{"id":9387,"date":"2018-07-12T22:14:42","date_gmt":"2018-07-12T20:14:42","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=9387"},"modified":"2022-06-06T14:15:25","modified_gmt":"2022-06-06T12:15:25","slug":"l-esthetique-contre-le-troisieme-reich","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/l-esthetique-contre-le-troisieme-reich\/","title":{"rendered":"L&rsquo;esth\u00e9tique contre le Troisi\u00e8me Reich"},"content":{"rendered":"<p>C&rsquo;est une fresque monumentale que Peter Weiss (1916-82) a r\u00e9alis\u00e9e avec son Esth\u00e9tique de la R\u00e9sistance, aujourd\u2019hui r\u00e9\u00e9dit\u00e9e par Klincksieck. La lutte antifasciste, ici, l\u00e0, alors et maintenant.<\/p>\n<p data-wp-editing=\"1\"><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-9555\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/Lava05-illus-redkitten-TRK020web01-14-890x600.png\" alt=\"\" width=\"890\" height=\"600\" \/><\/p>\n<p data-wp-editing=\"1\">Peter Weiss, personnalit\u00e9 allemande ou su\u00e9doise<span id='easy-footnote-1-9387' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/l-esthetique-contre-le-troisieme-reich\/#easy-footnote-bottom-1-9387' title='S&amp;rsquo;il na\u00eet en Allemagne, Peter Weiss obtiendra la nationalit\u00e9 su\u00e9doise en 1946 apr\u00e8s s&amp;rsquo;y \u00eatre r\u00e9fugi\u00e9 avant la guerre'><sup>1<\/sup><\/a><\/span> ? Un peu des deux. Cin\u00e9aste, peintre, dramaturge, essayiste ou \u00e9crivain ? Il s\u2019est essay\u00e9 \u00e0 tout mais c\u2019est en qualit\u00e9 d\u2019homme de plume, arriv\u00e9 \u00e0 la cinquantaine, qu\u2019une reconnaissance internationale tardive le rendra c\u00e9l\u00e8bre : Prix du mouvement ouvrier su\u00e9dois en 1965, prix Heinrich Mann (Allemagne de l\u2019Est) l\u2019ann\u00e9e suivante. N\u00e9 en 1916 pas loin de Berlin, d\u2019un p\u00e8re tch\u00e8que, juif, industriel, et d\u2019une m\u00e8re suisse, actrice c\u00e9l\u00e9br\u00e9e, dont les deux fils, d\u2019un premier mariage, devenus nazis fervents, lui reprocheront de ne pas \u00eatre de \u00ab race pure \u00bb. Ce sont des choses qui marquent. Son \u0153uvre ma\u00eetresse, salu\u00e9e comme un des grands romans du XXe si\u00e8cle, l\u2019Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance, r\u00e9dig\u00e9 entre 1970 et 1980 au soir de sa vie (il meurt en 1982), est un monument dress\u00e9 \u00e0 celles et ceux qui ont combattu l\u2019inf\u00e2me, en Espagne d\u2019abord, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du Troisi\u00e8me Reich ensuite et, enfin, en Su\u00e8de dont la \u00ab neutralit\u00e9 \u00bb fut pour le moins ambigu\u00eb. C\u2019est de ce livre inclassable, hommage d\u2019un \u00e9crivain engag\u00e9 r\u00e9put\u00e9 pour le combat antifasciste et anti-imp\u00e9rialiste ainsi qu\u2019\u00e0 ses fr\u00e8res et s\u0153urs tomb\u00e9s dans l\u2019oubli de la guerre froide, dont il est question.