{"id":7693,"date":"2018-04-05T09:00:08","date_gmt":"2018-04-05T07:00:08","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=7693"},"modified":"2022-06-06T14:36:02","modified_gmt":"2022-06-06T12:36:02","slug":"les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/","title":{"rendered":"Les travailleurs immigr\u00e9s  sortis de la nuit"},"content":{"rendered":"<p>En Mai 68, ce sont \u00e9galement les tavailleurs immigr\u00e9s qui se sont soulev\u00e9s. Leur participation affectera durablement les luttes de l\u2019immigration des d\u00e9cennies suivantes.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-7694\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/HackBelgium2018-EXPERTS2-redkitten-TRK010web01Artboard-1-copy-2-882x600.png\" alt=\"\" width=\"882\" height=\"600\" \/>\n<p>\u00ab Ainsi donc, nous ne sommes plus des rien du tout en France ? \u00bb Ces mots de r\u00e9sidents portugais d\u2019un h\u00f4tel pour travailleurs fabriquant des voitures Citro\u00ebn mettent en lumi\u00e8re un aspect important de Mai 68, le plus important soul\u00e8vement ouvrier de l\u2019histoire de France. Lorsque, durant la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale, le directeur de l\u2019h\u00f4tel Citro\u00ebn avait tent\u00e9 de pousser les travailleurs \u00e0 voter en faveur de la reprise du travail, bien des travailleurs portugais avaient refus\u00e9. Le directeur allait souvent leur dire : \u00ab Vous, les \u00e9trangers, vous n\u2019\u00eates que des rien du tout en France ! \u00bb Mais, quand ils avaient vu qu\u2019il leur proposait de nouveaux autocars \u00e9tincelants afin d\u2019aller briser la gr\u00e8ve, les travailleurs avaient r\u00e9pliqu\u00e9 : \u00ab Ainsi donc, nous ne sommes plus des rien du tout en France<span id='easy-footnote-1-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-1-7693' title='Henri le Boursicaud, \u00ab Mai-juin 68\u2026 et trois millions d\u2019\u00e9trangers \u00bb, Masses Ouvri\u00e8res, octobre 1968, pp. 40-41.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span> ? \u00bb<\/p>\n<p>En renvoyant au directeur ses propres mots, les travailleurs avaient d\u00e9tourn\u00e9 la perception qu\u2019il avait d\u2019eux en tant qu\u2019unit\u00e9s \u00e9conomiques. En interrompant leur travail, ils avaient cess\u00e9 d\u2019\u00eatre des rien du tout en France. Du fait que la classe ouvri\u00e8re fran\u00e7aise comptait dans ses rangs quelque trois millions de travailleurs immigr\u00e9s \u2013 c\u2019\u00e9tait la \u00ab classe ouvri\u00e8re de France<span id='easy-footnote-2-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-2-7693' title='Le Paria, d\u00e9cembre 1969.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span> \u00bb plut\u00f4t que la \u00ab classe ouvri\u00e8re fran\u00e7aise \u00bb \u2013 leur r\u00e9ponse aux gr\u00e8ves constitue une question cl\u00e9.<\/p>\n<p>Si cela n\u2019a \u00e9t\u00e9 le cas nulle part ailleurs, en France par contre, chaque travailleur immigr\u00e9 doit avoir \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 aux \u00e9v\u00e9nements sur son lieu de travail m\u00eame. Jusqu\u2019\u00e0 quel point, dans ce cas, ces travailleurs immigr\u00e9s ont-ils particip\u00e9 aux gr\u00e8ves ? La Conf\u00e9d\u00e9ration fran\u00e7aise d\u00e9mocratique du travail ( CFDT ) a men\u00e9 des enqu\u00eates sur l\u2019ampleur de la participation des travailleurs immigr\u00e9s \u00e0 ces gr\u00e8ves, comme l\u2019ont fait aussi de nombreuses sections locales du mouvement de jeunesse catholique de gauche, Jeunesse ouvri\u00e8re chr\u00e9tienne ( JOC ), ainsi que la branche fran\u00e7aise de l\u2019officielle conf\u00e9d\u00e9ration syndicale alg\u00e9rienne, l\u2019Association g\u00e9n\u00e9rale des travailleurs alg\u00e9riens. De telles enqu\u00eates impliquaient que la participation \u00e9tait per\u00e7ue comme vidente et, en m\u00eame temps, conjointement \u00e0 d\u2019autres sources, elles aident les historiens \u00e0 \u00e9valuer l\u2019ampleur de cette participation<span id='easy-footnote-3-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-3-7693' title='CFDT, Archives Conf\u00e9d\u00e9rales, Paris, Paris ( CFDT ), 7 H 733, P. Manghetti \u00e0 la Commission conf\u00e9d\u00e9rale des travailleurs immigr\u00e9s, 24 juin 1968, P. Manghetti \u00e0 R. Duvivier, R. Salanne, O. Ouhadj et P. Gonzalez, 27 juin 1968, Circulaire adress\u00e9e \u00e0 \u00ab Cher Camarade \u00bb par le Secr\u00e9tariat des travailleurs immigr\u00e9s, 11 septembre 1968 et Secr\u00e9tariat des travailleurs immigr\u00e9s, \u00ab Session nationale des responsables alg\u00e9riens du 11 octobre 1968, \u00e0 Bierville \u00bb ; L\u2019Ouvrier Alg\u00e9rien, 7 septembre 1968 ; Archives d\u00e9partementales des Hauts-de-Seine, Nanterre ( ADHS ), 44 J 227 ( \u00ab JOC et immigr\u00e9s : monographies \u2013 bilans 1968 \u00bb'><sup>3<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<h2 class=\"_-3-Lava---article-INTERTITLE\">Un r\u00f4le substantiel dans les gr\u00e8ves<\/h2>\n<p>Le niveau d\u2019organisation pr\u00e9c\u00e9demment peu prometteur parmi la main-d\u2019\u0153uvre immigr\u00e9e en France avant 1968 fut transform\u00e9, du moins pour un temps, par la gr\u00e8ve. Ce fut particuli\u00e8rement \u00e9vident dans les usines o\u00f9 l\u2019on produisait des voitures Citro\u00ebn, dans les banlieues parisiennes de Levallois, Choisy et Nanterre, et dans la ville m\u00eame. Avant Mai 68, Citro\u00ebn apparaissait comme un exemple classique du recours \u00e0 la main-d\u2019\u0153uvre immigr\u00e9e en vue de cr\u00e9er une force de travail docile et opprim\u00e9e. Pourtant, paradoxalement, la gr\u00e8ve chez Citro\u00ebn s\u2019av\u00e9ra aussi acharn\u00e9e qu\u2019ailleurs et elle dura m\u00eame plus longtemps : elle se poursuivit jusqu\u2019au 20 juin, bien apr\u00e8s que les travailleurs des autres sites de production s\u2019\u00e9taient remis au travail. L\u2019\u00e9vidence sugg\u00e8re fortement que les immigr\u00e9s jou\u00e8rent un r\u00f4le substantiel dans cette gr\u00e8ve.<\/p>\n<blockquote><p>Les murs de l\u2019usine \u00e9taient couverts d\u2019affiches en trois ou quatre langues exprimant la solidarit\u00e9 avec les immigr\u00e9s.<\/p><\/blockquote>\n<p>Une fois la gr\u00e8ve enclench\u00e9e, il y a de nombreuses preuves de participation parmi les travailleurs espagnols et portugais. Un tract du comit\u00e9 de gr\u00e8ve dit : \u00ab Depuis le lundi 20 mai, les travailleurs des usines Citro\u00ebn, tant fran\u00e7ais qu\u2019\u00e9trangers, sont en gr\u00e8ve<span id='easy-footnote-4-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-4-7693' title='Biblioth\u00e8que nationale, Tracts de mai, n\u00b0 6080, feuillet du comit\u00e9 de gr\u00e8ve, 26 mai 1968.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span>.\u00bb Le 23 mai, un groupe de travailleurs de Choisy attira l\u2019attention sur la solidarit\u00e9 t\u00e9moign\u00e9e par leurs coll\u00e8gues immigr\u00e9s dans un article destin\u00e9 au journal mao\u00efste La Cause du Peuple. M\u00eame L\u2019Humanit\u00e9, communiste, consid\u00e9rait que l\u2019une des caract\u00e9ristiques les plus remarquables de la gr\u00e8ve chez Citro\u00ebn \u00e9tait la \u00ab fermet\u00e9 \u00bb des travailleurs immigr\u00e9s<span id='easy-footnote-5-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-5-7693' title='La Cause du Peuple, 23 mai 1968 ; L\u2019Humanit\u00e9, 22 juin 1968.'><sup>5<\/sup><\/a><\/span>. Des tracts et affiches r\u00e9dig\u00e9s en plusieurs langues \u00e9taient adress\u00e9s aux gr\u00e9vistes par tout le monde, depuis les syndicats jusqu\u2019aux mao\u00efstes<span id='easy-footnote-6-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-6-7693' title='Biblioth\u00e8que nationale, Tracts de mai, nos 4646, 5601, 5605-5608, 6080, 6085-88, 6707-08, 6710-11, 8339 et 8342 ; L\u2019Humanit\u00e9, 28 mai 1968.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span>. En effet, l\u2019une des affiches les plus c\u00e9l\u00e8bres de mai, \u00ab Travailleurs fran\u00e7ais et immigr\u00e9s unis \u00bb, peut avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e avec la participation des gr\u00e9vistes de Citro\u00ebn<span id='easy-footnote-7-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-7-7693' title='Voir plus bas, sous \u00ab Discussions et d\u00e9bats \u00bb.