{"id":51384,"date":"2024-12-16T15:07:50","date_gmt":"2024-12-16T13:07:50","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=51384"},"modified":"2025-09-01T15:09:17","modified_gmt":"2025-09-01T13:09:17","slug":"1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/","title":{"rendered":"1982, le tournant n\u00e9olib\u00e9ral en Belgique"},"content":{"rendered":"<p class=\"s74\">En 1982 , Wilfried Martens a introduit le n\u00e9olib\u00e9ralisme en Belgique. Cela a marqu\u00e9 le d\u00e9but de l\u2019\u00e8re de la discipline \u00e9conomique et de l\u2019aust\u00e9rit\u00e9, mais \u00e9galement de l\u2019effritement du pilier catholique et du d\u00e9clin \u00e9lectoral du CVP.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-51465\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Lava31-illus-redkitten-TRK020web01_articleDFR.png\" alt=\"\" width=\"2057\" height=\"1440\" \/>\n<p>Qui a introduit le n\u00e9olib\u00e9ralisme en Belgique ?<span id='easy-footnote-1-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-1-51384' title='Je remercie Yannis Skalli-Housseini, David Sebrechts, Anton J\u00e4ger, Esteban Van Volcem et le \u00ab groupe meet pol econ\u00bb pour leur relecture et leurs commentaires.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span> La r\u00e9ponse la plus \u00e9vidente est sans doute : Guy Verhofstadt. Ce n&rsquo;est pas sans raison qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 surnomm\u00e9 <span class=\"s33\">Baby Thatcher<\/span>, lui qui, dans les ann\u00e9es 1980 et 1990, a red\u00e9fini le parti lib\u00e9ral flamand en s&rsquo;inspirant de la Dame de fer. Sur le plan des id\u00e9es, Guy Verhofstadt constituait en effet une figure cl\u00e9 pour l&rsquo;introducion du n\u00e9olib\u00e9ralisme. C&rsquo;est \u00e9galement sous cet angle que le sujet est g\u00e9n\u00e9ralement abord\u00e9 : comme l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un ensemble d&rsquo;id\u00e9es plus ou moins coh\u00e9rentes.<span id='easy-footnote-2-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-2-51384' title='Quinn Slobodian a d\u00e9crit d\u2019importants \u00e9pisodes intellectuels sur ce sujet dans ses ouvrages &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Globalists : The End of Empire and the Birth of Neoliberalism &lt;\/span&gt;( Harvard University Press, 2020 ) et &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Crack-Up Capitalism : Market Radicals and the Dream of a World Without Democracy &lt;\/span&gt;( Macmillan Publishers,2023 )'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>. Si la bataille des id\u00e9es \u00e0 l&rsquo;origine du bouleversement n\u00e9olib\u00e9ral a marqu\u00e9 les esprits, elle n\u2019explique pas tout.<\/p>\n<p>En effet, le n\u00e9olib\u00e9ralisme ne constituait pas seulement une \u00ab innovation \u00bb id\u00e9ologique, mais aussi un changement politique concret. Le point de basculement s\u2019est produit en 1982, lorsque Wilfried Martens ( CVP ) et son gouvernement rassemblant lib\u00e9raux et chr\u00e9tien-d\u00e9mocrates ( Martens V) ont eu recours aux pouvoirs sp\u00e9ciaux pour forcer l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 et la stagnation salariale. Ils ont introduit une nouvelle politique de discipline \u00e9conomique et transform\u00e9 les relations existant avec l\u2019\u00c9tat-providence pilaris\u00e9. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, Guy Verhofstadt n\u2019\u00e9tait pas encore un poids lourd sur la sc\u00e8ne nationale. Pour comprendre le tournant n\u00e9olib\u00e9ral en Belgique, il convient d\u2019identifier les causes et les cons\u00e9quences du gouvernement Martens V.<\/p>\n<blockquote><p>Le CVP est parvenu \u00e0 imposer le n\u00e9olib\u00e9ralisme, mais cela ne pouvait pas se faire en menant une politique de confrontation dure \u00e0 la Thatcher ou Reagan.<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour souligner l\u2019importance de 1982, il faut d\u2019abord d\u00e9finir le n\u00e9olib\u00e9ralisme, sans se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 Hayek ou Friedman. L\u2019ouvrage r\u00e9cent de Fritz Bartel, <span class=\"s33\">The Triumph of Broken Promises <\/span>( Le triomphe des promesses bris\u00e9es ), nous propose une alternative forte.<span id='easy-footnote-3-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-3-51384' title='Fritz Bartel, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;The Triumph of Broken Promises : The End of the Cold War and the Rise of Neoliberalism &lt;\/span&gt;( Harvard University Press, 2022 ).'><sup>3<\/sup><\/a><\/span> Dans ce livre, Bartel d\u00e9crit comment la crise des ann\u00e9es 1970 a mis sous pression l&rsquo;\u00c9tat-providence, tant dans l&rsquo;Ouest capitaliste que dans l&rsquo;Est socialiste. Il \u00e9tait devenu \u00e9vident que les deux blocs n\u2019\u00e9taient plus en mesure de promettre une prosp\u00e9rit\u00e9 croissante. La discipline \u00e9conomique semblait constituer l\u2019unique alternative possible. La question \u00e9tait bien s\u00fbr de savoir comment les politiques pouvaient mettre en \u0153uvre une discipline \u00e9conomique sans se mettre hors-jeu sur le plan politique, puisque cela repr\u00e9sentait une attaque contre le contrat social sur lequel le consensus d\u2019apr\u00e8s-guerre \u00e9tait construit. Il fallait donc trouver une force politique capable de briser les promesses. Cette d\u00e9marche a \u00e9t\u00e9 couronn\u00e9e de succ\u00e8s \u00e0 l\u2019Ouest avec les politiques n\u00e9olib\u00e9rales, mais a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 l\u2019Est. Avec la chute de l\u2019Union sovi\u00e9tique, le contrat social de prosp\u00e9rit\u00e9 croissante pour tous s\u2019est aussi \u00e9croul\u00e9.<\/p>\n<figure id=\"attachment_51524\" aria-describedby=\"caption-attachment-51524\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption alignright\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-51524 size-medium\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/WhatsApp-Image-2024-12-16-at-13.50.06-600x600.jpeg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"600\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-51524\" class=\"wp-caption-text\">Brecht Rogissart est doctorant en histoire ( European University Institute &amp; FWO).<\/figcaption><\/figure>\n<p>La question cl\u00e9 de cet article est donc la suivante : comment le gouvernement Martens V a-t-il proc\u00e9d\u00e9 pour briser les promesses en Belgique? Nous analysons ci-dessous comment la stagflation des ann\u00e9es 1970 a influenc\u00e9 l\u2019\u00e9conomie politique du capitalisme belge \u00ab int\u00e9gr\u00e9 \u00bb, dont le consensus politique a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 par l\u2019augmentation de la prosp\u00e9rit\u00e9 pour tous. Les politiques ont lutt\u00e9 contre la crise, en qu\u00eate de solutions dans le cadre d\u2019un \u00c9tat-providence pilaris\u00e9. Au bout du compte, la crise a contraint les responsables politiques \u00e0 rompre ce consensus, une rupture dont nous ressentons encore les effets. L\u2019\u00e9conomie politique de la discipline budg\u00e9taire a \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9e, tandis que le mod\u00e8le de concertation d\u2019apr\u00e8s-guerre entre les syndicats et les employeurs a \u00e9t\u00e9 brid\u00e9.<\/p>\n<p>Wilfried Martens, le CVP et le pilier catholique ont jou\u00e9 un r\u00f4le cl\u00e9 dans cette transition. Il existait certes plusieurs piliers, mais le pilier catholique \u00e9tait le plus central et le plus important. On ne le contournait pas si facilement. \u00c9tant donn\u00e9 qu\u2019au sein de l\u2019\u00ab \u00c9tat-CVP \u00bb, rien ne pouvait \u00eatre r\u00e9alis\u00e9 sans son approbation, l\u2019analyse du tournant n\u00e9olib\u00e9ral doit principalement porter sur les changements survenus au sein du pilier catholique. Constatation assez curieuse : le CVP d\u2019apr\u00e8s-guerre \u00e9tait la figure de proue de la famille nucl\u00e9aire flamande ordinaire. Il s\u2019\u00e9tait d\u00e9barrass\u00e9 de ses vieilles plumes r\u00e9actionnaires et avait d\u00e9velopp\u00e9 l\u2019\u00c9tat-providence au sein des nombreuses coalitions rouges-romaine, rassemblant des socialistes et des d\u00e9mocrates chr\u00e9tiens.<\/p>\n<p>Le CVP \u00e9tait profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans cette soci\u00e9t\u00e9 pilaris\u00e9e. Il ne pouvait donc naviguer qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de cet \u00c9tatprovidence et ne pouvait pas s\u2019y opposer. Le CVP est parvenu \u00e0 imposer le n\u00e9olib\u00e9ralisme, mais cela ne pouvait pas se faire en menant une politique de confrontation dure \u00e0 la Thatcher ou Reagan. Le CVP devait maintenir des liens \u00e9troits avec le pilier catholique, et en particulier avec le syndicat chr\u00e9tien. Cependant, \u00e0 long terme, le tournant de 1982 a \u00e9galement transform\u00e9 le pilier catholique, ce qui contribue \u00e0 expliquer le d\u00e9clin \u00e9lectoral du CD&amp;V et la mont\u00e9e de la N-VA<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-4-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-4-51384' title='Une analyse de cette transition a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par Eric Corijn : Waarom CD&amp;amp;V de strijd met N-VA zal verliezen, Samenleving &amp;amp; Politiek, 23\/3\/2023.