{"id":7709,"date":"2018-04-05T09:00:58","date_gmt":"2018-04-05T07:00:58","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=7709"},"modified":"2022-06-06T14:28:19","modified_gmt":"2022-06-06T12:28:19","slug":"quand-la-gauche-nessaie-plus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/quand-la-gauche-nessaie-plus\/","title":{"rendered":"Quand la gauche n\u2019essaie plus"},"content":{"rendered":"<p>Alors que la gauche de gouvernement traverse la crise la plus importante de son histoire, de ses d\u00e9combres \u00e9mergent de nouvelles forces politiques. Comment peuvent-elles \u00e9viter le m\u00eame destin ?<\/p>\n<h3>Entretien avec Serge Halimi<\/h3>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-7714 size-full\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/HackBelgium2018-EXPERTS2-redkitten-TRK010web01Artboard-1-copy-10.png\" alt=\"\" width=\"1986\" height=\"1350\" \/>\n<p class=\"_-2-2-Lava---article-body-INTERVIEW-Q\"><strong>Daniel Zamora. Les \u00e9ditions Agone viennent de r\u00e9\u00e9diter Quand la gauche essayait que tu avais initialement publi\u00e9 en 1993. Tu y analysais, en d\u00e9tail, les diff\u00e9rentes p\u00e9riodes de la gauche au pouvoir en France ( 1924, 1936, 1944, 1981 ). Ton dernier chapitre s\u2019intitulait d\u00e9j\u00e0 \u00ab la chute finale \u00bb avec les renoncements de la pr\u00e9sidence de Mitterrand. Aujourd\u2019hui, o\u00f9 en est-on ?<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\"><strong><span class=\"CharOverride-11\">Serge Halimi.<\/span><\/strong> En 1993, au moment o\u00f9 la premi\u00e8re \u00e9dition de mon livre est sortie, le Parti socialiste venait d\u2019enregistrer la pire d\u00e9b\u00e2cle \u00e9lectorale de son histoire. Une sanction m\u00e9rit\u00e9e \u00e0 mon sens, m\u00eame si elle d\u00e9bouchait sur le retour d\u2019une droite bourgeoise et r\u00e9actionnaire assez insupportable ( \u00c9douard Balladur ). Mais, \u00e0 cette \u00e9poque, je ne marchais plus quand le Parti socialiste, apr\u00e8s avoir men\u00e9 une politique \u00e9conomique et sociale de droite, cherchait \u00e0 remobiliser en sa faveur les \u00e9lecteurs de gauche en alertant sur ses affiches \u00ab Au secours, la droite revient ! \u00bb. En tout cas, en mars 1993, le PS a perdu les quatre cinqui\u00e8mes de ses si\u00e8ges lors des \u00e9lections l\u00e9gislatives. Le premier ministre sortant B\u00e9r\u00e9govoy fut tellement affect\u00e9 par ce r\u00e9sultat, par le fait que ses \u00ab amis \u00bb cherch\u00e8rent \u00e0 le lui imputer plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 Fran\u00e7ois Mitterrand et par des soup\u00e7ons relatifs \u00e0 son int\u00e9grit\u00e9 qu\u2019il se suicida quelques semaines plus tard. On pensait alors que le PS mettrait beaucoup de temps \u00e0 se r\u00e9tablir. Pourtant, d\u00e8s 1995, Lionel Jospin arrive en t\u00eate de l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle ( Jacques Chirac sera \u00e9lu au deuxi\u00e8me tour ). Encore deux ans plus tard, et la \u00ab gauche plurielle \u00bb ( PS, PC et \u00e9cologistes ) remporte l\u2019\u00e9lection l\u00e9gislative anticip\u00e9e de 1997 et forme le nouveau gouvernement. Le r\u00e9tablissement des socialistes \u00e9tait donc intervenu beaucoup plus vite qu\u2019on ne l\u2019imaginait en 1993.<\/p>\n<figure id=\"attachment_7718\" aria-describedby=\"caption-attachment-7718\" style=\"width: 250px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-7718\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/Serge-Halimi-599x600.jpg\" alt=\" Serge Halimi \" width=\"250\" height=\"250\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7718\" class=\"wp-caption-text\">Serge Halimi est un \u00e9crivain et journaliste fran\u00e7ais. Il est directeur du Le Monde Diplomatique depuis 2008. Il est l\u2019auteur de Les nouveaux chiens de garde aux \u00e9ditions Raisons d\u2019Agir et a r\u00e9cemment publi\u00e9 une r\u00e9\u00e9dition de Quand la gauche essayait aux \u00e9ditions Agone.<\/figcaption><\/figure>\n<p>L\u00e0, la situation est diff\u00e9rente. En 2012, Fran\u00e7ois Hollande a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu avec exactement la m\u00eame majorit\u00e9 que Fran\u00e7ois Mitterrand en 1981 ( 51,7% ), et il a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une majorit\u00e9 absolue de d\u00e9put\u00e9s socialistes, de s\u00e9nateurs socialistes, du contr\u00f4le de toutes les r\u00e9gions m\u00e9tropolitaines de France sauf une ( l\u2019Alsace ), de la majorit\u00e9 des d\u00e9partements, des grandes villes. Jamais dans l\u2019histoire de France, un pr\u00e9sident ou chef de gouvernement de gauche n\u2019avait d\u00e9tenu autant de leviers de pouvoir national. Or qu\u2019en a-t-il fait ? Un de ses ministres, Arnaud Montebourg, a bien r\u00e9sum\u00e9 la chose : \u00ab En votant pour les socialistes, les Fran\u00e7ais ne savaient pas qu\u2019ils votaient pour le programme de la droite allemande.