{"id":49149,"date":"2024-06-26T10:37:37","date_gmt":"2024-06-26T08:37:37","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=49149"},"modified":"2024-08-09T13:03:44","modified_gmt":"2024-08-09T11:03:44","slug":"la-difference-entre-la-ville-attrayante-et-agreable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-difference-entre-la-ville-attrayante-et-agreable\/","title":{"rendered":"La diff\u00e9rence entre la ville attrayante et agr\u00e9able"},"content":{"rendered":"<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Depuis des d\u00e9cennies, les politiques de la ville se soumettent aux int\u00e9r\u00eats des investisseurs priv\u00e9s au d\u00e9triment des habitants et de leurs besoins. Mais des solutions existent pour une ville d\u00e9mocratique et accessible \u00e0 tous.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"size-large wp-image-49278 aligncenter\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Lava29-illus-redkitten-TRK011web01_Article-A-1274x900.png\" alt=\"\" width=\"840\" height=\"593\" \/>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-question\">S\u2019opposer \u00e0 la gentrification , ce n\u2019est pas plaider pour laisser les quartiers populaires \u00e0 l\u2019abandon , c\u2019est construire une politique urbaine qui r\u00e9pond aux besoins des habitants. Qui produit la ville et pour quel public ? Comment comprendre et lutter contre des politiques d\u00e9connect\u00e9es des besoins de la population? Quelles alternatives proposer? C\u2019est \u00e0 ces questions que veulent r\u00e9pondre les d\u00e9fenseurs du \u00abdroit \u00e0 la ville\u00bb. Pour comprendre l\u2019utilit\u00e9 pratique de ce concept n\u00e9 il y a un peu plus de cinquante ans, nous avons organis\u00e9 une discussion entre Ben Van Duppen, \u00e9chevin PTB \u00e0 Borgerhout, un district de la Ville d\u2019Anvers, et Mathieu Van Criekingen, g\u00e9ographe \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Libre de Bruxelles et sp\u00e9cialiste des questions urbaines.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-question\"><strong>Ben, c\u2019est en discutant avec toi qu\u2019est venue l\u2019id\u00e9e de mener cet entretien crois\u00e9. Peux-tu nous expliquer pourquoi c\u2019est important ?<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\"><span class=\"_-column---interview_Lava---interview-NAME-A\">Van Duppen. <\/span>J\u2019assiste \u00e0 de nombreuses transformations dans mon district de Borgerhout. Par exemple, le prix des logements augmente bien plus vite que les revenus des habitants. Des services publics essentiels disparaissent comme les cr\u00e8ches, les guichets publics, les banques, les maisons de repos. Si l\u2019on \u00e9largit \u00e0 l\u2019ensemble d\u2019Anvers, on voit que les autorit\u00e9s communales d\u00e9truisent des logements sociaux tout en laissant quelques milliardaires s\u2019emparer de quartiers entiers ou construire des tours hors normes.<\/p>\n<blockquote><p>Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire de gagner du pouvoir d\u2019achat \u00e0 l\u2019usine si le loyer a augment\u00e9 de 50% pendant ce temps-l\u00e0 ?<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">\u00c0 notre niveau, on essaie de lutter contre ces mesures. Borgerhout, c\u2019est un district de la ville d\u2019Anvers. Cela veut dire que dans la majorit\u00e9 PTB-Groen-Vooruit dont je fais partie, on a des comp\u00e9tences limit\u00e9es: petite enfance et bien-\u00eatre des personnes \u00e2g\u00e9es, gestion de l\u2019espace public, une partie des travaux publics et la culture. Par contre, les politiques sociales, d\u2019urbanisme, de logement, sont d\u00e9cid\u00e9es au niveau de la Ville d\u2019Anvers, qui est dirig\u00e9e par Bart De Wever, au sein d\u2019une majorit\u00e9 N-VA-Vooruit.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Mais ce que je vois \u00e0 Anvers existe dans d\u2019autres villes, par exemple \u00e0 Charleroi ou Bruxelles. Donc, je suis content de discuter avec Mathieu Van Criekingen du cadre politique et id\u00e9ologique qui guide ces mesures et de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re de lutter contre elles. Comment faire une politique de la ville qui r\u00e9ponde aux besoins des gens ?