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<h2 class=\"s79\">Aux prises avec l\u2019\u00c9tat-providence ( 1973-1977 )<\/h2>\n<p>En 1971, le syst\u00e8me mon\u00e9taire international a \u00e9t\u00e9 remis en question apr\u00e8s l&rsquo;annonce par le pr\u00e9sident \u00e9tats-unien Nixon que le dollar n&rsquo;\u00e9tait plus convertible en or. Deux ans plus tard, en partie \u00e0 cause de ce d\u00e9couplage, les pays de l\u2019OPEP ont annonc\u00e9 que le prix du p\u00e9trole allait fortement augmenter. Le march\u00e9 mondial \u00e9tait en \u00e9moi, \u00e9tant donn\u00e9 que le prix du p\u00e9trole avait rapidement donn\u00e9 lieu \u00e0 une inflation g\u00e9n\u00e9rale et \u00e0 un ralentissement de la croissance. Dans une \u00e9conomie mondiale hautement globalis\u00e9e et comp\u00e9titive, c\u2019\u00e9tait une mauvaise nouvelle pour la Belgique. La Belgique, petit pays au march\u00e9 int\u00e9rieur limit\u00e9,\u00e9tait fortement tributaire du march\u00e9 mondial. La stagflation a plong\u00e9 le pays dans une crise \u00e9conomique profonde.<\/p>\n<p>La Belgique se trouvait alors en pleine transition \u00e9conomique. D\u2019une part, elle s\u2019\u00e9tait obstin\u00e9ment accroch\u00e9e \u00e0 ses secteurs obsol\u00e8tes et \u00e0 forte intensit\u00e9 de main-d\u2019\u0153uvre. En 1970, les industries traditionnelles du 19<span class=\"s38\">e <\/span>si\u00e8cle \u2013 charbon, acier et textile \u2013 \u00e9taient \u00e0 bout de souffle, mais elles n\u2019avaient pas encore disparu. Elles appartenaient \u00e0 ce qu\u2019Andr\u00e9 Mommen a appel\u00e9 la \u00ab bourgeoisie belge \u00bb<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-5-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-5-51384' title='Andr\u00e9 Mommen, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;De teloorgang van de Belgische bourgeoisie &lt;\/span&gt;( Kritak, 1982 ).'><sup>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En 1970, elles repr\u00e9sentaient encore 60% des exportations du pays<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-6-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-6-51384' title='Andr\u00e9 Mommen, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;The Belgian Economy in the Twentieth Century &lt;\/span&gt;( Routledge, 1994 ) : p. 125.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019\u00e9tait le r\u00e9sultat de leurs \u00ab investissements d\u00e9fensifs \u00bb<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-7-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-7-51384' title='Alexandre Lamfalussy, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Investment and Growth in Mature Economies, the Case of Belgium &lt;\/span&gt;( Macmillan and Company Ltd., 1961 ).'><sup>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les industries \u00e0 bout de souffle ne recevaient plus d&rsquo;investissements \u00e0 grande \u00e9chelle de la part de leurs financiers ( principalement la puissante holding Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale ), mais elles devaient sans cesse proc\u00e9der \u00e0 de l\u00e9gers ajustements de leur processus de production afin de rester juste assez comp\u00e9titives. La faiblesse des investissements se traduisait par de faibles b\u00e9n\u00e9fices, qui d\u00e9bouchaient \u00e0 leur tour sur de faibles investissements. Ces industries \u00e9taient donc \u00e0 la tra\u00eene depuis 1945, mais elles demeuraient op\u00e9rationnelles.D\u2019autre part, la Flandre avait connu une forte industrialisation depuis 1945, surtout autour du port d\u2019Anvers, financ\u00e9e par des capitaux \u00e9tats-uniens<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-8-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-8-51384' title='Le caract\u00e8re subalterne de la bourgeoisie flamande est d\u00e9crit dans la s\u00e9rie en deux parties de Matthias Lievens, \u00ab La bourgeoisie flamande\u00bb et \u00ab La bourgeoisie flamande : Partie 2 \u00bb dans &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;LAVA 14 &amp;amp; 15 &lt;\/span&gt;( 2020 ).'><sup>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Des entreprises multinationales y avaient install\u00e9 leurs nouvelles usines, principalement dans des secteurs modernes et \u00e0 forte intensit\u00e9 de capital, qui n\u00e9cessitaient des travailleurs qualifi\u00e9s. Alors que les anciennes industries d\u00e9pendaient d&rsquo;une main-d&rsquo;\u0153uvre bon march\u00e9, la nouvelle bourgeoisie flamande pouvait accorder des concessions salariales et contribuer \u00e0 un \u00c9tat-providence. Pour elle, les co\u00fbts salariaux pesaient moins lourd. En outre, elle pouvait r\u00e9colter les fruits d&rsquo;un march\u00e9 de consommation national. Ce n\u2019\u00e9tait donc pas un hasard si c&rsquo;\u00e9tait principalement cette derni\u00e8re fraction du capital qui avait collabor\u00e9 avec les syndicats pour construire l&rsquo;\u00c9tat-providence apr\u00e8s 1945, sous le regard sceptique de la haute finance francophone de Bruxelles<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-9-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-9-51384' title='Une analyse de cette division a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par Andr\u00e9 Mommen dans The Neo-liberal Experiment and the Decline of the Belgian Bourgeoisie, dans &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Restructuring Hegemony in the Global Political Economy &lt;\/span&gt;( Routledge, 1993 ).'><sup>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La crise des ann\u00e9es 1970 a eu des cons\u00e9quences importantes pour les deux groupes. Pour la bourgeoisie flamande, le principal probl\u00e8me \u00e9tait l\u2019arr\u00eat soudain de l\u2019afflux de capitaux \u00e9trangers, dont d\u00e9pendaient ses industries. Entre 1974 et 1975, il a chut\u00e9 de 60%<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-10-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-10-51384' title='Els Witte, Jan Craeybeckx et Alain Meynen, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Politieke geschiedenis van Belgi\u00eb : van 1830 tot heden &lt;\/span&gt;( Standaard Uitgeverij, 2005 ) : p. 336.'><sup>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Certaines multinationales ont m\u00eame d\u00e9cid\u00e9 de fermer leurs usines pour les d\u00e9localiser dans des pays \u00e0 bas salaires. L&rsquo;indexation automatique \u00e9tait la principale \u00e9pine dans le pied de la bourgeoisie belge. L&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration de l&rsquo;inflation a fait grimper les salaires en fl\u00e8che, mena\u00e7ant la comp\u00e9titivit\u00e9 internationale de leurs industries d\u00e9j\u00e0 chancelantes. Finalement, la politique salariale est devenue une question centrale pour les deux groupes. Pour la bourgeoisie flamande, des salaires bas \u00e9taient n\u00e9cessaires pour attirer \u00e0 nouveau les capitaux \u00e9trangers; pour la bourgeoisie belge, ils devaient garantir la comp\u00e9titivit\u00e9 des industries \u00e0 forte intensit\u00e9 de main-d&rsquo;\u0153uvre.<\/p>\n<blockquote><p>Pour la bourgeoisie flamande, des salaires bas \u00e9taient n\u00e9cessaires pour attirer \u00e0 nouveau les capitaux \u00e9tranger.<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00c9tat devait intervenir rapidement dans la crise, mais il ne parvenait pas \u00e0 d\u00e9finir une strat\u00e9gie ad\u00e9quate. La t\u00e2che incombait \u00e0 Leo Tindemans ( CVP ), qui dirigeait depuis 1974 un gouvernement compos\u00e9 de catholiques, de lib\u00e9raux et du Rassemblement wallon ( RW). Au d\u00e9part, il ne disposait pas de programme \u00e9conomique clair. Des propositions visant \u00e0 limiter les augmentations salariales ont \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9es par les syndicats dans le cadre de la concertation sociale, o\u00f9 aucun accord n\u2019avait \u00e9t\u00e9 conclu apr\u00e8s 1974. Au fur et \u00e0 mesure que la situation s\u2019aggravait, Tindemans \u00e9tait soumis \u00e0 une pression croissante. Il a tent\u00e9 d\u2019organiser une conf\u00e9rence nationale le 24 mai 1976 avec les syndicats, les employeurs et les holdings pour \u00e9laborer un plan, mais sans succ\u00e8s.