{"id":5724,"date":"2017-12-22T07:00:50","date_gmt":"2017-12-22T05:00:50","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=5724"},"modified":"2022-06-07T16:41:04","modified_gmt":"2022-06-07T14:41:04","slug":"la-ville-est-un-champ-de-bataille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/","title":{"rendered":"La ville est un champ de bataille"},"content":{"rendered":"<p>Les questions urbaines, souvent pr\u00e9sent\u00e9es comme des probl\u00e8mes \u00ab techniques \u00bb, sont plus que jamais travers\u00e9es par de profonds antagonismes. Elles sont mati\u00e8re \u00e0 conflits sociaux bien davantage qu\u2019\u00e0 \u00ab consensus\u00a0\u00bb<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-5739\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2017\/12\/VanCriekingen1-Lava03-illus-redkitten-882x600.jpg\" alt=\"La ville est un champ de bataille\" width=\"882\" height=\"600\" \/>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Au tournant des ann\u00e9es\u00a01960 et 1970, dans ce qui \u00e9tait alors le bloc de l\u2019Ouest, la \u00ab\u00a0question urbaine\u00a0\u00bb \u00e9tait parvenue \u00e0 se hisser parmi les sujets politiques primordiaux. Les r\u00e9flexions d\u2019<strong>Henri Lefebvre<\/strong> sur le droit \u00e0 la ville, de <strong>Manuel Castells<\/strong> sur les luttes urbaines ou de <strong>David Harvey<\/strong> sur les liens entre ville et justice sociale, combin\u00e9es \u00e0 celles de toute une g\u00e9n\u00e9ration de militants engag\u00e9s dans une myriade de luttes concr\u00e8tes, n\u2019\u00e9taient pas pour rien dans cette situation. Elles avaient notamment permis de diffuser l\u2019id\u00e9e que l\u2019espace (urbain) n\u2019est pas donn\u00e9 comme un fait de la nature, mais activement produit.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Autrement dit, le cadre de la vie quotidienne des citadins, ses formes mat\u00e9rielles (b\u00e2timents, \u00e9quipements, espaces publics\u2026), comme ses paysages symboliques (les images, les r\u00e9putations ou les stigmates associ\u00e9s aux lieux), est toujours le r\u00e9sultat d\u2019une production sociale. Pour Lefebvre, Castells, Harvey et beaucoup de militants, poser la question urbaine \u00e9tait ainsi la voie \u00e0 suivre pour d\u00e9voiler au grand jour l\u2019emprise d\u2019imp\u00e9ratifs sp\u00e9cifiquement capitalistes (fabriquer et vendre avec profit toutes sortes de marchandises, sp\u00e9culer sur des b\u00e2timents ou des terrains pour capter des plus-values immobili\u00e8res ou fonci\u00e8res, inscrire la domination sociale dans le paysage des villes tout en se pr\u00e9munissant des r\u00e9voltes\u2026) sur la production de l\u2019espace de vie des citadins. C\u2019\u00e9tait \u00e9galement la voie \u00e0 suivre pour trouver des pistes pour contester cette emprise et chercher des alternatives.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Il \u00e9tait alors clair que produire l\u2019espace urbain n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 une somme d\u2019actes techniques et technocratiques \u2014\u00a0de <em>\u00ab\u00a0gouvernance urbaine\u00a0\u00bb<\/em>, comme on dit aujourd\u2019hui\u00a0\u2014, mais qu\u2019il s\u2019agit, d\u2019abord, d\u2019une mati\u00e8re profond\u00e9ment politique. La production de l\u2019espace repose constamment sur toute une s\u00e9rie de choix pos\u00e9s en fonction d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques, d\u2019ambitions politiques, de cadres id\u00e9ologiques ou encore de logiques institutionnelles. Par (sans) qui l\u2019espace urbain est-il produit ? Pour (contre) qui<span class=\"Lava---TEXT-italic\">\u00a0<\/span>? Au profit (d\u00e9triment) de quels int\u00e9r\u00eats\u00a0? En phase (d\u00e9calage) avec quelles aspirations\u00a0? Au nom de quel mod\u00e8le de d\u00e9veloppement\u00a0? Qui d\u00e9cide (ou pas)<span class=\"Lava---TEXT-italic\">\u00a0<\/span>?<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Les r\u00e9ponses \u00e0 toutes ces questions ne d\u00e9coulent jamais d\u2019un <em>\u00ab<span class=\"Lava---TEXT-italic\">\u00a0<\/span>bon sens<\/em><span class=\"Lava---TEXT-italic\"><em>\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0<\/span>universel ou d\u2019un <em>\u00ab\u00a0int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral\u00a0\u00bb<\/em> d\u00e9fini une fois pour toutes. Au contraire, elles sont ordinairement affaire de concurrence, de rivalit\u00e9s et d\u2019antagonismes, entre des fonctions, des activit\u00e9s, des groupes d\u2019int\u00e9r\u00eats, des classes ou fractions de classes\u2026 Produire la ville est une activit\u00e9 sociale \u00e9minemment conflictuelle et les transformations qui en d\u00e9coulent dans le cadre de vie sont d\u2019ordinaire bien plus violentes (socialement, \u00e9conomiquement ou symboliquement) qu\u2019elles n\u2019en ont l\u2019air de prime abord. En ce sens, la ville est aussi un champ de bataille<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-1-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-1-5724' title='Michel Pin\u00e7on et Monique Pin\u00e7on-Charlot,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;La violence des riches\u00a0&lt;\/span&gt;(chapitre\u00a06\u00a0: \u00ab\u00a0La ville comme champ de bataille\u00a0\u00bb), La D\u00e9couverte \/ Zones, 2013.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<blockquote><p>Dans un sch\u00e9ma o\u00f9 \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement urbain\u00a0\u00bb rime avec sp\u00e9culation forcen\u00e9e, l\u2019accumulation va structurellement de pair avec la d\u00e9possession<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Pourtant, la substance profond\u00e9ment politique des questions de production de l\u2019espace urbain est aujourd\u2019hui rarement reconnue, et encore plus rarement discut\u00e9e publiquement. Elle n\u2019\u00e9merge du flot des actualit\u00e9s que par la m\u00e9diatisation de grands projets urbains qui font particuli\u00e8rement pol\u00e9mique et suscitent beaucoup d\u2019oppositions \u2014\u00a0sacrifier un parc public pour faire place \u00e0 un nouveau centre commercial \u00e0 Istanbul, d\u00e9figurer d\u2019anciens quartiers ouvriers pour y am\u00e9nager des nouvelles zones haut de gamme\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">to live, work and play<\/span>\u00a0\u00e0 Hambourg ou Marseille, d\u00e9truire des quartiers d\u2019habitat populaire pour permettre l\u2019organisation des Jeux olympiques \u00e0 Rio de Janeiro, par exemple.