<\/p>\n<p>Par quel bout le prendre, ce labyrinthe litt\u00e9raire de 889 pages ? On a l\u2019embarras du choix. On peut choisir Brecht, par exemple. Brecht en avril 1940, dans la maison qu\u2019il occupait dans la banlieue cossue de Stockholm. Peter y a d\u00e9peint, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un catalogue, les livres dont Brecht ne voulait pas se s\u00e9parer. Ce sont les m\u00e9tamorphoses d\u2019Ovide dans une \u00e9dition de 1791. Les deux bouquins us\u00e9s d\u2019Hom\u00e8re \u00e9dit\u00e9s chez Cotta. Le Tristam Shandy de Sterne et l\u2019Ulysse de Joyce. l\u2019Histoire de la Commune de Lissagaray. Le Contrat social de Rousseau et des \u00e9ditions bon march\u00e9 de Descartes, Kant et Taine. Ajouter Kafka, Baudelaire. Kraus. Darwin. Freud. Hegel. Et une caisse de livres sur C\u00e9sar et son \u00e9poque. De m\u00eame que l\u2019encyclop\u00e9die Britannica (2 caisses). Puis Grimmelshausen, Cervant\u00e8s, Croce, Machiavel, Marlowe, Shakespeare, Goethe et Schiller. Sa collection de la revue Die Neue Zeit de 1883 \u00e0 1913. Et sans oublier les romans policiers, Doyle, Chandler, Carr, Sayers, Wallace, Christie\u2026 Ce n\u2019est l\u00e0 qu\u2019un \u00e9chantillon. Chez Peter Weiss, l\u2019\u00e9num\u00e9ration scrupuleuse, comment\u00e9e, rendue palpable par la pr\u00e9sence de policiers su\u00e9dois qui surveillent le d\u00e9m\u00e9nagement du sulfureux personnage, occupe pr\u00e8s de sept pages.<\/p>\n<p>Brecht en tant que tel, ce n\u2019est pas loin de 200 pages. Il est rest\u00e9 un an en Su\u00e8de, venant du Danemark, allant vers les \u00c9tats-Unis, fuyard comme tant d\u2019autres depuis qu\u2019Hitler a transform\u00e9 l\u2019Allemagne en un grand camp de concentration, irrespirable et meurtrier, dans l\u2019indiff\u00e9rence tacite, complice des pays voisins. Des fuyards, tragiquement malchanceux parfois, comme Walter Benjamin, il y en avait beaucoup, mais aussi des r\u00e9sistants antinazis agissant dans la clandestinit\u00e9, au sort tragique pour la plupart, eux aussi. En effet, d\u00e8s les premiers mois du r\u00e8gne hitl\u00e9rien, en 1933, les arrestations frapperont quelque 20.000 personnes, elles atteindront autour d\u2019un million durant les six ann\u00e9es suivantes. En 1936, une op\u00e9ration coup de poing de la Gestapo conduira \u00e0 l\u2019arrestation de quelque 12.000 r\u00e9sistants communistes. Environ 30.000 fuiront en France et y seront massivement intern\u00e9s d\u00e8s la d\u00e9claration de guerre en 1939. Les tribunaux d\u2019exception allemands \u2013 dont aucun des magistrats ne sera inqui\u00e9t\u00e9 apr\u00e8s la guerre \u2013 auront prononc\u00e9 dans l\u2019entre-temps quelque 50.000 condamnations \u00e0 mort<span id='easy-footnote-2-9387' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/l-esthetique-contre-le-troisieme-reich\/#easy-footnote-bottom-2-9387' title='L\u00e0-dessus, lire la monographie de T. Derbent, &lt;em&gt;La r\u00e9sistance communiste en Allemagne, 1933-1945, &lt;\/em&gt;Aden, Bruxelles, 2008'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>. C\u2019est \u00e0 eux que Peter Weiss \u00e9l\u00e8ve une st\u00e8le qui prend la forme d\u2019une \u00e9pop\u00e9e. C\u2019est si loin, tout cela.<\/p>\n<h2>Hier maintenant<\/h2>\n<p>Brecht aussi para\u00eet loin, de m\u00eame que la Su\u00e8de : que vient-elle faire dans un roman sur la machine \u00e0 broyer nazie ? d\u2019autant que la tr\u00e8s longue section que Peter Weiss consacre \u00e0 l\u2019escale su\u00e9doise de Brecht (avril 1939 \u00e0 avril 1940) a principalement trait \u00e0 une grande figure de la r\u00e9sistance locale, Engelbrekt Engelbrektsson, qui mena en Su\u00e8de, au XVe si\u00e8cle, une guerre des gueux de lib\u00e9ration nationale contre le 1 % parasitaire de l\u2019\u00e9poque, ch\u00e2telains, clerg\u00e9 