<\/p>\n<p>Alors que la politique nationale \u00e9tait embourb\u00e9e, les luttes sociales se poursuivaient dans les usines. Des gr\u00e8ves locales ont \u00e9t\u00e9 organis\u00e9es en r\u00e9ponse \u00e0 des menaces de d\u00e9localisation, d&rsquo;arr\u00eat de la production ou de licenciement de personnel. Le nombre de gr\u00e8ves a augment\u00e9 de 47% entre 1975 et 1976<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-11-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-11-51384' title='Witte, Craeybeckx en Meynen, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Politieke geschiedenis van Belgi\u00eb&lt;\/span&gt;, pp. 339340.'><sup>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans cette situation d\u2019escalade, les syndicats ont agi. La FGTB et la CSC ont commenc\u00e9 \u00e0 former un front syndical. La pression en faveur de mesures d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 allait se heurter \u00e0 une forte opposition.<\/p>\n<p>En f\u00e9vrier 1977, Tindemans a finalement lanc\u00e9 une politique d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 plus agressive avec son \u00ab plan Egmont\u00bb. Un programme d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 global a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9. Jef Houthuys, le dirigeant de la CSC, estimant que les projets du gouvernement catholique allaient trop loin, a durci le front syndical<span id='easy-footnote-12-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-12-51384' title='Jef Houthuys, \u201c De verhouding ACV-ABVV in de jaren 1970-1985 \u201d, in &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Res Publica &lt;\/span&gt;30, nr. 4 ( 1988 ) : p. 459.'><sup>12<\/sup><\/a><\/span>. Le pilier catholique se trouvait divis\u00e9 entre une aile gauche et une aile droite, et la CSC cherchait des partenaires en dehors du pilier. Avec la FGTB, elle a organis\u00e9 les \u00ab gr\u00e8ves du vendredi\u00bb du 15 f\u00e9vrier au 25 mars 1977, avec des gr\u00e8ves de 24 heures cons\u00e9cutives les vendredis. La pression \u00e9tait devenue trop forte pour le gouvernement, qui est tomb\u00e9 au bout de quelques semaines. Tindemans avait tent\u00e9 de rompre les promesses, mais il s\u2019\u00e9tait heurt\u00e9 \u00e0 la puissance des syndicats. Le CVP s\u2019est rendu compte que son programme d\u2019aust\u00e9rit\u00e9, n\u00e9goci\u00e9 avec les partenaires du gouvernement lib\u00e9ral, ne serait pas accept\u00e9 si facilement. Il s\u2019est vu oblig\u00e9 de changer son fusil d\u2019\u00e9paule. Dans les ann\u00e9es \u00e0 venir, les lib\u00e9raux allaient \u00eatre remplac\u00e9s par les sociaux-d\u00e9mocrates.<\/p>\n<h2 class=\"s79\">La crise se d\u00e9place vers l\u2019\u00c9tat ( 1977-1982 )<\/h2>\n<p>La crise n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9solue quand le gouvernement Tindemans III a \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9 en 1977. Elle a toutefois fait l\u2019objet d\u2019une approche diff\u00e9rente. Le front syndical, renforc\u00e9 par sa victoire, pouvait d\u00e9sormais travailler avec un gouvernement compos\u00e9 de catholiques et de sociaux-d\u00e9mocrates. Ce gouvernement a d\u2019abord tent\u00e9 d\u2019\u00e9viter la confrontation. L\u2019attention s\u2019est port\u00e9e sur l\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat pour sortir l\u2019\u00e9conomie du marasme. Mais m\u00eame cela n\u2019allait pas r\u00e9soudre le malaise. Dans une crise mondiale comme celle-ci, la Belgique ne pouvait pas sauver sa peau sans un changement politique fondamental parmi les grandes puissances. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de la r\u00e9union du G7 \u00e0 Bonn en 1978, au cours de laquelle le pr\u00e9sident \u00e9tasunien Carter a fait campagne en vain pour un nouveau plan de sauvetage keyn\u00e9sien mondial, les espoirs d\u2019une approche mondiale de la crise se sont \u00e9vanouis. Il \u00e9tait en effet essentiel que les pays ayant des exc\u00e9dents, tels que l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest et le Japon, relancent l\u2019\u00e9conomie mondiale. C\u2019\u00e9tait principalement l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest qui s\u2019y opposait, refusant de payer pour la \u00ab prodigalit\u00e9 \u00bb, les d\u00e9penses excessives des \u00c9tats-Unis<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-13-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-13-51384' title='Une analyse de l\u2019importance de cette r\u00e9union a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9e par Angus Reilly dans : &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;The Bonn Summit and the road to globalisation &lt;\/span&gt;( Engelsberg Ideas, 31 juli 2023 ). https:\/\/engelsbergideas.com\/essays\/the-bonn-summit-andthe-road-to-globalisation\/. Pour une analyse structurelle de l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest, de son \u00e9conomie politique et de son impact mondial, voir Julian Germann, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Unwitted Architect : German Primacy and the Origins of Neoliberalism &lt;\/span&gt;( Stanford University Press, 2021 )'><sup>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le manque de coordination internationale a pouss\u00e9 des d\u00e9cideurs politiques en terrain inconnu, o\u00f9 ils ont d\u00fb improviser.<\/p>\n<p>En Belgique, il n\u2019y a pas eu d\u2019improvisation, mais un retour aux recettes keyn\u00e9siennes. Comme dans d\u2019autres \u00c9tats europ\u00e9ens, il y a eu une br\u00e8ve r\u00e9surgence des r\u00e9ponses sociales-d\u00e9mocrates \u00e0 la crise, r\u00e9surgence qui pr\u00e9sentait \u00e9galement une dimension europ\u00e9enne<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-14-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-14-51384' title='Pour un historique de ce mouvement, voir Aur\u00e9lie Dianara Andry, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Social Europe, The Road Not Taken : The Left and European Integration in the Long 1970s &lt;\/span&gt;( Oxford University Press, 2022 ).'><sup>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L&rsquo;\u00c9tat a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre la crise. Un large \u00e9ventail de nouveaux programmes devait att\u00e9nuer l&rsquo;impact social. Le ministre socialiste Guy Spitaels a lanc\u00e9 le syst\u00e8me de pension anticip\u00e9e en 1978 et a permis \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat d&#8217;employer davantage de personnel. Par ailleurs, le plan De Wulf de 1979 a favoris\u00e9 l\u2019adoption d\u2019une semaine de travail plus courte ( 38 heures ), ce qui a permis de mettre au travail davantage de jeunes. Et le plan Humblet pr\u00e9voyait des subventions pour les petites et moyennes entreprises qui embauchaient du personnel suppl\u00e9mentaire<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-15-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-15-51384' title='Mommen, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;The Belgian Economy In the Twentieth Century&lt;\/span&gt;, p. 149.'><sup>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019id\u00e9e \u00e9tait avant tout de faire reculer le ch\u00f4mage, de relancer l&rsquo;\u00e9conomie et donc, \u00e0 terme, de faire baisser l&rsquo;inflation.<\/p>\n<blockquote><p>Le chancelier allemand Schmidt insistait sur le fait que la Belgique devait avant tout supprimer l\u2019indexation automatique.<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00c9tat a \u00e9galement lanc\u00e9 un plan industriel. Sous la direction du ministre socialiste des Affaires \u00e9conomiques Willy Claes, des secteurs cl\u00e9s de l\u2019\u00e9conomie belge ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une aide structurelle. Avec le Plan Acier ( 1978 ) et, plus tard, le Plan Textile ( 1980 ), une bou\u00e9e de sauvetage a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e aux entreprises les plus importantes. Dans le secteur de l\u2019acier, l\u2019\u00c9tat belge est devenu un actionnaire important dans de nombreuses entreprises ( sans utiliser ce pouvoir pour peser sur leur politique interne). De plus, d\u2019importantes injections de capitaux combin\u00e9es \u00e0 des restructurations devaient permettre aux industries vieillissantes de tenir le coup pendant quelques ann\u00e9es encore. Cette politique \u00e9tait cruciale pour \u00e9viter d\u2019aggraver le carnage social. Le secteur textile employait encore 121 500 personnes<\/p>\n<p>en 1971, contre seulement 79 600 en 1978. Plus de 40000 personnes ont perdu leur emploi en l\u2019espace de quelques ann\u00e9es<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-16-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-16-51384' title='Mommen, Ibid, p. 163.'><sup>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En cons\u00e9quence, les d\u00e9penses de l\u2019\u00c9tat ont explos\u00e9. Dans le cadre de l\u2019\u00e9conomie politique keyn\u00e9sienne, cela s\u2019est fait en partie de mani\u00e8re automatique par le biais des allocations de ch\u00f4mage. Les gouvernements en ont remis une couche apr\u00e8s 1977, en faisant de l\u2019\u00c9tat le garant de la relance. De 1973 \u00e0 1977, la dette publique stagnait autour des 42%. Au cours des cinq ann\u00e9es suivantes, elle a augment\u00e9 pour atteindre les 98%<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-17-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-17-51384' title='Bron : IMF historical public debt database.'