{"id":57914,"date":"2026-04-02T11:08:02","date_gmt":"2026-04-02T09:08:02","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=57914"},"modified":"2026-06-25T13:22:50","modified_gmt":"2026-06-25T11:22:50","slug":"la-methode-derriere-le-deficit-comment-la-securite-sociale-est-assechee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-methode-derriere-le-deficit-comment-la-securite-sociale-est-assechee\/","title":{"rendered":"La m\u00e9thode derri\u00e8re le d\u00e9ficit : comment la s\u00e9curit\u00e9 sociale est ass\u00e9ch\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>Pour Clarisse Van Tichelen et Louise Lambert, la S\u00e9curit\u00e9 sociale est une institution qui permet de soustraire des besoins vitaux \u00e0 la logique du march\u00e9. Une S\u00e9curit\u00e9 sociale qui ne souffre pas d\u2019un d\u00e9rapage des d\u00e9penses mais d\u2019un sous-financement organis\u00e9.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-58037\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Article-C-grand-.png\" alt=\"\" width=\"2056\" height=\"1453\" \/>\n<p>Depuis plusieurs d\u00e9cennies, la S\u00e9curit\u00e9 sociale belge est enferm\u00e9e dans un r\u00e9cit de crise permanente. Elle co\u00fbterait trop cher, serait devenue insoutenable, menacerait l\u2019\u00e9quilibre budg\u00e9taire de l\u2019\u00c9tat. \u00c0 force d\u2019\u00eatre r\u00e9p\u00e9t\u00e9, ce discours s\u2019est impos\u00e9 comme une \u00e9vidence, au point de rendre presque inaudible toute autre lecture de la situation. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce verrouillage du d\u00e9bat que les \u00e9tudes men\u00e9es par Clarisse Van Tichelen (Coordinatrice du service \u00e9tudes et formation de la CNE) et Louise Lambert (centrale g\u00e9n\u00e9rale FGTB) cherchent \u00e0 faire sauter. En analysant les donn\u00e9es statistiques relatives aux recettes et d\u00e9penses de la S\u00e9curit\u00e9 sociale, c\u2019est une toute autre image qui apparait.<\/p>\n<p><strong>Mathieu Strale Pour commencer cet entretien, pouvez-vous expliquer ce qui a motiv\u00e9 vos analyses sur le financement de la S\u00e9curit\u00e9 sociale ? Pourquoi est-ce un enjeu syndical crucial aujourd\u2019hui ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Louise Lambert<\/strong> Notre d\u00e9marche part d\u2019un constat empirique tr\u00e8s clair sur le terrain : l\u2019existence d\u2019un v\u00e9ritable cercle vicieux. Nous observons une baisse d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d\u2019une partie du financement de la S\u00e9curit\u00e9 sociale qui, par un effet de ricochet, engendre une pression permanente sur les prestations sociales financ\u00e9es par la S\u00e9cu : pensions, soins de sant\u00e9 et autres. Cette pression sert ensuite \u00e0 justifier de nouvelles restrictions, ce qui alimente \u00e0 nouveau le sentiment que le syst\u00e8me serait en crise.<\/p>\n<figure id=\"attachment_53834\" aria-describedby=\"caption-attachment-53834\" style=\"width: 450px\" class=\"wp-caption alignright\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-53834\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Clarisse-modified-1-e1751025770229.jpg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"450\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-53834\" class=\"wp-caption-text\">Clarisse Van Tichelen est coordinatrice du service d&rsquo;\u00e9tudes, de formation et de communication de la Centrale Nationale des Employ\u00e9s (CNE) affili\u00e9e \u00e0 la CSC.<\/figcaption><\/figure>\n<p>L\u2019objectif de nos recherches \u00e9tait de v\u00e9rifier si ce ressenti correspondait \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 mesurable. Pour cela, nous avons analys\u00e9 l\u2019\u00e9volution des recettes et, en particulier, celle des cotisations sociales. Car, \u00e0 ce stade, il faut d\u00e9j\u00e0 rappeler un point fondamental : la S\u00e9curit\u00e9 sociale n\u2019est pas, \u00e0 l\u2019origine, financ\u00e9e par l\u2019imp\u00f4t. Elle repose sur le travail, sur une contribution des travailleuses et travailleurs, ce qu\u2019on appelle les cotisations sociales, destin\u00e9e \u00e0 couvrir les risques li\u00e9s au travail et \u00e0 la vie. C\u2019est ce qu\u2019on appelle le salaire diff\u00e9r\u00e9 ou le salaire socialis\u00e9. Ce financement a une origine historique. La S\u00e9curit\u00e9 sociale est n\u00e9e de la solidarit\u00e9 des travailleuses et travailleurs qui ont construit des caisses de solidarit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des entreprises ou des secteurs. En mutualisant une partie de leurs revenus. C\u2019est plus tard, sous la pression de lutte de classes que ces caisses ont \u00e9t\u00e9 regroup\u00e9es et g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es pour former une S\u00e9curit\u00e9 sociale unitaire nationale. Avec une gestion paritaire, assur\u00e9e par les syndicats, les mutuelles et le patronat. Cette autonomie financi\u00e8re et gestionnaire vis-\u00e0-vis de l\u2019\u00c9tat \u00e9tait aussi une protection par rapport au pouvoir politique : les choix financiers et politiques relatifs \u00e0 la S\u00e9curit\u00e9 sociale se faisaient sans ing\u00e9rence du gouvernement.<\/p>\n<p><figure id=\"attachment_58043\" aria-describedby=\"caption-attachment-58043\" style=\"width: 873px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-58043 size-medium\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Graphique-1--873x600.png\" alt=\"\" width=\"873\" height=\"600\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-58043\" class=\"wp-caption-text\">Recettes et d\u00e9penses de la S\u00e9curit\u00e9 sociale en Belgique [note]https :\/\/bosa.belgium.be\/fr\/themes\/budget-et-comptabilite\/budget-comprehensible\/budget-initial[\/note] Les recettes de la S\u00e9curit\u00e9 sociale proviennent \u00e0 65 % des cotisations sociales et \u00e0 35 % du budget de l\u2019\u00c9tat. Du c\u00f4t\u00e9 des d\u00e9penses, environ 50 % va aux pensions, un peu moins de 30 % aux soins de sant\u00e9, 10 % vers les indemnit\u00e9 de Maladie et invalidit\u00e9. Avant m\u00eame les r\u00e9formes de l\u2019Arizona, le budget du ch\u00f4mage et des interruptions de carri\u00e8re repr\u00e9sente un montant tr\u00e8s modeste, un peu plus de 4 % du budget de la S\u00e9curit\u00e9 sociale. En milliards d&rsquo;euro.