00e9s mais uniquement pour les citoyens de l\u2019Union Europ\u00e9enne.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span> vers la Gr\u00e8ce. La Turquie, qui accueille d\u00e9j\u00e0 trois millions de r\u00e9fugi\u00e9s, est consid\u00e9r\u00e9e comme un pays s\u00fbr et l\u2019UE a d\u00e9bours\u00e9 trois milliards d\u2019euros afin qu\u2019elle puisse g\u00e9rer l\u2019aide humanitaire. La Turquie peut \u00e9galement, en contrepartie, ren\u00e9gocier son adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019UE et b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un all\u00e8gement des obligations pour les citoyens turcs qui voudraient s\u00e9journer en Europe. Au c\u0153ur de l\u2019acte, on trouve que tout demandeur d\u2019asile dont la demande est jug\u00e9e irrecevable en Gr\u00e8ce se verra renvoy\u00e9 en Turquie. Ainsi, si les demandeurs d\u2019asile sont coinc\u00e9s sur les \u00eeles, c\u2019est parce que, si on les bouge vers le continent, ils ne pourront plus \u00eatre envoy\u00e9s en Turquie par la suite. Il faut que leur enregistrement, mais aussi leur admission (et l\u2019\u00e9ventuel renvoi vers la Turquie pour ceux qui ne sont pas admis) se fasse sur l\u2019\u00eele o\u00f9 ils sont arriv\u00e9s par bateau.<\/p>\n<h2>La \u00ab d\u00e9tention \u00bb de l\u2019asile<\/h2>\n<p>Cette situation, dans des conditions de vie extr\u00eamement p\u00e9nibles, est d\u2019autant plus difficile que l\u2019incertitude est totale : les demandeurs d\u2019asile n\u2019ont aucune ma\u00eetrise sur leur futur. En effet, le plus difficile pour certains d\u2019entre eux est de ne pas savoir combien de temps ils passeront \u00e0 Moria, le principal camp sur l\u2019\u00eele de Lesvos. Et ce temps est un temps \u00ab perdu \u00bb, un temps d\u2019incertitude et d\u2019attente. En effet, ces espaces l\u00e9gaux o\u00f9 les migrants sont bloqu\u00e9s sont des lieux d\u2019incertitude, o\u00f9 l\u2019information est toujours entour\u00e9e d\u2019ind\u00e9termination quant \u00e0 l\u2019avenir, rapprochant l\u2019exp\u00e9rience du temps \u00e0 celle des espaces p\u00e9nitentiaires. En effet, si les demandeurs d\u2019asile ne sont pas des \u00ab d\u00e9tenus \u00bb au sens propre du terme, le r\u00e9gime de leur immobilisation en a quasiment toutes les caract\u00e9ristiques. Sur un plan l\u00e9gal, il est fr\u00e9quent de rencontrer des r\u00e9fugi\u00e9s ne sachant pas qu\u2019ils ont droit \u00e0 une assistance l\u00e9gale gratuite ou qu\u2019apr\u00e8s leur deuxi\u00e8me refus, ils ont 10 jours pour faire appel. Les organisations l\u00e9gales venant en aide aux demandeurs d\u2019asile sont compl\u00e8tement d\u00e9pass\u00e9es et puisque la plupart d\u2019entre elles d\u00e9pendent de volontaires, elles ne peuvent pas faire un suivi \u00e0 long terme des dossiers. Certains demandeurs d\u2019asile voient leur avocat changer apr\u00e8s quelques semaines ou ne savent m\u00eame plus qui est en charge leur dossier. Chaque semaine, les leaders des diff\u00e9rentes communaut\u00e9s soulignent ces nombreux probl\u00e8mes connus des autorit\u00e9s\u2026 mais sans changement en vue.