><sup>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019\u00e9tait tout sauf le r\u00e9sultat d\u2019une politique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et finement planifi\u00e9e. Cette p\u00e9riode a plus tard \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9e de \u00ab <span class=\"s33\">malgoverno<\/span>\u00bb politique par Herman Van Rompuy. Entre 1977 et 1981, il y a eu pas moins de sept ( ! ) gouvernements, dont les partenaires changeaient constamment en raison des tensions communautaires sous-jacentes. La Volksunie, le Front d\u00e9mocratique des francophones ( FDF, aujourd\u2019hui D\u00e9FI) et les lib\u00e9raux y sont tous pass\u00e9s. Seuls les partis catholiques et sociaux-d\u00e9mocrates sont rest\u00e9s in\u00e9branlables. Au cours de ce chaos politique, un nouvel homme de t\u00eate a repris le flambeau de Leo Tindemans au sein du CVP. Tranquillement, par essais et erreurs, Wilfried Martens est venu rompre les promesses de l\u2019\u00c9tat-providence. Wilfried Martens n\u2019\u00e9tait pas un ennemi de l\u2019\u00c9tat-providence. Ayant grandi \u00e0 la campagne, il avait vu \u00ab \u00e0 l\u2019horizon de plus en plus de signes de l\u2019\u00c9tat-providence naissant \u00bb<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-18-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-18-51384' title='Wilfried Martens, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Een gegeven woord &lt;\/span&gt;( Uitgeverij Lannoo, 1985 ), p. 26.'><sup>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Arch\u00e9type de la jeunesse chr\u00e9tienne-d\u00e9mocrate et flamande, il a \u00e9t\u00e9 membre de l\u2019Action catholique des \u00e9tudiants ( KSA) avant de devenir actif au sein du Vlaamse Volksbeweging, le mouvement populaire flamand. Pourtant, il a continu\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019\u00c9tat belge, car celui-ci abritait l\u2019\u00c9tat-providence. Il n\u2019a jamais song\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9changer contre une Flandre ind\u00e9pendante.<\/p>\n<p>Toutefois, selon Martens, ce syst\u00e8me pr\u00e9sentait des probl\u00e8mes qu\u2019il n\u2019\u00e9tait plus possible d\u2019ignorer. Apr\u00e8s la r\u00e9forme de l\u2019\u00c9tat de 1980, il s\u2019est efforc\u00e9 de r\u00e9soudre la crise de la dette publique et de l\u2019\u00e9conomie en g\u00e9n\u00e9ral. Selon Martens, le mod\u00e8le de consultation de l\u2019apr\u00e8s-guerre avait plac\u00e9 trop de pouvoir entre les mains des groupes d\u2019int\u00e9r\u00eat plut\u00f4t que de l\u2019\u00c9tat. Les syndicats et les employeurs n\u2019avaient pas r\u00e9ussi \u00e0 conclure d\u2019accord depuis 1974. Les syndicats s\u2019opposaient \u00e9galement \u00e0 l\u2019assainissement des finances publiques. Pour Martens, il \u00e9tait urgent que l\u2019autorit\u00e9 politique s\u2019impose \u00e0 nouveau face aux groupes d\u2019int\u00e9r\u00eat. C\u2019\u00e9tait la seule mani\u00e8re de s\u2019attaquer au consensus social et politique de l\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<p>Martens s\u2019y est attel\u00e9 \u00e0 partir de 1981. La pression exerc\u00e9e sur le gouvernement belge devint telle que les socialistes au pouvoir acquiesc\u00e8rent \u00e0 contrec\u0153ur. Le 23 mars 1981, Martens s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 au sommet europ\u00e9en de Maastricht avec le \u00ab plan de je\u00fbne\u00bb pour la Belgique, qui pr\u00e9voyait 33 milliards de francs belges d\u2019\u00e9conomies pour contrer la sp\u00e9culation sur la monnaie nationale<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-19-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-19-51384' title='Un bon aper\u00e7u de la dynamique entre la sp\u00e9culation internationale et la politique de Martens est d\u00e9crit dans Balthazer De Robiano, \u00ab La Belgique a-t-elle connu une th\u00e9rapie du choc? La d\u00e9valuation du franc belge de f\u00e9vrier 1982 \u00bb dans &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;La Revue Nouvelle &lt;\/span&gt;2022, no. 2 ( 2022 ), pp. 67-75.'><sup>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce plan n\u2019a toutefois \u00e9t\u00e9 que froidement accueilli. Pour Tindemans, celui-ci \u00e9tait \u00ab louable, mais insuffisant\u00bb. Ensuite, le chancelier allemand Schmidt a \u00e9galement soulign\u00e9 que la Belgique devait avant tout se d\u00e9barrasser de l\u2019indexation automatique<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-20-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-20-51384' title='Hugo De Ridder, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Omtrent Wilfried Martens &lt;\/span&gt;( Uitgeverij Lannoo, 1991 ), p. 188.'><sup>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est aussi ce qu\u2019attendaient les march\u00e9s financiers. Ce ne sont donc pas les partenaires sociaux qui ont provoqu\u00e9 l\u2019effondrement de ce plan d\u2019aust\u00e9rit\u00e9, mais les \u00ab dieux de la finance \u00bb, comme Martens les a d\u00e9crits plus tard<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-21-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-21-51384' title='Martens, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Een gegeven woord&lt;\/span&gt;, p. 114 et p. 123.'><sup>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<p>Cinq jours plus tard, la Banque Nationale de Belgique ( BNB ) a pr\u00e9sent\u00e9 une proposition alternative, le \u00ab plan d\u2019urgence Beauvois\u00bb. Au cours des ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes, la BNB avait surtout travaill\u00e9 sur un syst\u00e8me mon\u00e9taire stable, en collaboration avec les autres banques centrales europ\u00e9ennes. C\u2019\u00e9tait leur alternative au d\u00e9funt \u00e9talon-or am\u00e9ricain, d\u00e9sormais sous la direction de la Bundesbank ouest-allemande. Cette stabilit\u00e9 europ\u00e9enne \u00e9tait mise sous pression par une inflation \u00e9lev\u00e9e, le ch\u00f4mage et l\u2019augmentation des d\u00e9penses publiques. Les financiers ne croyant pas que la Belgique puisse ma\u00eetriser ses probl\u00e8mes, ils ont commenc\u00e9 \u00e0 sp\u00e9culer sur le franc belge. La Banque Nationale voulait \u00e0 tout prix \u00e9viter de nouvelles fluctuations. Selon elle, la seule solution \u00e9tait une aust\u00e9rit\u00e9 draconienne, afin de montrer que la Belgique et sa monnaie \u00e9taient des investissements fiables.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"s78\">Un front syndical entre la FGTB et la CSC avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9montr\u00e9 sa puissance politique au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es et il n\u2019\u00e9tait pas question de l\u2019ignorer.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce plan proposait notamment de r\u00e9duire tous les revenus de 5%, de supprimer une partie des allocations familiales, de r\u00e9duire les indemnit\u00e9s de ch\u00f4mage et de suspendre l\u2019indexation. Martens savait que le plan ne pourrait pas \u00eatre adopt\u00e9 au niveau politique. Le ministre des Finances, Mark Eyskens, a r\u00e9pondu qu\u2019\u00ab il faudrait poster des chars d\u2019assaut \u00e0 tous les coins de rue pour mettre en \u0153uvre ce plan \u00bb, ce \u00e0 quoi Beauvois ( pr\u00e9sident de la BNB) a r\u00e9torqu\u00e9 froidement que la Belgique disposait d\u2019une gendarmerie bien \u00e9quip\u00e9e pour garder la situation sous contr\u00f4le<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-22-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-22-51384' title='Van Cauwelaert, Rik. &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;De laatste gouverneur&lt;\/span&gt;, p. 98. Beauvois a certes ni\u00e9 par la suite avoir fait cette d\u00e9claration.'><sup>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Martens a finalement \u00e9t\u00e9 contraint d\u2019adopter le plan d\u2019urgence dans sa quasi-totalit\u00e9. On imagine ais\u00e9ment les r\u00e9actions des syndicats. Le dirigeant syndical socialiste Debunne a cri\u00e9 aux ministres socialistes qu\u2019\u00ab il ne se passera rien. Et si quelque chose se produit, je recommencerai les gr\u00e8ves de 1960-1961. Imm\u00e9diatement ! \u00bb<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-23-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-23-51384' title='\u2019est ce qu\u2019a affirm\u00e9 Jef Houthuys dans De Ridder, Hugo, \u201c Gesprek met Jef Houthuys \u201d, Knack, 15\/3\/1991.'