{"id":52768,"date":"2025-04-02T13:24:10","date_gmt":"2025-04-02T11:24:10","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=52768"},"modified":"2026-02-26T16:34:46","modified_gmt":"2026-02-26T14:34:46","slug":"lidee-dune-europe-sociale-comme-alibi-neoliberal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/lidee-dune-europe-sociale-comme-alibi-neoliberal\/","title":{"rendered":"L&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une \u00ab\u00a0Europe sociale\u00a0\u00bb comme alibi n\u00e9olib\u00e9ral"},"content":{"rendered":"<p>Les ann\u00e9es 1970 ont constitu\u00e9 un tournant durant lequel l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab Europe sociale \u00bb \u00e9tait d\u00e9fendue, en r\u00e9ponse \u00e0 la crise du capitalisme. Ce terme a ensuite \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 et d\u00e9voy\u00e9, au profit du dogme n\u00e9olib\u00e9ral.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-52669\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2025\/04\/Lava32-illus-redkitten-TRK011webs01_Article-D.png\" alt=\"\" width=\"2056\" height=\"1453\" \/>\n<p>Fin 2023, l\u2019homme politique fran\u00e7ais Jacques Delors d\u00e9c\u00e9dait \u00e0 l\u2019\u00e2ge de nonante-huit ans. Delors a surtout marqu\u00e9 son temps comme pr\u00e9sident de la Commission europ\u00e9enne, un mandat au cours duquel il avait jet\u00e9 les bases de la monnaie unique par le biais du trait\u00e9 de Maastricht.<\/p>\n<p>Le concept d\u2019\u00ab Europe sociale \u00bb est aussi l\u2019une des principales id\u00e9es qui lui restent associ\u00e9es. Le terme trouve son origine dans la crise du capitalisme mondial des ann\u00e9es 1970, au moment o\u00f9 les partis de gauche et les syndicats cherchent une alternative radicale au statu quo. Mais lorsque Delors et sa commission reprennent le slogan d\u2019\u00ab Europe sociale \u00bb, celui-ci a perdu sa connotation originale pour finalement servir d\u2019alibi au cadre n\u00e9olib\u00e9ral de la zone euro, avec des cons\u00e9quences encore bien pr\u00e9sentes aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p><strong>Daniel Finn<\/strong> : <strong>Avant que l\u2019on ne commence \u00e0 parler de l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab Europe sociale \u00bb dans les ann\u00e9es 1970, quelle \u00e9tait la nature du <\/strong><strong>projet europ\u00e9en tel qu\u2019il s\u2019\u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9 depuis le trait\u00e9 de Rome jusqu\u2019\u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019\u00c9tats comme <\/strong><strong>la Grande-Bretagne, l\u2019Irlande et le Danemark au milieu des ann\u00e9es 1970 ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Aur\u00e9lie Dianara :<\/strong> Dans le discours officiel de l\u2019Union europ\u00e9enne, l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne d\u2019apr\u00e8s-guerre est g\u00e9n\u00e9ralement pr\u00e9sent\u00e9e comme un projet de paix suite \u00e0 la Seconde Guerre mondiale \u2013 le projet de quelques visionnaires, P\u00e8res de l\u2019Europe, comme Jean Monnet, Alcide De Gasperi et Konrad Adenauer. En r\u00e9alit\u00e9, il s\u2019agissait surtout d\u2019un projet \u00e9conomique men\u00e9 par des forces politiques conservatrices, d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiennes et lib\u00e9rales. Les forces socialistes ont \u00e9t\u00e9 marginales dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de ce processus d\u2019int\u00e9gration, tandis que les partis communistes ont \u00e9t\u00e9 absents des institutions europ\u00e9ennes jusqu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, d\u00e9but des ann\u00e9es 1970.<\/p>\n<figure id=\"attachment_52723\" aria-describedby=\"caption-attachment-52723\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption alignright\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-52723\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2025\/04\/Dianara-captureLeMediaBW01-600x600.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"600\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-52723\" class=\"wp-caption-text\">Aur\u00e9lie Dianara est historienne, sp\u00e9cialiste de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne et de la gauche en Europe. En 2022, son livre intitul\u00e9 <em>Social Europe, The Road not Taken : The Left and European Integration in the Long 1970s<\/em> (\u00ab L\u2019Europe sociale, la voie qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 emprunt\u00e9e \u00bb) a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 par l\u2019Oxford University Press. L\u2019ouvrage revient sur les combats men\u00e9s par la gauche europ\u00e9enne en faveur d\u2019une \u00ab Europe sociale \u00bb dans les ann\u00e9es 1970, ainsi que les obstacles qu\u2019elle a connus avec le tournant n\u00e9olib\u00e9ral venu les dominer.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le trait\u00e9 de Rome a \u00e9t\u00e9 sign\u00e9 en 1957, \u00e9tablissant la Communaut\u00e9 \u00e9conomique europ\u00e9enne ( CEE), qui est le pr\u00e9curseur de l\u2019Union europ\u00e9enne actuelle. Il a cr\u00e9\u00e9 un march\u00e9 commun et une union douani\u00e8re entre les membres fondateurs, \u00e0 savoir la Belgique, la France, l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest, l\u2019Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. Le trait\u00e9, adopt\u00e9 apr\u00e8s de nombreuses discussions et travaux pr\u00e9paratoires, a marqu\u00e9 la victoire d\u2019une vision lib\u00e9rale de l\u2019int\u00e9gration \u00e9conomique, au d\u00e9triment d\u2019autres visions plus sociales.<\/p>\n<p>Seuls douze articles sur 248 \u00e9taient consacr\u00e9s \u00e0 la politique sociale, et parmi eux, nombreux \u00e9taient tout \u00e0 fait hors de propos. Seuls trois articles \u00e9taient vraiment pertinents. L\u2019un cr\u00e9ait un Fonds social europ\u00e9en, dont le financement \u00e9tait tr\u00e8s limit\u00e9, du moins jusqu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960. Le second \u00e9tait un article important sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 de r\u00e9mun\u00e9ration entre hommes et femmes au sein de la CEE, mais il n\u2019a \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9 qu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970. Le troisi\u00e8me portait sur la non-discrimination dans les conditions de travail et l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la protection sociale pour les travailleurs se d\u00e9pla\u00e7ant entre diff\u00e9rents \u00c9tats membres, mais l\u00e0 encore, il n\u2019a \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9 que bien plus tard.