\u00bb<\/p>\n<p>Dans le d\u00e9tail, le r\u00e9sultat fut donc plus d\u00e9cevant encore que les deux septennats de Mitterrand. Nombre de promesses de gauche n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 tenues ( le pacte de stabilit\u00e9 n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 ren\u00e9goci\u00e9, aucune inversion de la courbe du ch\u00f4mage n\u2019est intervenue, il n\u2019y a pas eu de taxe Tobin sur les transactions financi\u00e8res ) ; nombre de politiques de droite mises en \u0153uvre par Hollande ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9es sans avoir \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9es ( le \u00ab pacte de responsabilit\u00e9 \u00bb, id\u00e9e d\u2019Emmanuel Macron, alors secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral adjoint de l\u2019Elys\u00e9e, repr\u00e9senta un cadeau de 30 milliards d\u2019euros aux entreprises, qui fut financ\u00e9 par des \u00e9conomies budg\u00e9taires ). Par ailleurs, Fran\u00e7ois Hollande, Manuel Valls et le PS ont \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 renier des \u00e9l\u00e9ments importants de l\u2019identit\u00e9 de la gauche ( la \u00ab loi travail \u00bb a r\u00e9duit les protections des salari\u00e9s ; la proposition de d\u00e9ch\u00e9ance de la nationalit\u00e9 pour les auteurs d\u2019actes de terrorisme a l\u00e9gitim\u00e9 une id\u00e9e issue de l\u2019extr\u00eame droite ). Enfin, en politique \u00e9trang\u00e8re, le bilan est lamentable, le plus mauvais sans doute depuis qu\u2019un pr\u00e9sident du conseil socialiste, Guy Mollet, avait relanc\u00e9 en 1956 la guerre d\u2019Alg\u00e9rie et ordonn\u00e9 l\u2019exp\u00e9dition de Suez. La France de Fran\u00e7ois Hollande a, par exemple, particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tranglement de la Gr\u00e8ce. Le \u00ab mariage pour tous \u00bb et le sommet de Paris sur le r\u00e9chauffement climatique, c\u2019est bien, mais \u00e7a ne p\u00e8se pas lourd \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de tout \u00e7a.<\/p>\n<p>Au demeurant, les \u00e9lecteurs de gauche ne s\u2019y sont pas tromp\u00e9s. En 1993, le PS \u00e9tait pass\u00e9 de 275 \u00e0 57 d\u00e9put\u00e9s. Il est tr\u00e8s rare de perdre les quatre cinqui\u00e8mes de ses si\u00e8ges. Eh bien, l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, le PS a perdu les neuf dixi\u00e8mes de ses d\u00e9put\u00e9s ( il n\u2019en compte plus que trente ! ) apr\u00e8s avoir r\u00e9colt\u00e9 6,3% des voix \u00e0 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle, \u00e0 peine plus que Nicolas Dupont-Aignan ( 4,7% ). Pour le parti du pr\u00e9sident sortant, c\u2019est une d\u00e9route, peut-\u00eatre, cette fois, les prodromes de la mort.<\/p>\n<p class=\"_-2-2-Lava---article-body-INTERVIEW-Q\"><strong>Tu citais Mitterrand qui d\u00e9clarait d\u00e9j\u00e0, en 1985, que \u00ab gauche, droite, c\u2019est vrai que ces mots se sont un peu us\u00e9s \u00bb. A lire ton livre, il se d\u00e9gage rapidement l\u2019impression qu\u2019apr\u00e8s 1983, la discussion politique ne se fait plus qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cadre de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9. Toute alternative est enterr\u00e9e. L\u2019historien Michael Scott Christofferson \u00e9crivait r\u00e9cemment que \u00ab le nouveau centre de 2017 \u00e9merge de l\u2019effondrement d\u2019une autre force politique : celle du centre constitu\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 80 \u00bb.Tu partages cette analyse ?<\/strong><\/p>\n<p>En mars 1983, Fran\u00e7ois Mitterrand, Pierre Mauroy et Jacques Delors op\u00e8rent un choix strat\u00e9gique \u2013 l\u2019option de ce qu\u2019ils appellent \u00e0 l\u2019\u00e9poque les \u00ab solidarit\u00e9s europ\u00e9ennes \u00bb plut\u00f4t que la poursuite du \u00ab Projet socialiste \u00bb de 1980 qui, selon eux, les aurait condamn\u00e9s \u00e0 une forme d\u2019autarcie \u00e9conomique. Or, l\u2019Europe \u00e9tant ce qu\u2019elle est en 1983 \u2013 avec le chr\u00e9tien d\u00e9mocrate Helmut Kohl au pouvoir en Allemagne et Margaret Thatcher au Royaume-Uni \u2013 ces solidarit\u00e9s europ\u00e9ennes impliquent presque aussit\u00f4t une politique d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 rigoureuse. Elle prend le contre-pied de la relance keyn\u00e9sienne d\u00e9cid\u00e9e en 1981. En substance, Paris s\u2019aligne sur la politique mon\u00e9taire de Bonn ( la r\u00e9unification allemande n\u2019est pas encore intervenue ) et la France va subordonner chacun des \u00ab r\u00e9ajustements \u00bb de sa monnaie nationale ( l\u2019euro n\u2019existe pas encore ) au consentement d\u2019un pays, l\u2019Allemagne, qui est le b\u00e9n\u00e9ficiaire du tiers du d\u00e9ficit commercial fran\u00e7ais\u2026 Une fois ce choix fait, la question de l\u2019avenir du socialisme en France est r\u00e9gl\u00e9e.