{"id":770,"date":"2017-04-20T13:51:10","date_gmt":"2017-04-20T11:51:10","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/la-date-de-peremption-du-capitalisme\/"},"modified":"2022-06-06T15:41:44","modified_gmt":"2022-06-06T13:41:44","slug":"la-date-de-peremption-du-capitalisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-date-de-peremption-du-capitalisme\/","title":{"rendered":"La date de p\u00e9remption du capitalisme"},"content":{"rendered":"<ol>\n<li><em>How Will Capitalism End ? Essays on a Failing System<\/em> est le dernier livre de <strong>Wolfgang Streeck<\/strong>. Streeck (1946) est sp\u00e9cialis\u00e9 dans la sociologie \u00e9conomique. Il est directeur Em\u00e9rite \u00e0 Institut Max Planck \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Cologne. Pendant les ann\u00e8es 1990 il a conseill\u00e9 le gouvernement Schr\u00f6der. Son dernier livre paru en fran\u00e7ais est <em>Du temps achet\u00e9 : la crise sans cesse ajourn\u00e9e du capitalisme d\u00e9mocratique<\/em> paru chez Gallimard.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Depuis la crise de 2008, les critiques du capitalisme se multiplient. Parmi celles-ci, celle de Wolfgang Streeck, pillier de la social-d\u00e9mocratie allemande, pr\u00e9dit l\u2019implosion du capitalisme.<\/p>\n<p>Son opinion p\u00e8se lourd, en tout cas assez pour qu\u2019elle soit analys\u00e9e par Martin Wolf dans le <em>Financial Times<\/em> et qu\u2019il soit lui-m\u00eame interview\u00e9 de fa\u00e7on approfondie par le chroniqueur principal du <em>Guardian<\/em>, un journal \u00ab lib\u00e9ral \u00bb de Grande-Bretagne.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1111\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Artboard-1-copy-7.jpg\" alt=\"\" width=\"1531\" height=\"1054\" \/>\n<p>Il est admir\u00e9 par les dirigeants actuels du Parti travailliste au Royaume-Uni et a \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 \u00e0 la conf\u00e9rence annuelle du parti \u00e0 Liverpool. Comme on peut le lire dans le <em>Guardian<\/em>, \u00ab l\u2019analyse de Streeck a d\u2019autant plus de poids qu\u2019il est issu de la structure m\u00eame qu\u2019il attaque. Il a jou\u00e9 plusieurs r\u00f4les cl\u00e9s : directeur adjoint du meilleur institut de sciences humaines d\u2019Allemagne, conseiller du gouvernement de Gerhard Schr\u00f6der \u00e0 la fin des ann\u00e9es 90\u2026 C\u2019est un des th\u00e9oriciens les plus \u00e9minents du capitalisme.<span id='easy-footnote-1-770' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-date-de-peremption-du-capitalisme\/#easy-footnote-bottom-1-770' title='Aditya Chakrabortty, \u00ab Wolfgang Streeck : the German economist calling time on capitalism \u00bb, &lt;em&gt;The Guardian&lt;\/em&gt;, 9 d\u00e9cembre 2016. Voir : &lt;a href=&quot;http:\/\/www.theguardian.com\/books\/2016\/dec\/09\/wolfgang-streeck-the-german-economist-calling-time-on-capitalism&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener noreferrer&quot;&gt;http:\/\/www.theguardian.com\/books\/2016\/dec\/09\/wolfgang-streeck-the-german-economist-calling-time-on-capitalism&lt;\/a&gt;.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/p>\n<p>La th\u00e8se de Streeck, comme le titre de son livre le sous-entend, est que le capitalisme est un syst\u00e8me qui touche \u00e0 sa fin et que celle-ci arrive \u00e0 grands pas. Il commence par reprendre un ouvrage intitul\u00e9 <em>Does Capitalism Have a Future ?