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span>. Deux ouvriers de Citro\u00ebn au moins, l\u2019Alg\u00e9rien Amar Daoud et l\u2019Espagnol Nicolas Des Rio, furent expuls\u00e9s de France suite \u00e0 leur r\u00f4le dans la gr\u00e8ve<span id='easy-footnote-8-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-8-7693' title='Tangui Perron, Histoire d\u2019un film, m\u00e9moire d\u2019une lutte. 2 : \u00c9tranges \u00e9trangers, Paris : Scope, 2009, p. 105.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Au contraire de Citro\u00ebn, Renault \u00e9tait un bastion l\u00e9gendaire du mouvement ouvrier fran\u00e7ais. Mais Billancourt \u00e9tait \u00e9galement l\u2019un des lieux de travail les plus cosmopolites d\u2019Europe, puisqu\u2019il employait au moins 60 nationalit\u00e9s diff\u00e9rentes. Les gens de l\u2019\u00e9poque l\u2019avaient surnomm\u00e9 la \u00ab Casbah sur l\u2019\u00eele Seguin \u00bb et la \u00ab Babel unie des exploit\u00e9s<span id='easy-footnote-9-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-9-7693' title='Fremontier, Forteresse ouvri\u00e8re, p. 84 ; L\u2019Humanit\u00e9, 18 mai 1968.'><sup>9<\/sup><\/a><\/span> \u00bb. L\u2019histoire des travailleurs de Billancourt n\u2019est, par cons\u00e9quent, pas celle des seuls communistes fran\u00e7ais. Ce ne sont pas les preuves qui manquent de la participation des immigr\u00e9s \u00e0 la gr\u00e8ve de 1968 \u00e0 Billancourt.<\/p>\n<p>Pourtant, comme chez Citro\u00ebn, les immigr\u00e9s ne d\u00e9clench\u00e8rent pas la gr\u00e8ve seuls. Le 13 mai, les syndicats proclam\u00e8rent une journ\u00e9e de gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale pour protester contre les brutalit\u00e9s polici\u00e8res lors de la \u00ab Nuit des barricades \u00bb. Un observateur qui regardait les travailleurs arriver fut \u00ab frapp\u00e9 par le nombre de travailleurs alg\u00e9riens et noirs<span id='easy-footnote-10-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-10-7693' title='Anon, Paris : May 1968, London : Solidarity, 1986, p. 12.'><sup>10<\/sup><\/a><\/span> \u00bb parmi ceux qui avaient l\u2019air d\u2019\u00eatre venus travailler plut\u00f4t qu\u2019assister \u00e0 des meetings de masse, inconscients de ce qui se passait. Le 16 mai, une gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale et une occupation d\u00e9but\u00e8rent chez Renault, dans des sections o\u00f9 les travailleurs fran\u00e7ais \u00e9taient majoritaires. Mais une fois la gr\u00e8ve lanc\u00e9e, les travailleurs immigr\u00e9s la ralli\u00e8rent. Comme l\u2019a d\u00e9clar\u00e9 l\u2019un d\u2019eux : \u00ab Notre entr\u00e9e dans la lutte fut massive et totale<span id='easy-footnote-11-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-11-7693' title='Action, 18 mai 1968.'><sup>11<\/sup><\/a><\/span>.\u00bb<\/p>\n<p>Une fois qu\u2019ils d\u00e9couvrirent que les gr\u00e9vistes \u00e9taient nombreux, les travailleurs noirs d\u2019un atelier se d\u00e9barrass\u00e8rent de leurs gants et ralli\u00e8rent la gr\u00e8ve. Les murs de l\u2019usine \u00e9taient couverts d\u2019affiches en trois ou quatre langues exprimant la solidarit\u00e9 avec les immigr\u00e9s. Parmi les spectacles de distraction propos\u00e9s aux gr\u00e9vistes figurait le chanteur d\u2019origine espagnole Leny Escudero. Lors d\u2019un meeting auquel assist\u00e8rent six mille travailleurs \u00e9trangers au moins, il y eut des discours en espagnol et en portugais<span id='easy-footnote-12-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-12-7693' title='Fremontier, Forteresse ouvri\u00e8re, p. 350 ; John Gretton, Students and Workers, London : Macdonald, 1968, p. 191 ; Pierre Andro et al, Le mai de la r\u00e9volution, Paris : Julliard, 1968, p. 115 ; Anon, Paris, p. 12 ; T\u00e9moignage Chr\u00e9tien, 23 mai 1968. Il y eut toutefois moins de tracts multilingues que chez Citro\u00ebn, peut-\u00eatre du fait que les nombreux Alg\u00e9riens de Renault \u00e9taient plus susceptibles de conna\u00eetre le fran\u00e7ais que les travailleurs issus d\u2019anciennes colonies non fran\u00e7aises.'><sup>12<\/sup><\/a><\/span>. Le journal de la CGT destin\u00e9 aux Alg\u00e9riens consid\u00e9rait m\u00eame que \u00ab dans ce secteur, les h\u00e9ros de la gr\u00e8ve s\u2019appelaient Mohammed, Hocine, Vendidi ou Martinez<span id='easy-footnote-13-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-13-7693' title='La Tribune du Travailleur Alg\u00e9rien, juin 1968.'><sup>13<\/sup><\/a><\/span>.\u00bb<\/p>\n<p>Si la pr\u00e9sence la plus visible des immigr\u00e9s se manifesta dans les confrontations \u00e0 grande \u00e9chelle de l\u2019industrie automobile, un grand nombre d\u2019entre eux travaillaient \u00e9galement dans des entreprises plus modestes, particuli\u00e8rement dans l\u2019industrie de la construction. On mentionna des Espagnols, des Portugais, des Marocains, des Yougoslaves et des Italiens dans la participation aux gr\u00e8ves sur les chantiers en construction aux jonctions d\u2019autoroutes, dans les nouveaux logements, h\u00f4pitaux et b\u00e2timents administratifs de la banlieue est de Paris, dans le nouveau march\u00e9 de l\u2019alimentation g\u00e9n\u00e9rale que l\u2019on installait en dehors de la ville en vue de remplacer le site historique des Halles, et dans des villes de province comme Perpignan et Lyon \u2013 o\u00f9 une gr\u00e8ve permit de d\u00e9crocher le droit de deux mois de vacances pour les travailleurs immigr\u00e9s afin qu\u2019ils puissent passer du temps avec leurs familles. Des immigr\u00e9s furent \u00e9galement impliqu\u00e9s dans des gr\u00e8ves dans l\u2019assemblage, les usines textiles et la r\u00e9cup\u00e9ration de d\u00e9chets<span id='easy-footnote-14-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-14-7693' title='\u00ab JOC immigr\u00e9 espagnol de Perpignan \u00bb ; ADHS 44 J 227, F\u00e9d\u00e9ration Vosges, \u00ab 1- Face au racisme. L\u2019accueil des immigr\u00e9s \u00bb ; Mich\u00e8le Manceaux, Les maos en France, Paris : Gallimard, 1972, pp. 30-33.'><sup>14<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>On pouvait rencontrer des piquets d\u2019immigr\u00e9s partout en France, depuis les travailleurs espagnols d\u2019une biscuiterie dans la banlieue parisienne d\u2019Ivry jusqu\u2019aux mineurs nord-africains de la ville de Lens, au nord du pays. Dans bien des cas, ils faisaient partie des d\u00e9l\u00e9gations de gr\u00e8vistes en tant que canaux essentiels de communication avec la main-d\u2019\u0153uvre \u00e9trang\u00e8re. Ce r\u00f4le indispensable fit mentir la notion selon laquelle les immigr\u00e9s \u00e9taient des briseurs de gr\u00e8ve : \u00ab Et, apr\u00e8s, les gens viendront dire que les immigr\u00e9s sont des briseurs de gr\u00e8ve, qu\u2019ils sont venus manger notre pain<span id='easy-footnote-15-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-15-7693' title='ADHS 45 J 189, Jeunesse Ouvri\u00e8re, mai 1968 ; ADHS 44 J 227, R. Mossant, \u00ab Travailleurs immigr\u00e9s et \u00e9v\u00e9nements : r\u00e9gion parisienne mai juin 1968 \u00bb ; L\u2019Humanit\u00e9, 24 mai 1968 ; Olivier Kourchid et C. Eckert, \u00ab Les mineurs des houill\u00e8res en gr\u00e8ve : l\u2019insertion dans un mouvement national \u00bb, dans Mouriaux, Exploration du mai fran\u00e7ais, vol. 1, p. 103.'><sup>15<\/sup><\/a><\/span> ! \u00bb<\/p>\n<blockquote><p>Le journal de la CGT destin\u00e9 aux Alg\u00e9riens consid\u00e9rait que \u00ab dans ce secteur, les h\u00e9ros de la gr\u00e8ve s\u2019appelaient Mohammed, Hocine, Vendidi ou Martinez \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>En 1968, la grande majorit\u00e9 ADHS 45 J 189, Jeunesse Ouvri\u00e8re, mai 1968 ; ADHS 44 J 227, R. Mossant, \u00ab Travailleurs immigr\u00e9s et \u00e9v\u00e9nements : r\u00e9gion parisienne mai juin 1968 \u00bb ; L\u2019Humanit\u00e9, 24 mai 1968 ; Olivier Kourchid et C. Eckert, \u00ab Les mineurs des houill\u00e8res en gr\u00e8ve : l\u2019insertion dans un mouvement national \u00bb, dans Mouriaux, Exploration du mai fran\u00e7ais, vol. 1, p. 103.