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-9398\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/2017-09-25_12.54.44-1CMYK1-1-793x600.jpg\" alt=\"\" width=\"793\" height=\"600\" \/>\n<p>Cependant, si Moria est r\u00e9guli\u00e8rement d\u00e9peint en termes p\u00e9nitentiaires, c\u2019est un p\u00e9nitencier d\u2019un genre particulier. Ancienne base militaire de l\u2019\u00eele de Lesbos, elle s\u2019est transform\u00e9e en zone d\u2019accueil provisoire pour demandeurs d\u2019asile en 2015. Le camp a une capacit\u00e9 de 2.300 places mais, en d\u00e9cembre 2017, ce sont plus de 7.000 personnes (dont deux tiers de femmes et d\u2019enfants principalement venus de Syrie et Irak) qui vivaient entre des fils barbel\u00e9s et d\u2019\u00e9normes grilles telles que celles qu\u2019on peut voir \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de prisons. Pourtant, dans ce cas, on n\u2019emp\u00eache pas tant ceux qui sont \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019en sortir que le regard ext\u00e9rieur d\u2019y p\u00e9n\u00e9trer. Si les r\u00e9fugi\u00e9s ont le droit de d\u00e9ambuler librement sur l\u2019\u00eele, il est presque impossible pour un citoyen d\u2019observer le camp de l\u2019int\u00e9rieur. Au fond, le dispositif semble dans une grande partie \u00eatre dirig\u00e9 contre ce regard ext\u00e9rieur. La police est \u00e0 chaque entr\u00e9e et un contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9 a syst\u00e9matiquement lieu. Cette entr\u00e9e est d\u00e8s lors impossible pour un simple b\u00e9n\u00e9vole. Quant \u00e0 la presse ou aux organisations humanitaires reconnues, elles n\u2019y ont \u00e9ventuellement acc\u00e8s &#8211; arbitraire oblige &#8211; qu\u2019apr\u00e8s avoir pr\u00e9alablement demand\u00e9 une autorisation sp\u00e9ciale aux autorit\u00e9s du camp. Cette difficult\u00e9 ne trouve aucune justification raisonnable hormis celle, bien moins reluisante, de limiter l\u2019exposition au grand jour des conditions de vie \u00e9pouvantables que cachent ces camps. L\u2019existence m\u00eame de ceux-ci, ainsi que leur ampleur \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019Union Europ\u00e9enne, g\u00eane visiblement.<\/p>\n<h2>Des conditions de vie \u00e9pouvantables<\/h2>\n<p>Dans la convention de Gen\u00e8ve, la dignit\u00e9 de tout demandeur d\u2019asile est cens\u00e9e \u00eatre respect\u00e9e. Vu le surpeuplement au sein du camp, 3.000 personnes, n\u2019ayant pas de place dans les containers, dorment dans de petites tentes d\u2019\u00e9t\u00e9 que la pluie transperce rapidement, rendant les personnes vivant dans ces conditions incapables de se prot\u00e9ger de l\u2019hiver.<\/p>\n<blockquote><p>Les espaces l\u00e9gaux o\u00f9 les migrants sont bloqu\u00e9s sont des lieux d\u2019incertitude rapprochant l\u2019exp\u00e9rience du temps \u00e0 celle des espaces p\u00e9nitentiaires.<\/p><\/blockquote>\n<p>Chaque nuit \u00e0 Moria, des affrontements ont lieu entre diff\u00e9rents groupes. Les familles ont peur pour leurs enfants, ils ne peuvent pas dormir et n\u2019osent pas sortir par crainte de se retrouver au milieu d\u2019une rixe. Les toilettes sont dans un \u00e9tat difficilement descriptible, il n\u2019y a pas d\u2019eau courante, elles ne sont pas nettoy\u00e9es r\u00e9guli\u00e8rement et surtout, il n\u2019y en a pas assez (elles ne sont pr\u00e9vues que pour 2.300 personnes). Les femmes ont peur de s\u2019y rendre lorsqu\u2019il fait noir. \u00ab J\u2019ai peur d\u2019\u00eatre viol\u00e9e \u00bb confiait une femme d\u2019origine Afghane. En effet, aucune lumi\u00e8re n\u2019\u00e9claire les structures sanitaires et c\u2019est souvent pr\u00e8s d\u2019elles que les violences sexuelles se d\u00e9roulent. D\u00e8s lors, une organisation a d\u00e9cid\u00e9 de distribuer des langes afin que les femmes n\u2019aient pas \u00e0 sortir de leur tente la nuit. Cette mesure, qui semble pour le moins indigne et inadapt\u00e9e, refl\u00e8te