<\/figcaption><\/figure>Ce n\u2019est plus le cas aujourd\u2019hui : au fur et \u00e0 mesure de la baisse des cotisations sociales, et on reviendra plus loin sur les causes de cette baisse, c\u2019est le budget de l\u2019\u00c9tat, donc les recettes provenant de la TVA, de l\u2019imp\u00f4t sur les personnes physiques ou du pr\u00e9compte immobilier, qui est mis \u00e0 contribution pour \u00e9quilibrer le budget de la S\u00e9curit\u00e9 sociale (voir encadr\u00e9 1).<\/p>\n<blockquote><p>Le v\u00e9ritable probl\u00e8me ne vient pas des d\u00e9penses, mais du fait que le financement ne suit pas le rythme des besoins.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Clarisse Van Tichelen<\/strong> L\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019analyser le financement de la S\u00e9cu est double pour un syndicat comme la CNE. D\u2019une part, au niveau de la CNE, parce que de tr\u00e8s nombreux travailleuses et travailleurs du secteur non-marchand voient directement leurs conditions de travail et leurs salaires d\u00e9pendre de la solidit\u00e9 de ce financement. Mais il y a aussi une dimension profond\u00e9ment politique. La S\u00e9curit\u00e9 sociale constitue une alternative au capitalisme qui reste aujourd\u2019hui fondamentale. Elle a permis de d\u00e9marchandiser des milliards d\u2019euros de richesses, de les soustraire \u00e0 la logique du profit pour financer des formes de vie hors march\u00e9, fond\u00e9es sur la solidarit\u00e9. C\u2019est une conqu\u00eate de classe, arrach\u00e9e contre le capital et non un simple service public. Reconstruire un discours de classe autour de la S\u00e9curit\u00e9 sociale est indispensable si l\u2019on veut contrer la stigmatisation actuelle des malades de longue dur\u00e9e, des ch\u00f4meuses et ch\u00f4meurs ou des allocataires sociaux.<\/p>\n<figure id=\"attachment_42924\" aria-describedby=\"caption-attachment-42924\" style=\"width: 602px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-42924 size-medium\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Mathieu-StralePotret-602x600.png\" alt=\"\" width=\"602\" height=\"600\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-42924\" class=\"wp-caption-text\">Mathieu Strale est chercheur \u00e0 l\u2019Institut de Gestion de l\u2019Environnement et d\u2019Am\u00e9nagement du territoire (DGES-IGEAT) de l\u2019Universit\u00e9 Libre de Bruxelles. Ses recherches portent sur les probl\u00e9matiques de mobilit\u00e9 m\u00e9tropolitaine \u00e0 Bruxelles et en Europe.<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Le discours dominant, relay\u00e9 par les gouvernements successifs, pointe une \u00ab explosion des d\u00e9penses \u00bb qui rendrait le syst\u00e8me insoutenable. Que r\u00e9pondent vos recherches \u00e0 cette rh\u00e9torique ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Louise Lambert<\/strong> Les chiffres montrent effectivement que les d\u00e9penses augmentent. Mais cette hausse est normale et largement pr\u00e9visible. Elle est li\u00e9e au vieillissement de la population qui augmente les d\u00e9penses de pension et de soins de sant\u00e9. Pr\u00e9senter cette \u00e9volution comme un d\u00e9rapage est trompeur. Le v\u00e9ritable probl\u00e8me ne vient pas des d\u00e9penses, mais du fait que le financement ne suit pas le rythme des besoins. On a donc un d\u00e9calage structurel qui s\u2019installe.<\/p>\n<p><strong>Clarisse Van Tichelen<\/strong> C\u2019est un point que souligne tr\u00e8s justement le collectif fran\u00e7ais\u00a0<em>Nos Services Publics<\/em>. Regarder si notre syst\u00e8me de s\u00e9cu ou de service public est bien financ\u00e9 en suivant uniquement l\u2019\u00e9volution du budget, c\u2019est un leurre. Il faut plut\u00f4t aller regarder comment les besoins de la population sont couverts ou pas. Parce que sinon on tombe sur un probl\u00e8me : si on regarde uniquement le budget de la s\u00e9cu, il augmente chaque ann\u00e9e. C\u2019est d\u2019ailleurs ce que dit le gouvernement Arizona : les d\u00e9penses de sant\u00e9 vont augmenter dans les prochaines ann\u00e9es en Belgique. Et c\u2019est vrai. Mais est-ce que cette hausse sera suffisante pour r\u00e9pondre aux besoins ou, au minimum, maintenir le niveau actuel des prestations sociales ? Non. Donc il y aura une d\u00e9gradation des soins de sant\u00e9, des services rendus aux personnes \u00e2g\u00e9es. Il faut bien comprendre cette logique car, sinon, si on vient avec un discours qui dit \u00ab le gouvernement fait de l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 dans la S\u00e9curit\u00e9 sociale \u00bb, on peut \u00eatre directement contredit par les chiffres. Et on perd les gens : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ils ont l\u2019image de coupes budg\u00e9taires dans la s\u00e9cu, de l\u2019autre les Engag\u00e9s ou Vooruit disant \u00ab mais non, regardez, l\u2019enveloppe augmente \u00bb.