><sup>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Jef Houthuys, toujours pr\u00e9sident de la CSC, s\u2019est indign\u00e9 qu\u2019\u00ab ils \u00e9taient devenus fous \u00e0 Bruxelles \u00bb<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-24-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-24-51384' title='De Ridder, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Omtrent Wilfried Martens&lt;\/span&gt;, p. 128.'><sup>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le sort de Martens IV \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9 : Martens a d\u00e9missionn\u00e9 le 31 mars 1981. Pour la deuxi\u00e8me fois, les catholiques ont tent\u00e9 de rompre leurs promesses, toujours sans succ\u00e8s.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, quelque chose \u00e9tait en train de bouger au sein du pilier catholique. Depuis quelque temps, Hubert Detremmerie, pr\u00e9sident du comit\u00e9 de direction de la Coop\u00e9ration ouvri\u00e8re belge ( COB ), connue comme la banque du Mouvement ouvrier chr\u00e9tien, avait r\u00e9uni un groupe de personnes issues du pilier pour discuter de l\u2019\u00e9tat de l\u2019\u00e9conomie belge. Tous les mercredis soir, ils se r\u00e9unissaient pour discuter et \u00e9laborer des plans.<\/p>\n<p>Parmi les invit\u00e9s, il y avait, entre autres, P.W. Segers, v\u00e9t\u00e9ran de l\u2019Algemeen Christelijk Werknemersverbond ( ACW, syndicat g\u00e9n\u00e9ral des travailleurs chr\u00e9tiens ), Fons Verplaetse, jeune \u00e9conomiste travaillant \u00e0 la BNB, Jan Hinnekens du Boerenbond ( syndicat des agriculteurs) et Theo Peeters, collaborateur au cabinet de Mark Eyskens. Chacun apportait des donn\u00e9es et des rapports de son organisation sp\u00e9cifique pour alimenter les discussions. Jef Houthuys a \u00e9galement rejoint le groupe et a \u00e9t\u00e9 rapidement invit\u00e9 \u00e0 passer des week-ends dans le chalet de Fons Verplaetse \u00e0 Poupehan ( Ardennes belges). Toutes les personnes pr\u00e9sentes \u00e9taient convaincues que les choses devaient changer et que des \u00e9conomies \u00e9taient n\u00e9cessaires. La seule question \u00e9tait de savoir comment de telles \u00e9conomies pouvaient \u00eatre r\u00e9alis\u00e9es \u00e0 la fois de mani\u00e8re efficace et sans trop de dommages sociaux.<\/p>\n<p>Au sein du groupe, Fons Verplaetse d\u00e9fendait une sortie possible de l\u2019impasse. Selon lui, une d\u00e9valuation de la monnaie belge, combin\u00e9e \u00e0 un gel provisoire des salaires, \u00e9tait politiquement tout \u00e0 fait envisageable. Pour une jeune pousse de la BNB, c\u2019\u00e9tait comme jurer \u00e0 l\u2019\u00e9glise : la valeur du franc belge devait \u00eatre garantie \u00e0 tout moment afin de pr\u00e9server la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 des march\u00e9s financiers. Qui voudrait investir dans une monnaie qui a perdu beaucoup de sa valeur comme \u00e7a, \u00e0 cause d\u2019une d\u00e9cision politique ?<\/p>\n<p>Pourtant, pour Verplaetse, cela semblait \u00eatre la seule issue possible. Une d\u00e9valuation aurait instantan\u00e9ment rendu la Belgique plus comp\u00e9titive d\u2019un simple trait de plume : ses produits seraient devenus moins chers sur le march\u00e9 mondial, tandis que les produits \u00e9trangers seraient devenus plus chers. Un gel suppl\u00e9mentaire des salaires \u00e9tait n\u00e9cessaire pour que ces augmentations de prix des produits \u00e9trangers ne se traduisent pas imm\u00e9diatement par une hausse des salaires. En 1981, Verplaetse a r\u00e9dig\u00e9 un document politique au titre retentissant : \u00ab Y a-t-il encore une voie \u2018sociale\u2019 vers la reprise \u00e9conomique ? \u00bb Pour lui, la r\u00e9ponse \u00e9tait tout simplement \u00ab non \u00bb. Ce processus d\u2019adaptation serait donc douloureux, en particulier pour les travailleurs. Pourtant, sa proposition \u00e9tait politiquement plus r\u00e9alisable que toutes les propositions d\u2019\u00e9conomies pr\u00e9c\u00e9dentes.<\/p>\n<p>Les choses ont commenc\u00e9 \u00e0 bouger. Wilfried Martens a \u00e9t\u00e9 inform\u00e9 de l\u2019existence de ce groupe de travail au cours de l\u2019\u00e9t\u00e9 qui a suivi sa d\u00e9mission. Il a vu le potentiel politique de ces propositions et a sembl\u00e9 d\u00e9sireux de les mettre en \u0153uvre. Par ailleurs, sous l\u2019\u00e9gide du Vlaams Economisch Verbond ( VEV ), l\u2019association patronale flamande, il a entam\u00e9 des pourparlers avec Willy De Clercq, des lib\u00e9raux flamands, en vue de former une nouvelle coalition. Leurs analyses \u00e9taient parall\u00e8les. Ce seraient les lib\u00e9raux et les catholiques qui devraient faire adopter les \u00e9conomies n\u00e9cessaires. Cela les rendrait \u00ab impopulaires, mais il fallait le faire\u00bb.<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-25-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-25-51384' title='De Ridder, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Omtrent Wilfried Martens&lt;\/span&gt;, p. 124.'><sup>25<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n<p>Il restait \u00e0 convaincre le vaste mouvement ouvrier au sein du pilier catholique. Il \u00e9tait essentiel que son aile gauche ne se mette pas en travers de leur route. Un front syndical entre la FGTB et la CSC avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9montr\u00e9 sa puissance politique au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es et il n\u2019\u00e9tait pas question de l\u2019ignorer. L\u2019unit\u00e9 du pilier catholique devait \u00eatre restaur\u00e9e et utilis\u00e9e pour mettre en \u0153uvre les politiques n\u00e9olib\u00e9rales. Il \u00e9tait donc fondamental d\u2019inclure la CSC. De plus, tout devait se faire rapidement. Le 21 septembre 1981, Mark Eyskens, qui n\u2019\u00e9tait \u00e0 la t\u00eate d\u2019un nouveau gouvernement que depuis quelques mois suite au d\u00e9part de Martens, a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il jetait lui aussi l\u2019\u00e9ponge. Des \u00e9lections anticip\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 planifi\u00e9es pour le d\u00e9but du mois de novembre. Pour que les \u00e9conomies pr\u00e9vues soient r\u00e9alis\u00e9es, il fallait rapidement convaincre l\u2019aile gauche.<\/p>\n<p>Detremmerie a donc organis\u00e9 le tristement c\u00e9l\u00e8bre Flandriatocht le 3 octobre 1981. Il a invit\u00e9 quelque 80 personnes issues du monde politique, financier et \u00e9conomique \u00e0 une promenade en bateau sur l\u2019Escaut. Toutes \u00e9taient li\u00e9es au pilier catholique. Il \u00e9tait crucial que les syndicalistes entrent en contact avec les catholiques du monde de l\u2019entreprise. L\u2019invitation pr\u00e9cisait donc que \u00ab cette pr\u00e9occupation [ le malaise \u00e9conomique ] nous a amen\u00e9 \u00e0 organiser une rencontre amicale, non officielle, o\u00f9 les dirigeants de nos organisations de travailleurs chr\u00e9tiennes auront l\u2019occasion de rencontrer des personnalit\u00e9s d\u2019autres milieux dans une r\u00e9union plus intime \u00bb<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-26-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-26-51384' title='De Ridder, Ibid, p. 132.'><sup>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Lors du discours de cl\u00f4ture, P.W. Segers a soulign\u00e9 que le courage et la persuasion seraient attendus des membres de l\u2019ACW dans un avenir proche. L\u2019objectif du Flandriatocht \u00e9tait clair : l\u2019unit\u00e9 du pilier catholique devait \u00eatre r\u00e9tablie afin que Martens puisse mener avec les lib\u00e9raux son choc n\u00e9olib\u00e9ral au cours de la prochaine l\u00e9gislature. Il \u00e9tait primordial que la CSC reste fid\u00e8le \u00e0 Martens. C\u2019est pourquoi le dirigeant syndical Jef Houthuys s\u2019est vu attribuer une place de choix au sein du \u00ab groupe de Poupehan \u00bb.<\/p>\n<p>Lors de la campagne \u00e9lectorale qui a suivi, le CVP s\u2019est lanc\u00e9 \u00e0 corps perdu dans la propagande autour de la crise \u00e9conomique. Leur message est devenu parfaitement clair : le CVP allait s\u2019attaquer \u00e0 la racine de la crise. Les affiches de campagne montraient un paysage aride o\u00f9 seules quelques feuilles vertes pleines d\u2019espoir pendaient encore. Cette image \u00e9tait cens\u00e9e d\u00e9crire la situation \u00e9conomique. Dans le sombre tableau de la situation en 1981, le CVP constituait le dernier espoir de redressement. Bien que la campagne ait \u00e9chou\u00e9 ( le CVP ayant perdu plus de 5% ), une majorit\u00e9 confortable subsistait en faveur d\u2019une coalition avec les lib\u00e9raux. Le 14 d\u00e9cembre 1981, Martens V a \u00e9t\u00e9 intronis\u00e9. C\u2019est ce gouvernement qui allait mettre en \u0153uvre ces politiques n\u00e9olib\u00e9rales.