pourtant l\u2019\u00e9conomie du bricolage qui r\u00e8gne dans le camp et la souffrance totalement inutile qu\u2019elle g\u00e9n\u00e8re. En effet, pourquoi ne pas augmenter le nombre de toilettes et de douches et mobiliser des gardes ou la police aupr\u00e8s des sanitaires plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019entr\u00e9e des camps ? Si l\u2019incertitude, l\u2019arbitraire des proc\u00e9dures et la crainte d\u2019une d\u00e9portation constituent le c\u0153ur de ce qui caract\u00e9rise ce r\u00e9gime particulier de d\u00e9tention, ce sont pourtant ces petites humiliations invisibles qui en fa\u00e7onnent l\u2019exp\u00e9rience quotidienne.<\/p>\n<p>En se promenant dans le camp, on peut entendre r\u00e9guli\u00e8rement grommeler \u00ab Moria no good \u00bb. Les habitants doivent se battre pour tout : obtenir de l\u2019eau potable, de la nourriture, des v\u00eatements chauds, trouver un avocat, dormir autre part que dans des tentes, et puis par apr\u00e8s, sortir de Moria pour rejoindre, \u00e0 pied, les petites villes environnantes. Consulter un m\u00e9decin est un parcours du combattant pour les adultes, des files se forment \u00e0 partir de 5 heures du matin et seulement certains cas graves sont pris en charge. Il n\u2019y a pas suffisamment de nourriture pour les demandeurs d\u2019asile qui doivent en moyenne faire une heure de file pour leurs repas. L\u2019eau est un bien rare : il n\u2019y a d\u2019eau courante que deux \u00e0 trois heures par jour. Lorsqu\u2019elles doivent aller aux toilettes les personnes doivent se munir de bouteilles d\u2019eau afin de manuellement \u00ab tirer la chasse \u00bb. A c\u00f4t\u00e9 des toilettes, on peut trouver d\u2019\u00e9normes tas de bouteilles d\u2019eau vides, vestiges des conditions d\u00e9plorables dans lesquelles les habitants sont plong\u00e9s. Le ramassage des poubelles est bancal, la puanteur et la salet\u00e9 r\u00e8gnent d\u00e8s que l\u2019on approche du camp. Ces derniers mois, plus de 40 % des arriv\u00e9es \u00e9taient des familles avec enfants qui n\u2019ont m\u00eame pas acc\u00e8s \u00e0 la scolarit\u00e9 (ce qui est contraire \u00e0 la D\u00e9claration des Droits de l\u2019Enfant).<\/p>\n<p>\u00ab Moria me rend malade \u00bb relatait un demandeur d\u2019asile. \u00ab Je suis arriv\u00e9 pour demander une protection internationale et j\u2019\u00e9tais en bonne sant\u00e9. Mais, d\u00e9j\u00e0 apr\u00e8s quelques jours, tu commences \u00e0 te sentir mal ici. Ce camp, c\u2019est l\u2019enfer. Ce camp te rend fou \u00bb. Les probl\u00e8mes de sant\u00e9 mentale sont ici non seulement le produit de parcours parfois difficiles et traumatisants, mais \u00e9galement des conditions du camp lui-m\u00eame. La pr\u00e9carit\u00e9 dans laquelle sont plong\u00e9es ces personnes a forc\u00e9ment des cons\u00e9quences sur leur sant\u00e9 mentale (stress, fatigue, etc.) et physique (dormir par terre dans le froid sans v\u00eatements adapt\u00e9s en hiver). Le fait qu\u2019elles ne se sentent pas en s\u00e9curit\u00e9, qu\u2019elles ne disposent d\u2019aucune activit\u00e9, qu\u2019elles ne voient aucun futur proche, les rend encore plus vuln\u00e9rables.<\/p>\n<h2>Les vuln\u00e9rabilit\u00e9s, seuls moyens d\u2019acc\u00e8s au reste de la Gr\u00e8ce<\/h2>\n<p>Tout demandeur d\u2019asile arrivant en Gr\u00e8ce doit, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9 par la police, passer un entretien m\u00e9dical au cours duquel il peut \u00eatre reconnu comme \u00ab vuln\u00e9rable<span id='easy-footnote-2-9397' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/refugies-lodyssee-grecque-au-21e-siecle\/#easy-footnote-bottom-2-9397' title='Selon l\u2019Article 60 paragraphe 4 de la loi 4375\/2016, les personnes \u00e9tant reconnues vuln\u00e9rables sont exempt\u00e9es des border procedures. Proc\u00e9dures administratives \u00e0 la fronti\u00e8re ?'