{"id":9223,"date":"2018-07-01T09:30:47","date_gmt":"2018-07-01T07:30:47","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=9223"},"modified":"2022-06-06T14:24:16","modified_gmt":"2022-06-06T12:24:16","slug":"reproduction-sociale-et-le-feminisme-des-99","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/reproduction-sociale-et-le-feminisme-des-99\/","title":{"rendered":"Reproduction sociale et le f\u00e9minisme des 99 %"},"content":{"rendered":"<p>Le capitalisme n\u2019est pas seulement la production de marchandises, c\u2019est aussi la reproduction sociale de la vie et de la force de travail. Interview de Tithi Bhattacharya.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-9225\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/Lava05-illus-redkitten-TRK020web01-04.png\" alt=\"Sociale reproductie en het feminisme van de 99 %\" width=\"2116\" height=\"1454\" \/>\n<p>Sens de la r\u00e9partie, esprit vif et c\u0153ur \u00e0 gauche, <strong>Tithi Bhattacharya<\/strong> est l&rsquo;une des grandes figures du front militant f\u00e9ministe, m\u00eame si en tant que marxiste, elle pr\u00e9f\u00e8re qu&rsquo;on l&rsquo;appelle tout simplement camarade. Historienne, militante, \u00e9crivaine et m\u00e8re de famille, elle est aussi l&rsquo;auteure d&rsquo;analyses tr\u00e8s pointues sur le capitalisme, la notion de genre, la th\u00e9orie marxiste, l&rsquo;Asie du Sud-Est, le colonialisme et l&rsquo;islamophobie. Ces derniers mois, elle a parcouru le Sud am\u00e9ricain \u00e0 la rencontre des enseignants en gr\u00e8ve en Virginie-Occidentale et en Oklahoma pour les encourager. L&rsquo;an dernier, lorsqu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait pas occup\u00e9e \u00e0 organiser la Gr\u00e8ve internationale des femmes, elle se trouvait quelque part en train de livrer un vibrant plaidoyer pour soutenir la campagne Boycott, D\u00e9sinvestissement et Sanctions contre la politique d&rsquo;occupation isra\u00e9lienne..<\/p>\n<figure id=\"attachment_9230\" aria-describedby=\"caption-attachment-9230\" style=\"width: 250px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-9230\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/Bhattacarya_ThitiBW1-2.png\" alt=\"Tithi Bhattacharya\" width=\"250\" height=\"250\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-9230\" class=\"wp-caption-text\">Tithi Bhattacharya est professeur suppl\u00e9ant d \u2019Histoire de l \u2019Asie du Sud et Directrice d \u2019\u00c9tudes mondiales \u00e0 l \u2019Universit\u00e9 Purdue. Elle est l \u2019auteure de plusieurs ouvrages, et notamment The Sentinels of Culture : Class, Education, and the Colonial Intellectual in Bengal (Oxford University Press, 2005) et Social Reproduction Theory : Remapping Class, Recentering Oppression (Pluto Press, 2017). Elle est membre du mouvement International Women \u2019s Strike aux \u00c9tats-Unis.<\/figcaption><\/figure>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de son activisme et engagement militant d\u00e9bordant, elle a tout de m\u00eame trouv\u00e9 le temps d&rsquo;\u00e9crire un nouveau livre. Dans son ouvrage &lsquo;Social Reproduction Theory : Remapping Class, Recentering Oppression&rsquo;, paru aux \u00e9ditions Pluto Press, elle explore avec d&rsquo;autres grandes figures de la gauche comme <strong>Nancy Fraser<\/strong>, <strong>Lise Vogel<\/strong>, <strong>Susan Ferguson<\/strong>, <strong>David McNally<\/strong> et <strong>Cinzia Arruza<\/strong>, le principe de \u00ab reproduction sociale \u00bb pour mieux comprendre le quotidien sous le capitalisme. En se focalisant sur les sujets li\u00e9s \u00e0 la reproduction sociale comme les cr\u00e8ches, les soins de sant\u00e9, les pensions et la vie de famille, le livre analyse la relation \u00ab holistique \u00bb existant entre l&rsquo;exploitation \u00e9conomique et l&rsquo;oppression sociale au croisement du genre, de la race, de la classe et de la sexualit\u00e9.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de la reproduction sociale conna\u00eet un renouveau depuis quelques ann\u00e9es. Face \u00e0 un dogme marxiste qui s&rsquo;int\u00e9resse surtout \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie \u00ab productive \u00bb capitaliste et au r\u00f4le du travail salari\u00e9, les f\u00e9ministes de la reproduction sociale mettent en lumi\u00e8re tout le travail n\u00e9cessaire au niveau du \u00ab care \u00bb, de l&rsquo;\u00e9motion, de l&rsquo;affection et de la reproduction \u00e0 la maison, sur le lieu de travail et au sein de la communaut\u00e9 pour maintenir en vie le capitalisme en tant que syst\u00e8me global.<\/p>\n<p>Selon Bhattacharya, la th\u00e9orie de la reproduction sociale pr\u00e9sente, en tant qu&rsquo;alternative sophistiqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intersectionnalit\u00e9, des contenus fondamentaux et des conceptions strat\u00e9giques pour les anticapitalistes, les f\u00e9ministes et les antiracistes du monde entier qui \u00ab esp\u00e8rent rallier le monde \u00bb. Entretien \u00e0 c\u0153ur ouvert sur son dernier livre, la reproduction sociale, #metoo, la r\u00e9cente vague de gr\u00e8ves et l&rsquo;importance des r\u00e9cits \u00ab chaotiques \u00bb sur les questions de genre et de race pour bousculer les analyses de classes \u00ab pures \u00bb.