et leurs mercenaires en armes, pour finir traitreusement assassin\u00e9 le 4 mai 1436. De ce symbole de la lutte antifasciste, Brecht pensait faire une pi\u00e8ce et il y a beaucoup travaill\u00e9 durant son s\u00e9jour, aid\u00e9 par toute une \u00e9quipe d\u2019exil\u00e9s communistes allemands, dont le narrateur du livre. Si Brecht n\u2019en fera finalement rien, Weiss, par contre, conte les moments saillants de la trajectoire d\u2019Engelbrekt avec les le\u00e7ons politiques qu\u2019on peut en tirer dans la lutte antinazie. Chez Weiss, c\u2019est une constante, le pass\u00e9 vit dans le pr\u00e9sent. Engelbrekt est contemporain de Jean Moulin, pour prendre une figure connue de la r\u00e9sistance fran\u00e7aise. Tellement contemporain que le r\u00e9cit de Weiss, bien souvent, glisse sans transition d\u2019un moment historique \u00e0 l\u2019autre et, par exemple, des effets du pacte germano-sovi\u00e9tique sur le moral des combattants communistes clandestins au \u2026 13 janvier 1435 lorsque les notables su\u00e9dois s\u2019assemblent \u00e0 Arboga \u00e0 huis clos, faisant alliance pour d\u00e9terminer la marche \u00e0 suivre.<\/p>\n<p>Ce va-et-vient d\u00e9bute d\u00e8s les premi\u00e8res pages du livre qui s\u2019ouvre sur la frise du grand autel de Pergame, chef-d\u2019\u0153uvre de sculpture grecque antique qui fut \u00e9lev\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque hell\u00e9nistique puis, au XIXe si\u00e8cle, transport\u00e9 et reconstitu\u00e9 dans un mus\u00e9e \u00e0 Berlin. Weiss place alors le lecteur dans le mus\u00e9e en 1937 mais, en m\u00eame temps, au XXe si\u00e8cle avant notre \u00e8re, dans les splendeurs de la sculpture. On y accompagne alors trois jeunes gens, Hans Coppi, Horst Heilmann et le narrateur, le t\u00e9moin sans nom &#8211; alter ego collectif de Peter Weiss &#8211; qui ira bient\u00f4t rejoindre les brigades internationales en Espagne. Mais l\u00e0, sur pr\u00e8s de huit pages, c\u2019est la frise qui est le \u00ab personnage \u00bb central. Ce n\u2019est plus Engelbrekt, c\u2019est H\u00e9racl\u00e8s qui fait figure de prototype r\u00e9volutionnaire. Le r\u00f4le de l\u2019art dans la prise de conscience politique, son retournement, son expropriation, pour lib\u00e9rer la culture de l\u2019emprise asphyxiante de la bourgeoisie, sont d\u00e8s lors des th\u00e8mes r\u00e9currents dans la vie et l\u2019\u0153uvre de Peter Weiss.<\/p>\n<h2>Posthume a posteriori<\/h2>\n<p>Revenons cependant sur l\u2019objet du livre. \u00c0 d\u00e9faut de r\u00e9sum\u00e9, quelques fus\u00e9es \u00e9clairantes. l\u2019action ? Elle se d\u00e9roule principalement \u00e0 Berlin, dans la R\u00e9publique espagnole agonisante, \u00e0 Paris et \u00e0 Stockholm. l\u2019unit\u00e9 de temps ? Marqu\u00e9e par le triomphe de la droite pure et dure, Franco et Hitler, 1933-1945 \u2013 telle que v\u00e9cue et h\u00e9ro\u00efquement combattue par l\u2019arm\u00e9e de l\u2019ombre, celle que les nazis baptiseront d\u2019Orchestre rouge : pour leur donner un visage, Weiss suit pas \u00e0 pas certains d\u2019entre eux, dont les onze combattants clandestins qui, arr\u00eat\u00e9s gr\u00e2ce notamment au d\u00e9cryptage d\u2019un message radio sovi\u00e9tique en novembre 1942, seront peu apr\u00e8s soit guillotin\u00e9s (les trois femmes du groupe), soit pendus (les huit hommes) \u00e0 la prison de Pl\u00f6tzensee \u00e0 Berlin.