<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-question\"><strong>Mathieu, cette id\u00e9e de partir des besoins des habitants de la ville et de mener une politique qui y r\u00e9pond, c\u2019est ce que d\u00e9fendent celles et ceux qui mobilisent le \u00abdroit \u00e0 la ville\u00bb. Pourrais-tu nous rappeler d\u2019o\u00f9 vient ce concept?<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\"><span class=\"_-column---interview_Lava---interview-NAME-B\">Van Criekingen.<\/span> Le \u00abdroit \u00e0 la ville \u00bb, c\u2019est une expression qu\u2019on entend aujourd\u2019hui dans diff\u00e9rents milieux, pour dire des choses assez diff\u00e9rentes et pas toujours progressistes. Donc, je pense que c\u2019est important de revenir au sens d\u2019origine. Au d\u00e9part, c\u2019est un concept cr\u00e9\u00e9 par Henri Lefebvre, un sociologue et philosophe fran\u00e7ais, en 1968 \u00e0 Paris, dans un contexte de politisation, notamment sur les questions urbaines. En parall\u00e8le aux luttes sociales de Mai 68, une s\u00e9rie de collectifs et d\u2019organisations se mobilisent contre des politiques de \u00abmodernisation\u00bb des villes qui impliquent de d\u00e9truire des quartiers entiers, avec beaucoup d\u2019expropriations et d\u2019\u00e9victions d\u2019habitants, comme dans le quartier de la gare du Nord \u00e0 Bruxelles par exemple.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">L\u2019id\u00e9e de Lefebvre, c\u2019est de montrer que ces transformations servent des int\u00e9r\u00eats et s\u2019appuient sur des id\u00e9ologies. Ce ne sont pas des ph\u00e9nom\u00e8nes naturels ou simplement li\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9volution des techniques ou \u00e0 la \u00abmodernit\u00e9 \u00bb. Les int\u00e9r\u00eats que servent ces politiques sont \u00e0 la fois des int\u00e9r\u00eats capitalistes priv\u00e9s et des int\u00e9r\u00eats \u00e9tatiques. Les deux vont souvent main dans la main.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Et donc, par le droit \u00e0 la ville, il veut poser la question de comment renverser ce mode de production des espaces urbains: quel contre-pouvoir construire, pour quelle alternative? Il d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 une production de la ville au d\u00e9part des besoins et des aspirations de tous ceux et celles qui habitent la ville. Il appelle cela les valeurs d\u2019usage de la ville: se loger, \u00e9lever ses enfants, se divertir et pour les sociabilit\u00e9s, l\u2019\u00e9ducation, le travail.<\/p>\n<figure id=\"attachment_42897\" aria-describedby=\"caption-attachment-42897\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption alignright\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-42897\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Van-Duppen_BenBW-600x600.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"600\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-42897\" class=\"wp-caption-text\">Ben Van Duppen est collaborateur \u00e9conomique au service d\u2019\u00e9tudes du PTB. Il est titulaire d\u2019un doctorat en physique quantique et travaille \u00e9galement en tant qu \u2019\u00e9chevin \u00e0 Borgerhout.<\/figcaption><\/figure>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Parler du droit \u00e0 la ville au sens de Lefebvre, c\u2019est donc parler d\u2019un conflit autour de la production de la ville: \u00e0 quelle fin est-elle am\u00e9nag\u00e9e ou r\u00e9nov\u00e9e, pour ou contre qui, avec ou sans qui? Lefebvre essaie aussi de s\u2019adresser aux partis de gauche et aux syndicats. Il les appelle \u00e0 \u00e9largir leurs combats au-del\u00e0 de la question du travail. Il dit qu\u2019il ne faut pas n\u00e9gliger les questions de ce qu\u2019il se passe apr\u00e8s la journ\u00e9e de travail, quand l\u2019ouvrier rentre chez lui. Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire de gagner du pouvoir d\u2019achat \u00e0 l\u2019usine dans une lutte contre son patron si pendant ce temps-l\u00e0 le loyer pay\u00e9 \u00e0 son propri\u00e9taire a augment\u00e9 de 50% ?