<\/p>\n<blockquote><p>Diff\u00e9rentes voies auraient pu \u00eatre emprunt\u00e9es. Le n\u00e9olib\u00e9ralisme n\u2019\u00e9tait qu\u2019une option parmi d\u2019autres.<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour faire simple, la conviction g\u00e9n\u00e9rale des r\u00e9dacteurs du trait\u00e9 et des dirigeants europ\u00e9ens qui l\u2019ont sign\u00e9 \u00e9tait que le progr\u00e8s social d\u00e9coulerait naturellement de la prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e9conomique. La CEE cr\u00e9erait une telle prosp\u00e9rit\u00e9, entra\u00eenant naturellement un progr\u00e8s social. Cela ne s\u2019est pas produit, bien s\u00fbr, mais les choses sont plus largement rest\u00e9es inchang\u00e9es avec ce d\u00e9ficit social dans les projets d\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne jusqu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960.<\/p>\n<p><strong>Au cours de cette p\u00e9riode, comment les partis de gauche d\u2019Europe occidentale, tant sociaux-d\u00e9mocrates que communistes, ont-ils per\u00e7u l\u2019id\u00e9e de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne ? Et comment y ont-ils r\u00e9agi ?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019unit\u00e9 europ\u00e9enne a \u00e9t\u00e9 l\u2019une des questions les plus controvers\u00e9es pour la gauche europ\u00e9enne au XXe\u00a0si\u00e8cle, en particulier \u00e0 certains moments, comme juste apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, avec le plan Marshall. Il s\u2019agissait d\u2019un programme de redressement de l\u2019Europe financ\u00e9 par des pr\u00eats \u00e9tasuniens, qui \u00e9tait li\u00e9 \u00e0 d\u2019autres plans d\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne, ainsi qu\u2019\u00e0 la dynamique des d\u00e9buts de la guerre froide. Les partis communistes et les syndicats \u00e9taient unanimement hostiles au plan Marshall et aux projets ult\u00e9rieurs d\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne, tels que la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne du charbon et de l\u2019acier, cr\u00e9\u00e9e en 1951, ou la CEE. Pour ces partis et syndicats, ces projets contribuaient \u00e0 isoler l\u2019Union sovi\u00e9tique et \u00e0 diviser le continent europ\u00e9en et le monde en deux blocs, l\u2019Europe occidentale faisant partie du bloc occidental sous l\u2019h\u00e9g\u00e9monie des \u00c9tats-Unis. Ils avaient d\u00e9nonc\u00e9 ces premiers projets d\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne occidentale comme capitalistes, bourgeois, catholiques, militaristes et coloniaux. Cette situation a quelque peu \u00e9volu\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960, en particulier vers la fin de la d\u00e9cennie et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970. Les syndicats communistes ont par exemple \u00e9t\u00e9 les premiers \u00e0 changer d\u2019attitude \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la CEE et de son march\u00e9 commun, qu\u2019ils ont commenc\u00e9 \u00e0 consid\u00e9rer non pas tant comme quelque chose qu\u2019il fallait combattre et abolir de l\u2019ext\u00e9rieur, mais plut\u00f4t comme une entit\u00e9 qui pouvait \u00eatre modifi\u00e9e et am\u00e9lior\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Les partis communistes ont \u00e9galement chang\u00e9 de position, \u00e0 commencer par le parti communiste italien, qui comptait un groupe de r\u00e9formateurs pro-europ\u00e9ens dirig\u00e9 par Giorgio Amendola. Le parti communiste fran\u00e7ais, qui \u00e9tait l\u2019autre parti communiste tr\u00e8s important en Europe occidentale \u00e0 l\u2019\u00e9poque, se montrait plus hostile que les Italiens, mais il a progressivement \u00e9volu\u00e9 vers ce que nous pourrions appeler une sorte de r\u00e9formisme europ\u00e9en communiste. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1960 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, syndicats et partis communistes ont commenc\u00e9 \u00e0 envoyer des repr\u00e9sentants dans les institutions europ\u00e9ennes et \u00e0 prendre part au processus d\u00e9cisionnel europ\u00e9en.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des socialistes, la situation \u00e9tait un peu plus compliqu\u00e9e. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, on peut dire qu\u2019une ligne divisait les socialistes et les sociaux-d\u00e9mocrates europ\u00e9ens en deux camps lorsqu\u2019il s\u2019agissait de l\u2019int\u00e9gration et de l\u2019unit\u00e9 europ\u00e9ennes. Il y avait un camp compos\u00e9 des partis fran\u00e7ais, belge, n\u00e9erlandais et luxembourgeois, qui \u00e9taient favorables \u00e0 l\u2019int\u00e9gration \u00e9conomique et politique et soutenaient ces premiers projets apr\u00e8s la guerre. Les membres du second camp, dont le parti travailliste britannique Labour et les sociaux-d\u00e9mocrates scandinaves, \u00e9taient oppos\u00e9s \u00e0 une unit\u00e9 europ\u00e9enne supranationale.<\/p>\n<blockquote><p>Les principales propositions du projet d\u2019Europe sociale tel qu\u2019imagin\u00e9 par la gauche des ann\u00e9es 1970 n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 mises en \u0153uvre.<\/p><\/blockquote>\n<p>Les sociaux-d\u00e9mocrates allemands ont connu une \u00e9volution diff\u00e9rente. Ils se sont d\u2019abord montr\u00e9s hostiles au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950, alors que leur leader, Kurt Schumacher, d\u00e9non\u00e7ait ce qu\u2019il appelait les quatre \u00ab C \u00bb europ\u00e9ens : capitalisme, conservatisme, cl\u00e9ricalisme et cartels. Cependant, au moment de la signature du trait\u00e9 de Rome, ils avaient chang\u00e9 de position et ont vot\u00e9 en sa faveur, comme tous les partis socialistes des six membres fondateurs.<\/p>\n<p>Pour en revenir au parti travailliste britannique il est rest\u00e9 hostile ou divis\u00e9 sur la question, m\u00eame apr\u00e8s l\u2019entr\u00e9e du Royaume-Uni, du Danemark et de l\u2019Irlande au sein de la CEE en 1973. Je pense que ces divisions constituent l\u2019une des nombreuses raisons pour lesquelles la gauche europ\u00e9enne n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 influencer le processus d\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne et \u00e0 r\u00e9aliser une Europe sociale durant ces ann\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>Quel a \u00e9t\u00e9 l\u2019impact de la crise \u00e9conomique des ann\u00e9es 1970 et de la fin du boom d\u2019apr\u00e8s-guerre sur le d\u00e9veloppement du projet europ\u00e9en ?