<\/em><span id='easy-footnote-2-770' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-date-de-peremption-du-capitalisme\/#easy-footnote-bottom-2-770' title='Immanuel Wallerstein, Randall Collins, Michael Mann, Georgi Derluguian et Craig Calhoun, &lt;em&gt;Does Capitalism Have a Future ?&lt;\/em&gt;, Oxford University Press, 2014.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span> qui regroupe des contributions d\u2019Immanuel Wallerstein, Randall Collins, Michael Mann, Georgi Derluguian et Craig Calhoun. Comme le dit Streeck, tous ces sp\u00e9cialistes sont d\u2019accord sur le fait que le capitalisme va vers une crise ultime, m\u00eame si chacun invoque des raisons diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p>Wallerstein estime que le capitalisme est dans la p\u00e9riode de d\u00e9pression d\u2019un cycle de Kondratiev<span id='easy-footnote-3-770' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-date-de-peremption-du-capitalisme\/#easy-footnote-bottom-3-770' title='Michael Roberts, Profit cycles \u2014 do they exist ? Voir : https:\/\/thenextrecession.wordpress.com\/2010\/02\/11\/profit-cycles-do-they-exist\/.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span> dont il ne pourra pas se relever (pour une multitude de raisons, principalement en rapport avec le d\u00e9clin de l\u2019ordre mondial sous l\u2019h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine). Craig Calhoun, de son c\u00f4t\u00e9, estime que le capitalisme va mener \u00e0 des \u00e9conomies r\u00e9gies par l\u2019\u00c9tat qui pourraient restaurer le capitalisme mais sous une nouvelle forme \u00ab sans march\u00e9 \u00bb. Michael Mann convient que l\u2019h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine est termin\u00e9e et que le capitalisme va devenir la plateforme impr\u00e9visible d\u2019une lutte entre plusieurs rivaux capitalistes, alors que la classe ouvri\u00e8re est dispers\u00e9e. Le seul espoir est que des forces sociales-d\u00e9mocrates de compromis l\u2019emportent. C\u2019est Randall Collins qui propose la vision la plus proche du marxisme, selon Streeck : le capitalisme va devoir de plus en plus se passer du travail humain et le remplacer par des robots et de l\u2019intelligence artificielle. Cela va cr\u00e9er des conflits de classe et de la sous-consommation, puisque la plupart des ouvriers n\u2019auront de revenu suffisant pour acheter les produits issus de la robotisation. Bien que l\u2019analyse de Collins ne soit pas marxiste (\u00e0 mon avis), il conclut que la seule issue est une transformation socialiste. Pour finir, Derluguian affirme que la chute de l\u2019Union sovi\u00e9tique sugg\u00e8re que le capitalisme ne c\u00e9dera pas la place au socialisme, mais plut\u00f4t \u00e0 une fragmentation postcapitaliste.<\/p>\n<p>Quelle est alors la position de Streeck ? Sa vision de l\u2019\u00e9tat actuel du capitalisme est tr\u00e8s bien expos\u00e9e, en particulier sa critique des r\u00e9ponses keyn\u00e9siennes et r\u00e9formistes. Il pense que le capitalisme dispara\u00eetra \u00ab d\u00e9coup\u00e9 en morceaux \u00bb et qu\u2019aucune des alternatives pr\u00e9sent\u00e9es par Mann et Calhoun ne pourra le sauver. Sans la force du prol\u00e9tariat pour faire avancer la soci\u00e9t\u00e9 vers le socialisme, le capitalisme s\u2019\u00e9croulera sous \u00ab ses propres contradictions \u00bb et sera suivi, non par le socialisme, mais par \u00ab un long interr\u00e8gne \u00bb, \u00ab une p\u00e9riode prolong\u00e9e d\u2019entropie \u00bb o\u00f9 le \u00ab collectivisme \u00bb n\u2019\u00e9mergera pas, laissant la place \u00e0 un \u00ab individualisme \u00bb disparate.