<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Aujourd\u2019hui, ces id\u00e9es sont toujours mobilis\u00e9es dans les luttes urbaines, mais la formule \u00abdroit \u00e0 la ville\u00bb a aussi \u00e9t\u00e9 reprise par des institutions qui, elles, l\u2019entendent plut\u00f4t comme \u00ab\u00a0droit \u00e0 consommer la ville\u00a0\u00bb. Par exemple, dans le plan qui guide le d\u00e9veloppement strat\u00e9gique de la R\u00e9gion bruxelloise, on trouve des phrases qui lient droit \u00e0 la ville et attractivit\u00e9 urbaine. Donc, lorsqu\u2019on entend parler de droit \u00e0 la ville, il faut toujours s\u2019interroger sur qui mobilise le concept et pourquoi.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-question\"><strong>Ben, pourrais-tu nous expliquer plus en d\u00e9tail les transformations que tu observes dans les politiques urbaines \u00e0 Anvers ainsi que leurs origines?<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\"><span class=\"_-column---interview_Lava---interview-NAME-A\">Van Duppen.<\/span> \u00c0 Anvers, on retrouve cette volont\u00e9 d\u2019attractivit\u00e9 dont parle Mathieu. On a assist\u00e9 \u00e0 un virage vers cette politique au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, sous la direction de Patrick Janssens, l\u2019ancien bourgmestre SP.A (futur Vooruit), qui venait du monde de la publicit\u00e9. Son projet \u00e9tait de \u00abmettre Anvers sur la carte internationale \u00bb. Rivaliser avec d\u2019autres villes pour attirer les entreprises, les cerveaux, les visiteurs (les trois \u00abB\u00bb en flamand: <span class=\"_-column---interview_Lava---interview--ITALIC- CharOverride-33\">Bedrijven, Brains, Bezoekers<\/span>). Ainsi qu\u2019un quatri\u00e8me \u00abB \u00bb, <span class=\"_-column---interview_Lava---interview--ITALIC- CharOverride-33\">Bewoners<\/span>, c\u2019est-\u00e0-dire les habitants.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Mais la question est de savoir quels habitants il souhaitait attirer. \u00c7a, on peut le comprendre en regardant sa politique de d\u00e9veloppement urbain. Elle s\u2019est mat\u00e9rialis\u00e9e d\u2019abord dans le quartier \u00ab<span class=\"_-column---interview_Lava---interview--ITALIC- CharOverride-33\">Het Eilandje<\/span> \u00bb. Il s\u2019agissait d\u2019un quartier de dockers \u00e0 la limite entre le port et la ville. Qui est aujourd\u2019hui compl\u00e8tement transform\u00e9, avec des appartements de luxe et des commerces \u00e0 la mode. Ces transformations ont \u00e9t\u00e9 encourag\u00e9es par la politique de la ville d\u2019Anvers. Le point de d\u00e9part a \u00e9t\u00e9 l\u2019ouverture du MAS (<span class=\"_-column---interview_Lava---interview--ITALIC- CharOverride-33\">Museum Aan de Stroom<\/span>), le nouveau mus\u00e9e public de la ville. En soi, un mus\u00e9e, c\u2019est plut\u00f4t positif, mais ici, \u00e7a semble surtout avoir servi d\u2019outil pour changer l\u2019image du quartier et renforcer l\u2019attractivit\u00e9 pour les investisseurs. M\u00eame chose au sud de la ville, o\u00f9 la construction d\u2019un nouveau palais de justice a \u00e9t\u00e9 le point de d\u00e9part pour la cr\u00e9ation du <span class=\"_-column---interview_Lava---interview--ITALIC- CharOverride-33\">Nieuw Zuid<\/span>. Un quartier pr\u00e9sent\u00e9 comme vert et bas\u00e9 sur l\u2019\u00e9conomie circulaire. L\u00e0 aussi un point plut\u00f4t positif a priori, mais dans les faits, ce quartier est compos\u00e9 essentiellement de logements priv\u00e9s \u00e0 prix \u00e9lev\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>Sous la direction de De Wever, les r\u00e8gles urbanistiques ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9es pour faciliter la d\u00e9livrance des permis pour des projets immobiliers priv\u00e9s.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">\u00c0 chaque fois, on retrouve une coordination \u00e9troite entre les promoteurs immobiliers priv\u00e9s et les autorit\u00e9s publiques. Avec pour objectif de produire des logements priv\u00e9s, vendus ou lou\u00e9s au prix du march\u00e9. Alors que la demande de logements abordables ou sociaux est forte, les \u00ab<span class=\"_-column---interview_Lava---interview--ITALIC- CharOverride-33\">bewoners<\/span>\u00bb que Janssens voulait attirer sont clairement des populations plus riches que les habitants d\u2019alors.