<\/strong><\/p>\n<p>La fin du boom d\u2019apr\u00e8s-guerre a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des facteurs qui ont conduit les dirigeants europ\u00e9ens \u00e0 envisager des changements dans leurs projets d\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne et \u00e0 commencer \u00e0 imaginer une Communaut\u00e9 europ\u00e9enne \u00e0 visage humain \u2013 c\u2019est l\u2019expression qu\u2019ils utilisaient \u00e0 l\u2019\u00e9poque. D\u2019autres facteurs les poussaient dans la m\u00eame direction. Il y a eu les importants mouvements de travailleurs et d\u2019\u00e9tudiants qui ont \u00e9merg\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 et qui se sont poursuivis dans les ann\u00e9es 1970, ainsi que les mouvements f\u00e9ministes et \u00e9cologistes. Plus largement, l\u2019Europe occidentale a connu une intensification des conflits sociaux ces ann\u00e9es-l\u00e0. Tous ces \u00e9l\u00e9ments ont pouss\u00e9 les dirigeants europ\u00e9ens \u00e0 prendre davantage en consid\u00e9ration l\u2019aspect social de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Un autre facteur, moins connu, a \u00e9galement jou\u00e9 un r\u00f4le : l\u2019affirmation, \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1950, d\u2019une union des pays du tiers monde, faisant pression pour la redistribution du pouvoir et des richesses dans le cadre de ce qu\u2019ils ont appel\u00e9 le \u00ab nouvel ordre \u00e9conomique international \u00bb. Cela a eu une influence sur les d\u00e9cideurs europ\u00e9ens, en particulier ceux de la gauche.<\/p>\n<figure id=\"attachment_52726\" aria-describedby=\"caption-attachment-52726\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-52726\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2025\/04\/FinnBW01-600x600.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"600\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-52726\" class=\"wp-caption-text\">Daniel Finn est r\u00e9dacteur en chef de Jacobin. Il est l\u2019auteur de <em>One Man\u2019s Terrorist : A Political History of the IRA<\/em> ( Verso, 2021).<\/figcaption><\/figure>\n<p>Au cours de cette p\u00e9riode, le syst\u00e8me mon\u00e9taire de Bretton Woods s\u2019est effondr\u00e9 et le boom d\u2019apr\u00e8s-guerre s\u2019est essouffl\u00e9. Ces ann\u00e9es ont vu la d\u00e9sint\u00e9gration du compromis d\u2019apr\u00e8s-guerre, qui caract\u00e9risait \u00ab l\u2019\u00e2ge d\u2019or \u00bb du capitalisme social depuis trente ans en Europe occidentale. De la fin des ann\u00e9es 1960 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, tous ces facteurs ont contribu\u00e9 \u00e0 ouvrir une fen\u00eatre d\u2019opportunit\u00e9 pour de nouvelles alternatives et possibilit\u00e9s.<\/p>\n<p>Le projet d\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne, tout comme l\u2019ordre mondial en g\u00e9n\u00e9ral, semblait \u00eatre \u00e0 la crois\u00e9e des chemins. Diff\u00e9rentes voies auraient pu \u00eatre emprunt\u00e9es, qui auraient men\u00e9 \u00e0 des solutions radicalement divergentes. Le n\u00e9olib\u00e9ralisme n\u2019\u00e9tait qu\u2019une option parmi d\u2019autres. En atteste l\u2019attribution conjointe du prix Nobel d\u2019\u00e9conomie \u00e0 deux penseurs tr\u00e8s diff\u00e9rents en 1974 : l\u2019un a \u00e9t\u00e9 remis \u00e0 l\u2019\u00e9conomiste social\u00add\u00e9mocrate su\u00e9dois Gunnar Myrdal et l\u2019autre, au champion autrichien du n\u00e9olib\u00e9ralisme, Friedrich Hayek.<\/p>\n<p>Cette fen\u00eatre d\u2019opportunit\u00e9 a conduit la gauche europ\u00e9enne \u00e0 discuter et \u00e0 lutter pour son projet d\u2019une Europe sociale. La gauche connaissait un certain succ\u00e8s depuis la fin des ann\u00e9es 1960 et les sociaux-d\u00e9mocrates dirigeaient des gouvernements dans toute l\u2019Europe occidentale : en Scandinavie bien s\u00fbr, leur bastion historique, mais aussi en Allemagne de l\u2019Ouest, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni dans les ann\u00e9es 1970, et en France au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. Dans des pays comme le Luxembourg et l\u2019Italie, les sociaux-d\u00e9mocrates faisaient \u00e9galement partie de gouvernements de coalition.<\/p>\n<p>Au m\u00eame moment, les communistes d\u2019Europe occidentale remportaient d\u2019importantes victoires \u00e9lectorales, notamment en France et en Italie. Les syndicats europ\u00e9ens atteignaient \u00e9galement un sommet en termes d\u2019affiliation et d\u2019influence. Dans ce contexte, la gauche europ\u00e9enne pouvait esp\u00e9rer influencer le processus d\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne et changer l\u2019Europe de l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1970, les partis socialistes et les syndicats, ainsi que, dans une moindre mesure, leurs homologues communistes, ont am\u00e9lior\u00e9 leur approche de la coop\u00e9ration transnationale afin de mieux influencer la politique europ\u00e9enne. En 1973, la Conf\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne des syndicats a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e. Pour la premi\u00e8re fois depuis le d\u00e9but de la guerre froide, des syndicats de tradition sociale-d\u00e9mocrate, chr\u00e9tienne-d\u00e9mocrate et communiste \u00e9taient r\u00e9unis au sein d\u2019une organisation repr\u00e9sentant environ quarante millions de travailleurs. L\u2019ann\u00e9e suivante, la Conf\u00e9d\u00e9ration des partis socialistes de la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e, pr\u00e9figurant l\u2019actuel Parti socialiste europ\u00e9en.<\/p>\n<p><strong>Comme vous l\u2019avez dit, il s\u2019agissait d\u2019un moment dans la politique europ\u00e9enne et mondiale o\u00f9 tout semblait \u00e0 port\u00e9e de main. Dans ce contexte, lesquelles des principales propositions avanc\u00e9es par la gauche europ\u00e9enne pour de nouvelles formes de coop\u00e9ration europ\u00e9enne pouvaient faciliter leurs propres objectifs ? L\u2019un de ces projets \u2013 ce que vous appelez la voie ou les voies non emprunt\u00e9es \u2013 a-t-il failli se concr\u00e9tiser ?