<\/p>\n<h2>Cinq probl\u00e8mes syst\u00e9miques<\/h2>\n<p>Streeck montre du doigt \u00ab cinq probl\u00e8mes syst\u00e9miques \u00bb du capitalisme avanc\u00e9 que nous connaissons aujourd\u2019hui : la stagnation, la redistribution oligarchique, la spoliation du domaine public, la corruption et l\u2019anarchie globale. Ces troubles empirent continuellement, mettant ainsi le capitalisme en tant qu\u2019ordre social dans une situation critique. La croissance a laiss\u00e9 place \u00e0 une longue stagnation et les progr\u00e8s \u00e9conomiques subsistants sont de moins en moins partag\u00e9s. Le capitalisme est \u00e0 pr\u00e9sent victime de crises chroniques d\u2019inflation, de d\u00e9ficit des finances publiques et d\u2019explosion de dette priv\u00e9e. Les institutions de r\u00e9gulation cens\u00e9es stabiliser le syst\u00e8me se sont effondr\u00e9es.<\/p>\n<p>Streeck rep\u00e8re dans l\u2019in\u00e9galit\u00e9 croissante une premi\u00e8re perturbation syst\u00e9mique : les 400 plus gros contribuables aux \u00c9tats-Unis ont un revenu plus de dix mille fois sup\u00e9rieur \u00e0 celui des 90 % des contribuables du bas de l\u2019\u00e9chelle ; les 100 m\u00e9nages les plus riches ont une fortune cent fois plus grande. Il identifie ensuite l\u2019\u00e9vidente corruption par les riches et les puissants, comme le montre le r\u00f4le des banques, et aussi la puissance grandissante du capital financier, correctement d\u00e9crit comme secteur totalement improductif et nuisible du capitalisme. Tout ceci a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 d\u00e9peint par beaucoup de monde \u2014 en particulier par l\u2019\u00e9conomiste Thomas Piketty dans son excellent best-seller (que presque personne n\u2019a d\u00fb lire en entier), <em>Le Capital au XXIe si\u00e8cle<\/em>.<span id='easy-footnote-4-770' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-date-de-peremption-du-capitalisme\/#easy-footnote-bottom-4-770' title='Thomas Piketty, &lt;em&gt;Le Capital au XXIe si\u00e8cle&lt;\/em&gt;, \u00c9ditions du Seuil, Paris, 2013.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span> Les explications de Streeck des injustices et des \u00e9checs du capitalisme sont bien plus faciles \u00e0 comprendre que celles de Piketty.<\/p>\n<p>Streeck conclut que le capitalisme a fait son temps en tant que forme d\u2019organisation sociale. Dans les ann\u00e9es 80, on a abandonn\u00e9 l\u2019id\u00e9e que le \u00ab capitalisme moderne \u00bb puisse fonctionner comme une \u00ab \u00e9conomie mixte \u00bb, \u00e0 la fois g\u00e9r\u00e9e par la technocratie et contr\u00f4l\u00e9e par la d\u00e9mocratie. Plus tard, durant la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale, on a consid\u00e9r\u00e9 que l\u2019ordre social et \u00e9conomique \u00e9mergeait bien gentiment de \u00ab la libert\u00e9 des forces du march\u00e9 \u00bb. Mais le krach de 2008 a discr\u00e9dit\u00e9 \u00e0 son tour la promesse de march\u00e9s autor\u00e9gul\u00e9s et \u00e9quilibr\u00e9s sans intervention et aucune nouvelle formule possible ne se fait jour pour une gouvernance politico-\u00e9conomique. On peut m\u00eame consid\u00e9rer cela comme un sympt\u00f4me d\u2019une crise qui est devenue syst\u00e9mique, ce qui s\u2019av\u00e8re de plus en plus \u00e9vident avec le temps.