<\/p>\n<p>Certains le comprennent tout de suite, comme Jean-Pierre Chev\u00e8nement, auteur du \u00ab Projet socialiste \u00bb de 1980. D\u2019autres le comprennent assez vite. En 1986, Henri Emmanuelli, qui se situe alors \u00e0 la gauche du PS ( Beno\u00eet Hamon sera un de ses proches ) r\u00e9sume ce qui s\u2019est pass\u00e9 : \u00ab Les socialistes ont longtemps r\u00eav\u00e9 d\u2019une troisi\u00e8me voie entre le socialisme et le capitalisme. \u00c0 l\u2019\u00e9vidence, elle n\u2019est plus possible. La solution, c\u2019est de choisir clairement l\u2019un des deux syst\u00e8mes et d\u2019en corriger les exc\u00e8s. Nous avons choisi l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9.\u00bb Et, quatre ans plus tard, \u00e0 un moment o\u00f9 le revirement du PS est devenu d\u00e9finitif ( n\u00e9goci\u00e9 par la gauche, ratifi\u00e9 par la droite, l\u2019Acte unique europ\u00e9en est en place ), Emmanuelli pr\u00e9cise son analyse : \u00ab Nous avons fait notre Bad Godesberg. Nous l\u2019avons fait le 23 mars 1983 \u00e0 onze heures du matin. Le jour o\u00f9 nous avons d\u00e9cid\u00e9 d\u2019ouvrir les fronti\u00e8res et de ne pas sortir du SME ( syst\u00e8me mon\u00e9taire europ\u00e9en ), nous avons choisi une \u00e9conomie de march\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>Le 2 juin 1982, Fran\u00e7ois Mitterrand, encore offensif, d\u00e9clare devant l\u2019Organisation internationale du travail : \u00ab J\u2019ai dessin\u00e9 trois objectifs ; d\u2019abord l\u2019emploi au centre de la politique sociale communautaire.\u00bb Trois ans plus tard, alors que le ch\u00f4mage a beaucoup augment\u00e9 depuis que les socialistes sont au pouvoir, le revirement de politique \u00e9conomique est complet puisque Mitterrand capitule et annonce \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision : \u00ab Notre grande priorit\u00e9 est l\u2019inflation.\u00bb Le nouveau centre de 2017, Macron en somme, c\u2019est \u00e0 la fois l\u2019aboutissement de cette conversion des socialistes au lib\u00e9ralisme, au mon\u00e9tarisme, et la volont\u00e9 de ne plus s\u2019encombrer, y compris en p\u00e9riode \u00e9lectorale, des th\u00e8mes et des vocables de la gauche. Des socialistes opportunistes et d\u00e9pourvus de scrupules comme Laurent Fabius se sentaient tenus de citer Jean Jaur\u00e8s ou L\u00e9on Blum. Emmanuel Macron, lui, n\u2019a cure de cette histoire et il ne s\u2019interdit donc pas d\u2019exprimer sa tendresse pour les productions culturelles de Philippe de Villiers qui c\u00e9l\u00e8brent pourtant une France catholique et antir\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p class=\"_-2-2-Lava---article-body-INTERVIEW-Q\"><strong>Ce d\u00e9sastre \u00e9lectoral semble d\u2019ailleurs s\u2019\u00e9tendre aux autres partis sociaux-d\u00e9mocrates en Europe. En Allemagne, aux Pays Bas, en Italie, en Belgique\u2026 La social-d\u00e9mocratie ne risque rien de moins que d\u2019\u00eatre ray\u00e9e de la carte politique. Que t\u2019inspire cette h\u00e9catombe et la renaissance, de ses d\u00e9combres, de nouvelles forces politiques comme Jeremy Corbyn ou Bernie Sanders qui contestent ouvertement le tournant n\u00e9olib\u00e9ral ? Comment peuvent-ils \u00e9chapper \u00e0 ce triste destin ?<\/strong><\/p>\n<p>Le combat d\u2019id\u00e9es n\u2019explique pas tout mais on est tout de m\u00eame frapp\u00e9 par la pauvret\u00e9 des r\u00e9flexions de la social-d\u00e9mocratie europ\u00e9enne ou des d\u00e9mocrates am\u00e9ricains lorsqu\u2019ils ont cherch\u00e9, ces trente derni\u00e8res ann\u00e9es, \u00e0 se distinguer de leurs a\u00een\u00e9s, qui \u00e9taient plus \u00e0 gauche et plus li\u00e9s au monde du travail. Il y a des \u00e9preuves qu\u2019il faut s\u2019\u00eatre inflig\u00e9 au moins une fois dans la vie pour mesurer cette indigence th\u00e9orique. Lisez le livre de Gary Hart, A New Democracy, paru en 1983 quand il d\u00e9marre sa campagne contre Walter Mondale qui incarne \u00e0 l\u2019\u00e9poque l\u2019aile du Parti d\u00e9mocrate la plus proche des syndicats am\u00e9ricains. Ou l\u2019ouvrage de Bill Clinton en 1996, Between Hope and History. Ou, en 1998, Anthony Giddens et Tony Blair, La troisi\u00e8me voie et le renouveau de la social-d\u00e9mocratie. Le lecteur a l\u2019impression