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">D\u2019ordinaire, par contre, ces questions baignent dans un climat d\u00e9politis\u00e9, comme englu\u00e9es dans un marais post-politique. Toute l\u2019attention semble consacr\u00e9e \u00e0 construire le <em>\u00ab\u00a0dialogue\u00a0\u00bb<\/em> entre les <em>\u00ab\u00a0parties prenantes du territoire\u00a0\u00bb<\/em>, \u00e0 p\u00e9renniser des <em>\u00ab\u00a0partenariats\u00a0\u00bb<\/em> entre les <em>\u00ab\u00a0forces vives\u00a0\u00bb<\/em> (publiques et priv\u00e9es) de la ville et \u00e0 entretenir la <em>\u00ab\u00a0participation citoyenne\u00a0\u00bb<\/em> en mati\u00e8re d\u2019am\u00e9nagement urbain. Les appels \u00e0 construire des <em>\u00ab\u00a0visions partag\u00e9es\u00a0\u00bb<\/em> du d\u00e9veloppement territorial succ\u00e8dent aux invitations \u00e0 <em>\u00ab\u00a0coproduire la ville\u00a0\u00bb<\/em> ou \u00e0 <em>\u00ab\u00a0faire ville ensemble\u00a0\u00bb<\/em>, comme si toutes les in\u00e9galit\u00e9s de classe, de <em>\u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb<\/em> ou de genre pouvaient s\u2019effacer par la seule force de l\u2019appel au consensus. Qui plus est, l\u2019heure est aussi \u00e0 <em>\u00ab\u00a0l\u2019urbanisme de projet\u00a0\u00bb<\/em>, cens\u00e9 plus efficace, imaginatif, ouvert et souple que <em>\u00ab\u00a0l\u2019urbanisme de plan\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Cette fa\u00e7on de faire m\u00e8ne inlassablement \u00e0 compartimenter les discussions, toujours focalis\u00e9es sur un projet, et puis un autre, et puis un autre\u2026 C\u2019est alors la r\u00e9flexion sur le syst\u00e8me urbain dans son ensemble qui se perd, sur tout ce qu\u2019un projet ici implique pour l\u00e0-bas, et vice versa. N\u2019y a-t-il pas, par exemple, quelques liens \u00e0 identifier entre la reconversion d\u2019un ancien b\u00e2timent industriel en mus\u00e9e d\u2019art contemporain dans un quartier en plein <em>\u00ab\u00a0renouveau\u00a0\u00bb<\/em>, la croissance du nombre de logements propos\u00e9s sur\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">airbnb<\/span>\u00a0aux alentours et le nombre de mal-log\u00e9s dans l\u2019ensemble de la ville\u00a0?<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">En somme, l\u2019air du temps veut que les questions urbaines, pareillement \u00e0 d\u2019autres questions \u00e0 dimension collective (la question environnementale, par exemple<span id='easy-footnote-2-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-2-5724' title='Razmig Keucheyan,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;La nature est un champ de bataille. Essai d\u2019\u00e9cologie politique&lt;\/span&gt;, La D\u00e9couverte (Zones), 2014.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>), soient trait\u00e9es sur le mode de la recherche du consensus entre \u00ab\u00a0partenaires\u00a0\u00bb reconnus, au moyen de m\u00e9canismes de gouvernance\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">ad hoc\u00a0<\/span>et de dispositifs de participation citoyenne \u2014\u00a0du moins tant que ceux-ci ne remettent rien de s\u00e9rieux en cause dans l\u2019ordre urbain existant. Que \u00ab\u00a0le clivage gauche\/droite [soit] de moins en moins pr\u00e9dictif du contenu des politiques urbaines\u00a0\u00bb<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-3-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-3-5724' title='Gilles Pinson,\u00a0&lt;a href=&quot;http:\/\/www.metropolitiques.eu\/La-gauche-la-droite-les-villes.html?lang=fr&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;La gauche, la droite, les villes&lt;\/a&gt;,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;M\u00e9tropolitiques&lt;\/span&gt;, 19 mars 2014'><sup>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u00a0n\u2019est qu\u2019un des sympt\u00f4mes apparents de cette d\u00e9politisation. Quant \u00e0 penser les questions urbaines en termes de lutte des classes, la chose para\u00eet d\u00e9sormais incongrue, inaudible.<\/p>\n<h2 class=\"_-3-Lava---article-INTERTITLE\">Les paradoxes de\u00a0la d\u00e9politisation<\/h2>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Cette d\u00e9politisation des questions urbaines contemporaines est, \u00e0 vrai dire, tr\u00e8s paradoxale. En effet, les acteurs dominants du capitalisme contemporain ont fortement \u00ab\u00a0besoin de ville\u00a0\u00bb pour soutenir et perp\u00e9tuer leurs logiques d\u2019accumulation. En d\u2019autres mots, produire des espaces urbains \u00e0 leur image et \u00e0 leur avantage leur est plus que jamais n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">D\u2019aucuns, dans les ann\u00e9es\u00a01990 ou au d\u00e9but des ann\u00e9es\u00a02000, avaient cru pouvoir anticiper un d\u00e9clin inexorable des villes, concentrations spatiales devenues superflues ou m\u00eame contre-productives \u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019internet et des technologies num\u00e9riques. Les contraintes de distance s\u2019effa\u00e7ant du fait des avanc\u00e9es technologiques et de la lib\u00e9ralisation des \u00e9changes commerciaux et des march\u00e9s de capitaux. Le monde \u00e9tait en train de devenir<em> \u00ab\u00a0plat\u00a0\u00bb<\/em>, vaste\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">level playing field\u00a0<\/span>effa\u00e7ant les divisions culturelles, politiques, historiques\u2026 En cons\u00e9quence, s\u2019il ne voulait pas \u00eatre d\u00e9sert\u00e9 par les entreprises et les capitaux, chaque territoire (ville, r\u00e9gion, pays\u2026) devait sans tarder se pr\u00e9occuper de sa comp\u00e9titivit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">C\u2019est pourtant l\u2019inverse d\u2019une dispersion spatiale qui s\u2019est produit. Les leviers de commande du capitalisme mondialis\u00e9 (si\u00e8ges des multinationales et des grands m\u00e9dias, banques, gestionnaires de fonds financiers, cabinets de consultance, agences de publicit\u00e9, etc.) n\u2019ont sans doute jamais \u00e9t\u00e9 autant concentr\u00e9s en aussi peu de lieux\u00a0: des villes devenues m\u00e9tropoles (ou <em>\u00ab\u00a0villes globales\u00a0\u00bb<\/em>), et dans certaines d\u2019entre elles, encore davantage que dans d\u2019autres.