<\/p>\n<p>Ce sont presque tous des personnages historiques : leurs photos et biographies sont sur Wikip\u00e9dia. Passer par ce d\u00e9tour-l\u00e0 en vaut la peine. On s\u2019apercevra alors que la plupart se verront attribuer des plaques comm\u00e9moratives, voire des rues \u00e0 leur nom mais ce ne sera, au bas mot, que quelque vingt ans apr\u00e8s la victoire des Alli\u00e9s. Le centre \u00e0 la m\u00e9moire de la r\u00e9sistance allemande \u00e0 Berlin (Ged\u00e4nkst\u00e4tte Deutcher Wiederstand, dont le site fourmille de courtes biographies) n\u2019a \u00e9t\u00e9 institu\u00e9 par le S\u00e9nat allemand qu\u2019en 1967. La \u00ab d\u00e9nazification \u00bb, on ne s\u2019y est gu\u00e8re pr\u00e9cipit\u00e9, comme on le sait<span id='easy-footnote-3-9387' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/l-esthetique-contre-le-troisieme-reich\/#easy-footnote-bottom-3-9387' title='Qui veut approfondir cette question lira par exemple le journal 1945-1949 de Victor Klemperer, cet \u00e9rudit juif qui va s&amp;rsquo;efforcer, \u00e0 la Lib\u00e9ration, de reb\u00e2tir sa vie dans les d\u00e9bris de Dresde en zone occup\u00e9e sovi\u00e9tique &lt;span class=&quot;st&quot;&gt;\u2014&lt;\/span&gt; sous cette protection-l\u00e0, gr\u00e2ce \u00e0 dieu, dit-il, vu le climat antis\u00e9mite persistant &lt;span class=&quot;st&quot;&gt;\u2014&lt;\/span&gt; et qui, en 1957, se dit, dans cette Allemagne de l&amp;rsquo;Est dont il est partisan, \u00abd\u00e9tester la nazisme de Bonn encore plus que notre dictature stupide et d\u00e9pourvue d&amp;rsquo;imagination \u00bb.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span> Parmi les r\u00e9fugi\u00e9s allemands dans l\u2019entourage du narrateur en Su\u00e8de, il y a Rosalinde, fille du pacifiste Carl von Ossietsky que le Prix Nobel de la Paix en 1936 ne sauvera pas d\u2019une condamnation pour trahison et d\u2019un internement dans un camp, o\u00f9 il mourra en 1938, peut-\u00eatre assassin\u00e9 sur ordre de Goering, faute de soins ad\u00e9quats. En 1991 et 1992, en d\u00e9pit d\u2019une campagne internationale pour sa r\u00e9habilitation promue par sa fille, cette demande sera rejet\u00e9e par deux fois, d\u2019abord par le tribunal de Berlin, ensuite par la cour supr\u00eame du pays. Commentaire d\u00e9sabus\u00e9 de l\u2019avocat de Rosalinde : \u00ab Pour les juges de la Cour, le Troisi\u00e8me Reich, la Seconde Guerre mondiale et ses 50 millions de morts n\u2019ont jamais eu lieu. \u00bb On est port\u00e9 \u00e0 le croire : un des juges de la Cour avait, quelques ann\u00e9es auparavant, acquitt\u00e9 un magistrat pour sa participation aux tribunaux nazis. Rosalinde, c\u2019est un peu comme Charlotte Bischoff. La premi\u00e8re, n\u00e9e en 1919, vivra jusqu\u2019\u00e0 l\u2019an 2000. La seconde, n\u00e9e en 1901, d\u00e9c\u00e9d\u00e9e en 1994, m\u00e9rite le terme de miracul\u00e9e. Du groupe autour de Hans Coppi et Horst Heilmann, &#8211; qu\u2019elle rejoindra en 1941 clandestinement par mer, d\u00e9guis\u00e9e en mousse &#8211; elle sera \u00e0 Berlin la seule rescap\u00e9e, poursuivant jusqu\u2019au bout son p\u00e9rilleux travail d\u2019agent de liaison avec l\u2019Union sovi\u00e9tique tout en accumulant les notes sur ses camarades tomb\u00e9s, afin que nul n\u2019oublie. Pourtant, comme note