<\/p>\n<p><strong>Sigrid Vertommen\u00a0 &#8211; Selon vous, qu&rsquo;apporte la th\u00e9orie de la reproduction sociale aux cat\u00e9gories traditionnelles d&rsquo;analyse marxiste ? Quel est l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de tout ce travail sur le plan th\u00e9orique et politique ?<\/strong><\/p>\n<p>Tithi Bhattacharya &#8211; La th\u00e9orie de la reproduction sociale (TRS) n&rsquo;est pas un compl\u00e9ment au marxisme, c&rsquo;est plut\u00f4t un approfondissement des id\u00e9es de Marx sur la th\u00e9orie de la valeur-travail. Au chapitre 21 de son livre Le Capital (v.1), Marx \u00e9crit que tout processus de production sociale est aussi un processus de reproduction, mais il ne d\u00e9veloppe jamais vraiment le volet reproductif. Son analyse du capitalisme se focalise surtout sur la plus-value que cr\u00e9e le travail lors de la production de biens, mais il ne prend pas en consid\u00e9ration la (re)production de la force de travail.<\/p>\n<blockquote><p>Le livre analyse la relation \u00ab holistique \u00bb existant entre l \u2019exploitation \u00e9conomique et l \u2019oppression sociale au croisement\u00a0du genre, de la race, de la classe\u00a0et de la sexualit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>La TRS a pour principal objectif de d\u00e9montrer qu&rsquo;au sein du capitalisme il existe un lien fondamental entre la reproduction des forces de travail, d&rsquo;une part, et la production de biens, d&rsquo;autre part. Il suffit de songer \u00e0 tout le travail qui doit \u00eatre fait \u00e0 la maison et aux contacts et accords qui doivent \u00eatre pris avec le partenaire, la baby-sitter, les professeurs ou les voisins avant que la femme n&rsquo;arrive \u00e0 son lieu de travail le matin. La TRS analyse les circonstances sociales dans lesquelles le travailleur salari\u00e9, en tant que porteur de la force de travail et source de profit, est reproduit sous le capitalisme au quotidien et au niveau interg\u00e9n\u00e9rationnel.<\/p>\n<p>La TRS met l&rsquo;accent sur deux types de reproduction : la reproduction de la force de travail et la reproduction des relations sociales capitalistes. Ces deux types sont interd\u00e9pendants, ils entretiennent une relation n\u00e9cessaire, mais contradictoire. Cette relation est n\u00e9cessaire en ce sens que, pour le marxisme, la reproduction de la force de travail est source de profit pour le capitalisme. S&rsquo;il n&rsquo;y a pas de travailleuse, il n&rsquo;y aura pas de profit non plus. Pour vivre, la travailleuse a besoin de nourriture, de v\u00eatements, d&rsquo;un toit, de l&rsquo;enseignement, des soins de sant\u00e9, etc. Le capitalisme doit dans une certaine mesure se soucier de ces besoins, car s&rsquo;il cesse d&rsquo;investir dans tous ces besoins fondamentaux, les travailleurs mourront tout simplement.<\/p>\n<p>Cette relation a \u00e9galement un caract\u00e8re contradictoire en ce sens que l&rsquo;investissement dans les besoins fondamentaux du travailleur n&rsquo;est pas rentable pour le capitalisme. Investir dans des soins de sant\u00e9 publique de qualit\u00e9, de bons logements sociaux ou une production alimentaire saine et durable r\u00e9duit les profits directs des capitalistes. Le capitalisme est donc perp\u00e9tuellement confront\u00e9 \u00e0 un dilemme puisque d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, il d\u00e9pend de la force vitale de la classe des travailleurs, mais de l&rsquo;autre, il ne veut pas trop investir dans celle-ci. C&rsquo;est cette relation n\u00e9cessaire et contradictoire \u00e0 la fois que la TRS vise et analyse.<\/p>\n<p><strong>Ce qui est fascinant dans votre travail, c&rsquo;est votre d\u00e9finition tr\u00e8s large de la composition de la classe des travailleurs. Selon vous, la classe des travailleurs ne se limite pas aux salari\u00e9s. Pouvez-vous approfondir ?<\/strong><\/p>\n<p>Le salari\u00e9 pourrait \u00eatre la d\u00e9finition exacte de celui qui travaille aujourd&rsquo;hui contre un salaire, mais cette vision de la lutte de classe est celle du secr\u00e9taire syndical somnolant. Pour nous, marxistes r\u00e9volutionnaires, fait partie de la classe laborieuse toute personne de la classe productive qui au cours de sa vie a particip\u00e9 \u00e0 la totalit\u00e9 de la reproduction de la soci\u00e9t\u00e9, que son travail ait \u00e9t\u00e9 r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 ou non.<\/p>\n<p>Cette vision de classe int\u00e9grative r\u00e9unit donc le Latino employ\u00e9 \u00e0 temps partiel dans un h\u00f4tel de Los Angeles, la m\u00e8re de famille de l&rsquo;Indiana avec contrat de travail flexible pour pouvoir garder ses enfants \u00e0 la maison \u00e0 cause du prix trop \u00e9lev\u00e9 des garderies d&rsquo;enfants, l&rsquo;enseignant afro-am\u00e9ricain employ\u00e9 \u00e0 temps plein \u00e0 Chicago, et l&rsquo;ancien employ\u00e9 blanc du syndicat United Automobile Workers (UAW) de Detroit qui se retrouve au ch\u00f4mage.<\/p>\n<p>Il faut donc oublier l&rsquo;id\u00e9e commun\u00e9ment admise selon laquelle le capitalisme est un syst\u00e8me \u00e9conomique uniquement. Le capitalisme n&rsquo;est pas seulement un mode de production, c&rsquo;est aussi un ensemble de relations sociales. Et c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce point que nous voulons insister dans le livre. Le capitalisme implique exploitation et extraction de plus-value, mais aussi domination, ali\u00e9nation et oppression. Si on se limite \u00e0 consid\u00e9rer le capitalisme comme une affaire \u00e9conomique uniquement, dans ce cas notre histoire ne d\u00e9passe pas le cadre de l&rsquo;usine, du champ agricole, de l&rsquo;entreprise ou du bureau, autrement dit du salaire et du profit.