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">En devenant Bourgmestre en 2012, Bart De Wever (N-VA) a poursuivi cette politique. Je dirais m\u00eame qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 au bout de la d\u00e9marche lanc\u00e9e par son pr\u00e9d\u00e9cesseur. Sous la direction de De Wever, les r\u00e8gles urbanistiques ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9es pour acc\u00e9l\u00e9rer et faciliter la d\u00e9livrance des permis pour des projets immobiliers priv\u00e9s. Il expliquait que cela allait permettre de construire plus rapidement et donc de r\u00e9pondre \u00e0 la crise du logement, un discours qu\u2019on entend souvent aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Dans les faits, \u00e7a a rendu la ville encore plus attractive pour les capitaux. Ainsi, deux milliardaires anversois, Fernand Huts, le patron de Katoen Natie, et Paul Gheyssens, patron de Gelhamco, ont tous les deux pour projet d\u2019avoir leur grande tour dans le centre d\u2019Anvers. On vit une sorte de moment Trumpien. Et le m\u00eame Fernand Huts est occup\u00e9 \u00e0 racheter tout un quartier dans le nord de la ville.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">La proximit\u00e9 entre autorit\u00e9s publiques, grandes fortunes et entreprises priv\u00e9es est de plus en plus visible. Un \u00e9chevin du d\u00e9veloppement urbain a par exemple annonc\u00e9 deux semaines avant les \u00e9lections qu\u2019il abandonnait la politique pour travailler dans la promotion immobili\u00e8re. De grands promoteurs immobiliers sont all\u00e9s d\u00eener avec le conseil de la ville d\u2019Anvers pour faciliter la vente de terrains publics. Sur certains terrains ou b\u00e2timents achet\u00e9s par des promoteurs, on change subitement les r\u00e8gles d\u2019urbanisme pour permettre de construire des b\u00e2timents plus hauts et de faire plus de profits. Aujourd\u2019hui, de nombreux projets de construction sont rejet\u00e9s par la population, et pourtant, ils continuent.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-question\"><strong>Mathieu, ces politiques d\u2019attractivit\u00e9 pour les investisseurs, on les retrouve dans d\u2019autres villes belges sur lesquelles tu as travaill\u00e9, notamment \u00e0 Bruxelles et Charleroi.<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\"><span class=\"_-column---interview_Lava---interview-NAME-B\">Van Criekingen. <\/span>Effectivement, m\u00eame si je crois qu\u2019il faut faire une diff\u00e9rence avec Bruxelles et Charleroi, malgr\u00e9 tout.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Si je commence par Bruxelles, je vois de nombreux parall\u00e8les avec ce que Ben explique pour Anvers. Ce qui me marque sur les quinze derni\u00e8res ann\u00e9es, c\u2019est une pression croissante d\u2019une s\u00e9rie d\u2019acteurs capitalistes de l\u2019immobilier, qui misent sur l\u2019image de Bruxelles comme capitale europ\u00e9enne pour en tirer profit sur le march\u00e9 r\u00e9sidentiel ou h\u00f4telier.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Or, une grande partie du centre-ville de la ville est compos\u00e9e de quartiers populaires, avec des prix des terrains ou des b\u00e2timents relativement bas par rapport aux autres villes europ\u00e9ennes ou par rapport aux quartiers plus chics de Bruxelles. Ce diff\u00e9rentiel, ces prix abordables des anciens terrains industriels ou portuaires ou des quartiers populaires, c\u2019est une opportunit\u00e9 d\u2019investissement int\u00e9ressante pour un promoteur si vous arrivez \u00e0 y d\u00e9velopper des logements haut de gamme. Moyennant \u00e9videmment, un changement complet de la population, des usages et de l\u2019image actuels de ces quartiers. Ces transformations sont en cours, particuli\u00e8rement le long du canal qui traverse Bruxelles.