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e8re de la mondialisation, affirme Streeck, les \u00c9tats sont situ\u00e9s dans des march\u00e9s et non l\u2019inverse. C\u2019est la logique des march\u00e9s qui d\u00e9termine tout, surtout dans la sph\u00e8re politique o\u00f9 plus rien n\u2019est \u00e9pargn\u00e9 en leur nom : des imp\u00f4ts toujours plus bas, toujours moins de r\u00e9gulation, toujours plus de pouvoir sur les ouvriers, tout cela pour satisfaire \u00ab la demande des march\u00e9s internationaux \u00bb. Le secteur le plus pris\u00e9 dans notre monde globalis\u00e9 est celui de la finance, qui est pass\u00e9 du niveau national au niveau international gr\u00e2ce aux Am\u00e9ricains. \u00ab L\u2019industrie financi\u00e8re a r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9chapper au contr\u00f4le d\u00e9mocratique partout sauf peut-\u00eatre aux \u00c9tats-Unis \u00bb, affirme Streeck. Pourtant, c\u2019est l\u00e0-bas \u00ab qu\u2019elle est devenue la source la plus importante de croissance, de revenu fiscal et de financement de campagnes \u00bb. Comme il le dit, le secteur financier est devenu une circonscription \u00e9lectorale \u00e0 lui seul, alors que, comme dans tout ph\u00e9nom\u00e8ne globalis\u00e9, les \u00e9lecteurs, coinc\u00e9s dans leur petit \u00c9tat-nation, n\u2019ont, semble-t-il, rien \u00e0 dire.<\/p>\n<p>Selon Streeck, le fait que la mondialisation a s\u00e9par\u00e9 la d\u00e9mocratie de l\u2019\u00e9conomie politique \u00ab a affaibli le processus d\u00e9mocratique tout en permettant au capitalisme un nouveau plan de croissance non \u00e9galitaire dict\u00e9 par le march\u00e9 \u00bb. Le peu de pouvoir qu\u2019avaient les syndicats a disparu. La mondialisation fournit aux grandes entreprises un acc\u00e8s illimit\u00e9 \u00e0 la main-d\u2019\u0153uvre la moins ch\u00e8re du monde \u2014 l\u00e0 o\u00f9 les salaires sont les plus bas, par exemple \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie, l\u00e0 o\u00f9 les travailleurs sont cach\u00e9s \u00e0 la vue du monde. \u00c0 l\u2019inverse du capital mondial homog\u00e8ne, les travailleurs du monde sont dispers\u00e9s aux quatre coins de la plan\u00e8te et sont divis\u00e9s par la langue et leurs origines.<\/p>\n<h2>Une implosion interne<\/h2>\n<p>Streeck pense que le capitalisme mondial finira par imploser, non pas \u00e0 cause des r\u00e9voltes venant d\u2019en bas mais plut\u00f4t \u00e0 cause de son propre dysfonctionnement. Autrement dit, le capitalisme est son propre bourreau. Mais le post-capitalisme ne signifie pas un syst\u00e8me \u00ab socialiste \u00bb meilleur comme l\u2019esp\u00e8rent les marxistes. Pour Streeck, c\u2019est un pr\u00e9jug\u00e9 marxiste de penser que \u00ab le capitalisme en tant qu\u2019\u00e9poque historique se terminera seulement lorsqu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle ou meilleure \u00e9mergera et qu\u2019un sujet r\u00e9volutionnaire sera pr\u00eat \u00e0 la mettre en place pour le progr\u00e8s de l\u2019humanit\u00e9. \u00bb Au contraire de cette meilleure soci\u00e9t\u00e9 attendue, le capitalisme est injuste, corrompu et incapable de r\u00e9pondre aux besoins du peuple. Mais parce qu\u2019il n\u2019existe aucune force positive dans la soci\u00e9t\u00e9 pour remplacer le capital, le capitalisme \u00ab restera pour le moment dans les limbes, mort ou sur le point de mourir de sa propre overdose. \u00bb<\/p>\n<p>La mont\u00e9e des mouvements et des partis \u00ab populistes \u00bb anti-migrants et nationalistes en Europe, le Brexit au Royaume-Uni et la victoire du d\u00e9magogue Donald Trump aux \u00e9lections pr\u00e9sidentielles am\u00e9ricaines semblent