<\/p>\n<p>Avec une approche aussi restreinte du capitalisme, on risque d&rsquo;oublier que la relation de la travailleuse \u00e0 son salaire n&rsquo;existe que par sa relation \u00e0 la vie. Il est plus que temps d&rsquo;ajouter la vie et les relations au probl\u00e8me de la tyrannie capitaliste. Les nutriments sociaux n\u00e9cessaires \u00e0 une vie \u00e9panouie sont les soins de sant\u00e9, une pension d\u00e9cente, les cr\u00e8ches, les transports publics, la nourriture. Ce sont ces choses qui poussent les gens \u00e0 aller travailler. Les gens ne vont pas travailler parce qu&rsquo;ils aiment se retrouver assis derri\u00e8re un bureau et \u00eatre r\u00e9primand\u00e9s par leur patron, les gens sont oblig\u00e9s d&rsquo;aller travailler pour subvenir \u00e0 leurs propres besoins et ceux de leur famille.<\/p>\n<blockquote><p>Les gens sont oblig\u00e9s d \u2019aller travailler pour subvenir \u00e0 leurs propres besoins et ceux de leur famille.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le n\u00e9olib\u00e9ralisme est parvenu \u00e0 privatiser la plupart de ces services sociaux. En plus de s&rsquo;attaquer aux salaires, le n\u00e9olib\u00e9ralisme cherche \u00e9galement \u00e0 privatiser l&rsquo;eau, l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, le logement, les soins aux personnes \u00e2g\u00e9es et les soins de sant\u00e9. Toutes ces attaques contre les secteurs vitaux sont imm\u00e9diatement et radicalement ressenties par la classe des travailleurs, ce qui explique la recrudescence des protestations contre cette politique d&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9. Annoncer \u00e0 une travailleuse que son salaire va \u00eatre diminu\u00e9 est une chose, mais si on lui annonce que son approvisionnement en eau va \u00eatre coup\u00e9, ou que son eau est charg\u00e9e de substances toxiques comme \u00e0 Flint, dans le Michigan, elle r\u00e9alise alors que non seulement sa propre vie, mais aussi celle de sa famille et des personnes qu&rsquo;elle aime est en jeu.<\/p>\n<p>Les f\u00e9ministes de la reproduction sociale, moi y compris, avons cherch\u00e9 \u00e0 analyser ces actions de protestation reproductives par rapport \u00e0 l&rsquo;eau, aux soins de sant\u00e9, \u00e0 la pension, etc. dans une perspective de lutte de classes parce qu&rsquo;elles sont n\u00e9cessaires au renouvellement de la force de travail. Le capitalisme ce n&rsquo;est donc pas seulement la production de marchandises, c&rsquo;est aussi la reproduction sociale de la vie et de la force de travail, et c&rsquo;est pour cette raison que le concept de lutte de classes doit sans plus attendre \u00eatre \u00e9largi aux sph\u00e8res de la reproduction sociale.<\/p>\n<p><strong>Si on dit que la reproduction est un \u00e9l\u00e9ment du conflit de classes, quelles sont dans ce cas les implications strat\u00e9giques pour le travail de fond et organisationnel des syndicats, des organisations de femmes et organisations f\u00e9ministes ?<\/strong><\/p>\n<p>Les syndicats \u00e9taient nos meilleurs outils pour exprimer notre opposition, malheureusement aujourd&rsquo;hui notre bo\u00eete \u00e0 outils r\u00e9volutionnaire manque cruellement d&rsquo;un syndicat militant pour mener la lutte contre les in\u00e9galit\u00e9s salariales. Depuis l&rsquo;av\u00e8nement du n\u00e9olib\u00e9ralisme dans les ann\u00e9es 1970, la situation au travail tant au Nord qu&rsquo;au Sud est marqu\u00e9e par l&rsquo;absence de syndicats, ou lorsqu&rsquo;il y en a, ce sont des syndicats faibles et dociles.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui lorsque les salaires sont attaqu\u00e9s, nous n&rsquo;avons plus de la part des syndicats le m\u00eame soutien que celui que nous avions dans les ann\u00e9es 1930 ou 1960 pour mener un combat collectif contre ces diminutions salariales. Et ce, dans un contexte o\u00f9 les salaires r\u00e9els diminuent partout dans le monde et o\u00f9 le temps de travail augmente consid\u00e9rablement. L&rsquo;espoir que les gens pla\u00e7aient dans les syndicats a en outre \u00e9t\u00e9 trahi d&rsquo;une part, par des d\u00e9cennies d&rsquo;actions antisyndicales venues d&rsquo;en haut, et d&rsquo;autre part, par la transformation du syndicat en une entreprise que le capitalisme pr\u00e9f\u00e8re d\u00e9sormais g\u00e9rer plut\u00f4t que combattre. S&rsquo;il veut recouvrer ses forces, le syndicat doit \u00e0 nouveau \u00eatre un outil de pouvoir social de la classe des travailleurs, comme c&rsquo;\u00e9tait le cas aux \u00c9tats-Unis dans les ann\u00e9es 1930 \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du \u00ab class struggle unionism \u00bb (syndicalisme de lutte de classes).