><sup>2<\/sup><\/a><\/span> \u00bb. Les crit\u00e8res de vuln\u00e9rabilit\u00e9 sont au nombre de sept<span id='easy-footnote-3-9397' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/refugies-lodyssee-grecque-au-21e-siecle\/#easy-footnote-bottom-3-9397' title='Selon l\u2019Article 14 paragraphe 8 de la loi 4375\/2016, les personnes doivent \u00eatre reconnues comme vuln\u00e9rables si elles sont : mineurs non accompagn\u00e9s ; personnes ayant un handicap ou souffrant d\u2019une maladie s\u00e9rieuse ou incurable ; les personnes \u00e2g\u00e9es (plus de 65 ans) ; les femmes enceintes ou ayant des enfants de moins de 6 mois ; les parents c\u00e9libataires avec des enfants mineurs ; les victimes de torture, de viol ou d\u2019autres s\u00e9rieuses forme de violence psychologique, physique, sexuelle ou d\u2019exploitation ; les personnes avec syndrome post traumatique, en particulier les survivants et proches des victimes de naufrage ; les victimes de la traite des \u00eatres humains. En d\u00e9cembre 2017 les autorit\u00e9s ont d\u00e9cid\u00e9 de supprimer le crit\u00e8re de personnes avec syndrome post traumatique.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span>, mais ce screening est bancal et de nombreuses personnes ne sont pas reconnues comme telles alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 elles le sont. \u00ab Cet entretien a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s rapide et je n\u2019ai pas os\u00e9 parler de la torture que j\u2019ai subi au pays \u00bb confiait un Congolais. \u00ab J\u2019ai pens\u00e9 qu\u2019il valait mieux cacher le fait que j\u2019\u00e9tais malade, j\u2019avais peur d\u2019\u00eatre renvoy\u00e9 chez moi \u00bb relatait un homme venant d\u2019Irak. \u00ab J\u2019ai \u00e9t\u00e9 victime de plusieurs viols au Cameroun, mais aussi en Turquie o\u00f9 j\u2019ai pass\u00e9 plusieurs mois, comment confier cela lors de cette visite m\u00e9dicale devant un m\u00e9decin homme ? \u00bb nous expliquait une jeune femme. M\u00e9decins Sans Fronti\u00e8res annon\u00e7ait, dans son dernier rapport sur la sant\u00e9 mentale des demandeurs d\u2019asile \u00e0 Lesvos, que seulement un tiers des survivants de violences sexuelles avaient \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9s en tant que vuln\u00e9rables. l\u2019incertitude sur les conditions, les crit\u00e8res ou les d\u00e9marches participe d\u00e8s lors \u00e0 une volont\u00e9 de limiter les r\u00e9ponses positives.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-9399\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/2017-09-28_13.48.18CMYK1-1-786x600.jpg\" alt=\"\" width=\"786\" height=\"600\" \/>\n<p>Par ailleurs, on peut \u00e9galement s\u2019interroger sur l\u2019usage du crit\u00e8re de \u00ab vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00bb. Ce sont les institutions qui, en identifiant arbitrairement ces vuln\u00e9rabilit\u00e9s en tant que \u00ab moyen d\u2019atteindre le continent grec \u00bb, leur ont donn\u00e9 une existence dans l\u2019espace public. Ici encore, on met en avant la \u00ab raison humanitaire<span id='easy-footnote-4-9397' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/refugies-lodyssee-grecque-au-21e-siecle\/#easy-footnote-bottom-4-9397' title='Didier Fassin, \u00ab La souffrance du monde. Consid\u00e9rations anthropologiques sur les politiques contemporaines de la compassion \u00bb, l\u2019Evolution psychiatrique, 67\/4, 2002, p.677.