<\/strong><\/p>\n<p>Le projet d\u2019une Europe sociale a surtout \u00e9t\u00e9 con\u00e7u par les socialistes et les sociaux-d\u00e9mocrates europ\u00e9ens, ainsi que par les principaux syndicats europ\u00e9ens de l\u2019\u00e9poque, en particulier ceux organis\u00e9s au sein de la Conf\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne des syndicats. Ces id\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 partag\u00e9es dans une certaine mesure par les communistes europ\u00e9ens.<\/p>\n<p>Le projet visait, par exemple, \u00e0 utiliser les institutions europ\u00e9ennes pour r\u00e9guler, planifier et d\u00e9mocratiser l\u2019\u00e9conomie, pour harmoniser les r\u00e9gimes sociaux et fiscaux au niveau europ\u00e9en, pour am\u00e9liorer le niveau de vie et les conditions de travail, pour r\u00e9duire le temps de travail, etc. Beaucoup de propositions allaient dans le sens des travailleurs plut\u00f4t que du capital.<\/p>\n<p>Le projet d\u2019Europe sociale incluait \u00e9galement des pr\u00e9occupations environnementales ainsi que des propositions de d\u00e9mocratisation des institutions europ\u00e9ennes que la gauche consid\u00e9rait comme anti- ou peu d\u00e9mocratiques. En outre, il visait \u00e0 r\u00e9\u00e9quilibrer l\u2019ordre \u00e9conomique international en faveur du \u00ab tiers monde \u00bb. L\u2019un de ces projets a-t-il failli se concr\u00e9tiser ? Oui et non.<\/p>\n<blockquote><p>Le tournant vers l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 est rest\u00e9 un traumatisme collectif pour la gauche en France. Ce tournant a \u00e9t\u00e9 pris au nom de l\u2019Europe, mais aussi sous l\u2019influence de Jacques Delors.<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1970, plusieurs de ces propositions ont \u00e9t\u00e9 inscrites \u00e0 l\u2019ordre du jour. Les efforts de la gauche europ\u00e9enne ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminants, par exemple, dans l\u2019adoption du premier programme d\u2019action sociale en 1974 par la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne. Parmi les mesures et les directives prises dans ce cadre, le renforcement du Fonds social europ\u00e9en, dont nous avons parl\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, et la cr\u00e9ation de diff\u00e9rentes agences europ\u00e9ennes concernant la formation professionnelle et les conditions de travail. Les progr\u00e8s les plus importants ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s dans les domaines de l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les hommes et les femmes et de la sant\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9 au travail, avec une s\u00e9rie de directives adopt\u00e9es par le Conseil europ\u00e9en dans la seconde moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1970 et dans les ann\u00e9es 1980.<\/p>\n<p>Mais il est important de souligner que les principales propositions du projet d\u2019Europe sociale tel qu\u2019imagin\u00e9 par la gauche des ann\u00e9es 1970 n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 mises en \u0153uvre. \u00c0 titre d\u2019exemple, on peut citer deux luttes importantes men\u00e9es par la gauche europ\u00e9enne et qui ont \u00e9chou\u00e9. La premi\u00e8re d\u00e9fendait une strat\u00e9gie \u00e9conomique alternative en faveur du plein emploi. La gauche europ\u00e9enne avait d\u00e9cid\u00e9 de mettre l\u2019accent sur une revendication en particulier, \u00e0 savoir la r\u00e9duction du temps de travail sans perte de salaire.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la grande campagne de la gauche europ\u00e9enne \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. La lutte a dur\u00e9 plusieurs ann\u00e9es et la Conf\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne des syndicats a m\u00eame organis\u00e9 ses premi\u00e8res manifestations paneurop\u00e9ennes de soutien \u00e0 celle-ci. Mais la campagne n\u2019a abouti \u00e0 rien, ou presque. Le Conseil europ\u00e9en n\u2019a adopt\u00e9 qu\u2019une recommandation non contraignante et tr\u00e8s peu ambitieuse sur le sujet en 1984.<\/p>\n<p>Une autre lutte importante visait la d\u00e9mocratisation du lieu de travail et de l\u2019\u00e9conomie. Il s\u2019agissait d\u2019un sujet tr\u00e8s important \u00e0 l\u2019\u00e9poque, qui a conduit \u00e0 la proposition d\u2019une directive europ\u00e9enne sur les droits des travailleurs \u00e0 l\u2019information et \u00e0 la consultation dans les entreprises multinationales en 1980. C\u2019est la \u00ab directive Vredeling \u00bb, du nom du commissaire aux affaires sociales Henk Vredeling, un social-d\u00e9mocrate n\u00e9erlandais qui avait d\u00e9fendu la proposition.<\/p>\n<p>Bien entendu, les employeurs et les milieux d\u2019affaires y \u00e9taient hostiles, et elle a \u00e9galement connu une importante opposition au sein m\u00eame des institutions europ\u00e9ennes. Apr\u00e8s des ann\u00e9es de discussion, le Conseil europ\u00e9en a finalement enterr\u00e9 la directive en 1986. Il y a eu d\u2019autres directives sur ces deux questions dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, mais elles \u00e9taient beaucoup moins ambitieuses que ce que la gauche europ\u00e9enne avait tent\u00e9 d\u2019obtenir dans les ann\u00e9es 1970.<\/p>\n<p><strong>Si nous nous penchons maintenant sur la mani\u00e8re dont le projet europ\u00e9en s\u2019est finalement d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 partir de ce moment de crise et de possibilit\u00e9s, pouvez-vous nous parler du parcours politique de Jacques Delors avant qu\u2019il ne devienne pr\u00e9sident de la Commission europ\u00e9enne ? Quel r\u00f4le a-t-il jou\u00e9 en tant que ministre dans le gouvernement de Fran\u00e7ois Mitterrand au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 ?<\/strong><\/p>\n<p>Delors est une personnalit\u00e9 politique tr\u00e8s connue en France et en Europe. Lorsqu\u2019il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 fin 2023, l\u2019\u00e9lite politique et m\u00e9diatique l\u2019a d\u00e9peint comme un grand acteur de l\u2019Europe. Avant de devenir pr\u00e9sident de la Commission europ\u00e9enne, Delors a \u00e9t\u00e9 un \u00e9l\u00e9ment cl\u00e9 du tournant n\u00e9olib\u00e9ral de la gauche fran\u00e7aise dans les ann\u00e9es 1980. Sa trajectoire politique est celle d\u2019un r\u00e9formateur social-d\u00e9mocrate qui a surf\u00e9 sur la vague radicale des ann\u00e9es 1970 avant de se rallier au lib\u00e9ralisme \u00e9conomique dans les ann\u00e9es 1980.<\/p>\n<p>Delors \u00e9tait un chr\u00e9tien social engag\u00e9 qui avait travaill\u00e9 \u00e0 la Banque nationale de France et si\u00e9g\u00e9 \u00e0 la commission nationale de planification. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, il \u00e9tait conseiller sp\u00e9cial du Premier ministre gaulliste de Georges Pompidou, Jacques Chaban-Delmas. En 1974, il rejoignait le Parti socialiste ( PS).<\/p>\n<p>Le PS venait de r\u00e9organiser les forces fragment\u00e9es du socialisme fran\u00e7ais sous la direction de Fran\u00e7ois Mitterrand. Il avait adopt\u00e9 un programme commun de gouvernement avec le Parti communiste fran\u00e7ais. Dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, le PS ne pr\u00f4nait rien de moins qu\u2019une rupture avec le capitalisme, ce sont les termes utilis\u00e9s par son dirigeant \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Au cours des ann\u00e9es 1970, comme le reste de la Nouvelle Gauche fran\u00e7aise, que nous appelons souvent la \u00ab deuxi\u00e8me gauche \u00bb en France, Delors appelait \u00e0 une forme d\u00e9centralis\u00e9e de socialisme bas\u00e9e sur l\u2019autogestion des travailleurs, avec une planification socialiste en France et en Europe.<\/p>\n<p>Les choses ont beaucoup chang\u00e9 dans les ann\u00e9es 1980. En mai 1981, apr\u00e8s vingt-trois ans de gouvernements de droite en France, la gauche a remport\u00e9 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle, Mitterrand est devenu pr\u00e9sident et un gouvernement socialiste \u2013 comprenant quatre ministres communistes \u2013 a pris le relais. Delors a alors \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 ministre des Finances.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, le nouveau gouvernement a introduit de nombreuses r\u00e9formes sociales et \u00e9conomiques radicales, telles que la nationalisation \u00e9tendue de l\u2019industrie et de la finance, la cr\u00e9ation de nouveaux emplois dans le secteur public, une augmentation du salaire minimum, un plan de relance keyn\u00e9sien, etc. Dans le m\u00eame temps, malheureusement, les principaux partenaires commerciaux de la France, \u00e0 commencer par l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest d\u2019Helmut Kohl et le Royaume-Uni de Margaret Thatcher, adoptaient des politiques d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 d\u00e9flationnistes en r\u00e9ponse \u00e0 la crise \u00e9conomique de l\u2019\u00e9poque, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de ce que faisait la gauche en France.<\/p>\n<p>En cons\u00e9quence, la France s\u2019est retrouv\u00e9e confront\u00e9e \u00e0 des d\u00e9ficits commerciaux et budg\u00e9taires croissants, mais aussi \u00e0 la sp\u00e9culation et \u00e0 une pression continue \u00e0 la baisse sur sa monnaie. Elle a alors rencontr\u00e9 des difficult\u00e9s croissantes pour obtenir des pr\u00eats et financer ses d\u00e9penses. Il est important de noter que la France \u00e9tait membre du Syst\u00e8me mon\u00e9taire europ\u00e9en ( SME), le pr\u00e9curseur de l\u2019union mon\u00e9taire actuelle. Cela limitait la marge de man\u0153uvre mon\u00e9taire du pays.<\/p>\n<p>En mars 1983, apr\u00e8s trois d\u00e9valuations du franc, le gouvernement fran\u00e7ais a d\u00fb choisir entre le maintien du programme socialiste sur lequel il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lu, ce qui impliquait la sortie du SME, et l\u2019abandon de ce programme pour rester dans le SME. Il a choisi d\u2019abandonner son programme pour proc\u00e9der \u00e0 un changement radical de politique \u00e9conomique \u00e0 coups de d\u00e9flation, de coupes budg\u00e9taires, d\u2019annulation des nationalisations, de d\u00e9r\u00e9glementation financi\u00e8re, etc.<\/p>\n<p>Encore aujourd\u2019hui, le tournant vers l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 reste un traumatisme collectif pour la gauche en France. Ce tournant a \u00e9t\u00e9 pris au nom de l\u2019Europe, mais aussi sous l\u2019influence de Jacques Delors en tant que ministre des Finances.<\/p>\n<p><strong>Lorsque Delors a pris ses fonctions de pr\u00e9sident de la Commission europ\u00e9enne au milieu des ann\u00e9es 1980, comment a-t-il fait pour adopter et transformer \u00e0 sa mani\u00e8re l\u2019id\u00e9e de l\u2019Europe sociale ? Quelles mesures a-t-il prises en tant que pr\u00e9sident pour mettre en \u0153uvre cette vision ?<\/strong><\/p>\n<p>Delors est g\u00e9n\u00e9ralement pr\u00e9sent\u00e9 non seulement comme un grand Europ\u00e9en, mais aussi comme le p\u00e8re de l\u2019Europe sociale. Cela est d\u00fb \u00e0 son r\u00f4le, lorsqu\u2019il \u00e9tait \u00e0 la t\u00eate de la Commission europ\u00e9enne, dans l\u2019institutionnalisation de ce que l\u2019on appelait le dialogue social europ\u00e9en, dans le renforcement des fonds sociaux et de coh\u00e9sion europ\u00e9ens, et dans l\u2019\u00e9largissement des comp\u00e9tences et des r\u00e9glementations europ\u00e9ennes dans le domaine social.<\/p>\n<p>Pourtant, si on regarde ce qu\u2019il a fait d\u00e8s son entr\u00e9e en fonction comme nouveau pr\u00e9sident de la Commission en 1985, on voit qu\u2019il a plac\u00e9 la lib\u00e9ralisation \u00e9conomique en t\u00eate de son programme avec le projet de march\u00e9 unique. Ce projet avait pour objectif d\u2019achever le march\u00e9 int\u00e9rieur d\u00e9j\u00e0 existant de la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne en supprimant tous les obstacles \u00e0 la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes. Tous les gouvernements europ\u00e9ens, en particulier ceux de Thatcher et de Kohl, soutenaient cette initiative.<\/p>\n<blockquote><p>Le march\u00e9 unique a entra\u00een\u00e9 un nivellement par le bas des droits sociaux des salaires, de la fiscalit\u00e9 et de la redistribution, des ann\u00e9es 1980 jusqu\u2019\u00e0 nos jours.<\/p><\/blockquote>\n<p>Delors a plac\u00e9 la lib\u00e9ralisation \u00e9conomique en t\u00eate de son programme avec le projet de march\u00e9 unique.<\/p>\n<p>Les pressions exerc\u00e9es par les diff\u00e9rents lobbies des entreprises, en particulier la Table ronde des industriels europ\u00e9ens ( ERT), ont jou\u00e9 un r\u00f4le crucial dans l\u2019\u00e9laboration du projet. L\u2019ERT a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e en 1983 et comprenait au d\u00e9part les PDG de dix-sept grandes soci\u00e9t\u00e9s transnationales europ\u00e9ennes, telles que Volvo, Nestl\u00e9, Fiat et Philips. La logique de ce programme, institutionnalis\u00e9 par l\u2019Acte unique europ\u00e9en de 1986, \u00e9tait tr\u00e8s orient\u00e9e vers le march\u00e9 libre. Au cours des ann\u00e9es qui ont suivi, des directives cruciales ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9es concernant la lib\u00e9ralisation des mouvements de capitaux et la d\u00e9r\u00e9glementation des banques et des assurances.