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Dans le m\u00eame temps, de tr\u00e8s nombreuses autres villes ou r\u00e9gions ont \u00e9t\u00e9 marginalis\u00e9es, rel\u00e9gu\u00e9es dans un statut de p\u00e9riph\u00e9rie domin\u00e9e (comme Valenciennes, Charleroi, Sheffield, Aberdeen, Leipzig ou encore Detroit et Cleveland, par exemple). Souvent, il s\u2019agit de villes moyennes frapp\u00e9es par les fermetures d\u2019industries, les politiques d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 adopt\u00e9es \u00e0 la suite du krach financier de 2008, et qui peinent \u00e0 retenir leurs jeunes. Au contraire d\u2019un \u00ab\u00a0aplatissement\u00a0\u00bb des hi\u00e9rarchies territoriales, celles-ci se sont renforc\u00e9es et leurs p\u00f4les oppos\u00e9s \u2014\u00a0la m\u00e9tropole globalis\u00e9e et la ville en d\u00e9croissance (ou\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">shrinking city<\/span>\u00a0)<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-4-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-4-5724' title='&lt;a href=&quot;http:\/\/www.metropolitiques.eu\/Shrinking-Cities.html&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;La collection d\u2019articles r\u00e9unis dans le dossier \u00ab\u00a0Shrinking Cities\u00a0\u00bb de la revue en ligne\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;M\u00e9tropolitiques&lt;\/span&gt;&lt;\/a&gt;, 2017'><sup>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u00a0\u2014 se sont \u00e9loign\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">En outre, le caract\u00e8re tr\u00e8s financiaris\u00e9 du capitalisme contemporain est particuli\u00e8rement lourd de cons\u00e9quences pour les villes et leurs habitants. Une nu\u00e9e \u00ab\u00a0d\u2019investisseurs\u00a0\u00bb \u2014\u00a0des propri\u00e9taires lucratifs de capitaux en recherche de nouveaux profits de rente, plus exactement\u00a0\u2014 scrutent \u00e0 pr\u00e9sent les espaces urbains en qu\u00eate de sites \u00ab\u00a0sous-valoris\u00e9s\u00a0\u00bb selon des crit\u00e8res de march\u00e9, mais \u00ab\u00a0pleins de potentiels\u00a0\u00bb, dont la transformation augure de juteuses plus-values fonci\u00e8res et immobili\u00e8res. \u00c0 leurs yeux, les environnements urbanis\u00e9s ne constituent pas seulement des lieux o\u00f9 l\u2019accumulation du capital se produit (dans des bureaux, des usines, des ateliers\u2026), mais aussi, voire avant tout, des ressources, fonci\u00e8res et immobili\u00e8res en particulier, pour l\u2019accumulation.<\/p>\n<blockquote><p>Les paysages urbains donnent de plus en plus \u00e0 voir \u00e0 l\u2019\u0153uvre la violence \u00e9conomique, \u00e9cologique et symbolique des riches.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Les quartiers centraux d\u2019habitat populaire, souvent d\u2019anciens faubourgs cr\u00e9\u00e9s pour les besoins du capitalisme industriel et fa\u00e7onn\u00e9s par une longue histoire d\u2019accueil des populations immigr\u00e9es, sont particuli\u00e8rement dans le viseur de ces strat\u00e9gies de sp\u00e9culation. Des plaidoyers s\u2019\u00e9l\u00e8vent \u00e0 pr\u00e9sent de toutes parts pour <em>\u00ab\u00a0redynamiser\u00a0\u00bb<\/em> ces quartiers <em>\u00ab\u00a0oubli\u00e9s\u00a0\u00bb<\/em>, <em>\u00ab\u00a0optimiser\u00a0\u00bb<\/em> leurs territoires et y faire revenir de la <em>\u00ab\u00a0mixit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>. Pour quantit\u00e9 de promoteurs, d\u2019entrepreneurs, d\u2019organisateurs d\u2019\u00e9v\u00e9nements, mais aussi pour beaucoup d\u2019am\u00e9nageurs et m\u00eame certaines organisations citoyennes, l\u2019heure serait venue pour ces quartiers de remiser leurs habits populaires et d\u2019enfiler de nouveaux costumes, plus <em>\u00ab\u00a0m\u00e9tropolitains\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Pour quantit\u00e9 d\u2019habitants ou d\u2019usagers ordinaires de ces territoires, par contre, ces convoitises se paient par des \u00e9victions, des rel\u00e9gations en p\u00e9riph\u00e9rie, des blocages r\u00e9sidentiels, la fermeture de lieux d\u2019approvisionnement ou de socialisation familiers, voire m\u00eame par des r\u00e9pressions polici\u00e8res. Dans un tel sch\u00e9ma o\u00f9 <em>\u00ab\u00a0d\u00e9veloppement urbain\u00a0\u00bb<\/em> rime avec sp\u00e9culation forcen\u00e9e, l\u2019accumulation va structurellement de pair avec la d\u00e9possession<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-5-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-5-5724' title=' David Harvey,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;The New Imperialism&lt;\/span&gt;, Oxford University Press, 2003; Andy Merrifield, The New Urban Question, Pluto Press, 2014.'><sup>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">En somme, les paysages urbains donnent de plus en plus \u00e0 voir \u00e0 l\u2019\u0153uvre la violence \u00e9conomique, \u00e9cologique et symbolique des riches. Pourtant, les bestsellers des rayons <em>\u00ab\u00a0\u00e9tudes urbaines\u00a0\u00bb<\/em> des libraires ont pour titre\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">The triumph of the city<\/span>,<span class=\"Lava---TEXT-italic\">\u00a0Cities are good for you<\/span>,\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">Happy city,<\/span>\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">Pour des villes \u00e0 \u00e9chelle humaine<\/span>\u00a0ou \u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">\u00c9co-urbanisme. D\u00e9fis plan\u00e9taires, solutions urbaines<\/span><span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-6-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-6-5724' title='Edward Glaeser,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Triumph of the City: How Our Greatest Invention Makes Us Richer, Smarter, Greener, Healthier, and Happier&lt;\/span&gt;, Penguin Press, 2011\u00a0; Leo Hollis,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Cities Are Good for You: The Genius of the Metropolis&lt;\/span&gt;, Bloomsbury Press, 2013\u00a0; Charles Montgomery,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Happy City\u00a0: Transforming Our Lives Through Urban Design,&lt;\/span&gt;\u00a0Farrar, Straus and Giroux, 2013\u00a0; Jan Gehl,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Pour des villes \u00e0 \u00e9chelle humaine&lt;\/span&gt;, Ecosoci\u00e9t\u00e9, Montr\u00e9al, 2013 ; Jean Ha\u00ebntjens et St\u00e9phanie Lemoine,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;\u00c9co-urbanisme. D\u00e9fis plan\u00e9taires, solutions urbaines&lt;\/span&gt;, Ecosoci\u00e9t\u00e9, Montr\u00e9al, 2015.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Pour ajouter encore au paradoxe, toute une s\u00e9rie d\u2019institutions prescriptrices de politiques urbaines (la Commission europ\u00e9enne, l\u2019OCDE ou des firmes de consultance comme Mc Kinsey, notamment) mart\u00e8lent que l\u2019urbanisation du monde est la solution pour relancer l\u2019\u00e9conomie, p\u00e9renniser les profits, prot\u00e9ger la nature et assurer la coh\u00e9sion sociale. \u00c0 une condition, n\u00e9anmoins\u00a0: que le gouvernement des villes fasse place \u00e0 la gouvernance urbaine et \u00e0 sa litanie de projets et de partenariats pour que, ainsi, chaque ville puisse devenir <em>\u00ab\u00a0cr\u00e9ative\u00a0\u00bb<\/em>, <em>\u00ab\u00a0innovante\u00a0\u00bb<\/em>, <em>\u00ab\u00a0verte\u00a0\u00bb<\/em>, <em>\u00ab\u00a0intelligente\u00a0\u00bb<\/em> (ou\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">smart<\/span>) et encore <em>\u00ab\u00a0r\u00e9siliente\u00a0\u00bb<\/em>. Le paradoxe de la d\u00e9politisation des probl\u00e8mes urbains contemporains est l\u00e0, dans ce foss\u00e9 entre les fantasmes martel\u00e9s par ces discours normatifs et les r\u00e9alit\u00e9s v\u00e9cues par la grande majorit\u00e9 des citadins.