<\/p>\n<p>des immigr\u00e9s de l\u2019emploi salari\u00e9 \u00e9taient des hommes. Mais les travailleuses, y compris les t\u00e9l\u00e9phonistes portugaises et m\u00eame les travailleuses domestiques espagnoles, se mirent elles aussi en gr\u00e8ve. Dans un magasin de Toulouse, la gr\u00e8ve fut d\u00e9clench\u00e9e par une Espagnole qui avait \u00e9t\u00e9 licenci\u00e9e pour avoir prononc\u00e9 un discours sur l\u2019exploitation. Femmes et hommes, de diverses tendances politiques, partageaient une m\u00eame conception de l\u2019utilit\u00e9 de s\u2019unir afin de pouvoir obtenir de meilleures conditions de travail. Une Italienne de l\u2019usine Citro\u00ebn de Nanterre, par exemple, affirmait cat\u00e9goriquement que la gr\u00e8ve devait se poursuivre jusqu\u2019\u00e0 ce que toutes ses revendications fussent satisfaites, alors qu\u2019elle-m\u00eame n\u2019\u00e9tait pas syndiqu\u00e9e et qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e9rait le gaullisme au communisme. C\u2019\u00e9taient des sentiments rationnels, \u00e9tant donn\u00e9 que les raisons du ressentiment des travailleurs, particuli\u00e8rement ceux \u00e0 bas salaires, affectaient plus durement les immigr\u00e9s.<\/p>\n<h2 class=\"_-3-Lava---article-INTERTITLE\">Solidarit\u00e9 de classe<\/h2>\n<p>Mais les gr\u00e8ves n\u2019\u00e9taient pas uniquement per\u00e7ues en termes de b\u00e9n\u00e9fices mat\u00e9riels. Une autre motivation r\u00e9sidait dans la solidarit\u00e9 de classe. On a rapport\u00e9 qu\u2019il existait un accord g\u00e9n\u00e9ral parmi les travailleurs espagnols disant que, s\u2019ils voulaient tirer profit de la gr\u00e8ve, il n\u2019\u00e9tait que juste qu\u2019ils dussent y participer<span id='easy-footnote-16-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-16-7693' title='ADHS 44 J 227, \u00ab Groupe pastoral \u2018\u2019italiens\u2019\u2019 \u00bb ; ADHS 44 J 227, \u00ab Travailleurs immigr\u00e9s et \u00e9v\u00e9nements \u00bb.'><sup>16<\/sup><\/a><\/span>. La solidarit\u00e9 pouvait \u00eatre altruiste : nombreux \u00e9taient ceux qui y participaient, m\u00eame s\u2019ils ne pensaient pas qu\u2019ils resteraient en France assez longtemps pour en tirer quelque profit, par exemple, une pension plus \u00e9lev\u00e9e. Comme disait Manuel, un travailleur portugais de Citro\u00ebn : \u00ab Nous sommes des travailleurs et nous devons agir, non pas dans des manifestations politiques, mais pour tout ce qui affecte les conditions de vie des travailleurs, m\u00eame pour des pensions qui ne nous concernent pas<span id='easy-footnote-17-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-17-7693' title='ADHS 44 J 227, \u00ab Les jeunes travailleurs portugais \u00bb.'><sup>17<\/sup><\/a><\/span>.\u00bb<\/p>\n<p>Comme l\u2019ont fait remarquer de nombreux observateurs, il fut particuli\u00e8rement significatif que les employeurs aient \u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral dans l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019utiliser leur \u00ab arme traditionnelle<span id='easy-footnote-18-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-18-7693' title='Bulletin de Liaison du CEDETIM, novembre 1968 ; Stephen Castles et Godula Kosack, Immigrant Workers and Class Structure in Western Europe, Oxford : Oxford University Press, 1973, p. 171.'><sup>18<\/sup><\/a><\/span> \u00bb consistant \u00e0 forcer les immigr\u00e9s \u00e0 se muer en briseurs de gr\u00e8ve. En effet, dans un cas, ce fut l\u2019inverse de la situation attendue qui se produisit, et la direction tenta de briser une gr\u00e8ve en faisant un march\u00e9 avec des travailleurs qualifi\u00e9s fran\u00e7ais et non avec des travailleurs non qualifi\u00e9s \u00e9trangers. Dans le cas \u00e9voqu\u00e9 ici, ce fut sans succ\u00e8s et les travailleurs fran\u00e7ais invit\u00e8rent les familles nord-africaines locales \u00e0 venir manger dans l\u2019usine<span id='easy-footnote-19-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-19-7693' title='Biblioth\u00e8que de documentation internationale contemporaine, Nanterre ( BDIC ) F DELTA RES 813\/7, Tribune du 22 mars, \u00ab Premi\u00e8res remarques sur la commission permanente de mobilisation pour le soutien des entreprises occup\u00e9es \u00bb, 5 juin 1968.'><sup>19<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Ainsi donc, alors que peu d\u2019immigr\u00e9s se conformaient \u00e0 l\u2019attente exalt\u00e9e de la Nouvelle Gauche de ce que devait \u00eatre un travailleur r\u00e9volutionnaire, ils furent nombreux \u00e0 faire montre d\u2019un degr\u00e9 \u00e9lev\u00e9 de conscience de classe en s\u2019identifiant \u00e0 la classe ouvri\u00e8re dans son ensemble. Des liens se nou\u00e8rent donc entre travailleurs fran\u00e7ais et immigr\u00e9s l\u00e0 o\u00f9, auparavant, ils avaient \u00e9t\u00e9 absents. L\u2019une des caract\u00e9ristiques de la gr\u00e8ve fut une absence relative de racisme chez les travailleurs fran\u00e7ais. Malgr\u00e9 certaines critiques soulev\u00e9es par la pr\u00e9sence d\u2019\u00e9trangers aux piquets de gr\u00e8ve, quand on la compare \u00e0 l\u2019atmosph\u00e8re r\u00e9gnant dans les usines fran\u00e7aises au moment de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, ou lors du violent automne 1973, la situation \u00e9tait tr\u00e8s positive. On a rapport\u00e9 que, dans une usine, \u00ab toute trace de racisme avait pratiquement disparu<span id='easy-footnote-20-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-20-7693' title='Jean-Marie Leuwers, Un peuple se dresse, Paris : Editions ouvri\u00e8res, 1969, p. 91.'><sup>20<\/sup><\/a><\/span> \u00bb. Comme le d\u00e9crivait un travailleur espagnol \u00e0 Nanterre, cette situation \u00e9tait extraordinaire : \u00ab La seule fois o\u00f9 j\u2019ai vraiment \u00e9t\u00e9 ami avec des travailleurs fran\u00e7ais, \u00e7\u2019a \u00e9t\u00e9 en Mai 68. \u00c0 ce moment-l\u00e0, il y avait une unit\u00e9 entre tous les travailleurs<span id='easy-footnote-21-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-21-7693' title='Juliette Minces, Les travailleurs \u00e9trangers en France, Paris : Seuil, 1973, p. 159. L\u2019affirmation de Maud Bracke ( \u00ab May 1968 and Algerian immigrants in France : trajectories of mobilization and encounter \u00bb, dans Gurminder Bhambra et Ipek Demir, r\u00e9d., 1968 In Retrospect, Basingstoke : Palgrave Macmillan, 2009, pp. 122-123 ), selon laquelle \u00ab les relations entre les organisations des travailleurs immigr\u00e9s et les grands syndicats se sont d\u00e9t\u00e9rior\u00e9es tout au long de mai-juin 1968, du fait que les immigr\u00e9s \u00e9taient de plus en plus conscients de la persistance des attitudes racistes \u00bb, ne semble pas soutenue par les preuves de premi\u00e8re main cit\u00e9es ici.'><sup>21<\/sup><\/a><\/span>.\u00bb Des sentiments similaires ont \u00e9t\u00e9 exprim\u00e9s par un ouvrier de Citro\u00ebn, qui consid\u00e9rait que la gr\u00e8ve portait sur quelque chose de plus profond que l\u2019argent : \u00ab C\u2019est de la dignit\u00e9 de l\u2019homme qu\u2019il est question<span id='easy-footnote-22-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-22-7693' title='Le Boursicaud, \u00ab Trois millions d\u2019\u00e9trangers \u00bb, p. 40.'><sup>22<\/sup><\/a><\/span>.\u00bb<\/p>\n<p>Mais, alors qu\u2019il existait une importante dynamique vers l\u2019unit\u00e9, ce processus ne fut jamais fluide ni invincible. Peu d\u2019immigr\u00e9s, hormis des pieds-noirs, des r\u00e9fugi\u00e9s anticommunistes de l\u2019Europe de l\u2019Est et quelques Italiens<span id='easy-footnote-23-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-23-7693' title='Jean Bertolino, Les trublions, Paris : Stock, 1969, pp. 130, 132-133 ; Roger Gascon, La nuit du pouvoir, Paris : Debresse, 1968, p. 48 ; CAC 19820599, article 41, \u00ab Travailleurs \u00e9trangers lors des \u00e9v\u00e9nements \u00bb ; Le Boursicaud, \u00ab Trois millions d\u2019\u00e9trangers \u00bb, p. 37.'