<\/p>\n<ol>\n<li><strong>\u00c9volution de la contribution des entreprises au financement de la S\u00e9curit\u00e9 sociale<\/strong><br \/>\nL\u2019\u00e9volution des cotisations patronales en % de la valeur ajout\u00e9e r\u00e9v\u00e8le une dynamique clairement d\u00e9croissante. En 1995, la part des cotisations sociales dans la valeur ajout\u00e9e belge repr\u00e9sentait 14,6 %. Elle a atteint un pic \u00e0 15,9 % lors de la crise de 2009. Depuis, cette part s\u2019est contract\u00e9e pour s\u2019\u00e9tablir \u00e0 13,4 % du PIB. \u00c0 cela, il faut ajouter le fait que la Belgique subsidie massivement son march\u00e9 du travail \u00e0 hauteur de 2,1 % de la valeur ajout\u00e9e (ce qui correspond \u00e0 11,4 milliards d\u2019euros en 2023), contre 0,03 % en Allemagne, 0,3 % en France et 0,4 % aux Pays-Bas. Ces subsides proviennent des caisses de la S\u00e9curit\u00e9 sociale (via des r\u00e9ductions de cotisations sociales patronales cibl\u00e9es), et du budget l\u2019\u00c9tat. Si on consid\u00e8re ces subsides salariaux comme des r\u00e9ductions de cotisations, les cotisations patronales belges ne p\u00e8sent plus que 11,3 % de la valeur ajout\u00e9e (juste devant l\u2019Allemagne \u00e0 10 % et derri\u00e8re les Pays-Bas et la France, respectivement \u00e0 11,4 % et 14,5 % du PIB). La Belgique se distingue aussi des pays voisins par le recul marqu\u00e9 du poids des cotisations patronales dans le PIB depuis 2004. <span id='easy-footnote-1-57914' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-methode-derriere-le-deficit-comment-la-securite-sociale-est-assechee\/#easy-footnote-bottom-1-57914' title='www.econospheres.be\/Ou-sont-passes-les-jobs-jobs-jobs-promis-1133'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<p>Maintenir un niveau de droits constant suppose m\u00e9caniquement une augmentation des budgets. Par exemple, le Bureau du plan estime que cette \u00ab norme de croissance \u00bb du budget de la soins de sant\u00e9 devrait \u00eatre de 3 % par an environ d\u2019ici 2029. Or, le gouvernement Arizona va limiter la hausse des moyens \u00e0 2,4 % par an. Pire encore, en 2026, les \u00e9conomies impos\u00e9es dans les soins de sant\u00e9 font que la norme de croissance est effectivement rabot\u00e9e \u00e0 1 %. Ce sous-financement structurel repr\u00e9sente par exemple 900 millions d\u2019euros de moins pour les soins de sant\u00e9 d\u2019ici 2029. Avec pour cons\u00e9quences des prestations qui ne seront plus rendues ou qui seront plus ch\u00e8res, des conditions de travail qui se d\u00e9graderont dans le secteur des soins.<\/p>\n<p><strong>Si le probl\u00e8me du financement de la S\u00e9curit\u00e9 sociale se situe du c\u00f4t\u00e9 des recettes et pas des d\u00e9penses, comment s\u2019est orchestr\u00e9 ce d\u00e9financement au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Clarisse Van Tichelen<\/strong> Les chiffres montrent qu\u2019en Belgique, depuis environ trente ans, la strat\u00e9gie est remarquablement constante. Nous constatons une baisse massive du taux effectif des cotisations sociales patronales. Ce mouvement s\u2019est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 sous le gouvernement Michel en 2014-2019 avec le <em>Tax shift<\/em>, mais il est \u00e0 l\u2019\u0153uvre depuis au moins le milieu des ann\u00e9es \u2018 90, et a \u00e9t\u00e9 poursuivi par toutes les coalitions gouvernementales. Pour donner un chiffre : la part des cotisations sociales dans la valeur ajout\u00e9e [ndlr : donc dans la production de richesse en Belgique, aussi appel\u00e9e Produit Int\u00e9rieur Brut (PIB)] est pass\u00e9e de 14,6 % en 1995 \u00e0 11,3 % en 2025. La Belgique se situe d\u00e9sormais en dessous des pays voisins (voir encadr\u00e9 2).<\/p>\n<p><figure id=\"attachment_58046\" aria-describedby=\"caption-attachment-58046\" style=\"width: 922px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-58046 size-medium\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Graphique-2-922x600.png\" alt=\"\" width=\"922\" height=\"600\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-58046\" class=\"wp-caption-text\"><strong>Trente ann\u00e9es de cadeaux aux entreprises au nom de la cr\u00e9ation d\u2019emploi <\/strong>Pour chaque 100 euros de salaire brut, les entreprises contribuaient encore de 33 euros \u00e0 la S\u00e9curit\u00e9 sociale en 1996, contre 21 euros seulement aujourd\u2019hui [note]www.denktankminerva.be\/analyse\/2025\/8\/21\/staatsschuld-en-boete-moderne-fabels-over-overheidsuitgaven-en-begrotingstekorten-86xl8-ssp4d[\/note] . Ces r\u00e9ductions de co\u00fbts salariaux co\u00fbtent plus de 16 milliards d\u2019euros au par an aujourd\u2019hui, et ce montant ne fera qu\u2019augmenter dans les prochaines ann\u00e9es. Une part importante de r\u00e9duction des contributions patronales \u00e0 la S\u00e9curit\u00e9 sociale est due au \u2018 tax shift \u2019 du gouvernement Michel (2014-2019). Celui-ci comprenait, outre la r\u00e9duction des cotisations patronales, une diminution de l\u2019imp\u00f4t des soci\u00e9t\u00e9s et une r\u00e9forme de l\u2019imp\u00f4t des personnes physiques. R\u00e9duction de la contribution des entreprises : activit\u00e9 marchande Se pose alors la question de l\u2019impact de ces cadeaux fiscaux sur la cr\u00e9ation d\u2019emplois [note]www.econospheres.be\/Ou-sont-passes-les-jobs-jobs-jobs-promis-1133[\/note] . Plusieurs constats : Les cotisations patronales du secteur priv\u00e9 ont augment\u00e9 de 1 % par an entre 1995 et 2023, ce qui est inf\u00e9rieur \u00e0 la croissance du PIB sur cette p\u00e9riode et au taux de croissance des cotisations patronales du secteur public qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 1,9 % par an. Le taux des cotisations patronales a baiss\u00e9 dans le secteur priv\u00e9 (-0,6 % par an) alors qu\u2019il s\u2019est maintenu dans le secteur public (+0,3 % par an). Le \u00ab tax shift Michel \u00bb a particuli\u00e8rement b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 au secteur priv\u00e9, entrainant une baisse de 2,5 % par an du taux de cotisation du priv\u00e9 entre 2014 et 2019. Sur l\u2019ensemble de la p\u00e9riode, l\u2019emploi a cr\u00fb plus rapidement dans le secteur public que dans le secteur priv\u00e9. Depuis 2014, la faiblesse de la croissance de l\u2019emploi dans le secteur priv\u00e9 ne compense pas les baisses de taux de cotisations au niveau des recettes de cotisations pour la S\u00e9curit\u00e9 sociale.