<\/p>\n<h2 class=\"_-3-Lava---article-INTERTITLE\">D\u2019o\u00f9 vient cette d\u00e9politisation ?<\/h2>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Ouvrons d\u2019abord un journal ou un poste de radio. Quand il est question de probl\u00e8mes urbains \u2014\u00a0ce qui est en g\u00e9n\u00e9ral plut\u00f4t rare\u00a0\u2014, le traitement journalistique propos\u00e9 est superficiel et souffre de l\u2019utilisation d\u2019un langage particuli\u00e8rement d\u00e9grad\u00e9. On se trouve en effet habituellement plong\u00e9 dans un bain de m\u00e9taphores de la nature, comme s\u2019il \u00e9tait devenu impossible de parler de la ville sans \u00e9voquer son <em>\u00ab\u00a0c\u0153ur\u00a0\u00bb<\/em> (c.-\u00e0-d. le centre-ville, g\u00e9n\u00e9ralement), ses <em>\u00ab\u00a0art\u00e8res\u00a0\u00bb<\/em> (c.-\u00e0-d. des boulevards, des tunnels\u2026), ses <em>\u00ab\u00a0poumons verts\u00a0\u00bb<\/em> (c.-\u00e0-d. des parcs, des bois, des jardins\u2026) ou m\u00eame son <em>\u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb<\/em> (c.-\u00e0-d. \u00e0 peu pr\u00e8s n\u2019importe quoi). Dans la m\u00eame veine, les op\u00e9rations de r\u00e9novation de quartiers populaires anciennement industriels sont d\u2019ordinaire pr\u00e9sent\u00e9es comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019interventions m\u00e9dicales sur un corps souffrant\u00a0: <em>\u00ab\u00a0panser les plaies\u00a0\u00bb<\/em> de la ville, <em>\u00ab\u00a0effacer ses cicatrices\u00a0\u00bb<\/em> ou m\u00eame <em>\u00ab\u00a0soigner des cancers urbains\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Ces formules toutes faites sont moins inoffensives qu\u2019elles n\u2019en ont l\u2019air. \u00c0 force de r\u00e9p\u00e9tition, elles impriment dans les esprits l\u2019id\u00e9e qu\u2019une ville fonctionnerait \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un organisme vivant, soumis aux lois de la nature et \u00e0 des rythmes cycliques. La <em>\u00ab\u00a0vie\u00a0\u00bb<\/em> de la ville ne serait qu\u2019une suite d\u2019\u00e9pisodes de <em>\u00ab\u00a0d\u00e9ch\u00e9ance\u00a0\u00bb<\/em> et de <em>\u00ab\u00a0renaissance\u00a0\u00bb<\/em>, de <em>\u00ab\u00a0d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence\u00a0\u00bb<\/em> et de <em>\u00ab\u00a0r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration\u00a0\u00bb<\/em>, sans autres causes que des forces naturalis\u00e9es de d\u00e9veloppement ou de d\u00e9clin, et sans autres m\u00e9canismes que le passage d\u2019une phase \u00e0 l\u2019autre du cycle de vie du <em>\u00ab\u00a0corps urbain\u00a0\u00bb<\/em>. Les villes bougent, changent, mutent, grandissent ou tr\u00e9buchent\u2026 ainsi va la vie\u2026 Voir l\u2019\u0153uvre de forces de la nature l\u00e0 o\u00f9 des d\u00e9cisions, des int\u00e9r\u00eats, des id\u00e9ologies, des strat\u00e9gies d\u2019investissement ou de d\u00e9sinvestissement ou encore des logiques institutionnelles op\u00e8rent est la plus s\u00fbre mani\u00e8re de d\u00e9nier toute dimension politique \u00e0 la question trait\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Penchons-nous \u00e0 pr\u00e9sent sur les documents produits par les agences ou administrations en charge des politiques d\u2019am\u00e9nagement urbain (brochures, sites web, pr\u00e9sentations lors de s\u00e9ances d\u2019information publique, etc.). Le langage, ici, est structur\u00e9 par une s\u00e9rie de mots-clefs qui reviennent sans cesse, d\u2019un document \u00e0 l\u2019autre comme d\u2019une ville \u00e0 l\u2019autre\u00a0: \u00e9quilibre et coh\u00e9rence du territoire, qualit\u00e9 ou excellence urbaine, attractivit\u00e9 et rayonnement de la ville\u2026<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Le verbiage manag\u00e9rial semble y avoir d\u00e9finitivement pris le dessus\u00a0: d\u00e9fi, innovation, modernit\u00e9, connexion, coh\u00e9sion, dialogue\u2026 Au lecteur de s\u2019accommoder de cette \u00ab\u00a0novlangue technom\u00e9tropolitaine\u00a0\u00bb<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-7-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-7-5724' title='Jean-Pierre Garnier,\u00a0&lt;a href=&quot;http:\/\/www.article11.info\/?Petit-lexique-techno-metro&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;Petit lexique techno-m\u00e9tropolitain&lt;\/a&gt;,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Article\u00a011&lt;\/span&gt;, 18 janvier 2011'><sup>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u2014\u00a0aussi pauvre que st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e\u00a0\u2014 ou de passer son chemin. Tout ce discours semble n\u2019avoir pour but que de susciter d\u2019embl\u00e9e le consensus, plut\u00f4t que d\u2019informer un public adulte sur les tenants et aboutissants des options privil\u00e9gi\u00e9es en mati\u00e8re de production des espaces urbains.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Les projets y succ\u00e8dent aux projets, en mati\u00e8re de transport, puis de logement, puis d\u2019environnement\u2026, sans jamais souligner la moindre contradiction possible entre eux. Pourtant, est-il simplement concevable de pr\u00e9tendre r\u00e9duire l\u2019empreinte \u00e9cologique de la ville tout en soutenant des politiques d\u2019attractivit\u00e9 qui cherchent \u00e0 capter toujours davantage de flux de personnes et de marchandises\u00a0? Une ville <em>\u00ab\u00a0attractive \u00e0 l\u2019international\u00a0\u00bb<\/em> pour les touristes voyageant en avion peut-elle en m\u00eame temps se pr\u00e9tendre <em>\u00ab\u00a0durable\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0? De m\u00eame, peut-on \u00e0 la fois vouloir <em>\u00ab\u00a0ramener de la mixit\u00e9 sociale\u00a0\u00bb<\/em> dans des quartiers populaires et en m\u00eame temps y assurer le droit au logement des mal-log\u00e9s d\u00e9j\u00e0 l\u00e0\u00a0? N\u2019y a-t-il pas aussi quelque chose de profond\u00e9ment contradictoire \u00e0 vouloir \u00e0 la fois susciter des <em>\u00ab\u00a0effets d\u2019entra\u00eenements\u00a0\u00bb<\/em> (ou des <em>\u00ab\u00a0effets de levier\u00a0\u00bb<\/em>) aupr\u00e8s de <em>\u00ab\u00a0partenaires priv\u00e9s\u00a0\u00bb<\/em> dans des quartiers r\u00e9nov\u00e9s par des programmes publics et, en m\u00eame temps, y <em>\u00ab\u00a0lutter contre la sp\u00e9culation\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0? Accoler deux objectifs n\u2019a jamais fait dispara\u00eetre magiquement les contradictions entre eux. Effacer ces contradictions de la discussion, ou faire comme si elles n\u2019existaient pas est par contre un autre puissant levier de d\u00e9politisation.