><sup>23<\/sup><\/a><\/span> ,s\u2019oppos\u00e8rent activement au soul\u00e8vement. Mais une r\u00e9action plus commune consistait \u00e0 rester chez soi et garder la t\u00eate basse jusqu\u2019\u00e0 ce que la crise soit pass\u00e9e. Ceci pourrait \u00eatre per\u00e7u comme une participation passive, puisque de nombreux travailleurs restant chez eux \u00e9taient en gr\u00e8ve, que ce soit volontairement ou pas. Bernard Hanrot, un pr\u00eatre-ouvrier fran\u00e7ais, vivait dans une cabane pr\u00e8s de Dunkerque avec trois ouvriers d\u2019usine turcs. Quand il retourna \u00e0 la cabane apr\u00e8s avoir collect\u00e9 quelques fonds de solidarit\u00e9 pour eux et pour d\u2019autres, il les d\u00e9couvrit dans un piteux \u00e9tat : ils n\u2019avaient pas mang\u00e9 depuis trois jours, du fait qu\u2019ils n\u2019avaient pas d\u2019argent<span id='easy-footnote-24-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-24-7693' title='Bernard Hanrot, Les sans-voix dans le pays de la libert\u00e9, Paris : Editions ouvri\u00e8res, 1976, pp. 40-43.'><sup>24<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Les travailleurs immigr\u00e9s n\u2019\u00e9taient pas l\u2019avant-garde r\u00e9volutionnaire romantis\u00e9e par les mao\u00efstes. Ils avaient de bonnes raisons d\u2019\u00eatre inquiets. Certains percevaient le gouvernement de De Gaulle comme un bon gouvernement pour les \u00e9trangers \u2013 cela n\u2019avait rien de d\u00e9raisonnable, puisqu\u2019il encourageait activement l\u2019immigration \u2013 mais mauvais pour les Fran\u00e7ais. Certains craignaient la possibilit\u00e9 de voir le Parti Communiste acc\u00e9der au pouvoir : \u00ab Bien des Alg\u00e9riens pensent : si ce sont les communistes qui sont au pouvoir, nous pouvons faire nos valises<span id='easy-footnote-25-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-25-7693' title='ADHS 44 J 227, \u00ab JOC \u2013 Belfort 68 \u00bb ; Kergoat, Bulledor, pp. 120, 126.'><sup>25<\/sup><\/a><\/span>.\u00bb<\/p>\n<blockquote><p>Les employeurs ont \u00e9t\u00e9 dans l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019utiliser leur \u00ab arme traditionnelle \u00bb consistant \u00e0 forcer les immigr\u00e9s \u00e0 se muer en briseurs de gr\u00e8ve.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le discours radiophonique de De Gaulle sur les dangers du \u00ab communisme totalitaire \u00bb \u00e9tait avant tout destin\u00e9 \u00e0 la bourgeoisie fran\u00e7aise. Mais certains travailleurs espagnols et portugais partageaient des sentiments similaires, du fait qu\u2019ils avaient grandi \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 leurs dirigeants avaient l\u2019anticommunisme comme principal pilier. Le d\u00e9ploiement de drapeaux rouges au-dessus des b\u00e2timents occup\u00e9s contribuait \u00e0 cela : \u00ab Abdelraouf expliqua \u00e0 des amis la signification du drapeau rouge que d\u2019aucuns avaient plant\u00e9 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019usine : certains \u00e9taient inquiets du drapeau, craignant une prise de pouvoir par les communistes<span id='easy-footnote-26-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-26-7693' title='ADHS 45 J 331, P. Grangeon, \u00ab Week-end \u2013 Nogent 26-27 octobre 1968 : quelques aspects du dialogue avec les J. T. maghr\u00e9bins \u00bb.'><sup>26<\/sup><\/a><\/span>.\u00bb En guise de r\u00e9ponse, Abdelraouf, un militant de la JOC, tenta de les persuader que le drapeau rouge \u00e9tait associ\u00e9 \u00e0 la Commune de Paris et aux gr\u00e8ves de 1936, et pas uniquement \u00e0 l\u2019Union sovi\u00e9tique. Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 1936 n\u2019\u00e9taient cependant pas n\u00e9cessairement encourageantes. D\u2019une part, les travailleurs fran\u00e7ais plus \u00e2g\u00e9s gardaient un souvenir \u00e9mu de victoires comme le droit \u00e0 des cong\u00e9s pay\u00e9s. Certaines de ces choses d\u00e9teignirent sur les immigr\u00e9s. Mais, pour les Espagnols, 1936 \u00e9voquait toute une s\u00e9rie diff\u00e9rente d\u2019associations, quand un soul\u00e8vement n\u2019avait pas abouti \u00e0 l\u2019utopie socialiste, ni m\u00eame aux cong\u00e9s pay\u00e9s, mais \u00e0 la guerre civile et \u00e0 la dictature. \u00ab Ils ont une m\u00e9moire collective du retour \u00e0 1936. Ils ont peur de toute forme de guerre civile<span id='easy-footnote-27-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-27-7693' title='ADHS 44 J 227, \u00ab Travailleurs immigr\u00e9s et \u00e9v\u00e9nements \u00bb ; CAC 19820599, article 41, \u00ab Travailleurs \u00e9trangers lors des \u00e9v\u00e9nements \u00bb.'><sup>27<\/sup><\/a><\/span>.\u00bb<\/p>\n<p>Des rumeurs circulaient qui amen\u00e8rent les gens \u00e0 croire que la violence \u00e9tait pire qu\u2019elle ne l\u2019\u00e9tait r\u00e9ellement. Dans un bidonville, une rumeur circulait disant que cinq Portugais avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s par des gr\u00e9vistes. Au moment o\u00f9 de telles histoires se furent fray\u00e9 un chemin vers les pays d\u2019origine, o\u00f9 la t\u00e9l\u00e9vision, la radio et les journaux tendaient \u00e0 d\u00e9peindre la r\u00e9volte sous un angle n\u00e9gatif, elles avaient encore \u00e9t\u00e9 davantage exag\u00e9r\u00e9es. On rapporte qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 entendu dans une ferme : \u00ab \u2018\u2018Mon fils a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9\u2019\u2019, nous a dit une femme. \u2018\u2018Il y a des trains entiers charg\u00e9s de cadavres.\u2019\u2019<span id='easy-footnote-28-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-28-7693' title='Le Boursicaud, \u00ab Trois millions d\u2019\u00e9trangers \u00bb, p. 37 ; ADHS 44 J 227, \u00ab Groupe pastoral \u2018\u2019portugais\u2019\u2019 \u00bb.'><sup>28<\/sup><\/a><\/span> \u00bb<\/p>\n<p>Mais ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 porter au compte d\u2019une cr\u00e9dulit\u00e9 exceptionnelle. Les Fran\u00e7ais r\u00e9agirent aux rumeurs eux aussi et beaucoup retourn\u00e8rent travailler apr\u00e8s qu\u2019on eut fait circuler le bruit qu\u2019il y avait des mouvements de chars autour de Paris. Avec sept morts et des milliers de bless\u00e9s, il y eut une violence bien r\u00e9elle. Si les citoyens fran\u00e7ais avaient d\u00e9j\u00e0 toutes les raisons de craindre le recours \u00e0 la violence par l\u2019\u00c9tat, que dire alors des immigr\u00e9s ? Six ann\u00e9es et demie seulement avaient pass\u00e9 depuis le 17 octobre 1961, quand des manifestants immigr\u00e9s, au lieu d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9s, avaient \u00e9t\u00e9 tabass\u00e9s \u00e0 mort et jet\u00e9s dans la Seine.<\/p>\n<p>Vu les circonstances, par cons\u00e9quent, ce qui surprend, c\u2019est que tant d\u2019immigr\u00e9s particip\u00e8rent. D\u00e9fiant le st\u00e9r\u00e9otype du Portugais respectueux, dans une usine de mise en bouteille d\u2019eau min\u00e9rale, les travailleurs portugais durcirent la gr\u00e8ve au-del\u00e0 des intentions des militants syndicaux fran\u00e7ais. Les Espagnols eux aussi \u00e9taient cens\u00e9s \u00eatre passifs \u2013 mais, \u00e0 l\u2019usine Citro\u00ebn de Levallois, ce furent eux les plus d\u00e9termin\u00e9s<span id='easy-footnote-29-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-29-7693' title='Leuwers, Un peuple se dresse, p. 186. Ce rapport, \u00e0 partir duquel Seidman, dans \u00ab Workers in a repressive society of seductions \u00bb, p. 268, g\u00e9n\u00e9ralise pour pr\u00e9tendre qu\u2019en 1968 les travailleurs espagnols dans l\u2019ensemble \u00e9taient plus actifs que les Nord-Africains, peut toutefois faire l\u2019objet de partialit\u00e9, puisque cela vient d\u2019un militant catholique qui d\u00e9crivait les Nord-Africains comme des gens \u00ab exigeants \u00bb et \u00ab finauds \u00bb une fois qu\u2019il s\u2019agissait de recevoir des allocations de solidarit\u00e9. Dans \u00ab \u00c9mancipation invisible ? \u00bb, p. 89, Vigna se h\u00e2te lui aussi de pr\u00e9tendre que les travailleurs espagnols \u00e9taient les plus mobilis\u00e9s, en s\u2019appuyant toutefois sur une seule entreprise.'