<\/figcaption><\/figure>Pour justifier ces coupes, c\u2019est toujours le m\u00eame argument qui est mis en avant : \u00ab baisser le co\u00fbt du travail \u00bb pour favoriser la cr\u00e9ation d\u2019emploi. Et les cotisations pay\u00e9es par ces nouveaux emplois sont cens\u00e9es compenser la baisse des taux de cotisation et assurer de nouvelles recettes pour la s\u00e9cu.<\/p>\n<p>Or, l\u2019id\u00e9e selon laquelle les baisses de cotisations cr\u00e9eraient massivement de l\u2019emploi est contredite par les faits. Les p\u00e9riodes o\u00f9 l\u2019on a le plus r\u00e9duit les cotisations ne correspondent pas aux p\u00e9riodes de forte cr\u00e9ation d\u2019emplois. Pire encore : alors que le secteur priv\u00e9 a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de l\u2019essentiel des r\u00e9ductions de cotisation, notamment via le\u00a0<em>tax shift<\/em>, c\u2019est dans le secteur public que l\u2019emploi a le plus augment\u00e9 (voir encadr\u00e9 3). Ces r\u00e9ductions de cotisations sont des cadeaux au patronat, qui ass\u00e8chent les caisses de la solidarit\u00e9 sans garantir un retour social \u00e9quivalent.<\/p>\n<figure id=\"attachment_58050\" aria-describedby=\"caption-attachment-58050\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-58050\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Lambert_LouiseBW01-600x600.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"600\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-58050\" class=\"wp-caption-text\">Louise Lambert est \u00e9conomiste au service d\u2019\u00e9tudes de la Centrale G\u00e9n\u00e9rale (FGTB)<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Louise Lambert<\/strong> Or, le gouvernement Arizona poursuit et acc\u00e9l\u00e8re cette voie. Ils ont d\u00e9cid\u00e9 d\u2019encore baisser les cotisations patronales sur les bas et moyens salaires, cela repr\u00e9sente un milliard d\u2019euros de perdus, et ils ont d\u00e9cid\u00e9 de plafonner les cotisations patronales sur les plus hauts salaires, au-del\u00e0 de 340 000 \u20ac brut. Par contre, la loi de 96 qui bloque les salaires reste en vigueur. Donc, on r\u00e9duit les cotisations patronales et, en m\u00eame temps, les salaires sont gel\u00e9s, c\u2019est tout profit pour le patronat.<\/p>\n<p><strong>Clarisse Van Tichelen<\/strong> Cela correspond \u00e0 ce qu\u2019on voit depuis 30 ans, tous les gouvernements f\u00e9d\u00e9raux ont particip\u00e9 \u00e0 ces politiques de r\u00e9ductions des cotisations patronales, mais ces politiques s\u2019acc\u00e9l\u00e8rent lorsque seule la droite est au pouvoir, comme sous le gouvernement Michel ou maintenant sous l\u2019Arizona.<\/p>\n<p><strong>Vous parlez \u00e9galement d\u2019une \u00e9rosion de la base cotisable, donc des travailleuses et travailleurs qui contribuent au financement de la S\u00e9curit\u00e9 sociale. Quels sont les m\u00e9canismes \u00e0 l\u2019\u0153uvre ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Louise Lambert<\/strong> On assiste \u00e0 une multiplication des formes d\u2019emploi atypiques qui contribuent peu ou pas au syst\u00e8me. L\u2019augmentation du recours au job \u00e9tudiants <span id='easy-footnote-2-57914' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-methode-derriere-le-deficit-comment-la-securite-sociale-est-assechee\/#easy-footnote-bottom-2-57914' title='www.onss.be\/stats\/statistiques-trimestrielles-des-etudiants#data'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>, l\u2019extension massive des flexi-jobs <span id='easy-footnote-3-57914' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-methode-derriere-le-deficit-comment-la-securite-sociale-est-assechee\/#easy-footnote-bottom-3-57914' title='www.onss.be\/stats\/flexijobs#data'><sup>3<\/sup><\/a><\/span>, ainsi que le recours croissant aux avantages extral\u00e9gaux \u2013 ch\u00e8ques-repas, voitures de soci\u00e9t\u00e9, bonus \u2013 privent la S\u00e9curit\u00e9 sociale de recettes essentielles.<\/p>\n<p>Les flexi-jobs sont embl\u00e9matiques de cette logique. S\u2019ils comportent une cotisation patronale, ils sont totalement exon\u00e9r\u00e9s de cotisations personnelles et d\u2019imp\u00f4ts pour la travailleuse ou le travailleur. Cela affaiblit directement le pot commun.<\/p>\n<p>Un autre \u00e9l\u00e9ment central est le blocage des salaires. Il y a un lien avec la loi de 1996 qui bloque les n\u00e9gociations d\u2019augmentations salariales, des bar\u00e8mes qui fixent les r\u00e9mun\u00e9rations brutes, au-del\u00e0 de l\u2019indexation. Alors, puisqu\u2019il est devenu presque impossible de n\u00e9gocier des augmentations de salaires bruts, les n\u00e9gociations entre patronat et syndicat se d\u00e9placent vers le net. C\u2019est un pi\u00e8ge. Les travailleuses et travailleurs acceptent ces avantages pour leur pouvoir d\u2019achat imm\u00e9diat. Mais ils y perdent sur l\u2019ensemble de leur carri\u00e8re. Ce qu\u2019ils gagnent aujourd\u2019hui en net, ils le perdront demain en pension ou en remboursement de soins de sant\u00e9, donc sur leur salaire diff\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Et puis il y a l\u2019impact de la mise en soci\u00e9t\u00e9. Cela concerne les hauts revenus qui se mettent en soci\u00e9t\u00e9 et se r\u00e9mun\u00e8rent en dividendes plut\u00f4t qu\u2019en salaire et \u00e9chappent largement au cotisations sociales. Parall\u00e8lement, dans des secteurs comme la construction ou le transport, des travailleuses et travailleurs peu qualifi\u00e9s sont pouss\u00e9s par leurs patrons vers le statut d\u2019ind\u00e9pendant pour r\u00e9duire les co\u00fbts salariaux.