<\/p>\n<h2 class=\"s79\">Le choc n\u00e9olib\u00e9ral de Martens ( 1982-1985 )<\/h2>\n<p>Une fois toutes les pi\u00e8ces du puzzle en place, Martens a pu se concentrer sur la mise en \u0153uvre des projets du \u00ab groupe de Poupehan\u00bb. Alfons Verplaetse a d\u00e9cid\u00e9 de quitter la BNB pour la politique. En tant que collaborateur de cabinet, il \u00e9tait d\u00e9sormais charg\u00e9 de coordonner le redressement. Celui-ci \u00e9tait devenu absolument n\u00e9cessaire selon lui, car la Belgique avait d\u00e9velopp\u00e9 un \u00ab handicap salarial \u00bb de 12% par rapport \u00e0 ses partenaires commerciaux directs tout au long de la crise<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-27-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-27-51384' title='Alfons Verplaetse, Van devaluatie tot euro : Het economische en meer bepaald het monetaire beleid van Belgie 1980-2000, Res Publica 42, nr. 1 ( 2000 ), p. 4.'><sup>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Gr\u00e2ce \u00e0 la d\u00e9valuation, ce d\u00e9savantage pourrait \u00eatre en partie r\u00e9percut\u00e9 sur l\u2019\u00e9tranger. Pourtant, la population devrait aussi se serrer la ceinture.<\/p>\n<p>Pour Martens, il \u00e9tait \u00e9vident qu\u2019il serait difficile de rompre cette tendance. Les travailleurs devraient faire des concessions \u00ab temporaires \u00bb, mais il \u00e9tait convaincu que cet effort \u00e9tait n\u00e9cessaire. <span id='easy-footnote-28-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-28-51384' title='Martens, Een gegeven woord, pp. 118-119.'><sup>28<\/sup><\/a><\/span> : \u00ab Je veux t\u00e9moigner que les personnes qui ont contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9laboration des calculs et des mesures de cette politique ont agi avec beaucoup de compassion. Elles se rendent compte que l\u2019autorit\u00e9 politique ne cr\u00e9e pas une p\u00e9riode agr\u00e9able pour la population. Elles savent qu\u2019elles doivent faire passer la soci\u00e9t\u00e9 par le goulot de la bouteille, de pr\u00e9f\u00e9rence le moins douloureusement possible. (\u2026) L\u2019esprit du cardinal Cardijn est ici sousjacent (\u2026) : la recherche du bien-\u00eatre g\u00e9n\u00e9ral, mais aussi l\u2019acceptation de l\u2019effort. (\u2026) Cette dimension est aujourd\u2019hui tout simplement absente du mouvement socialiste.\u00bb<\/p>\n<p>Apr\u00e8s que Martens et Verplaetse eurent discr\u00e8tement convaincu les principaux partenaires (internationaux) de la d\u00e9valuation (le FMI, l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest et les partenaires du gouvernement lib\u00e9ral ), Martens a pu finaliser sa politique<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-29-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-29-51384' title='Pour une analyse compl\u00e8te de cette d\u00e9valuation dans le contexte international, voir Balthazer De Robiano, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;La Belgique a-t-elle connu une th\u00e9rapie du choc ? La d\u00e9valuation du franc belge de f\u00e9vrier 1982&lt;\/span&gt;.'><sup>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qu\u2019il avait pr\u00e9vu d\u2019annoncer le lundi 22 f\u00e9vrier 1982. Quelques jours auparavant, il avait annonc\u00e9 la mauvaise nouvelle aux repr\u00e9sentants syndicaux Houthuys et Debunne. Alors que Debunne avait encore mis en garde contre de nouvelles actions de la FGTB, Martens savait que cela ne pouvait pas r\u00e9ussir sans la CSC, qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 mise de son c\u00f4t\u00e9. Il s\u2019est ensuite rendu au 12 rue de la Loi, o\u00f9 il a inform\u00e9 la BNB de la d\u00e9valuation en compagnie du ministre De Clerck. Bien que le gouverneur De Strycker ait r\u00e9pondu que \u00abdans aucun pays civilis\u00e9, la Banque Nationale n\u2019est ridiculis\u00e9e de la sorte\u00bb, il n\u2019y avait pas de place pour la n\u00e9gociation : les plans \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 en marche. La d\u00e9valuation de 8,5% \u00e9tait devenue un fait<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-30-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-30-51384' title='Rik van Cauwelaert&lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;, De laatste gouverneur&lt;\/span&gt;, p. 119.'><sup>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<p>Martens a \u00e9galement demand\u00e9 des pouvoirs sp\u00e9ciaux au Parlement belge. Martens a affirm\u00e9 que ces pouvoirs sp\u00e9ciaux \u00e9taient n\u00e9cessaires pour que son gouvernement puisse mettre en \u0153uvre et ajuster rapidement et efficacement les politiques afin de rendre le processus aussi indolore que possible. Il semble toutefois plus plausible que les pouvoirs sp\u00e9ciaux aient \u00e9t\u00e9 l\u00e0 principalement pour contourner des obstacles importants. Ces pouvoirs sp\u00e9ciaux ont permis \u00e0 Verplaetse de faire passer ses politiques sans avoir \u00e0 demander l\u2019approbation du Parlement ou la concertation sociale. La concertation sociale \u00e9tant bloqu\u00e9e depuis les ann\u00e9es 1970, Martens souhaitait pouvoir la contourner pour forcer une avanc\u00e9e. Cette perc\u00e9e n\u2019a pas profit\u00e9 \u00e0 la classe travailleuse.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait primordial que la CSC rest fid\u00e8le \u00e0 Martens. Jef Houthuys s\u2019est donc vu attribuer une place de choix au sein du \u00ab groupe de Poupehan\u00bb. Entre 1982 et 1987, Martens, Verplaetse, Detremmerie et Houthuys se sont r\u00e9unis plusieurs week-ends \u00e0 Poupehan. Apr\u00e8s avoir examin\u00e9 les probl\u00e8mes et c\u00e9l\u00e9br\u00e9 ensemble la messe du dimanche, les t\u00e2ches \u00e9taient r\u00e9parties : Detremmerie devait convaincre les milieux financiers, Verplaetse les collaborateurs des cabinets, Martens les politiciens et Houthuys les syndicalistes. Houthuys a toujours r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 Verplaetse et Martens : \u00ab Vous dites ce qui doit \u00eatre fait, je ferai en sorte que cela puisse \u00eatre fait.\u00bb<span id='easy-footnote-31-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-31-51384' title='De Ridder, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Omtrent Wilfried Martens&lt;\/span&gt;, p. 158.'><sup>31<\/sup><\/a><\/span> Ce qu\u2019il semble avoir tr\u00e8s bien fait : apr\u00e8s 1982, le nombre de gr\u00e8ves a chut\u00e9 de fa\u00e7on spectaculaire. Alors qu\u2019il y avait encore eu 851 gr\u00e8ves entre 1979 et 1981, il n\u2019y en a plus eu que 405 entre 1982 et 1984<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-32-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-32-51384' title='De Witte, Craeybeckx et Meynen, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Politieke geschiedenis van Belgi\u00eb&lt;\/span&gt;, p. 355.'><sup>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le front syndical fractur\u00e9 signifiait que les syndicats socialistes \u00e9taient \u00e9galement moins combatifs, ce qui signifiait que les socialistes au sein de l\u2019opposition \u00e9taient aussi nettement plus mod\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e 1982 a marqu\u00e9 un tournant dans l\u2019\u00e9conomie politique de la Belgique. En f\u00e9vrier de cette ann\u00e9e-l\u00e0 a commenc\u00e9 le gel des salaires que nous connaissons toujours aujourd\u2019hui. Les sauts d\u2019index r\u00e9p\u00e9t\u00e9s \u00e9taient cens\u00e9s neutraliser le \u00ab handicap salarial\u00bb de la Belgique, une politique qui s\u2019est depuis poursuivie dans la stagnation structurelle des salaires. Depuis 1982 et aujourd\u2019hui encore, les salaires sont d\u00e9coupl\u00e9s de l\u2019augmentation de la productivit\u00e9. Entre 1982 et 1987, le pouvoir d\u2019achat moyen d\u2019un travailleur a chut\u00e9 de 15%, tandis que les b\u00e9n\u00e9fices ont augment\u00e9 de 10% par an en moyenne.<\/p>\n<p>Sans surprise, les investissements productifs ont \u00e9galement grimp\u00e9 en fl\u00e8che, surtout apr\u00e8s 1984<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-33-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-33-51384' title='Mommen, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;The Neo-liberal Experiment and the Decline of the Belgian Bourgeoisie&lt;\/span&gt;, p. 207.'><sup>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les co\u00fbts relatifs de la main-d\u2019\u0153uvre ont chut\u00e9 de fa\u00e7on spectaculaire et ont am\u00e9lior\u00e9 la concurrence de l\u2019industrie belge au niveau international, au d\u00e9triment du pouvoir d\u2019achat des travailleurs<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-34-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-34-51384' title='Buyst, Erik. &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;The Decline and Rise of a Small Open Economy : The Case of Belgium &lt;\/span&gt;( 1974-1990 ). In : Studia Historica Oeconomica : Liber Alumnorum Herman Van der Wee ( Universitaire Pers Leuven, 1993 ), p. 72.'><sup>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En 1985, le principal d\u00e9ficit de la balance des paiements avec les principaux partenaires commerciaux a \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-35-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-35-51384' title='Verplaetse, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Van devaluatie tot eur&lt;\/span&gt;o, p. 8.'