><sup>29<\/sup><\/a><\/span>. Ainsi donc, les immigr\u00e9s n\u2019\u00e9taient ni directement r\u00e9volutionnaires ni directement passifs. Hormis des exceptions significatives, une unit\u00e9 temporaire entre travailleurs fran\u00e7ais et immigr\u00e9s apparut durant la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale de 1968. D\u00e9marrant sur une base faible et avec quelque h\u00e9sitation initiale, les travailleurs immigr\u00e9s ralli\u00e8rent le mouvement de gr\u00e8ve en masse et avec une ampleur sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p>Ce fut peut-\u00eatre bien cette force collective qui for\u00e7a les hommes politiques et les militants \u00e0 r\u00e9agir \u00e0 la pr\u00e9sence des immigr\u00e9s qui, auparavant, \u00e9taient pass\u00e9s inaper\u00e7us. L\u2019implication des travailleurs immigr\u00e9s constitua un important moment pour la gauche, puisque les militants fran\u00e7ais th\u00e9oriquement convaincus de l\u2019importance de la lib\u00e9ration du tiers-monde furent confront\u00e9s directement \u00e0 des travailleurs immigr\u00e9s, souvent pour la premi\u00e8re fois.<\/p>\n<h2 class=\"_-3-Lava---article-INTERTITLE\">La participation aux d\u00e9bats<\/h2>\n<p>L\u2019atmosph\u00e8re de Mai 68 a souvent \u00e9t\u00e9 d\u00e9crite comme une ambiance de discussions et de d\u00e9bats interminables, une \u00ab parlotte politique sans fin<span id='easy-footnote-30-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-30-7693' title='Paul Werner, \u00ab David\u2019s basket : art and agency in the French Revolution \u00bb, th\u00e8se de doctorat, City University of New York, 1997, p. 239.'><sup>30<\/sup><\/a><\/span> \u00bb. Les discussions sur des sujets en tous genres se poursuivaient, particuli\u00e8rement dans les b\u00e2timents universitaires occup\u00e9s, souvent jusqu\u2019au c\u0153ur de la nuit. Ce qui devint un lieu commun jargon de gauche comme \u00ab alliance entre \u00e9tudiants et travailleurs \u00bb \u00e9tait \u00e0 l\u2019ordre du jour. Ainsi donc, apr\u00e8s avoir ralli\u00e9 le mouvement en tant que gr\u00e9vistes, jusqu\u2019o\u00f9 les immigr\u00e9s entam\u00e8rent-ils la d\u00e9marche suivante pour participer aux d\u00e9bats internes du mouvement ? Et leurs voix furent-elles entendues ?<\/p>\n<p>Il est certain qu\u2019une multitude de voix tent\u00e8rent de s\u2019adresser aux travailleurs immigr\u00e9s, mais parfois aussi de s\u2019exprimer en leur nom. Les syndicats \u00e9taient enthousiastes et, rien qu\u2019\u00e0 Paris, la CFDT distribua plus de 30 000 exemplaires de tracts multilingues avec des phrases exaltantes comme \u00ab Travailleurs immigr\u00e9s et fran\u00e7ais, tous unis dans le m\u00eame combat, nous gagnerons <span id='easy-footnote-31-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-31-7693' title='Tracts dans CFDT 7 H 61 ; document dans CFDT 7 H 43, P. Manghetti, \u00ab Les camarades immigr\u00e9s du Secr\u00e9tariat \u00bb, n.d. [ mai-juin 1968].'><sup>31<\/sup><\/a><\/span> ! \u00bb Le journal mao\u00efste La Cause du Peuple rompit des tabous autour du mod\u00e8le r\u00e9publicain d\u2019int\u00e9gration individuelle en exigeant que la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise soit accord\u00e9e \u00e0 tous les immigr\u00e9s, et ce, \u00ab collectivement, imm\u00e9diatement et sans condition<span id='easy-footnote-32-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-32-7693' title='La Cause du Peuple, 29 mai 1968.'><sup>32<\/sup><\/a><\/span> \u00bb. Il y eut une prolif\u00e9ration de commissions en vue d\u2019examiner des questions telles que l\u2019existence des bidonvilles, la discrimination envers les \u00e9trangers et la fa\u00e7on d\u2019unir les travailleurs fran\u00e7ais et immigr\u00e9s au sein du mouvement<span id='easy-footnote-33-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-33-7693' title='Pour plus de d\u00e9tails, voir Daniel Gordon, \u00ab Reaching out to immigrants in May \u201968 : specific or universal appeals ? \u00bb, dans Julian Jackson et al, r\u00e9d., May \u201968, Basingstoke : Palgrave Macmillan, 2011.'><sup>33<\/sup><\/a><\/span>. Les militants d\u2019autres pays constitu\u00e8rent des comit\u00e9s tr\u00e8s \u00e9ph\u00e9m\u00e8res tel que le Comit\u00e9 d\u2019action maghr\u00e9bin<span id='easy-footnote-34-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-34-7693' title='Partisans, n\u00b0 42 ( mai-juin 1968 ), pp. 84-85, Comit\u00e9 d\u2019action maghr\u00e9bin, \u00ab Nous, travailleurs maghr\u00e9bins \u00bb, 20 mai 1968 ; Vladimir Fisera, Writing on the Wall, Londres : Alison &amp;amp; Busby, 1978, p. 25.'><sup>34<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<blockquote><p>Il y avait des Vietnamiens qui passaient pr\u00e8s de 24 heures par jour \u00e0 participer aux d\u00e9bats \u00e0 la Sorbonne occup\u00e9e.<\/p><\/blockquote>\n<p>Certains critiques ont rejet\u00e9 le nouvel int\u00e9r\u00eat de la gauche fran\u00e7aise pour les immigr\u00e9s comme s\u2019il s\u2019\u00e9tait agi d\u2019une vulgaire affectation r\u00e9volutionnaire. Frederick Ivor Case, un enseignant britannique noir qui avait pass\u00e9 Mai 68 dans la r\u00e9gion de Lille, a pr\u00e9tendu que les appels qu\u2019il avait entendus, du genre \u00ab Les immigr\u00e9s sont avec nous ! \u00bb \u00e9taient \u00ab creux \u00bb et \u00ab hypocrites \u00bb, parce qu\u2019on ne faisait rien \u00e0 propos de leurs souffrances, en r\u00e9alit\u00e9<span id='easy-footnote-35-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-35-7693' title='La Tribune Socialiste, 28 novembre 1968.'><sup>35<\/sup><\/a><\/span>. Mais, alors qu\u2019il y avait certes l\u00e0-dedans une part de grandiloquence, les revendications des militants fran\u00e7ais \u00e0 propos des immigr\u00e9s d\u00e9rivaient \u00e9galement de l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te consistant \u00e0 rencontrer des immigr\u00e9s : de telles exp\u00e9riences avaient d\u2019autant plus d\u2019impact que c\u2019\u00e9tait habituellement la premi\u00e8re fois qu\u2019elles avaient lieu. Comme le d\u00e9clara un travailleur portugais devant un public constitu\u00e9 d\u2019\u00e9tudiants : \u00ab Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, nombreux parmi vous \u00e9taient ignorants des difficult\u00e9s rencontr\u00e9es par les immigr\u00e9s, et parfois m\u00eame de leur existence. Nous passions \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de vous sans que vous nous voyiez<span id='easy-footnote-36-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-36-7693' title='Droit et Libert\u00e9, juin 1968.'><sup>36<\/sup><\/a><\/span>.\u00bb<\/p>\n<p>Un cas illustrant cette relation entre l\u2019exp\u00e9rience et l\u2019id\u00e9ologie \u00e9tait les affiches cr\u00e9\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00c9cole occup\u00e9e des Beaux-Arts, et dont plusieurs faisaient \u00e9tat sp\u00e9cifiquement des immigr\u00e9s. La plus accrocheuse d\u2019entre elles, repr\u00e9sentant un capitaliste coiff\u00e9 d\u2019un chapeau et tentant sans succ\u00e8s de tenir \u00e9cart\u00e9s deux travailleurs stylis\u00e9s, un Fran\u00e7ais et un immigr\u00e9, dont les bras \u00e9taient entrem\u00eal\u00e9s, portait comme l\u00e9gende \u00ab Travailleurs fran\u00e7ais et immigr\u00e9s, unis \u00bb. Apparemment, cette affiche \u00e9tait \u00ab tr\u00e8s recherch\u00e9e par les travailleurs \u00e9trangers, en mai et juin<span id='easy-footnote-37-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-37-7693' title='Atelier Populaire, Mai 68, Londres : Dobson, 1969, affiche n\u00b0 151.'><sup>37<\/sup><\/a><\/span> \u00bb. Significativement, l\u2019affiche avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e le 22 mai avec la participation de gr\u00e9vistes de Citro\u00ebn, comme probablement aussi une deuxi\u00e8me affiche portant le slogan \u00ab \u00c0 travail \u00e9gal, salaire \u00e9gal<span id='easy-footnote-38-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-38-7693' title='G\u00e9n\u00e9riques, Les \u00e9trangers en France, 3 vol., Paris : G\u00e9n\u00e9riques, 1999, p. 2326 ; Atelier Populaire, Mai 68, n\u00b0 154, pr\u00e9tend que la seconde affiche avait \u00e9t\u00e9 \u00ab demand\u00e9e pour le Bidonville \u00bb, mais le slogan se rapportant au travail plut\u00f4t qu\u2019au logement sugg\u00e8re que l\u2019explication de Citro\u00ebn est plus plausible, comme le sugg\u00e8re \u00e9galement l\u2019usage du serbo-croate, de l\u2019italien, du grec et de l\u2019espagnol ( en m\u00eame temps que le fran\u00e7ais, le portugais et l\u2019arabe ), puisque des travailleurs parlant toutes ces langues travaillaient chez Citro\u00ebn, alors que les bidonvilles \u00e9taient surtout habit\u00e9s par des Arabes ou des Portugais.'