<\/p>\n<p>Cela implique de bien comprendre quels sont les besoins des travailleurs sur leur lieu de travail, d&rsquo;une part, et leurs besoins en dehors du travail, mais aussi quelle est la relation qui existe entre les deux. Prenons un exemple. Imaginons que votre syndicat vous dise : \u00ab Nous allons d\u00e9fendre ton salaire, mais si le minist\u00e8re de l&rsquo;Immigration s&rsquo;en prend \u00e0 toi et ta famille, nous n&rsquo;interviendrons pas. \u00bb Si on compare ce syndicat \u00e0 un syndicat qui aide les communaut\u00e9s de migrants dans leur lutte contre les expulsions ou la gentrification raciale, on constate une diff\u00e9rence \u00e9norme sur le plan du respect, de la confiance et de la reconnaissance. C&rsquo;est cette forme de syndicalisme de lutte de classes qu&rsquo;il faut raviver et retrouver.<\/p>\n<p>Notre travail en tant que f\u00e9ministes, marxistes et r\u00e9volutionnaires en g\u00e9n\u00e9ral c&rsquo;est d&rsquo;aller \u00e0 la rencontre des organisations de femmes, des mouvements de lib\u00e9ration palestiniens ou encore du mouvement Black Lives Matter pour insister sur la n\u00e9cessit\u00e9 de lutter contre les in\u00e9galit\u00e9s de salaires. \u00c0 nos syndicats et mouvements syndicaux, nous devons dire que la lutte pour l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 des salaires ne r\u00e9soudra pas les probl\u00e8mes de racisme, de sexisme et d&rsquo;imp\u00e9rialisme. Un syndicat qui est incapable de faire ce lien n&rsquo;aura aucune chance de r\u00e9ussir, pas m\u00eame d&rsquo;un strict point de vue de lutte salariale.<\/p>\n<p><strong>Pouvez-vous nous donner quelques exemples de syndicats capables d&rsquo;\u00e9tablir ce lien ?<\/strong><\/p>\n<p>Aux \u00c9tats-Unis, on a deux tr\u00e8s bons exemples qui ces derni\u00e8res ann\u00e9es ont ouvert la porte \u00e0 un nouveau type d&rsquo;organisation syndicale. Le premier est le syndicat des enseignants \u00e0 Chicago, the Chicago Teachers Union, qui s&rsquo;est autoproclam\u00e9 syndicat pour la justice sociale. \u00c0 Chicago, et en particulier dans les quartiers afro-am\u00e9ricains et latinos, de nombreuses \u00e9coles ont \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9es au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es. Le Chicago Teachers Union s&rsquo;est battu contre la fermeture de ces \u00e9coles et s&rsquo;est \u00e9galement impliqu\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s de la communaut\u00e9 locale dans le combat contre les expulsions. Lorsqu&rsquo;en 2012, le syndicat s&rsquo;est effectivement mis en gr\u00e8ve, ces communaut\u00e9s marginalis\u00e9es ont soutenu la gr\u00e8ve de mani\u00e8re inconditionnelle parce qu&rsquo;elles connaissaient d\u00e9j\u00e0 le syndicat, parce qu&rsquo;elles ont reconnu la banni\u00e8re du syndicat qui avait lutt\u00e9 \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s. C&rsquo;est pour ces raisons que la gr\u00e8ve des enseignants \u00e0 Chicago a connu un tel succ\u00e8s.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, et \u00e0 une beaucoup plus petite \u00e9chelle, on a aussi l&rsquo;exemple d&rsquo;une branche du syndicat des chauffeurs de poids lourds \u00e0 New York, active dans la lutte contre les nouvelles mesures d&rsquo;expulsion mises en place par l&rsquo;administration Trump. C&rsquo;est l\u00e0 la voie \u00e0 suivre pour retrouver la force sociale qu&rsquo;avaient autrefois les syndicats.<\/p>\n<p>La Gr\u00e8ve internationale des femmes est un autre exemple de \u00ab point de jonction \u00bb o\u00f9 tous ces mouvements de lutte peuvent se r\u00e9unir. Ce projet f\u00e9ministe anticapitaliste fait la promotion d&rsquo;un f\u00e9minisme de classe laborieuse, un f\u00e9minisme pour les 99 %. Syndicats et organisations doivent redoubler d&rsquo;efforts pour relier les questions traditionnellement consid\u00e9r\u00e9es comme questions \u00e9conomiques ou de classes et les questions de reproduction sociale. C&rsquo;est le seul moyen d&rsquo;aller de l&rsquo;avant.<\/p>\n<p><strong>Dans un chapitre passionnant de votre dernier livre, Nancy Fraser dresse l&rsquo;historique des diff\u00e9rents modes de reproduction sous le capitalisme, depuis le capitalisme industriel du 19e si\u00e8cle et le colonialisme jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00c9tat-providence keyn\u00e9sien d&rsquo;apr\u00e8s-guerre et le n\u00e9olib\u00e9ralisme depuis les ann\u00e9es 1970. Quelle est la particularit\u00e9 du mode de reproduction n\u00e9olib\u00e9ral ? Et quelle est la diff\u00e9rence avec les modes de reproduction pr\u00e9c\u00e9dents ?<\/strong><\/p>\n<p>On distingue deux tendances dans le mode de reproduction social n\u00e9olib\u00e9ral. La premi\u00e8re concerne la privatisation directe et brutale des services et institutions de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9. Que ce soit pour l&rsquo;eau, les soins de sant\u00e9, l&rsquo;enseignement, les logements, l&rsquo;alimentation, les semences ou le p\u00e9trole, le n\u00e9olib\u00e9ralisme a servi de massue au pacte keyn\u00e9sien qui existait entre l&rsquo;\u00c9tat et le capital dans le monde d&rsquo;apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me concerne une autre marchandisation : le travail productif qui auparavant \u00e9tait effectu\u00e9 \u00ab gratuitement \u00bb via le travail non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 des femmes au foyer ou \u00e0 une \u00e9poque plus lointaine encore par les esclaves, est \u00e0 pr\u00e9sent marchandis\u00e9 et transform\u00e9 en emplois tr\u00e8s mal r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s sur le march\u00e9 du travail. Si on prend l&rsquo;exemple de l&rsquo;\u00e9conomie et du march\u00e9 du travail am\u00e9ricains, on observe que la majorit\u00e9 des emplois du secteur des services qui ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s dans l&rsquo;\u00e9conomie am\u00e9ricaine sont des emplois qui sont li\u00e9s \u00e0 la reproduction sociale de la force de travail et qui sont majoritairement exerc\u00e9s par des femmes. Je veux parler des femmes de m\u00e9nage, des nounous, des infirmi\u00e8res, des travailleuses du sexe. Sur la totalit\u00e9 des emplois cr\u00e9\u00e9s dans le secteur des services, 57 % sont des emplois qui rel\u00e8vent de la sph\u00e8re de la reproduction sociale, soins de sant\u00e9, services sociaux et alimentation.