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Le raisonnement des promoteurs, c\u2019est de tirer profit de ce que le g\u00e9ographe britannique Neil Smith a appel\u00e9 le <span class=\"_-column---interview_Lava---interview--ITALIC- CharOverride-33\">rent gap<\/span> ou diff\u00e9rentiel de rente fonci\u00e8re. C\u2019est l\u2019\u00e9cart entre la rentabilit\u00e9 actuelle du sol, h\u00e9rit\u00e9e de la phase industrielle, et sa rentabilit\u00e9 potentielle s\u2019ils arrivent \u00e0 construire dessus des logements de luxe, un h\u00f4tel ou un centre commercial. Plus cet \u00e9cart est grand, plus le profit du promoteur le sera aussi. C\u2019est ce m\u00eame m\u00e9canisme que l\u2019on retrouve dans les quartiers anversois dont parle Ben.<\/p>\n<figure id=\"attachment_5758\" aria-describedby=\"caption-attachment-5758\" style=\"width: 481px\" class=\"wp-caption alignright\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-5758\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2017\/12\/Van-Criekingen-_-Mathieu-PortretBw1-481x600.jpg\" alt=\"\" width=\"481\" height=\"600\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-5758\" class=\"wp-caption-text\">Mathieu Van Criekingen est g\u00e9ographe, enseignant et chercheur en \u00e9tudes urbaines \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Libre de Bruxelles. Il travaille notamment sur la gentrification des quartiers populaires, \u00e0 Bruxelles et ailleurs.<\/figcaption><\/figure>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">\u00c7a, c\u2019est la logique des promoteurs priv\u00e9s. Mais les pouvoirs publics aussi jouent un r\u00f4le crucial. \u00c0 Bruxelles, les autorit\u00e9s r\u00e9gionales lancent toute une s\u00e9rie de signaux qui encouragent \u00e0 venir profiter de ce <span class=\"_-column---interview_Lava---interview--ITALIC- CharOverride-33\">rent gap<\/span>. Par exemple, en changeant les r\u00e8gles d\u2019affectation des sols pour permettre de construire des logements ou des commerces dans les zones d\u2019industries, ou en implantant des \u00e9quipements publics qui changent l\u2019image des quartiers et attirent de nouveaux publics. Un exemple actuel, c\u2019est la construction du Mus\u00e9e Kanal-Pompidou, le long du canal. Un projet 100% public: la R\u00e9gion bruxelloise a rachet\u00e9 un grand garage \u00e0 Citro\u00ebn pour le transformer en mus\u00e9e d\u2019art contemporain d\u2019envergure internationale. Ce type de projet a toutes les caract\u00e9ristiques d\u2019un \u00abprojet-vitrine\u00bb: un nouvel \u00e9quipement qui \u00abmet en vitrine\u00bb une partie de la ville, o\u00f9 d\u00e9j\u00e0 une s\u00e9rie de promoteurs priv\u00e9s s\u2019activent, en prenant avantage de la proximit\u00e9 du futur mus\u00e9e pour augmenter les prix. Le parall\u00e8le avec Anvers et le MAS est clair.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">\u00c0 Charleroi, par contre, la pression des acteurs immobiliers est nettement moins forte. Elle est limit\u00e9e \u00e0 quelques portions du centre-ville, notamment autour du centre commercial Rive Gauche, qui a ouvert en 2017 et qui est le fruit d\u2019une op\u00e9ration de sp\u00e9culation immobili\u00e8re priv\u00e9e suivie par un plan d\u2019expropriation et la destruction de plusieurs \u00eelots. Aujourd\u2019hui, il y a d\u2019autres projets immobiliers dans la m\u00eame zone, le long de la Sambre et tout pr\u00e8s de la gare. Mais si on regarde plus globalement, Charleroi est moins dans le viseur des investisseurs immobiliers, surtout des grands.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Par contre, ce qu\u2019on voit \u00e0 Charleroi, c\u2019est un volontarisme politique fort en mati\u00e8re de renouvellement urbain, surtout depuis l\u2019arriv\u00e9e de Paul Magnette (PS) en 2012 comme bourgmestre. Ce volontarisme se traduit notamment dans des projets de r\u00e9novation d\u2019espaces publics et d\u2019\u00e9quipements: un centre d\u2019entreprises hi-tech et de start-ups dans l\u2019ancien tri postal, des \u00e9quipements culturels r\u00e9nov\u00e9s, une nouvelle tour de police dessin\u00e9e par un architecte reconnu internationalement, etc. La Ville s\u2019est dot\u00e9e aussi d\u2019un nouveau logo en 2015, comme l\u2019avait fait Anvers du temps de Patrick Janssens. Comme la Ville de Charleroi a une situation financi\u00e8re difficile, ces projets sont essentiellement financ\u00e9s par des fonds publics r\u00e9gionaux, f\u00e9d\u00e9raux ou europ\u00e9ens.