<\/p>\n<blockquote><p>Les op\u00e9rations de r\u00e9novation de quartiers populaires anciennement industriels sont pr\u00e9sent\u00e9es comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019interventions m\u00e9dicales sur un corps souffrant<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Dans les discours politiques, journalistiques, comme dans ceux de maints professionnels de la ville (urbanistes, architectes, consultants\u2026), la d\u00e9politisation des questions urbaines est encore renforc\u00e9e par une forme de langage utilis\u00e9e \u00e0 tort et \u00e0 travers\u00a0:\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">la ville<\/span>. La ville se d\u00e9veloppe, la ville change, la ville s\u2019engage\u2026 comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un tout homog\u00e8ne fond\u00e9 sur une seule et m\u00eame communaut\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eats, de besoins et d\u2019aspirations. Les nouvelles technologies comme les pi\u00e9tonniers ou les grands \u00e9v\u00e9nements sportifs seraient bons pour la ville. Il n\u2019y aurait que d\u2019\u00e9ternels grincheux pour penser que certains y gagneraient beaucoup plus que d\u2019autres, voire que d\u2019autres pourraient y perdre beaucoup.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">La ville, en ce sens, est une \u00ab\u00a0m\u00e9taphore perverse\u00a0\u00bb<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-8-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-8-5724' title='Peter Marcuse, &lt;em&gt;\u00ab\u00a0The city\u2019 as perverse metaphor\u00a0\u00bb&lt;\/em&gt;,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;City&lt;\/span&gt;, 2005, 9, 2, pp.\u00a0247\u2013254.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span>\u00a0<\/span>qui<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\">\u00a0<\/span>finit par rendre invisibles<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\">\u00a0<\/span>les lignes de fractures, les divergences de vues et les rapports de forces entre les multiples groupes et cat\u00e9gories de citadins. Cette propri\u00e9t\u00e9 d\u00e9politisante est d\u2019autant plus pernicieuse que, comme aujourd\u2019hui, les in\u00e9galit\u00e9s de classe se creusent, dans les villes particuli\u00e8rement.<\/p>\n<blockquote><p>Le verbiage manag\u00e9rial semble avoir d\u00e9finitivement pris le dessus\u00a0dans les documents produits par les agences en charge des politiques d\u2019am\u00e9nagement urbain<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Enfin, ce climat de d\u00e9politisation doit encore beaucoup \u00e0 l\u2019incursion de cat\u00e9gories morales dans les discussions sur les probl\u00e8mes de la ville. La n\u00e9cessaire critique des mod\u00e8les urbains aujourd\u2019hui en vue, la <em>\u00ab\u00a0ville cr\u00e9ative\u00a0\u00bb<\/em>, la <em>\u00ab\u00a0ville intelligente\u00a0\u00bb<\/em> et la <em>\u00ab\u00a0ville durable\u00a0\u00bb<\/em> en particulier, a en effet t\u00f4t fait de se cogner \u00e0 un \u00e9cran moralisateur. Qui osera se dire contre la <em>\u00ab\u00a0ville durable\u00a0\u00bb<\/em> passera pour un conservateur insensible \u00e0 la crise \u00e9cologique, voire un ami des embouteillages. Qui critiquera la <em>\u00ab\u00a0ville cr\u00e9ative\u00a0\u00bb<\/em> sera promptement assimil\u00e9 \u00e0 un ennemi des arts et de la culture, oppos\u00e9 \u00e0 <em>\u00ab\u00a0tout ce qui bouge et va de l\u2019avant\u00a0\u00bb<\/em>. Qui s\u2019opposera \u00e0 la \u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">smart city<\/span>\u00a0sera d\u00e9peint comme un r\u00e9fractaire au progr\u00e8s technologique, incapable de <em>\u00ab\u00a0vivre avec son temps\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Toujours suspect\u00e9e d\u2019une faute morale, la critique peine \u00e0 imposer les questions qui permettent de r\u00e9v\u00e9ler la substance politique des probl\u00e8mes urbains\u00a0: produire la ville pour (contre) qui, au nom de quoi et qui d\u00e9cide (ou pas)\u00a0? Ces questions, pourtant, ont plus que jamais lieu d\u2019\u00eatre. Il est en effet symptomatique de constater \u00e0 quel point ces figures dominantes de la modernit\u00e9 urbaine contemporaine ont en commun d\u2019\u00e9viter toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un contenu de classe. Leur imagerie est syst\u00e9matiquement lisse, rassurante et bien rang\u00e9e, comme sortie tout droit du catalogue d\u2019un marchand su\u00e9dois de meubles \u00e0 monter soi-m\u00eame.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Ces mod\u00e8les normatifs projettent l\u2019image fantasm\u00e9e de villes enti\u00e8rement <em>\u00ab\u00a0moyennis\u00e9es\u00a0\u00bb<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire exclusivement compos\u00e9es de <em>\u00ab\u00a0classes moyennes\u00a0\u00bb<\/em>, \u00e0 l\u2019exception de quelques <em>\u00ab\u00a0tr\u00e8s d\u00e9munis\u00a0\u00bb<\/em> dont il est simplement impossible de nier l\u2019existence. Il ne devrait plus \u00eatre question d\u2019in\u00e9galit\u00e9s, mais seulement de diff\u00e9rences entre des styles de vie \u2014\u00a0jeunes cadres dynamiques ou artistes, cyclistes ou joggeurs, amateurs d\u2019art moderne ou de musique du monde, etc.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Les classes populaires, par contre, semblent avoir disparu des radars et, avec elles, c\u2019est la perception des dimensions spatiales des rapports de domination sociale qui s\u2019efface<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-9-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-9-5724' title='Anne Clerval et Jean-Pierre Garnier (dir.), &lt;em&gt;\u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le peuple\u00a0?\u00a0\u00bb&lt;\/em&gt;,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Espaces et soci\u00e9t\u00e9s&lt;\/span&gt;, no\u00a0156-157, 2014.'><sup>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les in\u00e9galit\u00e9s entre les parties de la ville sont vues comme des <em>\u00ab\u00a0fractures\u00a0\u00bb<\/em> territoriales que des programmes\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">ad hoc de <em>\u00ab<\/em><\/span><em>\u00a0d\u00e9senclavement\u00a0\u00bb<\/em> permettront de r\u00e9sorber, plut\u00f4t que comme des mat\u00e9rialisations d\u2019une des divisions sociales de l\u2019espace qui r\u00e9servent les <em>\u00ab\u00a0beaux quartiers\u00a0\u00bb<\/em> aux groupes dominants et confinent les classes populaires (et une part croissante des classes interm\u00e9diaires, en proie \u00e0 la pr\u00e9carisation) aux parties les moins pris\u00e9es du territoire. En somme, la ville post-industrielle serait \u2014\u00a0et devrait \u00eatre\u00a0\u2014 une ville post-classe, et donc, naturellement, une ville post-politique<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-10-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-10-5724' title='Mark Davidson, Elvin Wyly, &lt;em&gt;\u00ab\u00a0Class-ifying London\u00a0\u00bb&lt;\/em&gt;,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;City&lt;\/span&gt;, 2012, 16, 4, pp.