<\/p>\n<p>Pour compenser la baisse des cotisations, surtout patronales, c\u2019est le budget de l\u2019\u00c9tat qui est mis \u00e0 contribution pour \u00e9quilibrer le budget de la S\u00e9curit\u00e9 sociale. Donc, formellement, ce budget est en \u00e9quilibre, il n\u2019y a pas de trou de la s\u00e9cu comme l\u2019affirmait encore Bouchez r\u00e9cemment. Mais cette reprise en main \u00e9tatique du financement a des cons\u00e9quences politiques. Vous d\u00e9noncez enfin une mainmise croissante de l\u2019\u00c9tat sur la gestion du syst\u00e8me. En quoi cela change-t-il la nature m\u00eame de la S\u00e9curit\u00e9 sociale ?<\/p>\n<p><strong>Clarisse Van Tichelen<\/strong> Nous assistons \u00e0 une remise en cause de la gestion paritaire historique de la S\u00e9curit\u00e9 sociale, par les mutuelles, les syndicats et le patronat. L\u2019\u00c9tat ne se contente pas de compenser les d\u00e9ficits qu\u2019il a lui-m\u00eame cr\u00e9\u00e9s en r\u00e9duisant les cotisations. Il en profite pour prendre la main sur la gestion de la s\u00e9cu elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, la dotation d\u2019\u00e9quilibre, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019enveloppe budg\u00e9taire f\u00e9d\u00e9rale destin\u00e9e \u00e0 \u00e9quilibrer les comptes de la S\u00e9cu est conditionn\u00e9e : pour y avoir droit, la S\u00e9curit\u00e9 sociale doit prouver qu\u2019elle participe activement aux \u00e9conomies d\u00e9cid\u00e9es par le gouvernement. Par exemple en faisant pression sur le retour \u00e0 l\u2019emploi des travailleuses et travailleurs malades ou en luttant contre la fraude sociale. C\u2019est ce qu\u2019on appelle l\u2019\u00ab activation \u00bb de la S\u00e9curit\u00e9 sociale. Et le montant de cette dotation est d\u00e9cid\u00e9 par le gouvernement f\u00e9d\u00e9ral, sans discussion avec les interlocuteurs sociaux.<\/p>\n<p><strong>Louise Lambert<\/strong> La loi de financement adopt\u00e9e en 2017 a m\u00eame cr\u00e9\u00e9 une commission \u00ab finance et budget \u00bb charg\u00e9e de surveiller les comptes de la s\u00e9cu, dont les partenaires sociaux sont exclus.<\/p>\n<p>Ensuite, des d\u00e9cisions ayant des cons\u00e9quences majeures sur la S\u00e9curit\u00e9 sociale, comme la r\u00e9forme des pensions, sont d\u00e9sormais impos\u00e9es par le Conseil des ministres avec des d\u00e9lais d\u2019avis d\u00e9risoires laiss\u00e9s aux partenaires sociaux. De fait, la cogestion n\u2019est plus effective, les organes de concertations internes \u00e0 la s\u00e9cu sont contourn\u00e9s, remplac\u00e9s.<\/p>\n<blockquote><p>Les co\u00fbts de gestion de la S\u00e9curit\u00e9 sociale sont bien moindres,pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle n\u2019a pas de profit \u00e0 d\u00e9gager.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Nous avons vu comment le financement est m\u00e9thodiquement affaibli. Mais au-del\u00e0 des chiffres, assiste-t-on \u00e0 un changement de nature du syst\u00e8me ? La S\u00e9curit\u00e9 sociale est-elle en train de passer d\u2019un outil de protection collective \u00e0 une logique d\u2019assurance marchande ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Louise Lambert<\/strong> Absolument. La marchandisation ne signifie pas seulement que certains services deviennent payants ou plus cher. Elle signifie surtout que la logique du profit s\u2019immisce dans les interstices laiss\u00e9s par le d\u00e9sengagement public. D\u00e8s que la S\u00e9curit\u00e9 sociale ne garantit plus pleinement un droit, un espace s\u2019ouvre pour des acteurs priv\u00e9s qui viennent vendre des solutions individuelles.<\/p>\n<p>Le cas des pensions est embl\u00e9matique. En Belgique, les pensions l\u00e9gales sont maintenues \u00e0 un niveau volontairement bas. C\u2019est un choix politique qui cr\u00e9e une opportunit\u00e9 formidable pour le secteur financier.<\/p>\n<p>Plus la pension publique est fragile, plus les acteurs priv\u00e9s peuvent vendre des pensions compl\u00e9mentaires. Les deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me piliers sont alors pr\u00e9sent\u00e9s comme des \u00ab compl\u00e9ments n\u00e9cessaires \u00bb, alors qu\u2019ils sont en r\u00e9alit\u00e9 des substituts partiels \u00e0 un pilier public affaibli.<\/p>\n<p>Pour les banques et les compagnies d\u2019assurances, c\u2019est une manne financi\u00e8re immense. Des flux d\u2019argent qui, autrefois, \u00e9taient mutualis\u00e9s dans un syst\u00e8me solidaire sont d\u00e9sormais inject\u00e9s sur les march\u00e9s financiers, soumis \u00e0 la sp\u00e9culation et aux logiques de profit.<\/p>\n<p>La marchandisation des pensions s\u2019inscrit dans une architecture politique coh\u00e9rente, qui combine sous-financement du pilier public et promotion active des piliers priv\u00e9s. Dans ce domaine, le projet du gouvernement actuel est tr\u00e8s clair : universaliser ces m\u00e9canismes priv\u00e9s. On nous explique que tout le monde devrait avoir acc\u00e8s \u00e0 une pension compl\u00e9mentaire. Mais ce discours masque le fait que ces syst\u00e8mes sont profond\u00e9ment in\u00e9galitaires.<\/p>\n<p>Les pensions compl\u00e9mentaires d\u00e9pendent du statut professionnel, du secteur, de la capacit\u00e9 de l\u2019entreprise et du travailleur ou de la travailleuse \u00e0 cotiser. Elle est accessible surtout aux salari\u00e9s stables, \u00e0 temps plein, dans des secteurs d\u00e9j\u00e0 favoris\u00e9s. La tr\u00e8s grande majorit\u00e9 du capital plac\u00e9 dans les fonds de pensions est d\u00e9tenue par les travailleuses et travailleurs appartenant aux deux plus hauts d\u00e9ciles de revenus, donc les 20 % des salari\u00e9s avec les plus hauts revenus <span id='easy-footnote-4-57914' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-methode-derriere-le-deficit-comment-la-securite-sociale-est-assechee\/#easy-footnote-bottom-4-57914' title='https :\/\/chiffres-cles.sigedis.be\/archives\/2022\/fr\/pension.html et www.pensionstat.be\/fr\/chiffres-cles\/pension-complementaire'><sup>4<\/sup><\/a><\/span> . Les travailleuses et travailleurs pr\u00e9caires, \u00e0 temps partiel, ou aux carri\u00e8res discontinues en sont largement exclus.