maintenant confirmer la pr\u00e9diction de Streeck. Le compromis \u00e0 la fois social et d\u00e9mocratique de l\u2019\u00e2ge d\u2019or de la croissance \u00e9conomique et du plein emploi des ann\u00e9es 60 a men\u00e9 \u00e0 la p\u00e9riode n\u00e9olib\u00e9rale de la d\u00e9molition de l\u2019\u00c9tat-providence, aux march\u00e9s d\u00e9r\u00e9gul\u00e9s et \u00e0 la mondialisation. Apr\u00e8s la grande r\u00e9cession qui a suivi 2008, les revenus r\u00e9els en stagnation pour la majorit\u00e9 et les \u00e9normes acquis pour une minuscule \u00e9lite, le socialisme n\u2019est pas au programme, ce serait plut\u00f4t le d\u00e9but de \u00ab l\u2019\u00e2ge de la col\u00e8re \u00bb.<\/p>\n<p>La critique que fait de Streeck Martin Wolf, chroniqueur au <em>Financial Times<\/em>, fervent d\u00e9fenseur du capitalisme, consiste \u00e0 rejeter le pessimisme de Streeck concernant le capitalisme. Bien s\u00fbr, d\u00e9clare Wolf, Streeck a raison de dire qu\u2019il n\u2019existe d\u2019\u00e9quilibre stable dans aucune soci\u00e9t\u00e9. \u00ab L\u2019\u00e9conomie et la politique doivent s\u2019adapter et changer. \u00bb Mais seule une \u00e9conomie de march\u00e9 peut apporter la \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb. Le danger ne r\u00e9side pas dans la fin du capitalisme, mais dans la fin de la d\u00e9mocratie. Wolf d\u00e9clare donc que les gouvernements d\u00e9mocratiques doivent coop\u00e9rer pour s\u2019assurer qu\u2019ils \u00ab g\u00e8rent les tensions entre l\u2019\u00c9tat-nation d\u00e9mocratique et l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9. \u00bb \u00ab Est-ce faisable ? Oui, absolument \u00bb, r\u00e9pond Wolf \u2014 m\u00eame s\u2019il ne pr\u00e9cise pas la m\u00e9thode. \u00c0 l\u2019inverse de Wolf, Streeck rejette la possibilit\u00e9 d\u2019une alliance entre la d\u00e9mocratie et l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai pass\u00e9 une grande partie de ma vie \u00e0 envisager toutes les possibilit\u00e9s de r\u00e9soudre intelligemment la lutte des classes dans un cadre social-d\u00e9mocrate \u00bb, explique-t-il lors d\u2019un d\u00e9jeuner. \u00ab Comment faire \u00e9voluer le capitalisme vers l\u2019\u00e9galit\u00e9 et la justice sociale, comment apprivoiser la b\u00eate ? J\u2019ai maintenant l\u2019impression que ces espoirs sont plus ou moins utopiques.<span id='easy-footnote-5-770' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-date-de-peremption-du-capitalisme\/#easy-footnote-bottom-5-770' title='Dans l\u2019interview par Aditya Chakrabortty, voir note ci-dessus.'><sup>5<\/sup><\/a><\/span> \u00bb<\/p>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s extr\u00eames de richesse et de revenu ont toujours \u00e9t\u00e9 la marque de fabrique du capitalisme, et non une simple cons\u00e9quence de l\u2019 \u00ab \u00e9conomie moderne \u00bb. La courte p\u00e9riode de l\u2019\u00e2ge d\u2019or apr\u00e8s 1945 est une exception, contrairement \u00e0 la p\u00e9riode n\u00e9olib\u00e9rale qui a commenc\u00e9 dans les ann\u00e9es 70. Par cons\u00e9quent, lorsque Wolf exige que les \u00ab gouvernements progressistes \u00bb interviennent afin de cr\u00e9er une base \u00e9galitaire et de mettre fin \u00e0 \u00ab la distribution vers le haut \u00bb, cela revient \u00e0 prendre ses d\u00e9sirs pour des r\u00e9alit\u00e9s. Le compromis \u00e0 la fois social et d\u00e9mocratique des ann\u00e9es 60 ne fera pas son grand retour dans le capitalisme du 21e si\u00e8cle. Dans ce cas pr\u00e9cis, Streeck est plus proche de la v\u00e9rit\u00e9 que Wolf.