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span> \u00bb et on refoule le droit d\u2019asile au second plan. Ceux qui \u00ab souffrent \u00bb d\u2019une des sept vuln\u00e9rabilit\u00e9s sont donc \u00ab plus importants \u00bb que ceux dont la vie est menac\u00e9e dans leur pays d\u2019origine. Pour acc\u00e9der au continent europ\u00e9en, il est indispensable de montrer que l\u2019on est souffrant ; la douleur doit ressortir dans son r\u00e9cit. Le \u00ab bon \u00bb r\u00e9fugi\u00e9 est en effet celui qui a \u00ab vraiment \u00bb souffert. Il doit d\u00e8s lors se mettre en sc\u00e8ne et \u00ab vendre \u00bb son histoire qui doit \u00eatre la plus \u00ab terrible \u00bb possible. Ces proc\u00e9dures faussent d\u00e8s lors toute interaction entre le demandeur d\u2019asile, qui doit faire l\u2019aveu de sa souffrance et l\u2019institution, qui doit \u00e9valuer la sinc\u00e9rit\u00e9 de celui-ci. Ainsi, comme Didier Fassin le remarque, une logique \u00ab li\u00e9e \u00e0 la reconnaissance de l\u2019autre par la souffrance, le malheur, le corps, la survie, supplante un droit du citoyen<span id='easy-footnote-5-9397' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/refugies-lodyssee-grecque-au-21e-siecle\/#easy-footnote-bottom-5-9397' title='Ibid., p.687.'><sup>5<\/sup><\/a><\/span> \u00bb. Plut\u00f4t que droits de l\u2019Homme, on devrait plut\u00f4t parler de droit du souffrant. Ceci assigne les r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 une position de \u00ab victime \u00bb, de \u00ab requ\u00e9rant \u00bb devant montrer leurs stigmates afin de pouvoir acc\u00e9der au continent. Si les humains ont une capacit\u00e9 gigantesque \u00e0 pouvoir survivre et se remettre d\u2019\u00e9v\u00e8nements traumatisants, il n\u2019est cependant pas inutile de se poser la question de la cons\u00e9quence que peut avoir l\u2019injonction constante faite aux demandeurs d\u2019asile de se pr\u00e9senter en tant que victimes. Quelle image d\u2019eux-m\u00eames peuvent avoir des femmes et hommes qui supplient et doivent exhiber chaque part de leurs souffrances comme t\u00e9moignage de leur sinc\u00e9rit\u00e9 ? On est tr\u00e8s loin de la convention de Gen\u00e8ve et de la justice pour les demandeurs d\u2019asile.<\/p>\n<h2>La privatisation de l\u2019action publique<\/h2>\n<p>Enfin, l\u2019une des questions les plus \u00e9videntes qu\u2019on est en droit de se poser, r\u00e9side dans les causes d\u2019une telle faillite de l\u2019action publique. Comment est-il possible de ne pas arriver \u00e0 g\u00e9rer 8.500 demandeurs d\u2019asile ? Ce ne sont d\u00e9sormais plus 5.000 personnes arrivant chaque jour mais plut\u00f4t une centaine d\u2019arriv\u00e9es hebdomadaires en moyenne depuis quelques mois. Est-il vraiment impossible d\u2019accueillir ces demandeurs d\u2019asile dans des conditions dignes de ce nom ?<\/p>\n<blockquote><p>Le ramassage des poubelles est bancal, la puanteur et la salet\u00e9 r\u00e8gnent d\u00e8s que l\u2019on approche du camp.