que son cerveau est \u00e0 l\u2019arr\u00eat, qu\u2019il tourne les pages d\u2019un catalogue de clich\u00e9s et de mots creux imagin\u00e9s par des agences de communication. En r\u00e9sum\u00e9, tous ces auteurs nous disent : le pass\u00e9 est derri\u00e8re nous, l\u2019avenir nous tend les bras ; il faut revaloriser les risques, stimuler la cr\u00e9ation ; les id\u00e9es nouvelles se substituent aux vieilles cat\u00e9gories devenues p\u00e9rim\u00e9es ; la propri\u00e9t\u00e9 des outils de production n\u2019est plus un vrai sujet ; la coop\u00e9ration entre travail et capital supplante la lutte des classes, qui ne serait au fond qu\u2019un social-conservatisme ; le libre-\u00e9change, l\u2019ouverture des fronti\u00e8res, enfantent une soci\u00e9t\u00e9 ouverte, moderne, m\u00e9tiss\u00e9e, etc. Depuis plus de trente ans, ce salmigondis manag\u00e9rial sert de trame philosophique \u00e0 la social-d\u00e9mocratie et aux bavardages des journalistes. Avec la g\u00e9n\u00e9ralisation des ordinateurs portables, on a simplement ajout\u00e9 \u00ab Il faut changer de logiciel \u00bb \u00e0 la liste des formules anciennes, type \u00ab r\u00e9alisme de gauche \u00bb, \u00ab se r\u00e9concilier avec les entreprises \u00bb, \u00ab faire son Bad-Godesberg.\u00bb<\/p>\n<p>Corbyn et Sanders, mais M\u00e9lenchon aussi, rompent avec ces d\u00e9rives et r\u00e9actualisent un discours social qui met en lumi\u00e8re la nature \u00e0 la fois in\u00e9galitaire et destructrice de l\u2019environnement de la logique de march\u00e9. Leurs programmes varient ; parfois, notamment sur les questions de politique \u00e9trang\u00e8re, Sanders donne trop de gages \u00e0 ses alli\u00e9s politiques, les d\u00e9mocrates, qui ont toujours \u00e9t\u00e9 les g\u00e9rants loyaux ( voire les architectes ) des politiques imp\u00e9riales am\u00e9ricaines. Mais Corbyn, Sanders et M\u00e9lenchon tiennent bon pour le moment sur une ligne qui refuse tout autant le social-lib\u00e9ralisme et le verbiage universitaire gauchiste et postcolonial usin\u00e9 dans les \u00e9tablissements d\u2019\u00e9lite am\u00e9ricains \u2013 ce qui semble tenir lieu de \u00ab radicalit\u00e9 \u00bb dans certains milieux. Je pense ici \u00e0 une obsession de la \u00ab diversit\u00e9 \u00bb qui c\u00e9l\u00e8bre toutes les identit\u00e9s, qui souvent les fige et les essentialise, mais \u00e0 condition qu\u2019il ne s\u2019agisse jamais d\u2019identit\u00e9s de classes d\u00e9finies par le rapport \u00e0 la production capitaliste.<\/p>\n<p>Alors, comment les nouvelles forces dont tu parles peuvent-elles \u00e9chapper au destin des partis socialistes ? Il me semble que, justement, la premi\u00e8re r\u00e9ponse serait de reconqu\u00e9rir les groupes sociaux qui constituaient l\u2019ossature d\u2019une coalition de gauche, ceux-l\u00e0 m\u00eame que les politiques men\u00e9es par les socialistes ont sacrifi\u00e9s &#8211; et qui ne seront jamais convaincus non plus par une logomachie gauchiste moins soucieuse de gratuit\u00e9 de l\u2019enseignement que de d\u00e9construction du langage. Or il faut comprendre pourquoi les sociaux-lib\u00e9raux ont abandonn\u00e9 le peuple. Il y a une analyse derri\u00e8re. Et autant j\u2019ai \u00e9t\u00e9 s\u00e9v\u00e8re pour les productions intellectuelles \u00e0 la Anthony Giddens, autant je dois admettre la qualit\u00e9 \u2013 et la franchise \u2013 des r\u00e9flexions de Dominique Strauss-Kahn quand, il y a une quinzaine d\u2019ann\u00e9es, il a expliqu\u00e9 ce qui venait de se produire en Europe et ce qu\u2019il entendait amplifier. En r\u00e9sum\u00e9, il s\u2019agissait de th\u00e9oriser la priorit\u00e9 donn\u00e9e par les sociaux-d\u00e9mocrates \u00e0 un \u00e9lectorat de classes moyennes et sup\u00e9rieures, et leur abandon concomitant des cat\u00e9gories populaires \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite et \u00e0 l\u2019abstention. Dit plus brutalement, la pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce que Christopher Lasch appelait les \u00ab minorit\u00e9s civilis\u00e9es \u00bb sur ce que Stendhal avait nomm\u00e9 la \u00ab majorit\u00e9 crott\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<p>Dans son livre La flamme et la cendre, paru en 2002, Strauss-Kahn, qui n\u2019est plus \u00e0 cette \u00e9poque ministre de l\u2019\u00e9conomie, et qui n\u2019est pas encore devenu directeur g\u00e9n\u00e9ral du FMI, explique que les socialistes ne doivent plus d\u00e9fendre le \u00ab prol\u00e9taire qui n\u2019a que ses cha\u00eenes \u00e0 perdre \u00bb, mais plut\u00f4t des gens qui ont \u00ab h\u00e9rit\u00e9 une culture, une \u00e9ducation, parfois un tout petit peu d\u2019argent, un appartement. Bref qui ne sont pas les plus malheureux, mais qui ne sont pas non plus les plus riches. Ils forment l\u2019armature d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 comme la n\u00f4tre.