<\/p>\n<p>On assiste donc \u00e0 une double rupture. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la pension l\u00e9gale, universelle, est fragilis\u00e9e. De l\u2019autre, on d\u00e9veloppe des m\u00e9canismes priv\u00e9s qui fragmentent le salariat. La solidarit\u00e9 interprofessionnelle est remplac\u00e9e par une accumulation individuelle de droits, d\u00e9pendant de la position sur le march\u00e9 du travail. La pension n\u2019est plus un droit collectif garanti, mais un produit financier que chacun doit constituer selon ses moyens.<\/p>\n<p><strong>Quelle est la position syndicale face \u00e0 cette promotion massive des deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me piliers de pension ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Clarisse Van Tichelen<\/strong> On est parfois pris en \u00e9tau d\u2019un point de vue syndical.<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, nous d\u00e9non\u00e7ons ce syst\u00e8me qui consiste \u00e0 affaiblir la S\u00e9curit\u00e9 sociale pour alimenter le secteur financier. De l\u2019autre, sur le terrain, il est difficile de refuser de n\u00e9gocier une pension compl\u00e9mentaire en entreprise. En effet, les pensions compl\u00e9mentaires sont permises par la loi de 1996 contrairement aux augmentations de salaires bruts. A c\u00f4t\u00e9 de cela s\u2019ajoute un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant : r\u00e9mun\u00e9rer les travailleuses et travailleurs via des pensions compl\u00e9mentaires co\u00fbte moins cher aux patrons qu\u2019une augmentation du salaire brut, en raison d\u2019un r\u00e9gime social et fiscal plus favorable.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu n\u2019est pas de culpabiliser les travailleuses et travailleurs qui b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019une pension compl\u00e9mentaire mais surtout d\u2019insister sur la n\u00e9cessit\u00e9 de verrous collectifs. C\u2019est l\u2019augmentation des possibilit\u00e9s l\u00e9gales sur les avantages extral\u00e9gaux qui a augment\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es qui expliquent en partie leur augmentation.<\/p>\n<p><strong>Le secteur de la sant\u00e9 semble lui aussi de plus en plus poreux aux int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s. Quelle est l\u2019ampleur de ce ph\u00e9nom\u00e8ne ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Louise Lambert<\/strong> Les chiffres sont tr\u00e8s clairs. Aujourd\u2019hui, les d\u00e9penses publiques de sant\u00e9 repr\u00e9sentent environ 8,1 % du PIB, tandis que les d\u00e9penses priv\u00e9es atteignent d\u00e9j\u00e0 2,7 % du PIB. Ce \u00ab reste \u00e0 charge \u00bb pour les m\u00e9nages est l\u2019un des plus \u00e9lev\u00e9s d\u2019Europe.<\/p>\n<p>Cela signifie concr\u00e8tement que l\u2019acc\u00e8s aux soins d\u00e9pend de plus en plus de la capacit\u00e9 \u00e0 payer. Avec la hausse du ticket mod\u00e9rateur, donc des frais r\u00e9clam\u00e9s aux patients, mais aussi le ph\u00e9nom\u00e8ne plus pr\u00e9occupant qu\u2019est l\u2019explosion des suppl\u00e9ments d\u2019honoraires, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital comme en ambulatoire et sur lesquels on a tr\u00e8s peu de visibilit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 cela s\u2019ajoute un ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9conventionnement massif des m\u00e9decins. En sortant des accords tarifaires, ces prestataires peuvent fixer librement leurs prix. Un soin de sant\u00e9 de base devient alors une marchandise, soumise \u00e0 la loi de l\u2019offre et de la demande. Dans certains domaines m\u00e9dicaux, il devient tr\u00e8s difficile de trouver rapidement un sp\u00e9cialiste \u00e0 prix abordable.<\/p>\n<p><strong>Vous soulignez aussi un \u00ab impens\u00e9 politique \u00bb : le financement public d\u2019acteurs priv\u00e9s lucratifs. Pouvez-vous pr\u00e9ciser ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Louise Lambert<\/strong> Aujourd\u2019hui, des montants consid\u00e9rables issus des cotisations sociales des travailleuses et travailleurs sont inject\u00e9s directement dans des structures priv\u00e9es.<\/p>\n<p>Prenez le secteur des maisons de repos. \u00c0 Bruxelles, 63 % des lits appartiennent au secteur priv\u00e9. C\u2019est une norme fix\u00e9e depuis plusieurs d\u00e9cennies. Mais ce qui est nouveau c\u2019est que des multinationales se mettent aujourd\u2019hui \u00e0 racheter ces maisons de repos et \u00e0 concentrer le secteur, ce qui leur donne un pouvoir de pression fort sur la S\u00e9curit\u00e9 sociale. Et on voit le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne avec les cabinets dentaires ou dans le secteur pharmaceutique. Nous finan\u00e7ons, via la S\u00e9curit\u00e9 sociale, des entreprises qui r\u00e9alisent des marges consid\u00e9rables, sans exiger de contreparties s\u00e9rieuses en mati\u00e8re de prix, de transparence ou de r\u00e9investissement. La solidarit\u00e9 des travailleuses et travailleurs finit par engraisser les actionnaires de grands groupes pharmaceutiques ou de cha\u00eenes priv\u00e9es de soins.<\/p>\n<p><strong>Cette privatisation est souvent justifi\u00e9e par une pr\u00e9tendue efficacit\u00e9 sup\u00e9rieure du priv\u00e9 par rapport au public.