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, il est vrai que Delors et sa Commission esp\u00e9raient profiter du succ\u00e8s du programme du march\u00e9 unique pour lancer de nouvelles initiatives dans le domaine social. Ayant \u00e9t\u00e9 actif au sein du PS dans les ann\u00e9es 1970, il connaissait le projet d\u2019Europe sociale et avait contribu\u00e9 \u00e0 sa formulation. Mais les aspects sociaux de son programme n\u2019ont pas connu le m\u00eame succ\u00e8s que les aspects \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Par exemple, les paquets qu\u2019il a propos\u00e9s pendant son mandat \u00e0 la Commission ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9s apr\u00e8s de longues n\u00e9gociations au sein des institutions europ\u00e9ennes et entre les \u00c9tats membres, ce qui a permis d\u2019augmenter les fonds destin\u00e9s \u00e0 la coh\u00e9sion \u00e9conomique et sociale, mais ce financement est rest\u00e9 limit\u00e9, tout comme le budget global de la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne. Aujourd\u2019hui encore, le budget total de l\u2019UE d\u00e9passe \u00e0 peine 1 % du PIB europ\u00e9en.<\/p>\n<p>Un autre exemple est la charte des droits sociaux fondamentaux des travailleurs qui a finalement \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e en 1989, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 une revendication de la gauche et des syndicats europ\u00e9ens pendant plusieurs ann\u00e9es. Cette charte proclamait plusieurs droits sociaux et \u00e9conomiques, mais elle n\u2019\u00e9tait pas contraignante. Le programme d\u2019action sociale adopt\u00e9 pour mettre en \u0153uvre cette charte la m\u00eame ann\u00e9e ne comportait que quarante-sept instruments, contre pr\u00e8s de trois cents pour le programme du march\u00e9 unique, la plupart de ces quarante-sept instruments \u00e9tant des recommandations et des avis non contraignants.<\/p>\n<p><strong>Au moment o\u00f9 Delors quitte ses fonctions de pr\u00e9sident, la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne est devenue l\u2019Union europ\u00e9enne et compte plusieurs nouveaux \u00c9tats membres. Comment avait-elle \u00e9volu\u00e9 en termes de qualit\u00e9 plut\u00f4t que de quantit\u00e9 ou de nomenclature ?<\/strong><\/p>\n<p>Delors est rest\u00e9 \u00e0 la t\u00eate de la Commission pendant dix ans, entre 1985 et 1995. D\u2019un point de vue qualitatif, cette p\u00e9riode a vu la transformation de la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne en Union europ\u00e9enne en 1993 apr\u00e8s l\u2019adoption du trait\u00e9 de Maastricht. Outre le march\u00e9 unique et le processus de lib\u00e9ralisation \u00e9conomique, le principal changement a \u00e9t\u00e9 la cr\u00e9ation de l\u2019Union mon\u00e9taire europ\u00e9enne ( UME), qui s\u2019est av\u00e9r\u00e9e \u00eatre le plus grand succ\u00e8s politique de Delors.<\/p>\n<p>En 1988, le Conseil europ\u00e9en a nomm\u00e9 Delors \u00e0 la pr\u00e9sidence d\u2019un comit\u00e9 compos\u00e9 en grande partie de banquiers centraux europ\u00e9ens et charg\u00e9 de formuler de nouvelles propositions pour la r\u00e9alisation d\u2019une union \u00e9conomique et mon\u00e9taire. Le rapport Delors a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 un an plus tard et adopt\u00e9 par les gouvernements europ\u00e9ens en 1989, posant ainsi les jalons de cette union. Il a ensuite \u00e9t\u00e9 inscrit dans le trait\u00e9 de Maastricht, sign\u00e9 en 1992.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur de ce nouveau trait\u00e9 \u00e9tait l\u2019engagement des \u00c9tats membres, \u00e0 l\u2019exception du Royaume-Uni et du Danemark, \u00e0 adopter une monnaie unique sous l\u2019autorit\u00e9 d\u2019une banque centrale ind\u00e9pendante d\u2019ici \u00e0 l\u2019an 2000. Il s\u2019agissait d\u2019une d\u00e9cision tr\u00e8s importante, car elle signifiait que les gouvernements europ\u00e9ens allaient devoir abandonner des aspects essentiels de la souverainet\u00e9 \u00e9conomique et mon\u00e9taire nationale, \u00e0 commencer par le droit d\u2019\u00e9mettre de la monnaie et de modifier les taux de change.<\/p>\n<blockquote><p>Il faut garder un certain degr\u00e9 de pessimisme quant \u00e0 la possibilit\u00e9 de transformer un jour l\u2019UE en un instrument de progr\u00e8s social, d\u00e9mocratique et \u00e9cologique.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le trait\u00e9 a \u00e9galement, pour la premi\u00e8re fois, officiellement introduit les crit\u00e8res de convergence, aussi connus sous le nom de crit\u00e8res de Maastricht, qui mettaient en place des r\u00e8gles obligatoires pour les politiques \u00e9conomiques des \u00c9tats membres. Par exemple, ils ont limit\u00e9 le d\u00e9ficit budg\u00e9taire des gouvernements \u00e0 3 % du PIB et la dette publique \u00e0 60 % du PIB. Les crit\u00e8res ont \u00e9galement pouss\u00e9 les \u00c9tats membres \u00e0 maintenir les taux d\u2019inflation \u00e0 un niveau bas. Au grand regret de Delors, les n\u00e9gociateurs qui ont \u00e9labor\u00e9 le trait\u00e9 ont refus\u00e9 d\u2019inclure des crit\u00e8res li\u00e9s aux taux de ch\u00f4mage et \u00e0 d\u2019autres aspects sociaux.<\/p>\n<p>Ces ann\u00e9es ont connu d\u2019autres transformations qualitatives, par exemple une plus grande int\u00e9gration dans les domaines de la s\u00e9curit\u00e9 et de la politique \u00e9trang\u00e8re, et une coordination plus \u00e9troite de la justice et de la police. Mais les principaux changements ont \u00e9t\u00e9 le march\u00e9 unique et l\u2019UME, qui ont constitutionnalis\u00e9 le tournant n\u00e9olib\u00e9ral de l\u2019UE.<\/p>\n<p><strong>Quelles sont les implications du march\u00e9 unique et du cadre mis en place par le trait\u00e9 de Maastricht pour l\u2019id\u00e9e d\u2019une Europe sociale ?<\/strong><\/p>\n<p>Il devrait \u00eatre \u00e9vident pour la plupart des gens que si on lib\u00e8re les \u00e9changes, les services et les capitaux au sein de l\u2019UE ( ou de toute autre zone commerciale r\u00e9gionale ) sans harmonisation fiscale et sociale pr\u00e9alable, on monte in\u00e9vitablement les travailleurs et les r\u00e9gimes nationaux de protection sociale les uns contre les autres. Le march\u00e9 unique a entra\u00een\u00e9 un nivellement par le bas des droits sociaux, des salaires, de la fiscalit\u00e9 et de la redistribution, des ann\u00e9es 1980 jusqu\u2019\u00e0 nos jours.