\u00bb En somme, ni les 20% du bas, ni m\u00eame les 50% les moins riches, quand m\u00eame pas ( ou pas encore ) le 1% du haut, mais \u00ab le groupe central \u00bb. La bourgeoisie qui poss\u00e8de \u00ab un tout petit peu d\u2019argent et un appartement \u00bb devient donc la client\u00e8le privil\u00e9gi\u00e9e d\u2019un mouvement socialiste n\u00e9 au XIXe si\u00e8cle gr\u00e2ce au syndicalisme ouvrier pour unir les prol\u00e9taires de tous les pays\u2026 Strauss-Kahn, charitable, n\u2019oublie pas tout \u00e0 fait les pauvres : il propose de \u00ab s\u2019en pr\u00e9occuper, de les aider \u00e0 vivre, de les former pour essayer de les amener vers les couches centrales.\u00bb Mais il ne sugg\u00e8re plus de \u00ab s\u2019appuyer sur eux, car la plupart du temps ils n\u2019ont pas envie de participer \u00e0 la vie politique, parce qu\u2019ils s\u2019en sentent exclus.\u00bb<\/p>\n<p>Ainsi, au lieu de combattre le glissement censitaire de la vie politique dans les pays occidentaux ( z\u00e9ro ouvrier, quarante-six chefs d\u2019entreprise \u00e9lus \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale fran\u00e7aise en juin dernier ), la social-d\u00e9mocratie europ\u00e9enne ent\u00e9rine dans tous les domaines la domination des classes moyennes sup\u00e9rieures, de la bourgeoisie cultiv\u00e9e. La gauche de Strauss-Kahn ( c\u2019est-\u00e0-dire aussi celle de Hollande, du SPD allemand, de Matteo Renzi, de Justin Trudeau, etc. ), de plus en plus d\u00e9laiss\u00e9e par un monde ouvrier qui sent bien qu\u2019elle le d\u00e9laisse, recherche aupr\u00e8s d\u2019autres groupes sociaux l\u2019appui \u00e0 ses politiques. Assez vite, ce d\u00e9dain du peuple se transforme en une peur aristocratique de la pl\u00e8be. Un peu comme le Tocqueville des journ\u00e9es de juin 1848, Strauss-Kahn \u00e9crit : \u00ab Du groupe le plus d\u00e9favoris\u00e9, on ne peut malheureusement pas toujours attendre une participation sereine \u00e0 une d\u00e9mocratie parlementaire. Non pas qu\u2019il se d\u00e9sint\u00e9resse de l\u2019Histoire, mais ses irruptions s\u2019y manifestent parfois dans la violence.\u00bb<\/p>\n<p>Pourtant, ce \u00ab groupe le plus d\u00e9favoris\u00e9 \u00bb, ce fut longtemps le socle m\u00eame de la gauche, et s\u2019en soucier, lui donner le pouvoir, la raison d\u2019\u00eatre de son action ! Il me semble donc que, d\u00e8s lors que les socialistes ont abandonn\u00e9 ce groupe social en oubliant au passage que les ouvriers et les employ\u00e9s constituent encore environ 50% de la population, d\u2019autant plus solidaires entre eux que les ouvriers et les employ\u00e9s se marient souvent entre eux, \u00ab les nouvelles forces de gauche \u00bb dont tu parles devraient se tourner vers eux. Le font-elles suffisamment ? Je n\u2019en suis pas certain. Essaient-elles de le faire ? Je le crois.<\/p>\n<p class=\"_-2-2-Lava---article-body-INTERVIEW-Q\"><strong>Tu soulignes qu\u2019hormis en juin 36, les ouvriers ont \u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralement tenus \u00e0 l\u2019\u00e9cart lorsque la gauche socialiste fran\u00e7aise \u00e9tait au pouvoir. Elle n\u2019en a jamais vraiment fait des acteurs d\u2019une nouvelle politique. C\u2019est d\u00e8s lors int\u00e9ressant de remarquer que le retour ( contre vents et mar\u00e9es ) d\u2019une gauche \u00ab de gauche \u00bb, s\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment accompagn\u00e9 d\u2019un retour d\u2019une conception de la politique plus militante. A cette id\u00e9e qu\u2019\u00eatre pr\u00e9sident ou premier ministre ne suffit pas \u00e0 infl\u00e9chir le cours des \u00e9v\u00e8nements, \u00e0 transformer le rapport de force\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Le cas de 1936 \u00e9claire plusieurs choses mais aucune autant que le lien entre action politique et mouvement social. Le programme du Front populaire n\u2019annon\u00e7ait aucun des acquis auxquels cette p\u00e9riode historique a \u00e9t\u00e9 associ\u00e9e : cong\u00e9s pay\u00e9s, semaine de 40 heures, conventions collectives, etc. Et pourtant, ces dispositions ont \u00e9t\u00e9 vot\u00e9es, non seulement par la gauche qui ne les avait pas inscrites dans son programme \u00e9lectoral, mais par une bonne partie de la droite qui avait combattu le Front populaire en estimant qu\u2019il allait d\u00e9j\u00e0 beaucoup trop loin. La Chambre des d\u00e9put\u00e9s adopta les cong\u00e9s pay\u00e9s par 563 voix contre 1, les conventions collectives par 571 voix contre 5 ; m\u00eame la semaine de quarante heures fut vot\u00e9e par