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Clarisse Van Tichelen<\/strong> Les comparaisons internationales montrent exactement l\u2019inverse. Le syst\u00e8me de sant\u00e9 am\u00e9ricain est l\u2019exemple le plus frappant : on y d\u00e9pense beaucoup plus en proportion du PIB pour des r\u00e9sultats sanitaires bien moins bons pour la majorit\u00e9 de la population.<\/p>\n<p>Les assurances priv\u00e9es doivent financer des co\u00fbts de marketing \u00e9lev\u00e9s, une administration complexe pour s\u00e9lectionner les \u00ab bons risques \u00bb et, surtout, r\u00e9mun\u00e9rer le capital. Tout cela constitue des co\u00fbts pour les citoyens assur\u00e9s ainsi que pour le gouvernement beaucoup plus \u00e9lev\u00e9s par rapport \u00e0 un syst\u00e8me solidaire, comme le rappelait r\u00e9cemment le sp\u00e9cialiste de la S\u00e9curit\u00e9 sociale Freek Louckx <span id='easy-footnote-5-57914' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-methode-derriere-le-deficit-comment-la-securite-sociale-est-assechee\/#easy-footnote-bottom-5-57914' title='www.rtbf.be\/article\/les-mutuelles-un-statut-unique-a-reformer-ce-systeme-fonctionne-il-est-economiquement-rentable-11662277ethttps :\/\/auvio.rtbf.be\/media\/les-cles-les-cles-3426879'><sup>5<\/sup><\/a><\/span> .<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019inverse, la S\u00e9curit\u00e9 sociale est universelle. Elle ne fait pas de s\u00e9lection, elle mutualise les risques et ses co\u00fbts de gestion sont bien moindres, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle n\u2019a pas de profit \u00e0 d\u00e9gager.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir d\u00e9mont\u00e9 les m\u00e9canismes du d\u00e9financement et mis en lumi\u00e8re la marchandisation progressive de la S\u00e9curit\u00e9 sociale, il reste une question : comment reprendre l\u2019offensive ? Comment sortir d\u2019une posture d\u00e9fensive, souvent accul\u00e9e \u00e0 \u00ab limiter les d\u00e9g\u00e2ts \u00bb, pour reconstruire<br \/>\nun projet politique capable de redonner \u00e0 la S\u00e9curit\u00e9 sociale sa puissance \u00e9mancipatrice ?<\/p>\n<p><strong>Clarisse Van Tichelen<\/strong> La premi\u00e8re \u00e9tape est de repolitiser l\u2019objet S\u00e9curit\u00e9 sociale. Aujourd\u2019hui, elle est trop souvent pr\u00e9sent\u00e9e comme une protection individuelle accord\u00e9e aux plus fragiles par souci de compassion ou de charit\u00e9. Cette vision est non seulement fausse, mais politiquement d\u00e9sarmante.<\/p>\n<p>La S\u00e9curit\u00e9 sociale est une conqu\u00eate de classe. C\u2019est le r\u00e9sultat d\u2019un rapport de force historique qui a permis d\u2019arracher une part de la richesse produite au capital pour la soustraire aux logiques du march\u00e9. Elle n\u2019est pas un cadeau de l\u2019\u00c9tat, ni un service public parmi d\u2019autres.<\/p>\n<p>En la pr\u00e9sentant comme un outil d\u2019\u00e9mancipation collective, et non comme un simple filet de s\u00e9curit\u00e9 pour les \u00ab faibles \u00bb, on change la dynamique. On ne d\u00e9fend plus \u00ab les pauvres \u00bb ou \u00ab les exclus \u00bb : on d\u00e9fend notre salaire global, notre pouvoir de vivre hors du chantage permanent du march\u00e9 du travail.<\/p>\n<p><strong>Louise Lambert<\/strong> Cette repolitisation est indispensable pour contrer le discours stigmatisant sur les \u00ab profiteurs \u00bb. Qu\u2019il s\u2019agisse des ch\u00f4meuses et ch\u00f4meurs, des malades de longue dur\u00e9e ou des pensionn\u00e9s, ces cat\u00e9gories sont syst\u00e9matiquement d\u00e9sign\u00e9es comme responsables des d\u00e9s\u00e9quilibres financiers.<\/p>\n<p>Or, ce discours est une arme de division. L\u2019enjeu est pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019\u00e9largir le champ de bataille : montrer aux travailleuses et travailleurs actifs qu\u2019en s\u2019attaquant aux ch\u00f4meuses et ch\u00f4meurs ou aux malades, le pouvoir s\u2019attaque en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 eux-m\u00eames. Si vous d\u00e9gradez les conditions de vie hors emploi, vous affaiblissez m\u00e9caniquement la position de tous les travailleurs et travailleuses en emploi.<\/p>\n<blockquote><p>M\u00eame pour ceux qui se pensent \u00ab contributeurs nets \u00bb ou qui ont de bons salaires, la S\u00e9curit\u00e9 sociale reste le meilleur rempart.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Clarisse Van Tichelen<\/strong> Tous les travailleurs et travailleuses le savent : s\u2019il y a 10 personnes pr\u00eates \u00e0 faire votre boulot parce qu\u2019au sinon, ils cr\u00e8vent, vous n\u2019avez plus de rapport de force pour n\u00e9gocier de bonnes conditions de travail ou de salaire. Plus les allocations de ch\u00f4mage sont \u00e9lev\u00e9es, plus le rapport de force de l\u2019ensemble des travailleuses et travailleurs est fort face au patronat.<\/p>\n<p>Un filet de s\u00e9curit\u00e9 solide signifie que la travailleuse ou le travailleur peut refuser un emploi sous-pay\u00e9, un horaire impossible, des conditions d\u00e9grad\u00e9es. \u00c0 l\u2019inverse, si tomber au ch\u00f4mage signifie basculer imm\u00e9diatement dans la pr\u00e9carit\u00e9, l\u2019acceptation de n\u2019importe quelle condition de travail devient rationnelle. D\u00e9fendre des allocations fortes, ce n\u2019est donc pas faire preuve de \u00ab charit\u00e9 chr\u00e9tienne \u00bb. C\u2019est d\u00e9fendre les droits, les conditions de travail et les salaires de la classe travailleuse. C\u2019est emp\u00eacher que la peur du lendemain soit utilis\u00e9e par le patronat ou le gouvernement comme une arme pour discipliner les travailleuses et travailleurs. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela que les attaques contre le ch\u00f4mage et la maladie sont si centrales dans les politiques actuelles. Elles visent \u00e0 fragiliser l\u2019ensemble du salariat en s\u2019attaquant d\u2019abord \u00e0 ses segments les plus expos\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>On nous oppose syst\u00e9matiquement que \u00ab l\u2019argent n\u2019est plus l\u00e0 \u00bb. Comment d\u00e9monter ce dogme ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Clarisse Van Tichelen<\/strong> En rappelant une chose essentielle : le financement de la S\u00e9curit\u00e9 sociale est une question de choix politique.<\/p>\n<p>L\u2019exemple historique des ann\u00e9es 1960 et 1970 est parlant. \u00c0 cette \u00e9poque, les d\u00e9penses de S\u00e9curit\u00e9 sociale sont pass\u00e9es de 7 \u00e0 un peu plus de 20 points de PIB. Personne ne parlait d\u2019effondrement \u00e9conomique ou de dette insoutenable. On organisait simplement la r\u00e9partition d\u2019une richesse produite collectivement. Et pourtant, la Belgique \u00e9tait objectivement bien moins riche qu\u2019aujourd\u2019hui. La productivit\u00e9, la valeur ajout\u00e9e, les profits n\u2019avaient rien de comparable avec ceux d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p><strong>Louise Lambert<\/strong> Ce rappel historique est crucial, car il permet de sortir du carcan technocratique. On nous enferme constamment dans des d\u00e9bats sur les \u00ab marges budg\u00e9taires \u00bb, les \u00ab contraintes europ\u00e9ennes \u00bb, la \u00ab soutenabilit\u00e9 \u00bb. Mais l\u2019histoire montre que, lorsque le rapport de force est l\u00e0, les r\u00e8gles changent. La S\u00e9curit\u00e9 sociale est n\u00e9e de la lutte sociale. L\u2019enjeu est donc de reprendre une part plus importante de la valeur ajout\u00e9e pour la r\u00e9injecter dans le salaire socialis\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Vous \u00e9voquez des pistes pour \u00e9largir la S\u00e9curit\u00e9 sociale \u00e0 de nouveaux besoins. De quoi parle-t-on concr\u00e8tement ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Clarisse Van Tichelen<\/strong> La S\u00e9curit\u00e9 sociale est aussi un vecteur d\u2019utopie pour le XXIe si\u00e8cle. Elle pourrait \u00eatre \u00e9tendue \u00e0 d\u2019autres dimensions essentielles de la vie, au-del\u00e0 des risques classiques. Un exemple est celui d\u2019une S\u00e9curit\u00e9 sociale de l\u2019alimentation. Aujourd\u2019hui, les ch\u00e8ques-repas financent majoritairement la grande distribution et l\u2019agro-industrie. On pourrait imaginer un syst\u00e8me o\u00f9 les cotisations financent directement des producteurs locaux, publics ou issus de l\u2019\u00e9conomie sociale, r\u00e9pondant \u00e0 des crit\u00e8res \u00e9cologiques et de qualit\u00e9. Ce serait \u00e0 la fois un droit universel \u00e0 une alimentation saine et un outil puissant pour orienter l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique hors des logiques de profit. Et je suis s\u00fbre qu\u2019on aurait beaucoup moins de gens qui auraient des cancers par exemple. Ce type de proposition montre que la S\u00e9curit\u00e9 sociale n\u2019est pas un mod\u00e8le fig\u00e9 du pass\u00e9, mais un outil extraordinairement moderne aussi pour r\u00e9pondre aux besoins d\u2019aujourd\u2019hui sans \u00eatre d\u00e9pendant d\u2019acteurs capitalistes.<\/p>\n<p><strong>Louise Lambert<\/strong> Je pense qu\u2019on doit continuer \u00e0 montrer cette alternative-l\u00e0. Et pourquoi et comment la s\u00e9cu peut \u00eatre aussi une utopie du XXIe si\u00e8cle, donc pas seulement contre des risques de maladies, de soins de sant\u00e9, mais aussi dans d\u2019autres domaines, notamment dans le cadre des questions de transition \u00e9cologique et de transformation de l\u2019\u00e9conomie, etc. Il y a une bataille culturelle \u00e0 gagner sur la d\u00e9fense de la s\u00e9cu, en partant d\u2019exemples concrets de ce qu\u2019elle permet de construire, de savoirs chauds, ancr\u00e9s dans la r\u00e9alit\u00e9 des gens, plut\u00f4t que de cat\u00e9gories abstraites.<\/p>\n<p>La S\u00e9curit\u00e9 sociale, ce n\u2019est pas un tableau de chiffres : c\u2019est la visite chez le m\u00e9decin, la pension des parents, le revenu pendant une maladie.<\/p>\n<p>La s\u00e9cu, c\u2019est aussi ce qui finance encore une partie des vacances et de centres de loisirs. Il y a aussi un c\u00f4t\u00e9 d\u2019\u00e9mancipation : la S\u00e9curit\u00e9 sociale permet(tait) de financer les cr\u00e9dits-temps, les pr\u00e9pensions. Donc, une forme de r\u00e9duction collective du temps de travail, tous des m\u00e9canismes qui permettent aux travailleuses et travailleurs de moins d\u00e9pendre du travail salari\u00e9 et donc de l\u2019exploitation par le patronat.<\/p>\n<p>En les d\u00e9tricotant, on renforce l\u2019emprise du travail sur toute la vie. Refinancer ces m\u00e9canismes, c\u2019est redonner aux travailleuses et travailleurs la possibilit\u00e9 de souffler, de se former, de se soigner, de vivre.<\/p>\n<p><strong>Clarisse Van Tichelen<\/strong> M\u00eame pour ceux qui se pensent \u00ab contributeurs nets \u00bb ou qui ont de bons salaires, la S\u00e9curit\u00e9 sociale reste le meilleur rempart. Si le syst\u00e8me s\u2019effondre, tout le monde paiera beaucoup plus cher via des assurances priv\u00e9es inefficaces. L\u2019enjeu pour nous est de montrer cela, qu\u2019en tant que classe travailleuse on a toutes et tous int\u00e9r\u00eat \u00e0 d\u00e9fendre la S\u00e9curit\u00e9 sociale.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-58040 alignright\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Article-C-petit-.png\" alt=\"\" width=\"396\" height=\"396\" \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour Clarisse Van Tichelen et Louise Lambert, la S\u00e9curit\u00e9 sociale est une institution qui permet de soustraire des besoins vitaux \u00e0 la logique du march\u00e9. 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