<\/p><\/blockquote>\n<p>A Moria, de nombreuses organisations tentent de panser les besoins des demandeurs d\u2019asile. Si auparavant elles recevaient des fonds de l\u2019Union Europ\u00e9enne (ECHO), ces fonds se sont \u00e9puis\u00e9s et de nombreuses ONG ont d\u00fb quitter l\u2019\u00eele ou r\u00e9duire leurs effectifs. Au sein du camp, les habitants ne savent pas \u00ab qui fait quoi \u00bb. Les organisations elles-m\u00eames sont d\u00e9bord\u00e9es et essayent d\u2019envoyer leurs b\u00e9n\u00e9ficiaires d\u2019une organisation \u00e0 l\u2019autre en esp\u00e9rant que ceux-ci trouveront ce qu\u2019ils veulent quelque part, toujours plus r\u00e9sign\u00e9s, fatigu\u00e9s et cern\u00e9s. Fin d\u00e9cembre 2017, l\u2019\u00c9tat grec \u00e9tait suppos\u00e9, via les fonds qui lui ont \u00e9t\u00e9 octroy\u00e9s par l\u2019Europe, reprendre toutes les responsabilit\u00e9s et \u00eatre op\u00e9rationnel sur les \u00eeles. Malheureusement, aujourd\u2019hui, de nombreuses organisations y sont toujours pr\u00e9sentes et continuent \u00e0 pallier l\u2019absence de l\u2019\u00c9tat. Mais ne serait-ce pas \u00e0 la Gr\u00e8ce et \u00e0 l\u2019Union Europ\u00e9enne de g\u00e9rer l\u2019accueil des demandeurs d\u2019asile ? Sur place, on voit que le syst\u00e8me de sant\u00e9 national (KEELPNO), qui est financ\u00e9 et devrait g\u00e9rer totalement la prise en charge des r\u00e9fugi\u00e9s, est d\u00e9bord\u00e9 et incapable de r\u00e9pondre aux besoins. Cette confusion et cette difficult\u00e9 de pointer des responsables (qui est responsable de quoi ?) rend non seulement la contestation et l\u2019action des r\u00e9fugi\u00e9s plus complexes, mais rend \u00e9galement le travail des organisations de terrain tr\u00e8s difficile. Chaque organe renvoie la faute \u00e0 l\u2019autre dans une symphonie bureaucratique. Vous entendez dire de la part des fonctionnaires grecs que c\u2019est \u00ab l\u2019UNHCR qui est en charge pour tel probl\u00e8me \u00bb et l\u2019UNHCR vous r\u00e9pondre l\u2019inverse.<\/p>\n<h2>Pour une politique de droits<\/h2>\n<p>Cela fait bient\u00f4t plus de trois ans que cette crise a commenc\u00e9, selon les donn\u00e9es officielles de l\u2019UNHCR, 1.294 personnes ont \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9es de l\u2019\u00eele depuis d\u00e9but 2018<span id='easy-footnote-6-9397' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/refugies-lodyssee-grecque-au-21e-siecle\/#easy-footnote-bottom-6-9397' title='&lt;a href=&quot;http:\/\/blog.refugee.info\/transfers-from-the-islands-fr\/&quot;&gt;http:\/\/blog.refugee.info\/transfers-from-the-islands-fr\/&lt;\/a&gt;'><sup>6<\/sup><\/a><\/span>. Afin de permettre des conditions de vie dignes, la solution la plus \u00e9vidente serait d\u2019envoyer tous les demandeurs d\u2019asile sur le continent afin qu\u2019ils aient acc\u00e8s \u00e0 des soins de sant\u00e9, \u00e0 une aide juridique et \u00e0 un logement. Cette situation n\u2019est d\u00e8s lors pas le fruit du hasard, la volont\u00e9 cach\u00e9e de nos institutions est de faire comprendre de mani\u00e8re d\u00e9tourn\u00e9e aux r\u00e9fugi\u00e9s qu\u2019ils ne sont pas les bienvenus. qu\u2019avoir travers\u00e9 la mer, au p\u00e9ril de leur vie et de celles de leurs enfants, ne suffira pas \u00e0 leur octroyer un accueil digne. Ici encore, les politiques croient qu\u2019en bafouant le droit \u00e0 l\u2019asile, les r\u00e9fugi\u00e9s transmettront le message \u00e0 leurs proches de ne pas se rendre en Europe. C\u2019est sans compter sur le fait que leur pays sont d\u00e9truits (pour certains par des interventions enclench\u00e9es par des pays de l\u2019Union), que fuir est leur seule solution pour survivre. Ainsi, ces politiques, aussi inhumaines et fermes soient-elles, n\u2019emp\u00eacheront jamais ces familles de rejoindre les terres europ\u00e9ennes.