<\/p>\n<p>La marchandisation de ces emplois n&rsquo;a fait qu&rsquo;alourdir la charge de travail domestique pour les femmes de la classe laborieuse. Le seul groupe qui en a tir\u00e9 profit c&rsquo;est un petit groupe de femmes appartenant \u00e0 l&rsquo;\u00e9lite. Elles ont pu briser le plafond de verre pour devenir CEO, professeur ou magistrat en se d\u00e9chargeant de leurs t\u00e2ches de reproduction sociale qu&rsquo;elles ont confi\u00e9es \u00e0 une nounou indienne et une femme de m\u00e9nage afro-am\u00e9ricaine. Les femmes de la classe laborieuse et les femmes de couleur, au contraire, ont vu leur charge de travail doubler : travailler au domicile d&rsquo;une autre personne pour un salaire minimum en plus du travail m\u00e9nager abrutissant et interminable dans leur propre maison.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 quoi ressemblent la reproduction sociale et le travail reproductif dans votre soci\u00e9t\u00e9 postcapitaliste id\u00e9ale ? D\u00e9fendez-vous un \u00c9tat-providence fort o\u00f9 les soins et la reproduction sont collectivis\u00e9s ? Ou \u00eates-vous plut\u00f4t pour la cr\u00e9ation de biens reproductifs communs, avec cr\u00e8ches autonomes, un revenu de base ou un salaire pour le travail domestique comme outils d&rsquo;une justice reproductive ?<\/strong><\/p>\n<p>Nous vivons dans un contexte n\u00e9olib\u00e9ral impitoyable o\u00f9 le capitalisme \u00e9crase les communaut\u00e9s, les femmes et la nature et menace toutes les activit\u00e9s de la vie quotidienne. De prime abord, la solution keyn\u00e9sienne d&rsquo;un renforcement de l&rsquo;\u00c9tat-providence para\u00eet tr\u00e8s tentante. Bien s\u00fbr, cela me ferait \u00e9norm\u00e9ment plaisir d&rsquo;avoir un \u00c9tat-providence \u00e9largi et renforc\u00e9, pr\u00e9voyant pour tous des soins de sant\u00e9 et des logements sociaux, je soutiens d&rsquo;ailleurs les mouvements qui luttent pour atteindre cet objectif, toutefois un renouvellement et une renaissance de l&rsquo;\u00c9tat-providence ne signifieraient pas la fin de la discussion, mais plut\u00f4t un d\u00e9but. C&rsquo;est ici que se s\u00e9parent les routes des f\u00e9ministes r\u00e9formistes et des f\u00e9ministes r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n<p>Nous avons plus d&rsquo;ambition et nous poursuivons un objectif beaucoup plus vaste, \u00e0 savoir le d\u00e9mant\u00e8lement du capitalisme et l&rsquo;instauration d&rsquo;un contr\u00f4le des moyens de production et de reproduction exerc\u00e9 d\u00e9mocratiquement par la majorit\u00e9 des citoyens. Si nous luttons pour un tel projet ce n&rsquo;est pas par romantisme ou utopie, mais parce que nous sommes bien conscientes que m\u00eame en r\u00e9ussissant \u00e0 donner un nouveau souffle \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat-providence, \u00e0 obtenir la m\u00e9decine gratuite pour tous, \u00e0 sauver le NHS (le syst\u00e8me de sant\u00e9 publique au Royaume-Uni), et \u00e0 instaurer un revenu d&rsquo;int\u00e9gration en Inde, tout sera une nouvelle fois perdu lors du prochain cycle de crises capitalistes. Le capitalisme est en effet un syst\u00e8me sensible aux crises cycliques. Les acquis obtenus en p\u00e9riode de prosp\u00e9rit\u00e9 seront une nouvelle fois attaqu\u00e9s en p\u00e9riode de crise et la g\u00e9n\u00e9ration suivante devra mener la m\u00eame lutte encore une fois. Ce que nous voulons, c&rsquo;est une solution permanente \u00e0 la fois pour les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir et pour la survie de notre plan\u00e8te.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 quoi devra donc ressembler la reproduction sociale apr\u00e8s\u00a0la r\u00e9volution ?<\/strong><\/p>\n<p>M\u00eame si, en tant que marxistes, nous ne sommes pas en train de dessiner les plans de la soci\u00e9t\u00e9 communiste id\u00e9ale, je dirais \u2014 en me r\u00e9f\u00e9rant aux id\u00e9es des premiers marxistes et en particulier les bolcheviques \u2014 que le principal probl\u00e8me en ce qui concerne l&rsquo;oppression des femmes c&rsquo;est la distinction qui est faite entre reproduction et production. Il faut supprimer cette distinction et cela n&rsquo;est possible qu&rsquo;en r\u00e9organisant la production en fonction des besoins humains. \u00c0 son tour, cela permettra de \u00ab d\u00e9genrer \u00bb la production sociale en faisant de ces processus la responsabilit\u00e9 sociale de tous et non plus seulement des femmes.