><sup>35<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019\u00e9conomie a prosp\u00e9r\u00e9 aux d\u00e9pens du bien-\u00eatre des travailleurs. Martens avait finalement r\u00e9ussi \u00e0 rompre les promesses du mod\u00e8le social d\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<h2 class=\"s79\">Guy Verhofstadt et la chute de Martens VI ( 1985-1987 )<\/h2>\n<p>Martens V \u00e9tait confiant pour les \u00e9lections de 1985. La seule chose qui n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9solue \u00e0 l\u2019\u00e9poque, c\u2019\u00e9tait le d\u00e9ficit budg\u00e9taire du gouvernement. Les premiers changements de politique avaient \u00e9t\u00e9 con\u00e7us pour rem\u00e9dier au malaise \u00e9conomique sous-jacent, et non pour am\u00e9liorer les d\u00e9penses publiques, malgr\u00e9 les promesses \u00e9lectorales. Jusqu\u2019en 1985, le solde budg\u00e9taire total a continu\u00e9 \u00e0 accumuler des d\u00e9ficits annuels sup\u00e9rieurs \u00e0 10%. Entre-temps, la dette publique totale est pass\u00e9e de 98% du PIB en 1982 \u00e0 118% en 1985<span id='easy-footnote-36-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-36-51384' title='IMF historical public debt database.'><sup>36<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Cette augmentation a \u00e9t\u00e9 en grande partie due aux chocs de taux d\u2019int\u00e9r\u00eat du pr\u00e9sident de la Fed, Volcker, en 1979 et 1981. La hausse spectaculaire des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat ( \u00ab la plus \u00e9lev\u00e9e depuis la naissance de J\u00e9sus \u00bb ) \u00e9tait destin\u00e9e \u00e0 contraindre le gouvernement et l\u2019\u00e9conomie des \u00c9tats-Unis \u00e0 r\u00e9duire leurs d\u00e9penses, mais a eu pour effet d\u2019asphyxier les gouvernements du monde entier. Pour \u00e9viter une augmentation massive des co\u00fbts de financement, Martens devait renforcer l\u2019aust\u00e9rit\u00e9. \u00c0 mesure que la structure n\u00e9olib\u00e9rale internationale a pris forme, toutes les autres possibilit\u00e9s sont devenues impossibles : Martens n\u2019a eu d\u2019autre choix que de suivre la voie de l\u2019aust\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est ce qu\u2019il a tent\u00e9 de faire comprendre aux \u00e9lecteurs en 1985. En parlant de \u00ab voir le bout du tunnel\u00bb et de \u00ab mettre fin \u00e0 l\u2019effet boule de neige des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00bb, il a convaincu ses \u00e9lecteurs de l\u2019absolue n\u00e9cessit\u00e9 de poursuivre ses politiques n\u00e9olib\u00e9rales. Martens a remport\u00e9 une petite victoire ( apr\u00e8s la d\u00e9b\u00e2cle historique de 1981 ). La coalition entre les catholiques et les lib\u00e9raux allait pouvoir se poursuivre sous Martens VI. Dans ce gouvernement, Guy Verhofstadt a occup\u00e9 son premier poste minist\u00e9riel. Il a revendiqu\u00e9 la place de ministre du Budget pour concr\u00e9tiser son projet : \u00ab d\u00e9graisser \u00bb l\u2019\u00c9tat. Il a fait inclure le \u00ab stop fiscal\u00bb dans l\u2019accord de coalition et a voulu adopter des politiques strictes fa\u00e7on Thatcher. Le discours politique a pris un virage brutal. Alors que le gouvernement Martens V avait impos\u00e9 \u00ab des coupes douloureuses, mais n\u00e9cessaires \u00bb, Martens VI, sous l\u2019influence de Verhofstadt, s\u2019est f\u00e9licit\u00e9 de ces mesures d\u2019aust\u00e9rit\u00e9. La politique de Martens, en revanche, \u00e9tait compl\u00e8tement diff\u00e9rente : \u00ab Il faut savoir orienter le courant dans une autre direction. Cela ne se fait pas \u00e0 coup de propositions spectaculaires : il faut les mettre en \u0153uvre avec prudence.\u00bb<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-37-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-37-51384' title='Martens, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Een gegeven woord&lt;\/span&gt;, 67.'><sup>37<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n<p>Cette diff\u00e9rence de strat\u00e9gie politique a cr\u00e9\u00e9 de lourdes tensions entre les deux partis, le CVP ne parvenant pas \u00e0 vendre les mesures radicales d\u2019assainissement \u00e0 son aile gauche. Le plan de Val Duchesse de 1986 a finalement mis en place un plan d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 visant \u00e0 r\u00e9duire le d\u00e9ficit public annuel \u00e0 7% avant fin 1987. Verhofdstadt voulait imposer de lourdes restrictions budg\u00e9taires dans les domaines de l\u2019\u00e9ducation et de la s\u00e9curit\u00e9 sociale, ce qui mena\u00e7ait d\u2019affecter de nombreuses institutions du pilier catholique. Les tensions se sont aggrav\u00e9es. Le 31 mai 1986, une manifestation nationale de la FGTB a mobilis\u00e9 250 000 personnes, augmentant encore la pression sur la CSC. Jef Houthuys a eu le plus grand mal \u00e0 d\u00e9fendre cette politique en interne.<\/p>\n<p>Ces tensions internes ont eu raison de Martens VI en 1987. Lors d\u2019une interview en 1991, quelques semaines avant sa mort, Houthuys a d\u00e9clar\u00e9 que l\u2019indiscipline de Verhofstadt avait \u00e9t\u00e9 le facteur d\u00e9cisif :<\/p>\n<p>\u00ab Nous faisions simplement ce qui devait \u00eatre fait pour notre peuple. Cette \u00ab\u00a0pr\u00e9tention\u00a0\u00bb a pouss\u00e9 \u00e0 en faire des victoires lib\u00e9rales. Les personnes au sommet du mouvement syndical qui m\u2019avaient soutenu jusqu\u2019alors \u2013 \u00e0 contrec\u0153ur ou non \u2013 ont commenc\u00e9 \u00e0 poser de plus en plus de questions. (\u2026) Nous avons eu le plus grand mal \u00e0 convaincre nos membres des efforts \u00e0 fournir. Les membres du gouvernement comme Dehaene, Maystadt et Coens, proches du mouvement ouvrier, ont courageusement combattu dans l\u2019ar\u00e8ne tous les jours. Mais le langage\u00a0 provocateur de Verhofdstadt rendait impossible leur position contre le MOC. Les politiques sont devenues n\u00e9olib\u00e9rales et nos amis wallons, en particulier, ne l\u2019acceptaient plus.\u00bb<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-38-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-38-51384' title='De Ridder, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Gesprek met Jef Houthuys&lt;\/span&gt;, Knack, 15\/3\/1991.'><sup>38<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n<blockquote><p>Verhofstadt a revendiqu\u00e9 la place de ministre du Budget au sein du gouvernement Martens VI pour concr\u00e9tiser son projet : \u00ab d\u00e9graisser \u00bb l\u2019\u00c9tat.<\/p><\/blockquote>\n<p>Verhofdstadt, l\u2019orateur n\u00e9olib\u00e9ral de la Flandre, avait blasph\u00e9m\u00e9 dans l\u2019\u00e9glise du CVP. Il n\u2019\u00e9tait plus autoris\u00e9 \u00e0 donner l\u2019hostie. La chute du gouvernement a marqu\u00e9 une pause relative dans les coupes budg\u00e9taires, et le CVP a de nouveau collabor\u00e9 avec les sociaux-d\u00e9mocrates plut\u00f4t qu\u2019avec les lib\u00e9raux. Mais le n\u00e9olib\u00e9ralisme avait d\u00e9j\u00e0 pris racine en Belgique. Un retour aux ann\u00e9es 1970 \u00e9tait devenu impossible. Ce tournant a radicalement transform\u00e9 \u00e0 la fois l\u2019\u00e9conomie et le paysage politique.<\/p>\n<p>Les plans de d\u00e9valuation et d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 de Martens et du \u00ab groupe de Poupehan \u00bb en 1982 ont marqu\u00e9 une rupture brutale avec le mod\u00e8le de concertation sociale. Balthazar de Robiano a conclu \u00e0 juste titre que ce changement de politique a \u00e9t\u00e9 une v\u00e9ritable \u00ab th\u00e9rapie de choc \u00bb, o\u00f9 un groupe s\u00e9lectionn\u00e9 au sein du CVP a re\u00e7u des pouvoirs sp\u00e9ciaux pour redessiner promptement l\u2019\u00e9conomie politique de la Belgique<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-39-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-39-51384' title='De Robiano, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;La Belgique a-t-elle connu une th\u00e9rapie du choc ?&lt;\/span&gt;'><sup>39<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette th\u00e9rapie de choc a constitu\u00e9 une intervention drastique apr\u00e8s une d\u00e9cennie d\u2019impasse politique.<\/p>\n<p class=\"s1\">Partag\u00e9e entre la crise \u00e9conomique et budg\u00e9taire et la r\u00e9sistance des syndicats, la politique \u00e9tait dans une impasse. Apr\u00e8s des ann\u00e9es de n\u00e9gociations et de d\u00e9lib\u00e9rations, l\u2019id\u00e9e que des r\u00e9ductions douloureuses \u00e9taient in\u00e9vitables s\u2019est r\u00e9pandue au sein du CVP. Celui-ci s\u2019est finalement red\u00e9fini comme le parti capable de rompre les promesses.<\/p>\n<h2 class=\"s79\">N\u2019existait-il pas d\u2019alternative ?