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-9400\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/2017-10-02_18.02.23-1CMYK1-1-425x600.jpg\" alt=\"\" width=\"425\" height=\"600\" \/>\n<p>Une vraie politique de relocalisation devrait \u00eatre appliqu\u00e9e \u00e0 tous les pays europ\u00e9ens. En effet, le flux de demandeurs d\u2019asile ne devrait pas \u00eatre pris en charge par la Gr\u00e8ce (et l\u2019Italie) seule, mais des quotas cons\u00e9quents devraient \u00eatre impl\u00e9ment\u00e9s pour chaque pays. \u00c0 la question de \u00ab comment sensibiliser \u00e0 la probl\u00e9matique \u00bb, il est d\u00e9sormais fondamental de ne plus se focaliser sur la compassion. Depuis la photo du petit Aylan, plus rien ne peut \u00ab choquer \u00bb les citoyens europ\u00e9ens. Comme Didier Fassin le souligne, la \u00ab fatigue compassionnelle \u00bb m\u00e8ne \u00e0 une indiff\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la situation des demandeurs d\u2019asile. Celle-ci, et la tendance plus g\u00e9n\u00e9rale depuis quelques d\u00e9cennies \u00e0 traduire les politiques sociales dans les termes de la compassion, fait en r\u00e9alit\u00e9 partie du probl\u00e8me. Comme le pr\u00e9cisait l\u2019historien et sociologue G\u00e9rard Noiriel, \u00ab ce n\u2019est pas parce que les gens pleurent le soir parce qu\u2019ils ont vu un enfant r\u00e9fugi\u00e9 abattu ou tu\u00e9 que le lendemain ils vont ouvrir leur porte \u00e0 des r\u00e9fugi\u00e9s. Le droit d\u2019asile est une notion \u00e9minemment politique qui engage la souverainet\u00e9 de l\u2019\u00c9tat<span id='easy-footnote-7-9397' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/refugies-lodyssee-grecque-au-21e-siecle\/#easy-footnote-bottom-7-9397' title='Interview de G\u00e9rard Noiriel, \u00ab &lt;a href=&quot;https:\/\/lavamedia.be\/fr\/pour-une-histoire-populaire&quot;&gt;Pour une histoire populaire&lt;\/a&gt; \u00bb, &lt;em&gt;Lava&lt;\/em&gt;, 21 avril 2017.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span> \u00bb. C\u2019est de sa d\u00e9politisation qu\u2019il est n\u00e9cessairement question. Si les r\u00e9fugi\u00e9s sont d\u00e9sormais assign\u00e9s au statut de victimes, ce sont les \u00e9tats qui restreignent le d\u00e9bat public \u00e0 sa dimension humanitaire, plut\u00f4t que d\u2019en faire un enjeu de citoyennet\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors que la crise des migrants ne fait plus l\u2019actualit\u00e9, ils sont des milliers, bloqu\u00e9s sur les \u00eeles grecques, dans l\u2019incertitude la plus totale.<\/p>\n","protected":false},"author":845,"featured_media":9345,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[16,17],"tags":[3341,3326],"class_list":["post-9397","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-article-fr","category-articles-fr","tag-camille-coletta-fr","tag-immigration","issues-numero-5"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9397","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/845"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9397"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9397\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":39375,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9397\/revisions\/39375"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/9345"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9397"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9397"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9397"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}