\u00a0395\u2013421; Erik Swyngedouw, &lt;em&gt;\u00ab\u00a0 The Post-Political City\u00a0\u00bb&lt;\/em&gt;, In BAVO (Eds.)\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Urban Politics Now. Re- imagening Democracy in the Neoliberal City&lt;\/span&gt;, NAI Publishers, 2007, pp.\u00a058\u201376.'><sup>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<h2 class=\"_-3-Lava---article-INTERTITLE\">L\u2019exemple de\u00a0la gentrification<\/h2>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Dans\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">L\u2019illusion du consensus<\/span>, <strong>Chantal Mouffe<\/strong> pose le <em>\u00ab\u00a0constat de notre incapacit\u00e9 \u00e0 penser politiquement les probl\u00e8mes auxquels nos soci\u00e9t\u00e9s font face. \u2026 [Les] questions politiques ne sont pas de simples probl\u00e8mes techniques susceptibles d\u2019\u00eatre r\u00e9solus par des experts. En v\u00e9rit\u00e9, les questions politiques impliquent toujours des d\u00e9cisions qui exigent que l\u2019on fasse un choix entre plusieurs options en conflit\u00a0\u00bb<\/em><span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-11-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-11-5724' title='Chantal Mouffe,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;L\u2019illusion du consensus&lt;\/span&gt;, Albin Michel, 2016, p.\u00a019.'><sup>11<\/sup><\/a><\/span><\/span><em>. Comme j\u2019en ai d\u00e9fendu l\u2019id\u00e9e au d\u00e9but de ce texte, les questions urbaines sont \u00e0 ranger parmi ces questions politiques qui peinent aujourd\u2019hui \u00e0 \u00eatre pens\u00e9es comme telles, au m\u00eame titre, par exemple, que la question \u00e9cologique.<\/em><\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\"><em>Chantal Mouffe ajoute encore\u00a0que \u00ab\u00a0cette incapacit\u00e9 \u00e0 penser politiquement est tr\u00e8s largement due \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie incontest\u00e9e du lib\u00e9ralisme<\/em><span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-12-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-12-5724' title='Chantal Mouffe,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;op. cit&lt;\/span&gt;., p.\u00a020.'><sup>12<\/sup><\/a><\/span><\/span><em>.\u00a0\u00bb<\/em> \u00c0 nouveau, un lien peut \u00eatre trac\u00e9 vers les questions urbaines. Au cours des trois derni\u00e8res d\u00e9cennies, en effet, la production des espaces urbains a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment teint\u00e9e de (n\u00e9o)lib\u00e9ralisme, m\u00eame si toute autre influence ou tradition politique n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 pour autant compl\u00e8tement effac\u00e9e<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-13-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-13-5724' title='Jason Hackworth,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;The Neoliberal City: Governance, Ideology, and Development in American Urbanism,&lt;\/span&gt;\u00a0Cornell University Press, 2006; David Harvey,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Le capitalisme contre le droit \u00e0 la ville\u00a0: N\u00e9olib\u00e9ralisme, urbanisation, r\u00e9sistances&lt;\/span&gt;, Amsterdam, Paris, 2011 ; Max Rousseau, &lt;a href=&quot;http:\/\/www.jssj.org\/article\/redeveloppement-urbain-et-injustice-sociale-les-strategies-neoliberales-de-montee-en-gamme-dans-les-villes-en-declin\/&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;Red\u00e9veloppement urbain et (in)justice sociale\u00a0: les strat\u00e9gies n\u00e9olib\u00e9rales de \u201cmont\u00e9e en gamme\u201d dans les villes en d\u00e9clin&lt;\/a&gt;, J&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;ustice spatiale | Spatial justice&lt;\/span&gt;, 6, 2014; Gilles Pinson, Christelle Morel Journel (\u00e9ds.),\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Debating the neoliberal city&lt;\/span&gt;, Routledge, 2017.'><sup>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les strat\u00e9gies de gentrification figurent en bonne place parmi les traits saillants de cette <em>\u00ab\u00a0ville n\u00e9olib\u00e9rale\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">\u00c0 la diff\u00e9rence d\u2019embl\u00e8mes comme la durabilit\u00e9, la cr\u00e9ativit\u00e9 ou l\u2019intelligence urbaine, la notion de gentrification n\u2019est pas d\u2019embl\u00e9e propice \u00e0 l\u2019installation d\u2019un large consensus dans les d\u00e9bats. Elle risque, au contraire, de crisper plus d\u2019un interlocuteur. L\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019en parler est parfois balay\u00e9e d\u2019un simple revers de main \u2014\u00a0<em>\u00ab\u00a0je me suis toujours oppos\u00e9 \u00e0 ce que l\u2019on qualifie de \u00ab\u00a0gentrification\u00a0\u00bb l\u2019installation dans Bruxelles de m\u00e9nages \u00e0 revenus \u00e9lev\u00e9s. Il faut de tout dans une ville, cela me semble \u00e9vident<\/em><span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-15-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-15-5724' title='Interview de Charles Picqu\u00e9, alors Ministre-Pr\u00e9sident de la R\u00e9gion de Bruxelles-Capitale,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;L\u2019\u00c9cho&lt;\/span&gt;, 21 mai 2010.[&lt;\/span&gt;\/note]&lt;em&gt;\u00bb&lt;\/em&gt;.\u00a0Cas extr\u00eame, un chercheur allemand a m\u00eame appris \u00e0 ses d\u00e9pens qu\u2019utiliser la notion pouvait \u00eatre retenu comme indice de sympathies suppos\u00e9es avec un groupe qualifi\u00e9 de &lt;em&gt;\u00ab\u00a0terroriste\u00a0\u00bb&lt;\/em&gt;. \u00c0 la clef, dans son cas\u00a0: trois semaines de d\u00e9tention pr\u00e9ventive en r\u00e9gime d\u2019isolement&lt;span class=&quot;Lava---text-NOTE-NUMBER&quot;&gt;&lt;span id=&#039;easy-footnote-14-5724&#039; class=&#039;easy-footnote-margin-adjust&#039;&gt;&lt;\/span&gt;&lt;span class=&#039;easy-footnote&#039;&gt;&lt;a href=&#039;https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-14-5724&#039; title=&#039;&#039;&gt;&lt;sup&gt;14&lt;\/sup&gt;&lt;\/a&gt;&lt;\/span&gt;Martin Kreickenbaum,\u00a0&lt;a href=&quot;http:\/\/www.wsws.org\/en\/articles\/2007\/08\/acad-a27.html&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;Un sociologue de Berlin incarc\u00e9r\u00e9 durant trois semaines. La science suspect\u00e9e de terrorisme&lt;\/a&gt;,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;WSWS.org,&lt;\/span&gt;\u00a06 septembre 2007.'