<\/h2>\n<p>Existait-il une alternative aux politiques n\u00e9olib\u00e9rales de Martens? Dans une certaine mesure, la Belgique a \u00e9t\u00e9 impuissante face \u00e0 la crise internationale et \u00e0 ses r\u00e9ponses politiques. En tant que principal parti d\u2019un nain \u00e9conomique, le CVP a surtout d\u00fb naviguer parmi les changements internationaux. La crise des ann\u00e9es 1970 avait une dimension mondiale, et la mani\u00e8re dont le monde allait y r\u00e9agir \u00e9tait principalement entre les mains des grands acteurs comme les \u00c9tats-Unis et l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest.<\/p>\n<p>Au niveau mondial, le chaos des ann\u00e9es 1970 avait non seulement cr\u00e9\u00e9 une s\u00e9rie de menaces, mais a \u00e9galement ouvert une fen\u00eatre d\u2019opportunit\u00e9s. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1970, les socialistes europ\u00e9ens ont tent\u00e9 d\u2019utiliser les nouveaux d\u00e9veloppements supranationaux europ\u00e9ens pour permettre une d\u00e9mocratisation \u00e9conomique de grande envergure au niveau europ\u00e9en. Ce plan a \u00e9chou\u00e9 en raison de contradictions internes et de la mauvaise volont\u00e9 des sociaux-d\u00e9mocrates ouest-allemands<span class=\"s43\"><span id='easy-footnote-40-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-40-51384' title='Ce contremouvement a \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9 en d\u00e9tail dans Aur\u00e9lie Dianara Andry, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Social Europe, The Road Not Taken : The Left and European Integration in the Long 1970s.&lt;\/span&gt;'><sup>40<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En outre, en 1978, Carter a tent\u00e9 de cr\u00e9er de nouveaux \u00e9quilibres sur le march\u00e9 mondial, qui ont \u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9s par l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest et le Japon. Peu \u00e0 peu, les portes se sont ferm\u00e9es et une nouvelle \u00e9conomie politique de la discipline s\u2019est consolid\u00e9e. Ces politiques ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 motiv\u00e9es par les march\u00e9s financiers mondiaux, qui avaient acquis un plus grand pouvoir d\u2019allocation sur les ruines du mod\u00e8le keyn\u00e9sien. Le choc Volcker a marqu\u00e9 un tournant en la mati\u00e8re : la Fed avait finalement d\u00e9cid\u00e9 d\u2019imposer l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 au monde entier. La Belgique n\u2019avait plus qu\u2019\u00e0 suivre la marche.<\/p>\n<p>L\u2019absence d\u2019alternatives au sein du CVP est tout de m\u00eame curieuse. Le parti a fait peu d\u2019efforts en politique internationale et nationale pour s\u2019opposer \u00e0 la discipline \u00e9mergente. Dans le contexte europ\u00e9en, o\u00f9 l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest tra\u00e7ait une voie mon\u00e9tariste et d\u00e9finissait une politique d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 pour la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne, le CVP n\u2019a pas cherch\u00e9 de solution alternative pour l\u2019unification europ\u00e9enne. Verplaetse lui-m\u00eame \u00e9tait un grand admirateur de la politique ouest-allemande. Au niveau national, certains choix politiques du CVP s\u2019opposaient m\u00eame \u00e0 la classe travailleuse, et aucune alternative n\u2019\u00e9tait propos\u00e9e. La r\u00e9duction s\u00e9v\u00e8re des salaires, suivie par des ann\u00e9es de stagnation salariale, a fait porter le poids de la crise aux travailleurs. Il ne s\u2019agissait donc pas d\u2019une mesure \u00ab provisoire \u00bb, mais bien du changement le plus important et le plus persistant apr\u00e8s 1982. Depuis 1982, les augmentations r\u00e9elles de salaires sont exclues, une politique qui a \u00e9t\u00e9 grav\u00e9e dans le marbre en 1996 avec la loi sur la norme salariale.<\/p>\n<p>Il est donc clair que le CVP a \u00e9t\u00e9 le parti qui a prot\u00e9g\u00e9 la bourgeoisie flamande, avantag\u00e9e par les politiques d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 de l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest. Si les promesses du mod\u00e8le d\u2019apr\u00e8s-guerre devaient \u00eatre rompues, les alternatives ne devaient surtout pas entraver leurs int\u00e9r\u00eats. L\u2019horizon politique du CVP \u00e9tait structurellement limit\u00e9 par cette condition. Si la d\u00e9molition compl\u00e8te de l\u2019\u00c9tat-providence n\u2019\u00e9tait pas une priorit\u00e9 pour la bourgeoisie flamande, la discipline devait \u00eatre suffisamment importante pour rendre la Belgique plus concurrente. Pour le CVP, le n\u00e9olib\u00e9ralisme n\u2019\u00e9tait pas l\u2019unique alternative, mais plut\u00f4t la voie de la moindre r\u00e9sistance. C\u2019est pourquoi il est entr\u00e9 dans l\u2019\u00e8re n\u00e9olib\u00e9rale les yeux ferm\u00e9s.<\/p>\n<blockquote><p>Le 31 mai 1986, une manifestation nationale de la FGTB a mobilis\u00e9 250 000 personnes, augmentant encore la pression sur la CSC.<\/p><\/blockquote>\n<p>Il est \u00e9galement important de consid\u00e9rer le CVP comme le parti qui a d\u00fb servir de m\u00e9diateur et cr\u00e9er un consensus politique entre les diff\u00e9rentes classes. Contre la BNB et la politique de l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest, il a fait adopter une d\u00e9valuation afin d\u2019\u00e9viter des coupes trop s\u00e9v\u00e8res. Martens et Verplaetse savaient tr\u00e8s bien que des r\u00e9ductions aussi draconiennes n\u2019\u00e9taient pas politiquement r\u00e9alisables. Le CVP \u00e9tait profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans le mod\u00e8le de concertation pilaris\u00e9 de l\u2019apr\u00e8s-guerre. Il devait tenir compte de son aile gauche et d\u2019une possible opposition socialiste. Contrairement aux \u00c9tats-Unis et au Royaume-Uni ( les \u00e9tudes de cas de Bartel ), il n\u2019y a pas eu de politique de confrontation acrimonieuse, mais plut\u00f4t un changement strat\u00e9gique.<\/p>\n<p>Ce changement a finalement contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019effondrement du pilier catholique. Martens a demand\u00e9 un effort politique consid\u00e9rable \u00e0 l\u2019aile gauche du pilier, pour finalement contourner son pouvoir. Le pouvoir politique a r\u00e9gn\u00e9 sur les \u00ab groupes d\u2019int\u00e9r\u00eat\u00bb. L\u00e0 encore, il ne s\u2019agissait pas d\u2019une politique \u00ab provisoire\u00bb. Apr\u00e8s 1982, le mod\u00e8le de concertation sociale s\u2019est vu enfermer dans un carcan politique. Le pilier, priv\u00e9 de<img decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-51469\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Lava31-illus-redkitten-TRK020web01_articleDFRsmall.png\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"450\" \/> son pouvoir, s\u2019est d\u00e9sint\u00e9gr\u00e9. Le CVP a perdu son r\u00f4le de pivot dans la concertation de classe<span id='easy-footnote-41-51384' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/1982-le-tournant-neoliberal-en-belgique\/#easy-footnote-bottom-41-51384' title='Eric Corijn, &lt;span class=&quot;s80&quot;&gt;Waarom CD&amp;amp;V de strijd met N-VA zal verliezen&lt;\/span&gt;, Samenleving &amp;amp; Politiek, 23\/3\/2023.'><sup>41<\/sup><\/a><\/span> , ce qui a permis \u00e0 d\u2019autres partis de repr\u00e9senter la bourgeoisie flamande, comme la N-VA, tandis que le Vlaams Belang a radicalis\u00e9 les \u00e9lecteurs catholiques. En 1982, le CVP a sap\u00e9 sa propre position de stabilisateur politique. Depuis, on assiste \u00e0 un \u00e9tiolement politique.<\/p>\n<h5 class=\"s39\">Cet article a \u00e9t\u00e9 initialement publi\u00e9 dans Samenleving &amp; Politiek, Vol. 31 , 2024 , n\u00b07 ( septembre ).<\/h5>\n<p class=\"s1\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 1982 , Wilfried Martens a introduit le n\u00e9olib\u00e9ralisme en Belgique. Cela a marqu\u00e9 le d\u00e9but de l\u2019\u00e8re de la discipline \u00e9conomique et de l\u2019aust\u00e9rit\u00e9, mais \u00e9galement de l\u2019effritement du pilier catholique et du d\u00e9clin \u00e9lectoral du CVP<\/p>\n","protected":false},"author":7062,"featured_media":51465,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[16,17],"tags":[630,3896],"class_list":["post-51384","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-article-fr","category-articles-fr","tag-belgique","tag-brecht-rogissart","issues-numero-31"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51384","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/7062"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=51384"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51384\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":54827,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51384\/revisions\/54827"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/51465"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=51384"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=51384"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=51384"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}