le score sans appel de 408 voix contre 160. N\u00e9anmoins, on ne peut pas tirer de ce pr\u00e9c\u00e9dent l\u2019id\u00e9e que le spontan\u00e9isme, l\u2019action directe, le conseillisme seraient mille fois plus efficace que la strat\u00e9gie politique, les partis, les alliances. Car, sans les accords p\u00e9niblement construits entre radicaux, socialistes et communistes \u00e0 partir de 1934, sans la victoire \u00e9lectorale et parlementaire du Front populaire qui en fut la cons\u00e9quence en avril-mai 1936, il n\u2019y aurait pas eu de mouvement social en juin. Celui-ci n\u2019a \u00e9clat\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s l\u2019annonce du r\u00e9sultat du scrutin, comme si les ouvriers voulaient prendre des gages, s\u2019assurer que cette fois leur gouvernement ne les d\u00e9cevrait pas.<\/p>\n<p>Mieux vaut cependant ne pas oublier que nombre d\u2019acquis que nous d\u00e9fendons ou de \u00ab reformes \u00bb que nous combattons en ce moment ont \u00e9t\u00e9 produits par de la politique, c\u2019est-\u00e0-dire aussi par des majorit\u00e9s \u00e9lectorales, des lois, des d\u00e9cisions gouvernementales. Il serait par cons\u00e9quent imprudent de renoncer \u00e0 cet outil de la puissance publique, de la conqu\u00eate du pouvoir, sous pr\u00e9texte que nous nous en servirons toujours plus difficilement que nos adversaires. Ou que cet outil, quand on s\u2019en empare, ne nous suffira jamais s\u2019il n\u2019est pas simultan\u00e9ment adoss\u00e9 \u00e0 des mobilisations sociales et \u00e9paul\u00e9 par elles.<\/p>\n<p class=\"_-2-2-Lava---article-body-INTERVIEW-Q\"><strong>Pour revenir un peu sur l\u2019actualit\u00e9 de 68, il y a un peu plus de dix ans Nicolas Sarkozy d\u00e9butait son mandat pr\u00e9sidentiel par un discours v\u00e9h\u00e9ment contre l\u2019h\u00e9ritage de Mai 68. C\u2019\u00e9tait l\u2019ennemi \u00e0 abattre. Il \u00e9tait question de r\u00e9tablir la \u00ab valeur travail \u00bb, \u00ab l\u2019autorit\u00e9 \u00bb, de lutter contre le \u00ab relativisme culturel \u00bb et \u00ab moral \u00bb\u2026 De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, Fran\u00e7ois Hollande s\u2019en revendiquait et d\u00e9fendait \u00ab l\u2019utopie d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 fraternelle \u00bb. Aujourd\u2019hui, \u00e0 l\u2019approche des 50 ans de Mai 68, cette lutte sur la m\u00e9moire semble avoir disparu. Pourquoi ?<\/strong><\/p>\n<p>Non, cette lutte n\u2019a pas disparu. Je pense au contraire que la lecture ( \u00e0 mon sens erron\u00e9e ) de Mai 68 comme un affrontement culturel et soci\u00e9tal plut\u00f4t qu\u2019\u00e9conomique et social projette cet \u00e9v\u00e9nement dans le choc actuel entre deux capitalismes, l\u2019un lib\u00e9ral et post-national ( Macron, Renzi, Trudeau, etc. ), l\u2019autre autoritaire et nationaliste ( Trump, Orban, Wauquiez-Le Pen ).<\/p>\n<p>Pour ceux qui, comme R\u00e9gis Debray d\u00e8s les ann\u00e9es 1970, ont estim\u00e9 que Mai 68 avait eu pour vocation principale de moderniser le capitalisme, de pr\u00e9cipiter le remplacement de De Gaulle par Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing dans un camp, celui du PCF et de la CGT par un PS modernis\u00e9 et la CFDT dans l\u2019autre, le fait que Daniel Cohn-Bendit, anarchiste en 1968, soit devenu un \u00e9colo-lib\u00e9ral chauffeur de salle d\u2019Emmanuel Macron, doit constituer la confirmation d\u00e9licieuse de tous leurs soup\u00e7ons. Il y a un peu moins de trois ans, Cohn-Bendit d\u00e9voilait d\u2019ailleurs la recomposition qu\u2019il appelait de ses v\u0153ux puisqu\u2019il annon\u00e7ait : \u00ab Aujourd\u2019hui le grand clivage, ce n\u2019est plus gauche\/droite, c\u2019est souverainisme ou ouverture au monde et ouverture \u00e0 l\u2019Europe. Il faut en tirer les cons\u00e9quences politiques. Or aujourd\u2019hui les plus forts dans le camp des souverainistes, c\u2019est le Front national.\u00bb Une telle dialectique avec, dans l\u2019esprit de Cohn-Bendit, les lanceurs de pav\u00e9s du Quartier latin dans le camp de Macron, et les CRS ou les manifestants gaullistes du 30 mai 1968 dans celui de Le Pen, correspond aussi \u00e0 la configuration que l\u2019extr\u00eame droite appelle de ses v\u0153ux. Mais l\u00e0 o\u00f9 les lib\u00e9raux-libertaires vont opposer les partisans de soci\u00e9t\u00e9s ouvertes, intelligentes et mobiles aux habitants obtus de p\u00e9riph\u00e9ries culturellement frustr\u00e9es et \u00e9conomiquement condamn\u00e9es, le Front national, tout comme Steve Bannon aux \u00c9tats-Unis, dresse plut\u00f4t le tableau d\u2019un choc entre patriotes et globalistes, nationaux et mondialistes. Et r\u00e9clame, comme une partie de la droite autoritaire au pouvoir en Europe de l\u2019Est, un \u00ab Mai 68 \u00e0 l\u2019envers \u00bb ( pour reprendre la formule de Pierre Rimbert sur le schisme culturel actuel en Europe ).