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait \u00e9vident pour la gauche europ\u00e9enne dans les ann\u00e9es 1970, lorsqu\u2019elle discutait et formulait son projet d\u2019Europe sociale en parlant d\u2019harmonisation sociale et fiscale vers le haut, de contr\u00f4le accru des mouvements de capitaux et des entreprises multinationales, de planification \u00e9conomique, plut\u00f4t que de d\u00e9r\u00e9glementation ou de lib\u00e9ralisation \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Alors que l\u2019Acte unique europ\u00e9en de 1986 et le trait\u00e9 de Maastricht de 1992 ont lib\u00e9ralis\u00e9 l\u2019\u00e9conomie et impos\u00e9 la rigueur budg\u00e9taire, la dimension sociale de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne promise aux syndicats et aux citoyens europ\u00e9ens est rest\u00e9e \u00e0 la tra\u00eene. Un accord sur la politique sociale a \u00e9t\u00e9 annex\u00e9 au trait\u00e9 de Maastricht, mais il n\u2019a gu\u00e8re accru les comp\u00e9tences europ\u00e9ennes dans le domaine social et n\u2019a pas pu contrebalancer la constitutionnalisation du n\u00e9olib\u00e9ralisme au c\u0153ur de la nouvelle Union europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Le trait\u00e9 de Maastricht comportait \u00e9galement un protocole social qui institutionnalisait un nouveau dialogue social europ\u00e9en entre les employeurs, les syndicats et les institutions europ\u00e9ennes. Toutefois, cela a donn\u00e9 tr\u00e8s peu de r\u00e9sultats en raison de la r\u00e9sistance des employeurs et en l\u2019absence de pression de la part des institutions europ\u00e9ennes et des gouvernements, mais aussi des mouvements sociaux.<\/p>\n<p>Au cours des vingt premi\u00e8res ann\u00e9es du protocole, seules trois directives ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9es dans le cadre de cette proc\u00e9dure : sur le cong\u00e9 parental, le travail \u00e0 temps partiel et l\u2019emploi \u00e0 dur\u00e9e d\u00e9termin\u00e9e. Un r\u00e9sultat tr\u00e8s maigre. Aujourd\u2019hui, il est \u00e9vident que l\u2019Europe s\u2019\u00e9loigne de plus en plus du projet d\u2019Europe sociale pour lequel la gauche europ\u00e9enne s\u2019est battue dans les ann\u00e9es 1970. Elle s\u2019oriente vers une Europe n\u00e9olib\u00e9rale dont la dimension sociale devrait \u00eatre compatible avec les march\u00e9s libres et l\u2019extension de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Apr\u00e8s la crise financi\u00e8re de 2008, l\u2019UE a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9e au plus grand d\u00e9fi de son histoire, \u00e0 savoir la crise de la zone euro, dont beaucoup craignaient ( ou esp\u00e9raient ) qu\u2019elle n\u2019aboutisse \u00e0 l\u2019\u00e9clatement de l\u2019UE elle-m\u00eame. Selon vous, quels h\u00e9ritages de la p\u00e9riode pendant laquelle Jacques Delors \u00e9tait la force motrice de la Commission apparaissent dans la crise d\u2019aujourd\u2019hui ?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019architecture de l\u2019UE, cr\u00e9\u00e9e par le trait\u00e9 de Maastricht sur base du rapport Delors, a transf\u00e9r\u00e9 la politique mon\u00e9taire de vingt pays au niveau supranational. Elle a priv\u00e9 les pays europ\u00e9ens des outils mon\u00e9taires qu\u2019ils utilisaient jusqu\u2019alors face aux difficult\u00e9s \u00e9conomiques pour r\u00e9guler l\u2019inflation et le ch\u00f4mage. Les crit\u00e8res de Maastricht ont \u00e9galement limit\u00e9 leurs capacit\u00e9s d\u2019investissement.<\/p>\n<p>La Banque centrale europ\u00e9enne ( BCE), ind\u00e9pendante, \u00e9tait tr\u00e8s align\u00e9e sur la politique ordolib\u00e9rale allemande, qui mettait la lutte contre l\u2019inflation au centre de ses priorit\u00e9s, en particulier la lutte contre le ch\u00f4mage. Dans ces conditions et en l\u2019absence de v\u00e9ritables m\u00e9canismes de solidarit\u00e9 au sein de l\u2019union mon\u00e9taire, cette structure s\u2019est av\u00e9r\u00e9e n\u2019\u00eatre qu\u2019un carcan, surtout pour les pays dont la devise et l\u2019\u00e9conomie \u00e9taient traditionnellement plus faibles, comme la Gr\u00e8ce, l\u2019Espagne, le Portugal et l\u2019Irlande. Elle a contraint ces pays \u00e0 suivre les r\u00e8gles de la devise la plus puissante de la zone euro depuis toujours : le Deutsche Mark.<\/p>\n<p>La zone euro a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9e \u00e0 une grave crise de la dette apr\u00e8s le krach financier de 2008. Celle-ci a dur\u00e9 de nombreuses ann\u00e9es, et a mis en lumi\u00e8re l\u2019impact n\u00e9gatif de la lib\u00e9ralisation et de l\u2019union mon\u00e9taire sur les \u00e9conomies europ\u00e9ennes, en particulier sur les \u00e9conomies les plus faibles. La Gr\u00e8ce en est l\u2019exemple le plus \u00e9loquent : elle a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s durement touch\u00e9e par la crise apr\u00e8s 2008 pour diverses raisons structurelles \u00e0 son \u00e9conomie et sa dette a grimp\u00e9 en fl\u00e8che. Le pays a \u00e9t\u00e9 sanctionn\u00e9 par les march\u00e9s, qui ont augment\u00e9 les taux d\u2019emprunt et rendu impossible le financement de sa dette et de ses d\u00e9penses.<\/p>\n<p>Le gouvernement grec a \u00e9t\u00e9 contraint de demander des pr\u00eats au Fonds Mon\u00e9taire International ( FMI ) et \u00e0 l\u2019UE. Le risque d\u2019un d\u00e9faut de paiement de sa part mena\u00e7ait directement les banques des autres pays europ\u00e9ens, principalement celles de la France et de l\u2019Allemagne, qui avaient massivement investi dans les obligations d\u2019\u00c9tat grecques. C\u2019est pourquoi la tro\u00efka, alliance de la Commission europ\u00e9enne, de la BCE et du FMI, a contraint la Gr\u00e8ce \u00e0 accepter des pr\u00eats d\u2019un montant de 110 milliards d\u2019euros, conditionn\u00e9s \u00e0 la mise en \u0153uvre de mesures d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 draconiennes : coupes dans les services publics comme dans les domaines de la sant\u00e9 et l\u2019\u00e9ducation, destruction du salaire minimum et des salaires en g\u00e9n\u00e9ral, etc.<\/p>\n<p>Pour faire court, ces mesures d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 ont fait affluer l\u2019argent vers les banques fran\u00e7aises et allemandes tout en annihilant l\u2019\u00e9conomie grecque. C\u2019est principalement la perte de souverainet\u00e9 de la Gr\u00e8ce sur sa politique mon\u00e9taire, l\u2019absence d\u2019un v\u00e9ritable m\u00e9canisme de solidarit\u00e9 au sein de l\u2019UME et les crit\u00e8res de Maastricht qui l\u2019ont entra\u00een\u00e9e dans cette situation.