<\/p>\n<p>Sur le plan pratique, il faudrait par exemple retirer le travail domestique et non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 des femmes de la sph\u00e8re priv\u00e9e de la famille et le collectiviser \u00e0 nouveau. Toutes ces t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res ennuyeuses, fastidieuses, qui condamnent \u00e0 l&rsquo;isolement doivent \u00eatre retir\u00e9es de la sph\u00e8re priv\u00e9e et socialis\u00e9es soit par les autorit\u00e9s qui fournissent les soins et services collectifs, soit par la participation de chaque membre de la communaut\u00e9 aux t\u00e2ches familiales. Ce n&rsquo;est pas que nous, femmes actives, n&rsquo;aimons pas faire la cuisine, mais c&rsquo;est que nous n&rsquo;avons pas le choix et que chaque jour nous sommes oblig\u00e9es de cuisiner apr\u00e8s une journ\u00e9e enti\u00e8re de travail. Le fait de ne pas avoir le choix est mortel pour notre esprit et notre \u00e2me. La socialisation du travail domestique ne signifie pas qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus de choix individuel, mais ce choix prend pour la premi\u00e8re fois son sens v\u00e9ritable.<\/p>\n<blockquote><p>Toutes ces t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res ennuyeuses, fastidieuses, qui condamnent \u00e0 l \u2019isolement doivent \u00eatre retir\u00e9es de la sph\u00e8re priv\u00e9e\u00a0et socialis\u00e9es<\/p><\/blockquote>\n<p>Je ne suis pas vraiment d&rsquo;accord avec la campagne Wages for Housework (un salaire pour le travail m\u00e9nager), lanc\u00e9e dans les ann\u00e9es 70 par des f\u00e9ministes autonomistes comme <strong>Silvia Federici<\/strong>, <strong>Selma James<\/strong> et <strong>Mariarosa Dalla Costa<\/strong>. Je suis d&rsquo;accord avec le fait que le travail m\u00e9nager est la base de la cr\u00e9ation de valeur puisqu&rsquo;il reproduit la force de travail, mais le travail m\u00e9nager ne cr\u00e9e pas de plus-value comme le fait la production de marchandises. R\u00e9clamer un salaire pour ce travail est \u00e0 mon sens une mauvaise strat\u00e9gie.<\/p>\n<p>Ceci \u00e9tant dit, nous, les f\u00e9ministes de la reproduction sociale, nous sommes extr\u00eamement reconnaissantes envers ces pionni\u00e8res du f\u00e9minisme autonome d&rsquo;avoir attir\u00e9 l&rsquo;attention sur le travail non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9. Bien s\u00fbr, elles n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 les premi\u00e8res \u00e0 le faire, avant elles il y a eu les bolcheviques et les traditions r\u00e9volutionnaires des travailleurs noirs aux \u00c9tats-Unis, mais ces traditions r\u00e9volutionnaires se sont perdues apr\u00e8s la guerre. Les f\u00e9ministes autonomes italiennes ont r\u00e9alis\u00e9 un travail formidable en exhumant ces traditions radicales et nous ont forc\u00e9s \u00e0 consid\u00e9rer le capitalisme dans son ensemble, en tant qu&rsquo;unit\u00e9 de production et de reproduction.<\/p>\n<p><strong>Comment peut-on s&rsquo;associer au mouvement #metoo du point de vue de la TRS et d&rsquo;un point de vue du f\u00e9minisme marxiste ? Jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent ce sont souvent des f\u00e9ministes radicales et lib\u00e9rales qui se sont appropri\u00e9 le th\u00e8me de la violence sexuelle et sexiste en pointant la nature pr\u00e9datrice de l&rsquo;homme comme source de tous les maux.<\/strong><\/p>\n<p>Le mouvement #Metoo a permis une avanc\u00e9e remarquable. Ce qui est exaltant, ce n&rsquo;est pas le fait que les femmes aient pris conscience des violences sexuelles sur leur lieu de travail, les femmes en ont toujours eu conscience, elles les ont toujours endur\u00e9es et contest\u00e9es, mais ce qui est fantastique c&rsquo;est que le silence qui nous a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9 \u00e0 nous les femmes pendant des d\u00e9cennies a \u00e9t\u00e9 rompu publiquement. Le fait que ce silence soit un silence impos\u00e9 introduit une nuance importante. Le silence n&rsquo;est pas d\u00fb au fait que les femmes ont peur de parler, mais il nous est plut\u00f4t impos\u00e9 par les relations sociales capitalistes. Permettez-moi de vous donner deux exemples de ce silence impos\u00e9.<\/p>\n<p>Si on songe \u00e0 tous les obstacles de nature infrastructurelle auxquels les femmes sont confront\u00e9es lorsqu&rsquo;elles veulent d\u00e9noncer un d\u00e9lit sexuel, et notamment la police et le syst\u00e8me judiciaire qui ne sont manifestement pas nos amis, les femmes n&rsquo;ont d&rsquo;autre choix que de garder pour elle le traumatisme subi ou en parler \u00e0 leurs proches et amis intimes uniquement. Si aux \u00c9tats-Unis, vous voulez par exemple d\u00e9noncer un s\u00e9nateur ou un membre du Congr\u00e8s pour violences sexuelles, vous \u00eates oblig\u00e9e de suivre une m\u00e9diation et th\u00e9rapie d&rsquo;un an avant de pouvoir introduire une plainte officielle. Ces obstacles s&rsquo;ajoutent \u00e0 la honte et aux reproches du type \u00ab tu avais trop bu \u00bb, \u00ab ta jupe \u00e9tait trop courte \u00bb et autres inepties misogynes de ce genre.