<\/p>\n<p>En 2007, Nicolas Sarkozy avait compris que la d\u00e9fense du lib\u00e9ralisme \u00e0 tout-va et la glorification de l\u2019argent r\u00e9clamaient une contrepartie morale et culturelle pour les \u00e9l\u00e9ments de sa coalition conservatrice qui n\u2019adoraient pas forc\u00e9ment la modernit\u00e9 am\u00e9ricaine et qui estimaient que \u00ab c\u2019\u00e9tait mieux avant \u00bb. D\u2019o\u00f9 ses coups de trique contre Mai 68 ramen\u00e9 par lui \u00e0 un chahut d\u2019enfant g\u00e2t\u00e9 : \u00ab volont\u00e9 de tout d\u00e9molir \u00bb, \u00ab nihilisme \u00bb, \u00ab relativisme \u00bb, \u00ab perte d\u2019autorit\u00e9 \u00bb. En 2015, au moment de d\u00e9marrer sa campagne ( rat\u00e9e ) pour \u00eatre \u00e0 nouveau candidat de la droite, Sarkozy prend \u00e0 nouveau Mai 68 pour cible et se pr\u00e9sente comme l\u2019artisan d\u2019un lib\u00e9ralisme autoritaire, voire disciplinaire &#8211; ce qui n\u2019a rien de paradoxal quand on pense \u00e0 Ronald Reagan ou \u00e0 Margaret Thatcher, sans parler de Pinochet. Sarkozy campe alors ( comme Laurent Wauquiez aujourd\u2019hui ) le r\u00f4le de dissident face aux nouveaux bien-pensants, les soixante-huitards : \u00ab D\u00e8s que quelqu\u2019un posait une question sur l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise, c\u2019\u00e9tait un r\u00e9actionnaire. D\u00e8s que quelqu\u2019un \u00e0 l\u2019\u00e9cole mettait en cause le p\u00e9dagogisme et expliquait \u2013 quand m\u00eame ! \u2013 que l\u2019\u00e9l\u00e8ve n\u2019est pas l\u2019\u00e9gal du ma\u00eetre, que l\u2019\u00e9l\u00e8ve doit se lever quand le ma\u00eetre rentre \u00e0 l\u2019\u00e9cole, que le ma\u00eetre n\u2019est pas un copain, c\u2019\u00e9tait un r\u00e9actionnaire. D\u00e8s que quelqu\u2019un d\u00e9fendait la famille, c\u2019\u00e9tait un petit-bourgeois.\u00bb<\/p>\n<p>A gauche, les choses ont toujours \u00e9t\u00e9 plus compliqu\u00e9es. Il y a tout de m\u00eame ceux qui se souviennent ( ou qui se sont un peu renseign\u00e9s et qui ont appris ) que 68 en France et dans le monde, ce ne fut pas seulement les affiches des \u00e9tudiants des Beaux-Arts sur les murs de Paris et Daniel Cohn-Bendit \u00e0 Nanterre. Mais le mouvement de Mai a favoris\u00e9 une critique de l\u2019Etat, jug\u00e9 alors autoritaire, moraliste et conservateur, laquelle fut ensuite utilis\u00e9e ( ou d\u00e9voy\u00e9e ) par les lib\u00e9raux de gauche hostiles \u00e0 l\u2019Etat social et au secteur public et nationalis\u00e9. La chose ne s\u2019est pas faite tout de suite, mais insensiblement, par r\u00e9cup\u00e9ration successive des th\u00e8mes libertaires et autogestionnaires au profit de la consommation et du march\u00e9. En profitant au passage du climat intellectuel produit, \u00e0 partir de 1975, par des \u00ab nouveaux philosophes \u00bb anticommunistes et hostiles au pouvoir d\u2019Etat.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il affrontait Michel Rocard, Fran\u00e7ois Mitterrand lui reprochait ( d\u00e9j\u00e0 ) l\u2019id\u00e9e qu\u2019il serait possible de transformer la soci\u00e9t\u00e9 sans prendre le pouvoir, sans nationaliser l\u2019industrie et le secteur bancaire. Et il qualifiait le socialisme de la \u00ab deuxi\u00e8me gauche \u00bb rocardienne de \u00ab m\u00e9lange paradoxal de Fourier gratin\u00e9 de Proudhon et corrig\u00e9 par les p\u00e8res de l\u2019\u00c9glise : il a de l\u2019homme et du travail une id\u00e9e plus morale qu\u2019\u00e9conomique, se fie au spontan\u00e9, se m\u00e9fie des structures et, faute de croire \u00e0 sa capacit\u00e9 de transformer la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, en retourne au saint-simonisme du p\u00e8re Enfantin, f\u00e9ru de modernisme organisationnel. Je le rejoins quand je le vois prot\u00e9ger l\u2019homme, fragile produit du quotidien et de l\u2019esp\u00e9rance \u00e9ternelle. Je m\u2019en \u00e9loigne quand je le vois camper au pied de la forteresse ennemie et se contenter d\u2019emboucher la trompette, comme si les murs allaient tomber la septi\u00e8me fois.\u00bb Rocard lui r\u00e9pondait en pourfendant l\u2019\u00ab archa\u00efsme \u00bb centralisateur de Mitterrand, de Chev\u00e8nement et de la \u00ab premi\u00e8re gauche \u00bb, leur alliance avec le Parti communiste, leur manque de prise en compte de ce que Mai 68 \u2013 dont Rocard et ses amis de la CFDT se voulaient les h\u00e9ritiers \u2013 avait chamboul\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. Electoralement, la premi\u00e8re gauche l\u2019a remport\u00e9, puisque Rocard a \u00e9t\u00e9 battu en 1979 lors du congr\u00e8s socialiste de Metz, mais politiquement c\u2019est la version la plus lib\u00e9rale de la deuxi\u00e8me gauche qui a triomph\u00e9 d\u00e8s 1983. Au point qu\u2019assez vite l\u2019essayiste influent Alain Minc allait assimiler \u00ab lib\u00e9ral-libertaire \u00bb et \u00ab capitalisme soixante-huitard \u00bb.