><sup>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">De quoi parle-t-on\u00a0? Le plus souvent, la notion de gentrification sert \u00e0 d\u00e9signer l\u2019appropriation de quartiers populaires par des groupes socialement mieux lotis que leurs habitants ou usagers ordinaires<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-16-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-16-5724' title='Mais on peut parler aussi de gentrification de villages, de stations baln\u00e9aires, de m\u00e9dinas\u2026'><sup>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Plus ou moins rapidement, ces quartiers deviennent des parties de la ville pris\u00e9es par des publics bien dot\u00e9s en capitaux \u00e9conomiques ou culturels, les magazines\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">lifestyle\u00a0<\/span>commencent \u00e0 les trouver\u00a0<em><span class=\"Lava---TEXT-italic\">\u00ab<\/span>\u00a0branch\u00e9s\u00a0\u00bb<\/em>, les guides touristiques d\u00e9couvrent leurs caf\u00e9s et restaurants <em>\u00ab\u00a0sympas\u00a0\u00bb<\/em> et des blogueurs se mettent \u00e0 y faire le classement des meilleures adresses pour bruncher le dimanche. Pour les habitants et les usagers ordinaires des lieux, par contre, cette transformation \u00e0 la fois mat\u00e9rielle, fonctionnelle et symbolique de l\u2019espace implique toute une s\u00e9rie de pr\u00e9judices\u00a0: d\u00e9m\u00e9nagements contraints par des hausses de loyers ou des ventes d\u2019immeuble, blocages r\u00e9sidentiels, fermetures de commerces ou de lieux de socialisation familiers, exclusions symboliques, etc.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Plut\u00f4t que de se f\u00e9liciter de la\u00a0<em><span class=\"Lava---TEXT-italic\">\u00ab<\/span>\u00a0revitalisation\u00a0\u00bb<\/em> de quartiers \u00ab\u00a0qui avaient bien besoin d\u2019un nouvel \u00e9lan\u00a0\u00bb, de leur \u00ab\u00a0renaissance\u00a0\u00bb ou encore de la \u00ab\u00a0r\u00e9surrection\u00a0\u00bb, la notion de gentrification pointe explicitement l\u2019envers du d\u00e9cor\u00a0: dans les espaces en voie de gentrification, nombreux sont ceux qui font les frais du r\u00e9investissement. Pour cette raison, la gentrification nourrit aussi des vocabulaires de lutte, alors qu\u2019on n\u2019a jamais vu de tags \u00ab\u00a0stop \u00e0 la r\u00e9surrection\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">La gentrification est, depuis son origine, un concept critique, b\u00e2ti sur une lecture en termes de classe de la production de l\u2019espace urbain. On le doit \u00e0 une sociologue marxiste, <strong>Ruth Glass<\/strong>, qui travaillait sur les transformations de quartiers centraux de Londres au d\u00e9but des ann\u00e9es\u00a01960, dans le\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">borough\u00a0<\/span>d\u2019Islington en particulier. Constatant les effets in\u00e9galitaires du r\u00e9investissement de ces quartiers \u00e0 l\u2019\u00e9poque encore largement ouvriers, Ruth Glass voulut forger une notion qui, dans son \u00e9tymologie, pointerait explicitement le contenu de classe du changement \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Elle opta pour la racine <strong>\u00ab\u00a0gentry\u00a0\u00bb<\/strong>, terme qui d\u00e9signe une fraction des classes dominantes britanniques et qui, de plus, est souvent employ\u00e9 dans un sens ironique et p\u00e9joratif pour d\u00e9signer des gens ais\u00e9s, parce que <strong>\u00ab\u00a0bien n\u00e9s\u00a0\u00bb<\/strong>.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Telle qu\u2019initialement pos\u00e9e, donc, la notion de gentrification ne se veut pas propice \u00e0 une expertise neutre de <strong>\u00ab\u00a0mutations\u00a0\u00bb<\/strong> ou de <strong>\u00ab\u00a0m\u00e9tamorphoses\u00a0\u00bb<\/strong> urbaines plus ou moins naturalis\u00e9es. Il s\u2019agit, bien plus profond\u00e9ment, de donner \u00e0 voir l\u2019une des fa\u00e7ons par lesquelles la domination sociale se mat\u00e9rialise et se perp\u00e9tue au travers de reconfigurations de l\u2019espace urbain \u2014\u00a0et tous les d\u00e9g\u00e2ts que cela engendre. En somme, la gentrification permet aujourd\u2019hui de d\u00e9signer ce qui se passe dans des quartiers touch\u00e9s par des processus de r\u00e9investissement en capitaux et en symboles qui impliquent un double mouvement d\u2019appropriation (pour les uns) et de d\u00e9possession (pour d\u2019autres)<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-17-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-17-5724' title='Cette d\u00e9finition est proche de celle propos\u00e9e par Loretta Lees, Tom Slater, Elvin Wyly,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Gentrification&lt;\/span&gt;, Routledge, 2008 ou de celle propos\u00e9e par Anne Clerval, Claire Colomb et Mathieu Van Criekingen, &lt;em&gt;\u00ab\u00a0La gentrification des m\u00e9tropoles europ\u00e9ennes\u00a0\u00bb&lt;\/em&gt; in Denise Pumain et Marie-Flore Mattei (dir.),\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Donn\u00e9es urbaines,\u00a0&lt;\/span&gt;6, Paris, Economica, 2011, p.\u00a0151-165.'><sup>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Pourtant, la notion de gentrification \u2014\u00a0dont l\u2019usage a aujourd\u2019hui largement d\u00e9bord\u00e9 du champ acad\u00e9mique\u00a0\u2014 n\u2019est elle-m\u00eame pas \u00e9pargn\u00e9e par le climat post-politique entourant les questions urbaines contemporaines. C\u2019en est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 un point tel que plus d\u2019un expert plaide \u00e0 pr\u00e9sent pour consid\u00e9rer la gentrification comme une \u00ab dynamique positive \u00bb, \u00e0 encourager et encadrer plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 d\u00e9courager et (surtout pas) \u00e0 combattre<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-18-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-18-5724' title='Anne Clerval et Mathieu Van Criekingen,\u00a0&lt;a href=&quot;http:\/\/www.metropolitiques.eu\/Gentrification-ou-ghetto.html?lang=fr&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;\u201cGentrification ou ghetto\u201d, d\u00e9cryptage d\u2019une impasse intellectuelle&lt;\/a&gt;,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;M\u00e9tropolitiques&lt;\/span&gt;, 20 octobre 2014'><sup>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En ce sens, le cas de la gentrification est symptomatique de la d\u00e9politisation ordinaire des questions urbaines contemporaines. Il donne aussi \u00e0 voir ce qui l\u2019en co\u00fbte pour la r\u00e9flexion et l\u2019action.