<\/p>\n<p>Le second probl\u00e8me est \u00e9galement d&rsquo;ordre infrastructurel, mais peut-\u00eatre de mani\u00e8re moins frappante. Pourquoi une femme ne se r\u00e9volte-t-elle pas contre son patron qui l&rsquo;agresse sexuellement ou lui fait des avances d\u00e9plac\u00e9es ? La r\u00e9ponse du capitalisme \u00e0 cette question c&rsquo;est que soit elle a peur, soit elle est complice. La r\u00e9ponse de la TRS c&rsquo;est que son statut social risque d&rsquo;\u00eatre s\u00e9rieusement compromis en fonction de son origine ethnique, sa classe, son appartenance sexuelle et son statut d&rsquo;immigr\u00e9e. La travailleuse immigr\u00e9e victime de violences sexuelles commises par le patron ou un coll\u00e8gue devra tr\u00e8s probablement tenir sa langue et continuer \u00e0 subir les violences si elle ne veut pas risquer de perdre son emploi ou devoir changer de travail, avec le risque que les m\u00eames faits se reproduisent.<\/p>\n<p>En plus d&rsquo;un bas salaire, les travailleurs immigr\u00e9s n&rsquo;ont pas droit \u00e0 un syst\u00e8me de soins de sant\u00e9 et de services sociaux solides et fiables. Lorsque vous \u00eates licenci\u00e9s dans un pays comme les \u00c9tats-Unis, il n&rsquo;existe pas de filet de s\u00e9curit\u00e9 entre le jour o\u00f9 vous \u00eates licenci\u00e9s et celui o\u00f9 vous trouvez un nouvel emploi, ce qui veut dire pas d&rsquo;acc\u00e8s aux soins de sant\u00e9 et pas de services publics pour vous aider, vous et votre famille, pendant la p\u00e9riode o\u00f9 vous vous retrouvez sans emploi. Le probl\u00e8me end\u00e9mique d&rsquo;abus sexuels sur le lieu de travail est li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;absence de syndicats au travail et \u00e0 l&rsquo;absence de service de reproduction sociale en dehors du travail. Ce sont ces choses qui imposent le silence aux femmes et les emp\u00eachent de d\u00e9noncer les auteurs.<\/p>\n<p>C&rsquo;est le genre de liens que la Gr\u00e8ve internationale des femmes tente d&rsquo;\u00e9tablir : entre la violence sexuelle et sexiste et les relations capitalistes. Se battre contre un patron ou un mari violent est n\u00e9cessaire, mais ce n&rsquo;est pas suffisant. Nous devons nous battre pour un syst\u00e8me qui nous garantit un syndicat fort en mesure de d\u00e9fendre nos droits au travail ainsi qu&rsquo;un syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 sociale solide en dehors du travail pour le cas o\u00f9 nous perdrions notre emploi. \u00c0 Chicago, les femmes de chambre du secteur h\u00f4telier et leurs syndicats se sont battus pour l&rsquo;obtention d&rsquo;un bouton d&rsquo;alarme qu&rsquo;elles pourraient actionner en cas de probl\u00e8me pendant leur service. Pour moi, le f\u00e9minisme anticapitaliste est comparable \u00e0 un bouton d&rsquo;alarme \u00e0 actionner contre les violences capitalistes.<\/p>\n<p><strong>Comment vos r\u00e9flexions, vos id\u00e9es et vos opinions en mati\u00e8re de reproduction sociale ont-elles enrichi l&rsquo;organisation du mouvement International Women Strike (IWS) aux \u00c9tats-Unis ?<\/strong><\/p>\n<p>Cela fait deux ans qu&rsquo;avec un groupe de camarades f\u00e9ministes fantastiques j&rsquo;ai adh\u00e9r\u00e9 au mouvement International Women&rsquo;s Strike aux \u00c9tats-Unis. Dans le cadre de notre projet f\u00e9ministe militant, nous tentons de faire plusieurs choses :<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, agir contre la capitalisation du f\u00e9minisme. Comme je l&rsquo;ai expliqu\u00e9 plus haut, la tendance dominante du capital n\u00e9olib\u00e9ral n&rsquo;est pas de jeter la rh\u00e9torique f\u00e9ministe par-dessus bord, mais de la transformer en rh\u00e9torique centr\u00e9e sur le capital. Contre cette vision d\u00e9natur\u00e9e du f\u00e9minisme, l&rsquo;IWS a donn\u00e9 corps \u00e0 un f\u00e9minisme clairement anticapitaliste, le f\u00e9minisme des 99 %.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, l&#8217;emploi du mot \u00ab gr\u00e8ve \u00bb \u00e9tait tr\u00e8s important \u00e0 nos yeux, mais cela nous a valu des critiques de la part de diff\u00e9rentes sections de la gauche am\u00e9ricaine. Ce mot, nous l&rsquo;avons employ\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment. Ce que nous voulions c&rsquo;\u00e9tait attirer l&rsquo;attention sur un principe fondamental de la TRS, \u00e0 savoir le fait que le travail salari\u00e9 et la reproduction sociale sont des aspects diff\u00e9rents d&rsquo;une m\u00eame unit\u00e9 capitaliste et par cons\u00e9quent s&rsquo;opposer \u00e0 une forme implique de se r\u00e9volter contre l&rsquo;autre. Nous ne pensions pas, et nous ne le pensons toujours pas, que la force syndicale aux \u00c9tats-Unis puisse \u00eatre reconstruite en mettant l&rsquo;accent sur le recrutement sur le lieu de travail au sens strict du terme. Nous croyons plut\u00f4t que c&rsquo;est au travers d&rsquo;une grande lutte sociale r\u00e9unissant travailleurs, femmes et gens de couleur que l&rsquo;on pourra cr\u00e9er le contexte qui permettra de r\u00e9aliser ce travail syndical. Ce n&rsquo;est pas un hasard si l&rsquo;an dernier, trois \u00e9coles ont ferm\u00e9 le 8 mars parce que les enseignants, majoritairement des femmes, avaient refus\u00e9 d&rsquo;aller travailler, d\u00e9montrant ainsi concr\u00e8tement ce qu&rsquo;\u00e9tait la force d&rsquo;un f\u00e9minisme de lutte de classes.<\/p>\n<p>Enfin, il est impossible de d\u00e9battre de la TRS sans aborder la question de l&rsquo;action de gr\u00e8ve r\u00e9ussie des enseignants et des infirmi\u00e8res actuellement men\u00e9e dans tous les \u00c9tats-Unis. Je me trouvais en Virginie-Occidentale durant la gr\u00e8ve des enseignants et je peux vous dire que j&rsquo;ai v\u00e9cu l&rsquo;un des plus beaux week-ends de ma vie en interviewant les gr\u00e9vistes et en apprenant un tas de choses en les \u00e9coutant.