Weiss dans ses derni\u00e8res pages, alors que Berlin se voit r\u00e9duite en cendres autour d\u2019elle, elle est saisie d\u2019un doute : le nombre des partisans \u00ab avait fondu de plus en plus, de ces milliers, de ces centaines, de ces quelques dizaines finalement, seuls quelques-uns restaient encore. Qu\u2019adviendrait-il du pays qu\u2019on avait priv\u00e9 de presque tous ceux qui auraient pu lui donner un visage nouveau ? \u00bb<\/p>\n<h2>R\u00e9fugi\u00e9s welcome<\/h2>\n<p>Charlotte, en m\u00eame temps, jette une lumi\u00e8re assez crue sur la question, \u00e0 nouveau actuelle, de l\u2019accueil des r\u00e9fugi\u00e9s. Lorsqu\u2019on fait sa connaissance dans le roman, elle est en Su\u00e8de, en \u00e9tat d\u2019arrestation. On est en 1939 et elle est sous le coup d\u2019un ordre d\u2019expulsion, direction l\u2019Allemagne. Pour en att\u00e9nuer la froide rigueur administrative, on ose \u00e0 peine dire l\u2019humaniser, on lui autorise une journ\u00e9e d\u2019excursion \u00e0 Stockholm sous bonne escorte, accompagn\u00e9e de sa gardienne de prison. C\u2019est une page d\u2019anthologie. La gardienne, cette brave dame qui ne ferait pas de mal \u00e0 une mouche en temps ordinaire, accomplit son devoir de tortionnaire d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e avec la bonne conscience des citoyens respectueux des lois, quelles qu\u2019elles soient. Ces braves gens-l\u00e0, qu\u2019on croise tous les jours, aimables voisins de palier et sympathiques petits commer\u00e7ants, sourire aux l\u00e8vres, avec toujours un bon mot sur la pluie et le beau temps, ce sont ceux-l\u00e0 m\u00eames qui, un ordre nouveau s\u2019installant, veilleront \u00e0 la bonne marche des \u00ab trains sp\u00e9ciaux \u00bb.<\/p>\n<p>Pas en Su\u00e8de, aurait-on pu croire. Pays neutre, gouvern\u00e9 par une coalition associant les sociaux-d\u00e9mocrates. Eh bien, si. Des Juifs seront refoul\u00e9s en nombre (s\u2019ils ne sont pas riches). Le ministre social-d\u00e9mocrate Rickard Sandler ira jusqu\u2019\u00e0 dire qu\u2019admettre les r\u00e9fugi\u00e9s d\u2019origine juive \u00ab pourrait avoir une influence n\u00e9gative sur l\u2019opinion publique du pays \u00bb. Des communistes aussi, bien s\u00fbr. En 1939, une r\u00e9vision de la loi sur les \u00e9trangers laissera toute latitude aux services de police, qui collaboraient souvent \u00e9troitement avec leurs coll\u00e8gues allemands. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, le ministre des Affaires sociales Gustav M\u00f6ller, social-d\u00e9mocrate comme son secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat Tage Erlander (plus tard Premier ministre d\u2019une extraordinaire long\u00e9vit\u00e9, 1946-1969), seront \u00e0 la base d\u2019une liste noire de 80.000 personnes qui devaient \u00eatre \u00ab observ\u00e9es, prises en chasse et arr\u00eat\u00e9es \u00bb. Certes, rappelle Weiss, la Su\u00e8de ne faisait pas cavalier seul : \u00e0 la Conf\u00e9rence d\u2019\u00c9vian, en juin 1938, le \u00ab Comit\u00e9 des puissances occidentales, convoqu\u00e9 pour r\u00e9gler le probl\u00e8me de l\u2019\u00e9migration, se souciait surtout de limiter le plus possible ou d\u2019emp\u00eacher l\u2019immigration dans les territoires nationaux respectifs. \u00bb Une proc\u00e9dure de Dublin avant la lettre \u2026 Charlotte Bischoff aura plus de chances que d\u2019autres, elle sera lib\u00e9r\u00e9e sous condition peu avant la date d\u2019expulsion. Elle pourra remplir son devoir de m\u00e9moire et, par la m\u00eame occasion, celui de Peter Weiss, auquel elle apportera une aide \u00e9pistolaire pr\u00e9cieuse lorsqu\u2019il entamera, en 1971, sa grande \u0153uvre.