<\/p>\n<p class=\"_-2-2-Lava---article-body-INTERVIEW-Q\"><strong>Au fond, ceux qui fa\u00e7onnent g\u00e9n\u00e9ralement les repr\u00e9sentations courantes de Mai 68 sont rapidement pass\u00e9s du col Mao au Rotary, pour reprendre le mot de Hocquenghem. Comment expliques-tu, de ton c\u00f4t\u00e9, ce passage ? S\u2019agit-il d\u2019ailleurs d\u2019un passage ? Au fond, ne pourrait-on pas penser, r\u00e9trospectivement, que des gens comme Andr\u00e9 Glucksmann \u00e9taient d\u00e9j\u00e0, en Mai 68, plus \u00ab antitotalitaires \u00bb que de gauche ? Est-ce d\u2019ailleurs un ph\u00e9nom\u00e8ne propre \u00e0 la France ou qu\u2019on a pu retrouver ailleurs ?<\/strong><\/p>\n<p>Derri\u00e8re la sinuosit\u00e9 du parcours de certains des anciens amis gauchistes d\u2019Hocquenghem vers le Rotary, il n\u2019y a pas eu m\u00e9prise, mais accomplissement. En un sens, le discours \u00ab n\u00e9ostalinien \u00bb qui, d\u00e8s mai 68, a insist\u00e9 sur la nature petite-bourgeoise, individualiste, narcissique, du mouvement \u00e9tudiant, et mis en garde contre l\u2019instabilit\u00e9 politique associ\u00e9e aux \u00ab gauchistes \u00bb n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait injustifi\u00e9. C\u2019est la loi de la montre cass\u00e9e qui donne quand m\u00eame l\u2019heure exacte deux fois par jour : cette analyse est tomb\u00e9e juste m\u00eame si elle reposait sur l\u2019id\u00e9e ( fausse ) que tout mouvement social que les communistes n\u2019inspiraient pas \u00e9tait vou\u00e9 au destin d\u2019une provocation polici\u00e8re ou patronale. Avant m\u00eame Mai 68, une chanson de Jean Ferrat ( \u00ab Pauvres petits cons \u00bb ) avan\u00e7ait m\u00eame que des \u00ab fils de bourgeois ordinaires \u00bb \u00e0 qui tout \u00e9tait acquis n\u2019avaient aucun droit de \u00ab parler au nom de la jeunesse ouvri\u00e8re \u00bb puisqu\u2019ils deviendraient, comme leurs p\u00e8res avant eux, des piliers de l\u2019ordre capitaliste, le service d\u2019encadrement du prol\u00e9tariat. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 une forme de loi sociale : la bourgeoisie retrouvait toujours ses petits. Par ailleurs, on sait bien que les m\u00e9tamorphoses politiques de gauche \u00e0 droite sont plus fr\u00e9quentes qu\u2019en sens oppos\u00e9. Elles ont en effet davantage \u00e0 offrir \u00e0 ceux qui les empruntent puisque le syst\u00e8me ( \u00e9conomique, m\u00e9diatique ) a toujours besoin de se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en recyclant \u00e0 son avantage les talents de ses adversaires.<\/p>\n<p>Cependant, Mai 68 comportait d\u00e8s le d\u00e9part des dimensions qui l\u2019ouvraient naturellement \u00e0 la r\u00e9cup\u00e9ration. Pas seulement l\u2019origine sociale des acteurs \u00e9tudiants, mais aussi le narcissisme de quelques-uns des t\u00e9nors du mouvement, leur amour du happening \u00ab subversif \u00bb et de ces transgressions symboliques dont toute l\u2019histoire sugg\u00e8re qu\u2019elles s\u2019apparentent souvent \u00e0 une fa\u00e7on plus performante d\u2019emballer la m\u00eame marchandise. En somme, une fois que Mai 68 fut amend\u00e9, \u00e9pur\u00e9, r\u00e9\u00e9crit, pour \u00eatre d\u00e9barrass\u00e9 de sa dimension principale ( la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale la plus importante de l\u2019histoire ouvri\u00e8re ), et de ses acteurs les plus sinc\u00e8res, la \u00ab trahison \u00bb est devenue une \u00e9vidence presque aveuglante. Vingt ans apr\u00e8s, il ne restait d\u00e9j\u00e0 plus rien du mouvement, dans la conscience de ceux qui ne l\u2019avaient pas v\u00e9cu, que l\u2019image sympathique mais peu d\u00e9rangeante d\u2019un chahut d\u2019\u00e9tudiants contre le moralisme bourgeois. Epur\u00e9 de ses scories prol\u00e9tariennes, l\u2019insurrection de Mai a r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 un syst\u00e8me en panne d\u2019oxyg\u00e8ne et de couleurs et un mode de production, une hi\u00e9rarchie des pouvoirs que les contestataires pr\u00e9tendaient pourtant ne pas vouloir rendre plus performants \u2013 mais d\u00e9truire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors que la gauche de gouvernement traverse la crise la plus importante de son histoire, de ses d\u00e9combres \u00e9mergent de nouvelles forces politiques. 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