<\/p>\n<p><strong>La question de l\u2019UE et de son \u00e9ventuelle r\u00e9forme a \u00e9t\u00e9 l\u2019une des principales controverses pour la gauche europ\u00e9enne depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es. Qu\u2019est-ce que la perspective historique \u00e0 long terme que vous exposez dans votre ouvrage peut apporter \u00e0 ce d\u00e9bat ?<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est une question que je me suis pos\u00e9e dans le cadre de mon travail et de la r\u00e9daction de mon livre. Je pense que l\u2019\u00e9chec de la gauche europ\u00e9enne \u00e0 construire une Europe sociale ou socialiste pendant les ann\u00e9es 1970 contient des le\u00e7ons essentielles pour la gauche d\u2019aujourd\u2019hui. D\u2019une part, et c\u2019est le plus important, cela nous a appris qu\u2019il faut garder un certain degr\u00e9 de pessimisme quant \u00e0 la possibilit\u00e9 de transformer un jour l\u2019UE en un instrument de progr\u00e8s social, d\u00e9mocratique et \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Il convient de souligner que l\u2019\u00e9quilibre des forces \u00e9tait beaucoup plus favorable au mouvement ouvrier et \u00e0 la gauche dans les ann\u00e9es 1970 qu\u2019il ne l\u2019est aujourd\u2019hui. Le cadre de la gouvernance socio-\u00e9conomique europ\u00e9enne \u00e9tait \u00e9galement beaucoup plus mall\u00e9able \u00e0 l\u2019\u00e9poque, lorsqu\u2019il n\u2019y avait que six ou neuf pays autour de la table europ\u00e9enne. Aujourd\u2019hui, vingt-sept \u00c9tats membres si\u00e8gent \u00e0 la table du Conseil, et le n\u00e9olib\u00e9ralisme est beaucoup plus profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans les trait\u00e9s et les politiques europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-52666\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2025\/04\/Lava32-illus-redkitten-TRK011webs01_Article-D-small.png\" alt=\"\" width=\"433\" height=\"433\" \/>Dans ce contexte, je pense que l\u2019id\u00e9e de remodeler une Europe sociale pour le XXIe\u00a0si\u00e8cle est de plus en plus chim\u00e9rique. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, la crise du Covid-19 a forc\u00e9 les dirigeants europ\u00e9ens \u00e0 ouvrir de minuscules br\u00e8ches dans le consensus de Maastricht : le pacte de stabilit\u00e9 a par exemple \u00e9t\u00e9 suspendu pendant plusieurs ann\u00e9es. Cependant, les forces conservatrices s\u2019emploient \u00e0 r\u00e9imposer ces r\u00e8gles et \u00e0 r\u00e9affirmer une politique d\u2019aust\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Au m\u00eame moment, pour ceux qui, \u00e0 gauche, croient encore que l\u2019UE peut \u00eatre chang\u00e9e ou peut \u00eatre supplant\u00e9e par une autre forme de coop\u00e9ration et d\u2019unit\u00e9 europ\u00e9enne, la perspective historique et la d\u00e9faite oubli\u00e9e de l\u2019Europe sociale sont une invitation \u00e0 travailler sans rel\u00e2che pour surmonter les divisions internes et les faiblesses strat\u00e9giques. La le\u00e7on \u00e0 tirer de cette histoire de d\u00e9faite est que la gauche doit investir beaucoup plus dans l\u2019internationalisme.<\/p>\n<p>Certains membres de la gauche ont aujourd\u2019hui des raisons d\u2019\u00eatre optimistes, car les partis sociaux-d\u00e9mocrates, verts et radicaux de gauche, ainsi que les syndicats et les groupes de la soci\u00e9t\u00e9 civile, sont mieux organis\u00e9s au niveau europ\u00e9en qu\u2019il y a quelques dizaines d\u2019ann\u00e9es. Les citoyens sont plus attentifs \u00e0 la politique europ\u00e9enne qu\u2019auparavant. La crise climatique pousse \u00e9galement les gens \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux questions sous un angle international, ce qui est nouveau.<\/p>\n<p>Tout cela est vrai dans une certaine mesure. Mais je pense que cette histoire de d\u00e9faite nous montre que pour faire \u00e9voluer le projet europ\u00e9en dans une direction radicalement diff\u00e9rente, ce qui est n\u00e9cessaire, la gauche devrait construire une alliance ou un bloc v\u00e9ritablement transnational qui s\u2019oppose clairement aux versions n\u00e9olib\u00e9rales et r\u00e9actionnaires de l\u2019Europe. Elle devrait s\u2019entendre sur un programme commun clairement orient\u00e9 vers les int\u00e9r\u00eats des travailleurs et lancer une offensive bas\u00e9e sur une mobilisation populaire de masse.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, nous sommes tr\u00e8s loin d\u2019en \u00eatre capables. Sans une intervention de ce type, la gauche aura peu de chances de transformer l\u2019UE en une Europe sociale, ou m\u00eame de la transformer en quelque chose qui serait moins un obstacle \u00e0 toute transition progressiste, sociale, \u00e9conomique et environnementale en Europe.<\/p>\n<h5>L&rsquo;article original a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en anglais sur le site de Jacobin Magazine, https:\/\/jacobin.com\/2024\/10\/social-europe-delors-neoliberalism-eu<\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les ann\u00e9es 1970 ont constitu\u00e9 un tournant durant lequel l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab Europe sociale \u00bb \u00e9tait d\u00e9fendue, en r\u00e9ponse \u00e0 la crise du capitalisme. Ce terme a ensuite \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 et d\u00e9voy\u00e9, au profit du dogme n\u00e9olib\u00e9ral.<\/p>\n","protected":false},"author":7157,"featured_media":52669,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17,22],"tags":[3951,441,3428,3247],"class_list":["post-52768","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles-fr","category-interview-fr","tag-aurelie-dianara-fr","tag-capitalisme","tag-daniel-finn-fr","tag-europe","issues-numero-32"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/52768","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/7157"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=52768"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/52768\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":52832,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/52768\/revisions\/52832"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/52669"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=52768"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=52768"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=52768"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}