<\/p>\n<h2>Entre post-capitalisme et post-marxisme<\/h2>\n<p>Mais Streeck ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0. Pour lui, il est peu probable que le socialisme suive le capitalisme car il n\u2019y a pas de force consciente ni de grande lutte qui y soit favorable. \u00ab Il n\u2019y a pas de mouvement socialiste global \u00bb, affirme Streeck, \u00ab en tout cas rien de comparable aux socialismes du 19e et du d\u00e9but du 20e si\u00e8cle qui ont si bien combattu le capitalisme dans des luttes de pouvoir nationales. \u00bb<\/p>\n<p>Au lieu de cela, il pr\u00e9voit une nouvelle \u00e9tape de barbarie apr\u00e8s la chute du capitalisme, semblable \u00e0 ce qu\u2019a v\u00e9cu l\u2019Empire romain apr\u00e8s sa chute au 5e si\u00e8cle. Une \u00e9conomie d\u2019esclavage sophistiqu\u00e9e a c\u00e9d\u00e9 la place aux \u00c9tats tribaux, les villes sont devenues des villages, les grands domaines fonciers ont \u00e9t\u00e9 morcel\u00e9s et les avanc\u00e9es technologiques ont pris fin.<\/p>\n<p>D\u2019une certaine mani\u00e8re, le point de vue de Streeck est le revers de la m\u00e9daille des \u00ab post-marxistes \u00bb comme Paul Mason<span id='easy-footnote-6-770' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-date-de-peremption-du-capitalisme\/#easy-footnote-bottom-6-770' title='Paul Mason, PostCapitalism : A Guide to Our Future, Penguin, 2016.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span> ou Nick Screnik<span id='easy-footnote-7-770' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-date-de-peremption-du-capitalisme\/#easy-footnote-bottom-7-770' title='Nick Screnik, Alex Williams, Inventing the Future : Post-capitalism and a World Without Work, Verso, 2016.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span>, qui pensent que le post-capitalisme, \u00e0 l\u2019inverse de ce que pr\u00e9voit Streeck, apportera un monde d\u2019abondance et de loisirs fond\u00e9 sur le progr\u00e8s dans la robotique, l\u2019intelligence artificielle et l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique gr\u00e2ce \u00e0 Internet. La fin du capitalisme se r\u00e9alisera par un mouvement sur les r\u00e9seaux sociaux. Dans leurs livres, \u00e9galement parus cette ann\u00e9e, ces optimistes postcapitalistes estiment qu\u2019il existe une r\u00e9volution dans l\u2019information qui cr\u00e9e une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019abondance, une \u00e9conomie virtuellement sans co\u00fbt ni main-d\u2019\u0153uvre. Cette r\u00e9volution de l\u2019information ne peut \u00eatre arr\u00eat\u00e9e ni contr\u00f4l\u00e9e par le march\u00e9 capitaliste et les grands monopoles. Le mode de production postcapitaliste, fond\u00e9 sur la libre propri\u00e9t\u00e9 et la coop\u00e9ration de l\u2019information, est d\u00e9j\u00e0 en train d\u2019\u00e9merger du capitalisme, tout comme le capitalisme est apparu au sein de la f\u00e9odalit\u00e9.<\/p>\n<p>Une soci\u00e9t\u00e9 postcapitaliste et non industrielle o\u00f9 le peuple travaillerait moins et pourrait profiter de son temps libre serait-elle vraiment possible alors que le capitalisme s\u2019\u00e9tend mondialement et que les technologies ont remplac\u00e9 le plus gros du travail industriel ? Ce concept d\u2019un passage stable vers une soci\u00e9t\u00e9 post-industrielle de loisirs provient directement de John Maynard Keynes, un \u00e9conomiste procapitaliste des ann\u00e9es 30. Pendant la grande d\u00e9pression des ann\u00e9es 30, il enseignait \u00e0 ses \u00e9tudiants que le capitalisme \u00e9tait la voie du progr\u00e8s alors que beaucoup d\u2019entre eux commen\u00e7aient \u00e0 se tourner vers le marxisme pour expliquer les crises et vers l\u2019alternative socialiste<span id='easy-footnote-8-770' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-date-de-peremption-du-capitalisme\/#easy-footnote-bottom-8-770' title='Voir : &lt;a href=&quot;http:\/\/www.econ.yale.edu\/smith\/econ116a\/keynes1.pdf&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener noreferrer&quot;&gt;http:\/\/www.econ.yale.edu\/smith\/econ116a\/keynes1.pdf&lt;\/a&gt;.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<blockquote><p>La croissance a laiss\u00e9 place \u00e0 une longue stagnation et les progr\u00e8s \u00e9conomiques subsistants sont de moins en moins partag\u00e9s.<\/p><\/blockquote>\n<p>Keynes estimait que le monde capitaliste permettrait d\u2019atteindre une \u00e9norme croissance de PIB per capita et d\u2019entrer dans une \u00e9conomie postcapitaliste de loisirs qui mettrait fin \u00e0 la pauvret\u00e9. \u00c0 juste titre, cette vision optimiste est totalement rejet\u00e9e par Streeck. Comme il le d\u00e9montre, la pauvret\u00e9 continue de hanter le monde entier et reste une caract\u00e9ristique inh\u00e9rente au capitalisme qui est bien loin d\u2019\u00eatre devenu une soci\u00e9t\u00e9 de loisirs : le temps de travail n\u2019a presque pas diminu\u00e9 dans les \u00e9conomies avanc\u00e9es et reste tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 dans les secteurs industriels des \u00e9conomies \u00e9mergentes. Nous arrivons tous \u00e0 peine \u00e0 survivre (\u00e0 part les 1 %) dans un monde o\u00f9 le travail est toujours plus pr\u00e9caire. En effet, une des caract\u00e9ristiques de cette p\u00e9riode (depuis la crise financi\u00e8re internationale) r\u00e9side dans l\u2019incapacit\u00e9 des revenus r\u00e9els moyens \u00e0 retrouver les sommets atteints il y a plus de dix ans, et ce, dans toutes les grandes \u00e9conomies.<\/p>\n<p>Peut-on vraiment arriver de mani\u00e8re progressive \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 postcapitaliste de loisirs ? Cela n\u00e9cessitera un soul\u00e8vement r\u00e9volutionnaire global pour changer le mode de production et les rapports sociaux, m\u00eame si la productivit\u00e9 potentielle du travail gr\u00e2ce aux nouvelles technologies et aux robots est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente partout et pourrait nous lib\u00e9rer des travaux p\u00e9nibles. En effet, le mode de production capitaliste est une entrave \u00e0 cette lib\u00e9ration ; les capitalistes forment une classe oppos\u00e9e \u00e0 la libert\u00e9.<\/p>\n<p>Pourtant, bien que Streeck ne se fasse aucune illusion quant aux technologies dans le post-capitalisme, il semble empli d\u2019un cynisme qui rompt avec la classe ouvri\u00e8re et qui d\u00e9coule de son exp\u00e9rience de la p\u00e9riode n\u00e9olib\u00e9rale r\u00e9actionnaire (un temps tr\u00e8s court dans l\u2019histoire humaine et m\u00eame dans le capitalisme).<\/p>\n<h2>Adieu \u00e0 la classe ouvri\u00e8re ?