<\/p>\n<h2>Enigma<\/h2>\n<p>D\u2019aucuns ont jug\u00e9 qu\u2019il n\u2019a fait que remuer de vieilles histoires qui n\u2019int\u00e9ressent plus grand monde. Il est vrai qu\u2019il y a mis le temps. En 1971, il a 55 ans et, d\u00e9j\u00e0 derri\u00e8re lui, un riche tableau de chasse, comme dramaturge (Marat-Sade, 1964), cin\u00e9aste exp\u00e9rimental, peintre, romancier (Point de fuite, 1962), essayiste et pol\u00e9miste engag\u00e9 (Tribunal Russell sur les crimes des \u00c9tats-Unis au Vietnam, 1967). Son itin\u00e9raire terrestre \u00e9pouse en partie celui du narrateur anonyme de l\u2019Esth\u00e9tique. Fuite de l\u2019Allemagne en 1935 avec ses parents, qu\u2019il rejoindra en 1939 en Su\u00e8de, ayant fait le mauvais choix de s\u2019\u00e9tablir \u00e0 Prague o\u00f9 la Wehrmacht entreprend d\u2019\u00e9largir l\u2019espace vital hitl\u00e9rien : le p\u00e9riple de sa travers\u00e9e de l\u2019Allemagne sera racont\u00e9 par le truchement de sa m\u00e8re qui ne s\u2019en rel\u00e8vera pas. Trop d\u2019horreurs vues. En Su\u00e8de, au contraire du narrateur, ce seront les premiers pas de l\u2019artiste, puis de l\u2019homme de plume. Le camp d\u2019Auschwitz, il n\u2019ira le voir qu\u2019en 1964. Est-ce l\u2019\u00e9veil du Vietnam qui l\u2019y a pouss\u00e9 ? On ne peut que constater, encore une fois, que l\u2019histoire nazie de l\u2019Europe est rest\u00e9e assez longtemps relativement occult\u00e9e.<\/p>\n<p>La publication de l\u2019ordre du jour d\u2019Eric Vuillard, prix Goncourt et une des meilleures ventes de la rentr\u00e9e 2017, est une sorte de signe. Quoi ? Plus de 70 ans apr\u00e8s les \u00ab faits \u00bb ! On ne peut \u00e9videmment que se r\u00e9jouir de savoir un large public inform\u00e9 par Vuillard, dans le d\u00e9tail, comme si on y \u00e9tait, de la r\u00e9union au cours de laquelle, le 20 f\u00e9vrier 1933, Goering et Hitler ont demand\u00e9 et obtenu, de la cr\u00e8me industrielle allemande, l\u2019appui financier leur permettant de gagner les \u00e9lections et, ce, avec l\u2019assurance que, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019ordre nouveau, demain, il n\u2019y aura plus d\u2019\u00e9lections, plus de syndicats, plus rien n\u2019entravant le \u00ab climat d\u2019entreprise \u00bb. Peter Weiss en donne une bonne repr\u00e9sentation. Krupp, Thyssen, Wolff, IG Farben fondent sur l\u2019Espagne d\u00e8s la victoire de Franco (houill\u00e8res, mines de plomb et d\u2019argent, usines d\u2019armement). Idem ensuite en Autriche, la Dresdner Bank et la Deutsche Bank se partageant fabrique de munitions et association des banques viennoises. Idem encore en Tch\u00e9coslovaquie : usines chimiques et m\u00e9tallurgiques d\u2019Aussig, charbon de Br\u00fcx, usine d\u2019aviation de Prague, les usines Skoda de Pilsen, etc. Cadeaux ! Retours d\u2019ascenseurs ! Dans le texte, Vuillard l\u00e2che : la dynastie Krupp fournira \u00ab l\u2019un des hommes les plus puissants du March\u00e9 commun, le roi du charbon et de l\u2019acier, le pilier de la paix europ\u00e9enne \u00bb. La d\u00e9nazification, ce n\u2019est pas qu\u2019en Allemagne que cela s\u2019est gripp\u00e9.