><sup>38<\/sup><\/a><\/span> \u00bb. Ceci pr\u00e9figurait les revendications \u00e9galitaires qui allaient appara\u00eetre dans les gr\u00e8ves dirig\u00e9es par des immigr\u00e9s, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970.<\/p>\n<p>Les \u00e9v\u00e9nements ont donc parfois inspir\u00e9 des tentatives de rechercher et de pr\u00e9senter de fa\u00e7on plus d\u00e9taill\u00e9e les dol\u00e9ances propres aux immigr\u00e9s. Issus des contacts entre Fran\u00e7ais et immigr\u00e9s au cours des \u00e9v\u00e9nements, on assista \u00e0 la parution de journaux \u00e9ph\u00e9m\u00e8res mettant l\u2019accent sur l\u2019expression par les immigr\u00e9s de leurs propres revendications, et ce, dans un format anonymis\u00e9 de fa\u00e7on \u00e0 \u00e9viter les repr\u00e9sailles des autorit\u00e9s<span id='easy-footnote-39-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-39-7693' title='Par exemple : Nous les Immigr\u00e9s, n.d. [ \u00e9t\u00e9 1968].'><sup>39<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait une chose que de participer \u00e0 des meetings organis\u00e9s sp\u00e9cialement pour les travailleurs immigr\u00e9s, et c\u2019en \u00e9tait une tout autre que de s\u2019exprimer en termes d\u2019\u00e9galit\u00e9 lors des meetings g\u00e9n\u00e9raux, o\u00f9 les travailleurs immigr\u00e9s \u00e9taient nettement minoritaires par rapport aux militants fran\u00e7ais qui connaissaient toutes les r\u00e8gles du jeu. Malgr\u00e9 cela, certains immigr\u00e9s y assistaient fr\u00e9quemment. Il y avait des Vietnamiens, par exemple, qui passaient pr\u00e8s de 24 heures par jour \u00e0 \u00e9couter les d\u00e9bats \u00e0 la Sorbonne occup\u00e9e<span id='easy-footnote-40-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-40-7693' title='CAC 19890519, article 10, liasse 3, article dans d\u00e9pliant \u00ab Agitateurs \u00e9trangers mai-juin 1968 \u00bb ; Les travailleurs immigr\u00e9s parlent, num\u00e9ro sp\u00e9cial des Cahiers du Centre d\u2019\u00e9tudes socialistes, nos 94-98, ( septembre-d\u00e9cembre 1969 ), p. 161.'><sup>40<\/sup><\/a><\/span>. S\u2019il s\u2019agissait dans ce cas d\u2019une participation passive, d\u2019autres \u00e9taient des orateurs, et non de simples auditeurs, bien que la chose e\u00fbt \u00e9t\u00e9 plus habituelle parmi les \u00e9tudiants \u00e9trangers que parmi les travailleurs. La participation des \u00e9trangers \u00e9tait chaleureusement accueillie, ce qui impliquait une moindre crainte de prendre la parole dans ces \u00ab zones lib\u00e9r\u00e9es \u00bb. Gam\u00e9 Guilao, un \u00e9tudiant de Guin\u00e9e, se rappelait qu\u2019\u00e0 la fin du discours qu\u2019il avait prononc\u00e9 devant des \u00e9tudiants \u00e0 Poitiers, \u00ab la salle \u00e9tait toute vibrante de longs applaudissements et de cris fr\u00e9n\u00e9tiques de joie<span id='easy-footnote-41-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-41-7693' title='Gam\u00e9 Guilao, France, terre d\u2019accueil, terre de rejet, Paris : L\u2019Harmattan, 1994, p. 44.'><sup>41<\/sup><\/a><\/span> \u00bb.<\/p>\n<p>Par ailleurs, le contenu de ce que disaient les \u00e9trangers \u00e9tait souvent audacieux, provocant ou interpellait les autres orateurs. Le discours procommuniste d\u2019un travailleur espagnol au th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Od\u00e9on, pr\u00e9sentant les \u00e9tudiants comme \u00e9loign\u00e9s des r\u00e9alit\u00e9s de la rue<span id='easy-footnote-42-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-42-7693' title='Patrick Ravignant, La prise de l\u2019Od\u00e9on, Paris : Stock, 1968, pp. 95-97.'><sup>42<\/sup><\/a><\/span>, prouve que l\u2019ambiance permettait aux \u00e9trangers de dire ce qu\u2019ils pensaient. Le racisme envers les orateurs \u00e9trangers n\u2019\u00e9tait pas enti\u00e8rement absent, mais il semble y avoir eu un fort tabou contre ce genre de chose. \u00c0 l\u2019Od\u00e9on, o\u00f9 un orateur africain avait \u00e9t\u00e9 interrompu par un cri de \u00ab Retourne dans ta brousse, Zoulou ! \u00bb, le public r\u00e9agit vivement en conspuant le perturbateur et en le priant de sortir. La foule de l\u2019Od\u00e9on conspua de nouveau un raciste, lorsque le discours d\u2019un travailleur portugais fut interrompu par un homme disant : \u00ab Tu es \u00e9tranger, tu n\u2019as pas le droit de venir faire la r\u00e9volution dans notre pays<span id='easy-footnote-43-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-43-7693' title='ADHS 44 J 227, \u00ab Groupe pastoral \u2018\u2019portugais\u2019\u2019 \u00bb ; Jean-Claude Kerbouc\u2019h, Le pi\u00e9ton de mai, Paris : Julliard, 1968, p. 63.'><sup>43<\/sup><\/a><\/span> ! \u00bb<\/p>\n<h2 class=\"_-3-Lava---article-INTERTITLE\">Les manifestations dans la rue<\/h2>\n<p>En raison de leur nature publique, les manifestations dans la rue \u00e9taient une activit\u00e9 \u00e0 risque plus \u00e9lev\u00e9e que de prendre la parole \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de b\u00e2timents occup\u00e9s. Pour les \u00e9trangers, il s\u2019ensuivait qu\u2019ils enfreignaient l\u2019habituelle exigence de l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais d\u2019observer une neutralit\u00e9 politique stricte. Cela pouvait se traduire par l\u2019arrestation et l\u2019expulsion, et ce fut plusieurs fois le cas. Ils \u00e9taient nombreux, m\u00eame en \u00e9tant en gr\u00e8ve, \u00e0 estimer que, de ce fait, ils n\u2019avaient pas le droit de manifester en France<span id='easy-footnote-44-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-44-7693' title='ADHS 45 J 594 F\u00e9d\u00e9ration Grand Quenilly, \u00ab Rencontre des meneuses 14-17 \u00bb, mai 1968.'><sup>44<\/sup><\/a><\/span>. Le comportement notoirement brutal de la police envers les manifestants ( et parfois aussi envers les badauds ne participant pas \u00e0 la manifestation ) \u00e9tait exacerb\u00e9 par la x\u00e9nophobie. D\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019agitation estudiantine, cette attitude fut encourag\u00e9e par les pressions exerc\u00e9es sur la police pour qu\u2019elle d\u00e9finisse le r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant jou\u00e9 par \u00ab des \u00e9l\u00e9ments \u00e9trangers \u00e0 la France et en dehors des universit\u00e9s<span id='easy-footnote-45-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-45-7693' title='Le Figaro, 9 mai 1968.'><sup>45<\/sup><\/a><\/span> \u00bb. Une rumeur pr\u00e9tend qu\u2019un commissaire de police avait donn\u00e9 instruction \u00e0 ses hommes d\u2019obtenir des chiffres d\u2019arrestations de 40 % d\u2019\u00e9trangers<span id='easy-footnote-46-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-46-7693' title='Lucien Rioux et Ren\u00e9 Backman, L\u2019explosion de mai, Paris : Laffont, 1968, p. 600 ; Paul Werner, courriel adress\u00e9 \u00e0 l\u2019auteur, 15 janvier 2002.'><sup>46<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Des \u00e9trangers furent arr\u00eat\u00e9s d\u00e8s les premier et deuxi\u00e8me jours des grandes \u00e9meutes dans le Quartier latin, le vendredi 3 et le lundi 6 mai. Un grand nombre d\u2019entre eux \u00e9taient des \u00e9tudiants, bien que, le 6 mai d\u00e9j\u00e0, environ la moiti\u00e9 ne fussent pas des \u00e9tudiants. Il y a des preuves manifestes de la participation d\u2019intellectuels \u00e9trangers, au moins.<\/p>\n<blockquote><p>Les manifestations dans la rue \u00e9taient une activit\u00e9 \u00e0 risque plus \u00e9lev\u00e9e que les occupations d\u2019usine. Cela pouvait se traduire par l\u2019arrestation et l\u2019expulsion.