<\/h2>\n<p>Le prol\u00e9tariat ne repr\u00e9senterait-il plus une force de changement ? Plusieurs arguments empiriques s\u2019\u00e9l\u00e8vent contre la vision de Streeck. Globalement, la classe ouvri\u00e8re industrielle n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi nombreuse qu\u2019aujourd\u2019hui. \u00c9videmment, la part des travailleurs industriels dans les \u00e9conomies avanc\u00e9es est pass\u00e9e de 31 % en 1991 \u00e0 22 % aujourd\u2019hui. Bien s\u00fbr, les emplois dans les industries ont chut\u00e9 de 24 % dans les \u00e9conomies avanc\u00e9es entre 1995 et 2005 puisque c\u2019est dans ces \u00e9conomies-l\u00e0 que l\u2019on d\u00e9sindustrialise. Dans ces \u00e9conomies, la main-d\u2019\u0153uvre industrielle a chut\u00e9 de 18 % entre 1991 (130 millions) et 2012 (107 millions)<span id='easy-footnote-9-770' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-date-de-peremption-du-capitalisme\/#easy-footnote-bottom-9-770' title='International Labour Organisation, A World of Work, 2015.'><sup>9<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Mais globalement, il y avait 2,2 milliards de travailleurs produisant de la valeur en 1991. Ils sont maintenant 3,2 milliards : un milliard de plus en quelque vingt ann\u00e9es. Mondialement parlant, il n\u2019y a pas eu de d\u00e9sindustrialisation. Mondialement parlant, la main-d\u2019\u0153uvre industrielle a augment\u00e9 de 46 % entre 1991 (490 millions) et 2012 (715 millions) et elle d\u00e9passera les 800 millions avant la fin de cette d\u00e9cennie. La main-d\u2019\u0153uvre industrielle a augment\u00e9 de 1,8 % par an apr\u00e8s 1991 et de 2,7 % par an entre 2004 et 2012, ce qui repr\u00e9sente un taux de croissance plus rapide que celui du secteur des services (2,6 % par an). Le prol\u00e9tariat international est plus nombreux et puissant que jamais.<\/p>\n<p>Et n\u2019oublions pas que la lutte des classes n\u2019a jamais disparu. M\u00eame dans la Chine autoritaire, des milliers de gr\u00e8ves ont lieu chaque ann\u00e9e. Et tous les mouvements dits populistes apparus en Europe et en Asie ne sont pas de droite. Podemos en Espagne, Syriza en Gr\u00e8ce, m\u00eame le Mouvement 5 \u00e9toiles en Italie sont per\u00e7us comme des exemples d\u2019alternatives anticapitalistes. La double victoire du socialiste Jeremy Corbyn en tant que leader du Parti travailliste du Royaume-Uni a entra\u00een\u00e9 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019une foule de nouveaux membres \u00e0 tel point que, avec 650 000 membres, le Parti travailliste britannique est \u00e0 pr\u00e9sent le plus grand parti de gauche en Europe. Aux \u00c9tats-Unis, tous les sondages montrent que le s\u00e9nateur Bernie Sanders, qui se dit lui-m\u00eame socialiste, aurait battu Donald Trump ou Hillary Clinton s\u2019il \u00e9tait arriv\u00e9 au second tour. Il reste encore de l\u2019espoir.<\/p>\n<p>Marx n\u2019avait pas le \u00ab pr\u00e9jug\u00e9 optimiste \u00bb dont Streeck l\u2019accuse. Marx a reconnu lui aussi que la barbarie d\u00e9crite plus haut pouvait suivre la chute du capitalisme et qu\u2019il n\u2019y avait aucune garantie que le capitalisme soit suivi du socialisme. Marx disait \u00e9galement comme Streeck que sans un \u00ab sujet r\u00e9volutionnaire \u00bb (la classe ouvri\u00e8re par exemple) pour mener une action politique qui mettrait un terme au mode de production capitaliste, rien ne changerait. Streeck a raison de dire que le capitalisme n\u2019a pas d\u2019avenir \u00e0 long terme, mais a-t-il raison de penser qu\u2019il n\u2019y a rien pour le remplacer et faire avancer la soci\u00e9t\u00e9 ?<\/p>\n<ol>\n<li>Wolfgang Streeck, <em>How Will Capitalism End? Essays on a Failing System<\/em>, Londen, Verso, 2016, 272 p.<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis la crise de 2008, les critiques du capitalisme se multiplient. 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