<\/p>\n<p>La question qu&rsquo;il faut se poser est de savoir pourquoi les travailleurs reproductifs \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire nos enseignants, nos infirmi\u00e8res, nos femmes de chambre \u2014 constituent la section la plus militante de la classe laborieuse am\u00e9ricaine. Ni les patrons, ni les bureaucrates syndicaux n&rsquo;ont la r\u00e9ponse. Je vais tenter d&rsquo;y r\u00e9pondre. Ce n&rsquo;est pas seulement parce que, comme nous l&rsquo;avons \u00e9voqu\u00e9 plus haut, le secteur conna\u00eet une tr\u00e8s grande expansion, ce qui est effectivement le cas, ou \u00e0 cause des coupes budg\u00e9taires d\u00e9vastatrices dans ces secteurs, c&rsquo;est aussi, et ce point est fondamental, parce que le travail de ces personnes cr\u00e9e les conditions n\u00e9cessaires au fonctionnement du syst\u00e8me et les travailleurs en sont conscients. Que se passe-t-il lorsque les \u00e9coles ferment ? Lorsque les infirmi\u00e8res refusent de donner des soins ? Lorsque les immigr\u00e9es refusent de nettoyer ? Le travail sur lequel s&rsquo;appuie le syst\u00e8me, m\u00eame s&rsquo;il ne cr\u00e9e pas de plus-value directe, a un pouvoir \u00e9norme sur le syst\u00e8me. C&rsquo;est ce que nos enseignants, nos infirmi\u00e8res et nos femmes de m\u00e9nage ont enseign\u00e9 au capital.<\/p>\n<p>Et nous esp\u00e9rons que dans les jours \u00e0 venir il y aura de plus en plus de piquets o\u00f9 ce genre de le\u00e7ons seront enseign\u00e9es et transmises.<\/p>\n<p><strong>Vous \u00eates activiste et professeur \u00e0 plein temps. Dans quelle mesure la maternit\u00e9 a-t-elle influenc\u00e9 votre vie politique, intellectuelle et professionnelle ? Est-ce plut\u00f4t enrichissant, plut\u00f4t handicapant ou les deux ?<\/strong><\/p>\n<p>Je suis membre du mouvement de gauche depuis l&rsquo;\u00e2ge de 16 ans. Je me suis toujours consid\u00e9r\u00e9e comme marxiste ou marxiste r\u00e9volutionnaire. En cette qualit\u00e9, je me suis depuis toujours battue contre l&rsquo;oppression des femmes. Ce n&rsquo;est que depuis 2008, apr\u00e8s la naissance de ma fille que j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 ressentir le lien entre la question de genre et le capitalisme, non seulement sur le plan intellectuel, mais aussi sur le plan physique, et que j&rsquo;ai insist\u00e9 pour qu&rsquo;on me qualifie de f\u00e9ministe marxiste. Ce nouveau terme \u00e9tait tr\u00e8s important pour moi. La grossesse, l&rsquo;accouchement et les premi\u00e8res ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 m&rsquo;occuper de ma fille m&rsquo;ont transform\u00e9e d&rsquo;un coup, je suis pass\u00e9e de femme active, \u00e9nergique et sexuellement d\u00e9sirable en m\u00e8re de famille constamment fatigu\u00e9e, angoiss\u00e9e, attentive \u00e0 son physique et inqui\u00e8te.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-9869 alignright\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/Lava05-illus-redkitten-TRK0202.png\" alt=\"\" width=\"278\" height=\"294\" \/>La po\u00e9tesse et f\u00e9ministe am\u00e9ricaine, <strong>Adrienne Rich<\/strong> (\u00e9galement auteure du c\u00e9l\u00e8bre livre Of Woman Born : Motherhood as Experience and Institution, ndlr) m&rsquo;a sauv\u00e9e en faisant la distinction entre la maternit\u00e9 en tant qu&rsquo;exp\u00e9rience, dont j&rsquo;avais plus ou moins profit\u00e9, et la maternit\u00e9 en tant qu&rsquo;institution que je ha\u00efssais instinctivement. Mon conjoint m&rsquo;a aid\u00e9e \u00e0 davantage profiter de la premi\u00e8re et \u00e0 moins me soucier de la seconde. Apr\u00e8s 2008, le mot \u00ab f\u00e9ministe \u00bb a modifi\u00e9 ma nature alerte en me connectant aux histoires et choses que j&rsquo;avais toujours d\u00e9fendues, mais pour lesquelles je ne me sentais peut-\u00eatre pas assez concern\u00e9e. Cela vaut certainement aussi pour toutes les formes de soins, et pas seulement la maternit\u00e9. Le f\u00e9minisme a \u00e9veill\u00e9 en moi un marxisme r\u00e9volutionnaire de sorte que pour les deux, le sens et le projet en ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le capitalisme n\u2019est pas seulement la production de marchandises, c\u2019est aussi la reproduction sociale de la vie et de la force de travail.<\/p>\n","protected":false},"author":20,"featured_media":9225,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17,22],"tags":[441,355,637,3346,206],"class_list":["post-9223","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles-fr","category-interview-fr","tag-capitalisme","tag-feminisme-fr","tag-marxisme-fr","tag-siggie-vertommen-fr","tag-tithi-bhattacharya","issues-numero-5"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9223","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/20"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9223"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9223\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":39401,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9223\/revisions\/39401"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/9225"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9223"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9223"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9223"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}