<\/p><\/blockquote>\n<p>La preuve que des travailleurs immigr\u00e9s ont particip\u00e9 aux troubles du 10 mai, \u00e0 la fameuse \u00ab Nuit des barricades \u00bb, est moins formelle. N\u00e9anmoins, le 10 mai apporte la premi\u00e8re preuve de sources favorables aux manifestants qu\u2019il y eut une participation de travailleurs \u00e9trangers. Le journal mao\u00efste L\u2019Humanit\u00e9 Nouvelle a rapport\u00e9 que des travailleurs alg\u00e9riens avaient propos\u00e9 de donner du sang aux \u00e9tudiants bless\u00e9s et qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 d\u2019accord pour distribuer des tracts. Le sentiment de d\u00e9go\u00fbt vis-\u00e0-vis des brutalit\u00e9s polici\u00e8res se traduisit par une gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale d\u2019un jour le 13 mai, accompagn\u00e9e par une marche de centaines de milliers de personnes \u00e0 travers Paris. Cette fois, il existe d\u2019abondantes preuves que des travailleurs immigr\u00e9s ont particip\u00e9 \u00e0 la marche. Sur une banderole, on pouvait lire : \u00ab Brisons l\u2019isolement des bidonvilles. Longue vie \u00e0 la lutte unie des travailleurs fran\u00e7ais et immigr\u00e9s<span id='easy-footnote-47-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-47-7693' title='Le grand mouvement.'><sup>47<\/sup><\/a><\/span>.\u00bb Au contraire des sc\u00e8nes chaotiques du Quartier latin, il y avait la s\u00e9curit\u00e9 du nombre, dans cette marche pacifique et massive organis\u00e9e par les syndicats et dont bien des participants avaient quitt\u00e9 leur \u00ab banlieue rouge \u00bb pour descendre sur Paris.<\/p>\n<p>Des manifestations violentes reprirent \u00e0 Paris les 22, 23 et tout particuli\u00e8rement le 24 mai. Un peu plus t\u00f4t, ce m\u00eame jour, des Marocains, des Alg\u00e9riens et des Africains avaient rejoint les manifestations pacifiques de la CGT dans le quartier nord de Saint-Ouen. Contrairement \u00e0 ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 le soir, des bagarres suivirent partout dans Paris : bien qu\u2019une histoire pr\u00e9tende qu\u2019on avait entendu un groupe d\u2019Arabes scander le slogan \u00ab Nous sommes tous des Juifs allemands \u00bb, on note un absence surprenante d\u2019\u00e9l\u00e9ments pouvant laisser croire que des travailleurs immigr\u00e9s aient pu participer aux bagarres<span id='easy-footnote-48-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-48-7693' title='L\u2019Humanit\u00e9, 25 mai 1968 ; L\u2019Aurore, 25-26 mai 1968 ; Posner, Reflections on the Revolution in France, p. 95 ; Andro, Mai de la r\u00e9volution, pp. 149-161 ; Caute, Sixty-Eight, pp. 210-211 ; Dani\u00e8le Tartakowsky, Les manifestations de rue en France, Paris : Sorbonne, 1997, pp. 115-124 ; Seale et McConville, French Revolution, p. 172 ; Vi\u00e9net, Enrag\u00e9s et situationnistes, p. 133.'><sup>48<\/sup><\/a><\/span>. Il y avait un \u00e9l\u00e9ment de v\u00e9rit\u00e9 dans l\u2019affirmation des Renseignements g\u00e9n\u00e9raux selon laquelle \u00ab des gr\u00e9vistes passifs, pour la plupart des travailleurs \u00e9trangers, n\u2019ont pas particip\u00e9 aux \u00e9chauffour\u00e9es<span id='easy-footnote-49-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-49-7693' title='CAC 19820599, article 41, \u00ab Travailleurs \u00e9trangers lors des \u00e9v\u00e9nements \u00bb.'><sup>49<\/sup><\/a><\/span> \u00bb.<\/p>\n<p>Le 24 mai, l\u2019attention se concentra davantage sur le r\u00f4le du monde interlope et des blousons noirs. L\u2019absence de participation immigr\u00e9e est compr\u00e9hensible, puisque l\u2019empressement de certains manifestants \u00e0 recourir \u00e0 la violence avait un effet dissuasif. M\u00eame si, par ailleurs, ils \u00e9prouvaient de la sympathie pour le mouvement, de nombreux travailleurs immigr\u00e9s consid\u00e9raient la violence comme une erreur tactique et trouvaient bizarre que les \u00e9tudiants renversent et incendient des voitures, des objets qu\u2019eux, les travailleurs, avaient fabriqu\u00e9s et qu\u2019ils aspiraient peut-\u00eatre de poss\u00e9der eux aussi. Ceci n\u2019emp\u00eacha pas la violence polici\u00e8re contre les \u00e9trangers d\u2019atteindre des sommets, et des rapports \u00e9tablissent que des badauds nord-africains, noirs, chinois et vietnamiens furent s\u00e9v\u00e8rement tabass\u00e9s dans les fourgons et les centres de d\u00e9tention de la police<span id='easy-footnote-50-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-50-7693' title='Paris-Presse L\u2019Intransigeant, 26-27 mai 1968 ; France-Soir, 26-27 mai 1968 ; Kergoat, Bulledor, pp. 130-131 ; Le Nouvel Observateur, 30 mai 1968 ; Universit\u00e9 du Sussex, Archives de mai 1968, d\u00e9pliant 17, \u00ab La r\u00e9pression de Mai 68 \u00e0 Paris \u00bb ; UNEF\/SNESUP, Ils accusent, pp. 162, 168-175 ; Fisera, Writing on the Wall, pp. 30-31.'><sup>50<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Les immigr\u00e9s continu\u00e8rent \u00e0 participer \u00e0 des marches plus ordinaires, comme les travailleurs espagnols, italiens, portugais, alg\u00e9riens et africains de Citro\u00ebn et Renault, lors d\u2019un d\u00e9fil\u00e9 organis\u00e9 \u00e0 travers Paris par la CGT, le 29 mai<span id='easy-footnote-51-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-51-7693' title='L\u2019Humanit\u00e9, 30 mai 1968.'><sup>51<\/sup><\/a><\/span>. Mais, suite aux allocutions de De Gaulle et \u00e0 son retour dramatique \u00e0 Paris, \u00e0 la contre-manifestation du 30 mai et \u00e0 l\u2019appel des \u00e9lections, le gouvernement se mit \u00e0 reprendre le contr\u00f4le de la situation \u2013 et la solidarit\u00e9 interethnique s\u2019effilocha de plus en plus. \u00c0 Belleville, g\u00e9n\u00e9ralement connue pour son pass\u00e9 de tol\u00e9rance mutuelle entre divers groupes immigr\u00e9s, des Juifs et des Musulmans nord-africains s\u2019affront\u00e8rent violemment entre le 2 et le 4 juin<span id='easy-footnote-52-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-52-7693' title='Daniel Gordon, \u00ab Acteurs transm\u00e9diterran\u00e9ens dans un quartier cosmopolite. Juifs et musulmans \u00e0 Belleville ( Paris 20e ), entre tol\u00e9rance et conflit \u00bb, Cahiers de la M\u00e9diterran\u00e9e, n\u00b0 67 ( d\u00e9cembre 2003 ), pp. 287-298, http :\/\/cdlm.revues.org\/index135.html.'><sup>52<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Les estimations de participation doivent \u00eatre trait\u00e9es avec une certaine prudence. Il faudrait comparer la participation des ouvriers immigr\u00e9s avec celle des ouvriers fran\u00e7ais. Une \u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e par des sp\u00e9cialistes am\u00e9ricains des sciences politiques a estim\u00e9 que pr\u00e8s de 8 % de l\u2019ensemble de la population fran\u00e7aise a assist\u00e9 \u00e0 une manifestation, en Mai 68. Alors que ce chiffre grimpait \u00e0 30 % pour les jeunes hommes, le taux de participation parmi la classe ouvri\u00e8re fut moindre que celui des groupes professionnels et gestionnaires<span id='easy-footnote-53-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-53-7693' title='Philip Converse et Roy Pierce, Political Representation in France, Cambridge, MA : Harvard University Press, 1986, pp. 422-424.'><sup>53<\/sup><\/a><\/span>. Dans ce contexte, le niveau r\u00e9el, mais limit\u00e9, de participation des travailleurs \u00e9trangers aux manifestations n\u2019\u00e9tait pas dissemblable \u00e0 celui de la classe ouvri\u00e8re dans son ensemble.<\/p>\n<p>Bien des travailleurs immigr\u00e9s y particip\u00e8rent sans se faire arr\u00eater : ils voulaient qu\u2019on entend\u00eet leurs voix, mais r\u00e9pugnaient \u00e0 \u00eatre impliqu\u00e9s dans des confrontations \u00e0 haut risque avec la police. Bien des travailleurs expuls\u00e9s \u2013 Richard T\u00f4le, un Malien qui travaillait chez Citro\u00ebn \u00e0 Lyon, par exemple \u2013 admirent une certaine activit\u00e9 politique et syndicale ( \u00e0 la CFDT, dans le cas de T\u00f4le ), tout en niant avoir particip\u00e9 aux bagarres ou s\u2019\u00eatre associ\u00e9s aux \u00e9tudiants<span id='easy-footnote-54-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-54-7693' title='UNEF-SNESUP, Ils accusent, p. 197 ; Gordon, \u00ab Il est recommand\u00e9 \u00bb, pp. 53-58.'