<\/p>\n<p>Mais, pour y revenir, 1971 pour l\u2019un, 2017 pour l\u2019autre, l\u2019\u00e9nigme du surgissement hitl\u00e9rien, adh\u00e9sion populaire incluse, para\u00eet singuli\u00e8rement afflig\u00e9 d\u2019un m\u00e9chant d\u00e9calage horaire. Parce que, malgr\u00e9 les ann\u00e9es, malgr\u00e9 le recul, l\u2019\u00e9nigme resterait enti\u00e8re ? Dans un texte de pr\u00e9sentation de son livre La zone d\u2019int\u00e9r\u00eat paru dans le Financial Times, le romancier britannique Martin Amis invoque Primo Levi pour \u00e9luder l\u2019analyse de l\u2019inexplicable. Comprendre \u00e9quivaudrait \u00e0 justifier, dit-il. C\u2019est une pirouette. On touche le probl\u00e8me d\u2019un peu plus pr\u00e8s dans la monumentale biographie d\u2019Albert Speer (bras droit d\u2019Hitler) de Gitta Sereny. Obs\u00e9d\u00e9e par le d\u00e9sir de lui faire avouer qu\u2019il aurait su, qu\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 au courant de la politique g\u00e9nocidaire nazie, elle glisse sur tout le reste : guerre d\u2019agression, asphyxie et cr\u00e9tinisation d\u2019un peuple entier, \u00e9limination physique de toute opposition \u2013 tout en signalant, comme pour s\u2019en excuser, au d\u00e9tour d\u2019une phrase que, \u00ab \u00e0 tort ou \u00e0 raison, c\u2019est le g\u00e9nocide des Juifs qui a domin\u00e9, non seulement la vision mondiale du nazisme apr\u00e8s la chute du Troisi\u00e8me Reich, mais \u00e9galement dans la conscience des Allemands. \u00bb C\u2019est rest\u00e9 vrai jusqu\u2019\u00e0 nos manuels scolaires aujourd\u2019hui. Tout ramener au g\u00e9nocide des seuls Juifs est \u00e9videmment une simplification commode, surtout apr\u00e8s la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl en 1948. Donc, on oublie. On oublie que, aux \u00e9lections de 1933 qui vont porter Hitler au pouvoir, les communistes du KPD recueillaient encore pr\u00e8s de cinq millions de voix et les sociaux-d\u00e9mocrates plus de dix-sept millions. On oublie aussi all\u00e8grement qu\u2019une grande partie des Allemands deviendront des nazis fervents.<\/p>\n<h2>Voix d\u2019outre-tombe<\/h2>\n<p>Le philosophe marxiste Ernst Bloch a, lui, esquiss\u00e9 des pistes. Il a relev\u00e9 ainsi que les nazis ont kidnapp\u00e9 les symboles de la gauche, en commen\u00e7ant \u00ab par voler la couleur rouge \u00bb, en lui volant ensuite \u00ab la rue, la pression qu\u2019elle exerce \u00bb, les d\u00e9fil\u00e9s, les chants, les for\u00eats de drapeaux, ce sera \u00ab une escroquerie mont\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 des mots d\u2019ordre r\u00e9volutionnaires pervertis \u00bb. Tout leur sera vol\u00e9 \u00e0 l\u2019exception \u00ab du mot prol\u00e9taire \u00bb, note Bloch en 1933 dans H\u00e9ritage de ce temps. Peter Weiss en esquisse aussi. Il parle de \u00ab l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019homme \u00e0 imaginer sa propre extinction qui avait servi de pr\u00e9suppos\u00e9 au fascisme \u00bb, de ce processus o\u00f9 \u00ab goutte \u00e0 goutte, sans discontinuer, le poison de la d\u00e9pravation et de l\u2019esprit de lucre s\u2019infiltrait dans chaque groupe, dans chaque communaut\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eats et chaque organisation \u00bb, un travail de sape qui \u00ab minait l\u2019int\u00e9grit\u00e9 des personnes \u00bb et \u00ab fonctionnait si bien parce que le terrain avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 depuis des d\u00e9cennies. \u00bb<\/p>\n<p>Pour comprendre 1933, il faut remonter loin en arri\u00e8re et, c\u2019est pourquoi sans doute, Weiss s\u2019attarde sur La M\u00e9duse de G\u00e9ricault (1818), sur La Libert\u00e9 guidant le peuple de Delacroix (1830), sur les D\u00e9sastres de la guerre de Goya (1810-20), sur le Guernica de Picasso (1937), mais aussi sur Dante, Karin Boye, le temple d\u2019Angkor Vat et H\u00e9rakl\u00e8s\u2026 Mais le myst\u00e8re reste entier. Le philosophe Jean-Luc Nancy, revenant sur les condamnations \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition de Heidegger<span id='easy-footnote-4-9387' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/l-esthetique-contre-le-troisieme-reich\/#easy-footnote-bottom-4-9387' title='Jean-Luc Nancy, &lt;em&gt;Chroniques philosophiques de\u00a0&lt;\/em&gt;Nancy, \u00e9ditions Galil\u00e9e, 2004.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span> et, plus particuli\u00e8rement sur la \u00ab possibilit\u00e9 th\u00e9orique et historique d\u2019un pareil fourvoiement \u00bb (celui de Heidegger vis-\u00e0-vis du nazisme mais aussi de tant d\u2019autres), il caract\u00e9rise bien la r\u00e9ception de cette question : elle est \u00ab d\u00e9laiss\u00e9e, sinon \u00e9cart\u00e9e \u00bb. Ceci rejoint en quelque sorte l\u2019appel pressant venant de divers lieux de la gauche \u00e9clair\u00e9e (Losurdo, le regrett\u00e9 Jean Salem, Samir Amin, par exemple) posant l\u2019exigence et la n\u00e9cessit\u00e9 de reprendre \u00e0 z\u00e9ro le bilan historique du si\u00e8cle court. Mais l\u00e0, on s\u2019\u00e9loigne de Peter Weiss.<\/p>\n<p>Pas tout \u00e0 fait, en r\u00e9alit\u00e9. Lui aussi, avec d\u2019autres mots, dans un autre contexte, parle de la n\u00e9cessit\u00e9 de forger de \u00ab nouveaux concepts politiques utilisables \u00bb. Les \u00ab Justes \u00bb qui peuplent son roman l\u2019ont pay\u00e9 au prix fort, presque tous d\u00e9cim\u00e9s, jet\u00e9s dans la fosse commune d\u2019un oubli dont on ne peut ignorer aujourd\u2019hui \u00e0 quel point il a \u00e9t\u00e9 voulu et programm\u00e9. Des g\u00eaneurs, les partisans allemands. \u00c0 la fin de la guerre, en 1944 et 1945, personne ne voulait entendre parler d\u2019eux. D\u00e9j\u00e0, l\u2019ennemi n\u2019\u00e9tait plus \u00e0 Berlin, mais \u00e0 Moscou. D\u00e9j\u00e0, les \u00c9tats-Unis se pr\u00e9paraient \u00e0 \u00e9tablir \u00ab leur empire sur le monde \u00bb. La guerre allait se poursuivre par d\u2019autres moyens. C\u2019est sur cet adieu que Peter Weiss termine. Afin que nul n\u2019oublie. Afin que chacune et chacun refasse le bilan de son h\u00e9ritage.<\/p>\n<p><em>Peter Weiss, l\u2019esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance, 1974-81, r\u00e9\u00e9dition Klincksieck, 2017, 888 pages (trad. de l&rsquo;Allemand, \u00c9liane Kaufolz-Messmer), 29 euros.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C \u2019est une fresque monumentale que Peter Weiss ( 1916-82 ) a r\u00e9alis\u00e9e avec son Esth\u00e9tique de la R\u00e9sistance, aujourd \u2019hui r\u00e9\u00e9dit\u00e9e par Klincksieck. 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