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Pour plus d\u2019un commentateur, la gentrification de quartiers centraux d\u2019habitat populaire dot\u00e9s de caract\u00e9ristiques \u00ab\u00a0int\u00e9ressantes\u00a0\u00bb au plan architectural ou paysager serait simplement un ph\u00e9nom\u00e8ne <em>\u00ab\u00a0naturel\u00a0\u00bb<\/em>, le cours <em>\u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb<\/em> et m\u00eame in\u00e9vitable des <em>\u00ab\u00a0villes qui gagnent\u00a0\u00bb<\/em> au 21e si\u00e8cle. Certains quartiers anciens se r\u00e9novent, de nouveaux habitants y arrivent et de plus pauvres s\u2019en vont\u00a0: la gentrification ne serait rien d\u2019autre qu\u2019un indice de (bonne) sant\u00e9 urbaine, un marqueur du \u00ab\u00a0succ\u00e8s\u00a0\u00bb de la ville. Inversement, l\u2019absence de gentrification serait une marque d\u2019\u00e9chec ou de d\u00e9clin<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-19-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-19-5724' title='Par exemple Philip Ball, &lt;em&gt;\u00ab\u00a0Gentrification is a natural evolution\u00a0\u00bb&lt;\/em&gt;,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;The Guardian&lt;\/span&gt;, 19 novembre 2014. La r\u00e9ponse de Tom Slater est salutaire \u2014 &lt;em&gt;\u00ab\u00a0There is Nothing Natural about Gentrification\u00a0\u00bb&lt;\/em&gt;,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;New Left Project&lt;\/span&gt;, 24 novembre 2014.'><sup>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\">Beaucoup, aussi, abordent la question sous un angle moral, partant d\u2019une antinomie totalement inepte, pourtant largement r\u00e9pandue\u00a0: la gentrification ou le ghetto. Par exemple, \u00e0 Bruxelles, on peut entendre que <em>\u00ab\u00a0le grand d\u00e9bat\u2026 est in\u00e9vitablement la question de \u201cl\u2019envahissement\u201d des quartiers populaires. [\u2026] Il faut d\u00e9composer ce discours, sortir de la simplification qui dit que ceux qui sont \u201cpour\u201d un d\u00e9veloppement des quartiers sont automatiquement \u201cpour\u201d l\u2019embourgeoisement, que ce sont des \u201cgentrificateurs\u201d et que les pauvres quartiers populaires doivent rester de pauvres quartiers populaires.\u00a0\u00bb<\/em> Ce discours est encore assez fort \u00e0 Bruxelles, mais un tel manque d\u2019ouverture paralyse toute initiative<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-20-5724' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-ville-est-un-champ-de-bataille\/#easy-footnote-bottom-20-5724' title='Point de vue de Wim Embrechts, animateur de &lt;em&gt;\u00ab\u00a0Platform Kanal\u00a0\u00bb&lt;\/em&gt;, exprim\u00e9 dans le rapport &lt;em&gt;\u00ab\u00a0\u00c9laboration d\u2019un plan directeur pour la zone du canal. Pr\u00e9sentation des caract\u00e9ristiques de la zone et synth\u00e8se des enjeux\u00a0\u00bb&lt;\/em&gt;,\u00a0&lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Architecture Workroom Brussels&lt;\/span&gt;, 2011, p.\u00a0176.'><sup>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-5745 alignright\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2017\/12\/VanCriekingen2-Lava03-illus-redkitten.jpg\" alt=\"La ville est un champ de bataille\" width=\"365\" height=\"226\" \/>\u00c0 d\u00e9faut de \u00ab\u00a0s\u2019ouvrir\u00a0\u00bb \u00e0 la gentrification, il n\u2019y aurait simplement aucun avenir souhaitable pour les quartiers populaires. Si ce n\u2019est pas la gentrification, ce sera l\u2019appauvrissement, le d\u00e9clin commercial, la d\u00e9gradation physique et environnementale&#8230; S\u2019appuyer sur un tel faux choix aux lourds accents moralisateurs cong\u00e8le d\u2019embl\u00e9e toute r\u00e9flexion digne de ce nom\u00a0: <em>\u00ab\u00a0vous n\u2019\u00eates pas pour l\u2019abandon et la mort des quartiers, tout de m\u00eame\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>. S\u2019opposer aux logiques de gentrification reviendrait \u00e0 vouloir faire obstacle \u00e0 l\u2019am\u00e9nagement d\u2019une ville r\u00e9nov\u00e9e, consciente des enjeux \u00e9cologiques du pr\u00e9sent et autant soucieuse de ses performances \u00e9conomiques que de sa coh\u00e9sion sociale. D\u00e9guis\u00e9e en <em>\u00ab\u00a0revitalisation urbaine\u00a0\u00bb<\/em> \u2014\u00a0ou sous un autre avatar puis\u00e9 dans la novlangue ch\u00e8re aux nouveaux managers urbains\u00a0\u2014, la gentrification se confondrait en somme avec l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<blockquote><p>Un chercheur allemand a appris \u00e0 ses d\u00e9pens qu\u2019utiliser la notion gentrification pouvait \u00eatre retenu comme indice de sympathies \u00ab\u00a0terroristes\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-2-Lava---article-BODY-TEXT _idGenParaOverride-1\">On voit ici clairement que la d\u00e9politisation des questions urbaines emp\u00eache la possibilit\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce que peut \u00eatre le contraire progressiste des formes dominantes de la production de l\u2019espace urbain, c\u2019est-\u00e0-dire, la possibilit\u00e9 de remettre en cause la version urbaine du\u00a0<span class=\"Lava---TEXT-italic\">there\u2019s no alternative<\/span>\u00a0ch\u00e8re aux partisans du capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral. Le contraire de la gentrification, ce n\u2019est pas l\u2019appauvrissement, la ghetto\u00efsation ou la d\u00e9glingue. Le contraire de la gentrification, c\u2019est un projet d\u2019am\u00e9lioration et de renforcement de tout ce qui fait ressource pour les classes domin\u00e9es dans les quartiers populaires (et au-del\u00e0), un droit \u00e0 la ville populaire, en somme.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les questions urbaines, souvent pr\u00e9sent\u00e9es comme des probl\u00e8mes \u00ab techniques \u00bb, sont plus que jamais travers\u00e9es par de profonds antagonismes. Elles sont mati\u00e8re \u00e0 conflits sociaux bien davantage qu\u2019\u00e0 \u00ab consensus \u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":571,"featured_media":5739,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[16,17],"tags":[3382,656,3360],"class_list":["post-5724","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-article-fr","category-articles-fr","tag-democratie-fr","tag-economie-fr","tag-mathieu-van-criekingen","issues-numero-3"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5724","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/571"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5724"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5724\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":39414,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5724\/revisions\/39414"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5739"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5724"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5724"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5724"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}