><sup>54<\/sup><\/a><\/span>. Par cons\u00e9quent, il fut possible pour les travailleurs immigr\u00e9s d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 des soixante-huitards dans le sens le plus large du terme sans s\u2019\u00eatre conform\u00e9s au st\u00e9r\u00e9otype \u00e9troit de la subversion internationale que les autorit\u00e9s tendaient \u00e0 mettre sur un m\u00eame pied que toute forme d\u2019activisme de la part d\u2019\u00e9trangers. Les manifestations du Quartier latin ne furent que la pointe d\u2019un vaste mouvement social de la taille d\u2019un iceberg et aux nationalit\u00e9s m\u00e9lang\u00e9es.<\/p>\n<h2 class=\"_-3-Lava---article-INTERTITLE\">Ralliement aux groupes politiques<\/h2>\n<p>La d\u00e9marche finale logique pour les immigr\u00e9s aurait \u00e9t\u00e9 en fait de rallier un groupe gauchiste. Toutefois, il aurait \u00e9t\u00e9 peu avis\u00e9, de la part d\u2019\u00e9trangers, de s\u2019identifier publiquement comme membres, puisque cela les aurait sans aucun doute expos\u00e9s \u00e0 l\u2019expulsion. Par cons\u00e9quent, c\u2019\u00e9tait la voie de participation la moins probable. Certains intellectuels de la Nouvelle Gauche et de naissance \u00e9trang\u00e8re, comme Cornelius Castoriadis, Andr\u00e9 Gorz et Nicos Poulantzas, gard\u00e8rent prudemment un profil bas durant les \u00e9v\u00e9nements<span id='easy-footnote-55-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-55-7693' title='Castoriadis \u00e9crivit \u00ab La r\u00e9volution anticip\u00e9e \u00bb, dans Edgar Morin et al, Mai 1968, la br\u00e8che, Paris : Fayard, 1968, pp. 89-142, en n\u2019utilisant que le seul pseudonyme de Jean-Marc Coudray ; Arthur Hirsh, The French Left, Montr\u00e9al : Black Rose, 1982, p. 147 ; Bob Jessop, Nicos Poulantzas, Basingstoke : Macmillan, 1985, pp. 7-13.'><sup>55<\/sup><\/a><\/span>. M\u00eame de la sorte, quelques individus peuvent \u00eatre identifi\u00e9s comme des gauchistes actifs, si ce n\u2019est qu\u2019ils sont pour la plupart des \u00e9tudiants et des intellectuels, refl\u00e9tant la composition sociale des groupes impliqu\u00e9s. Omar Diop, par exemple, le tout premier dipl\u00f4m\u00e9 s\u00e9n\u00e9galais de l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure avait d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9 dans La Chinoise, le film tourn\u00e9 par Jean-Luc Godard en 1967 sur des \u00e9tudiants mao\u00efstes, et il \u00e9tait un membre tr\u00e8s en vue du Mouvement de Nanterre du 22 mars<span id='easy-footnote-56-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-56-7693' title='Gilles de Staal, Mamadou m\u2019a dit, Paris : Syllepse, 2008, pp. 90-91, 103.'><sup>56<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<blockquote><p>Une fois que le lacrymog\u00e8ne se dissipa, il devint clair qu\u2019il y avait eu une importante participation d\u2019immigr\u00e9s aux \u00e9v\u00e9nements de mai.<\/p><\/blockquote>\n<p>Mais, parall\u00e8llement au cosmopolitanisme de la Gauche r\u00e9volutionnaire fran\u00e7aise, il y avait l\u2019activit\u00e9 des groupes r\u00e9volutionnaires \u00e9trangers. Dans ce dernier cas, il y a davantage d\u2019exemples de militants ouvriers. En pleine banlieue de Saint-Denis, on disait que des mao\u00efstes portugais avaient \u00e9crit des graffiti d\u00e9non\u00e7ant le dictateur Salazar et sa police secr\u00e8te<span id='easy-footnote-57-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-57-7693' title='ADHS 44 J 227, \u00ab Groupe pastoral \u2018\u2019portugais\u2019\u2019 \u00bb.'><sup>57<\/sup><\/a><\/span>. Le dossier des Renseignements g\u00e9n\u00e9raux sur les \u00ab agitateurs \u00e9trangers \u00bb, pour le mois de mai 1968, donne des d\u00e9tails sur plusieurs activistes : quatre Latino-Am\u00e9ricains, deux Italiens et un mao\u00efste portugais vivant en France, de m\u00eame que sur 35 d\u00e9serteurs de l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine en Allemagne de l\u2019Ouest. On consacra \u00e9galement de l\u2019espace \u00e0 11 Espagnols r\u00e9sidant en France et qui \u00e9taient membres de divers groupes mao\u00efstes, trotskistes, anarchistes et gu\u00e9varistes. De fa\u00e7on atypique pour le dossier dans son ensemble, six des Espagnols travaillaient dans des occupations manuelles : un peintre et d\u00e9corateur, un ouvrier de chocolaterie, deux travailleurs de Citro\u00ebn, un contrema\u00eetre et un travailleur de la t\u00f4lerie. On supposait que certains des Espagnols et des Portugais avaient \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9s dans les occupations de la Cit\u00e9 universitaire. Bien qu\u2019il soit possible que la CNT anarcho-syndicaliste espagnole en exil n\u2019ait jou\u00e9 qu\u2019un r\u00f4le relativement modeste dans les \u00e9v\u00e9nements, les Renseignements g\u00e9n\u00e9raux ont not\u00e9 l\u2019implication de trois jeunes travailleurs \u00e0 Paris, lesquels \u00e9taient membres de la CNT<span id='easy-footnote-58-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-58-7693' title='CAC 19890519, \u00ab Agitateurs \u00e9trangers \u00bb ; CAC 19910194, article 3, liasse 3, \u00ab \u2018\u2019Conf\u00e9d\u00e9ration nationale du travail\u2019\u2019 espagnole ( Confederaci\u00f3n national del trabajo ) \u00bb, d\u00e9cembre 1968.'><sup>58<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Une fois que le lacrymog\u00e8ne se dissipa, il devint clair qu\u2019il y avait eu une importante participation d\u2019immigr\u00e9s aux \u00e9v\u00e9nements de mai, et d\u2019une grande diversit\u00e9 de fa\u00e7ons. Alors qu\u2019une petite minorit\u00e9 \u00e9tait des gauchistes actifs, et que m\u00eame participer aux manifestations \u00e9tait une entreprise risqu\u00e9e, les effectifs plus importants qui particip\u00e8rent aux gr\u00e8ves et qui occup\u00e8rent des b\u00e2timents \u00e9taient la preuve du v\u00e9ritable internationalisme du mouvement. Il est vrai que bien des actions spectaculaires furent l\u2019\u0153uvre de militants de la classe moyenne tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s des bidonvilles qui entouraient Paris. Mais de telles minorit\u00e9s r\u00e9volutionnaires n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 capables d\u2019influencer les \u00e9v\u00e9nements de la fa\u00e7on extraordinaire dont ils le firent dans le Paris de 1968, si elles n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 en mesure de capitaliser sur les sentiments plus larges du m\u00e9contentement. Un nombre bien plus grand d\u2019immigr\u00e9s particip\u00e8rent, non pas comme agents de la r\u00e9volution internationale, mais en tant que simples habitants de la France. Une dynamique impressionnante vers l\u2019unit\u00e9 se forgea de la sorte. Des contemporains comme Sally N\u2019Dongo de l\u2019UGTSF s\u00e9n\u00e9galaise a reconnu l\u2019importance de cette perc\u00e9e : \u00ab Nous sommes sortis de la nuit<span id='easy-footnote-59-7693' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-travailleurs-immigres-sortis-de-la-nuit\/#easy-footnote-bottom-59-7693' title='Sally N\u2019Dongo, \u00ab Itin\u00e9raire d\u2019un militant africain \u00bb, Partisans, n\u00b0 64 ( mars-avril 1972 ), p. 101.'><sup>59<\/sup><\/a><\/span>. \u00bb<\/p>\n<p>En bref, la classe ouvri\u00e8re qui a men\u00e9 le plus grand soul\u00e8vement ouvrier de l\u2019histoire de la France \u00e9tait une classe multinationale. En faisant gr\u00e8ve, elle s\u2019\u00e9tait r\u00e9v\u00e9l\u00e9e comme une force avec laquelle il fallait compter. Et, en effet, m\u00eame si cela ne dura que quelques semaines, les immigr\u00e9s \u00ab n\u2019\u00e9taient plus des rien du tout en France \u00bb.<\/p>\n<p><em>Ce texte est une version abr\u00e9g\u00e9e du chapitre 2 de l\u2019ouvrage de Daniel A. Gordon, Immigrants and Intellectuals : May \u201868 and the Rise of Anti-Racism in France ( Immigr\u00e9s et intellectuels : Mai 68 et la naissance de l\u2019antiracisme en France ) ( Merlin Press, 2012 ).<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En Mai 68, ce sont \u00e9galement les tavailleurs immigr\u00e9s qui se sont soulev\u00e9s. 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