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Pour le moment, on ne peut pas dire que \u00e7a ait abouti \u00e0 une vague de gentrification dans le centre de Charleroi. La sociologie y reste populaire. Par contre, on observe des in\u00e9galit\u00e9s fortes entre les espaces qui sont compl\u00e8tement r\u00e9nov\u00e9s, o\u00f9 tout est neuf, et vingt m\u00e8tres plus loin des rues o\u00f9 les b\u00e2timents sont d\u00e9grad\u00e9s, o\u00f9 les commerces sont vides. On a vraiment un grand d\u00e9calage entre les populations et les activit\u00e9s qui parviennent \u00e0 s\u2019ins\u00e9rer dans ce \u00abnouveau Charleroi\u00bb et les autres, pour qui les d\u00e9veloppements ne correspondent pas \u00e0 leurs besoins, en termes de logements notamment.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-question\"><strong>M\u00eame si les stades de mise en \u0153uvre et les niveaux d\u2019investissement du capital priv\u00e9 sont diff\u00e9rents dans ces trois villes, le cadre id\u00e9ologique de ces politiques est similaire. Il est orient\u00e9 sur l\u2019attractivit\u00e9 pour des capitaux priv\u00e9s.<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\"><span class=\"_-column---interview_Lava---interview-NAME-B\">Van Criekingen. <\/span>Oui, tout \u00e0 fait. Et on retrouve ce m\u00eame cadre id\u00e9ologique dans beaucoup d\u2019autres villes encore. \u00abL\u2019attractivit\u00e9 territoriale\u00bb est devenue un mantra des politiques urbaines depuis au moins trois d\u00e9cennies, une option qui n\u2019est m\u00eame plus discut\u00e9e et qui, de fait, dessert des int\u00e9r\u00eats de classe.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Alors se pose la question du devenir des habitants qui n\u2019entrent pas dans ce cadre. Qui n\u2019ont pas les revenus pour se payer ces nouveaux logements, ces services de luxe.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\"><span class=\"_-column---interview_Lava---interview-NAME-A\">Van Duppen.<\/span> Borgerhout, historiquement, c\u2019est un quartier ouvrier, populaire et c\u2019est toujours le cas. Mais en m\u00eame temps, on voit de nouveaux habitants, jeunes, plus dipl\u00f4m\u00e9s, s\u2019installer dans le district. Notamment parce que les prix des logements sont plus bas qu\u2019ailleurs \u00e0 Anvers. Ils sont aussi attir\u00e9s par les politiques qu\u2019on m\u00e8ne dans le district: am\u00e9liorer la qualit\u00e9 de vie, verdir les espaces publics, mener des activit\u00e9s culturelles ou sociales pour animer la vie urbaine, etc. Le quartier devient plus mixte. Il me semble qu\u2019il n\u2019y a pas de mal en soi a priori, mais pour l\u2019instant la concr\u00e9tisation de cette mixit\u00e9 se fait au d\u00e9triment des plus petits budgets, des classes populaires, car l\u2019attrait nouveau pour le quartier fait monter les prix de l\u2019immobilier. C\u2019est la gentrification.<\/p>\n<div id=\"_idContainer170\" class=\"Basic-Text-Frame\">\n<blockquote>\n<p class=\"_-3-intertitle---streamer---1-Col--_3-4-Lava---article-STREAMER---A\">\u00ab L\u2019attractivit\u00e9 territoriale\u00bb est devenue un mantra des politiques urbaines qui dessert les int\u00e9r\u00eats de classe.<\/p>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Si on d\u00e9veloppait le logement social, on pourrait sans doute r\u00e9soudre cette contradiction, en permettant \u00e0 plus de familles de se loger \u00e0 un prix abordable et prot\u00e9g\u00e9 des logiques de march\u00e9. Mais c\u2019est l\u2019inverse qui se produit. \u00c0 Anvers, le nombre de logements sociaux est en baisse, alors que des milliers de familles sont en attente. La Ville n\u2019en construit pas de nouveaux et lorsqu\u2019on r\u00e9nove d\u2019anciens logements sociaux, on en profite par exemple pour n\u2019en reconstruire qu\u2019un sur deux, ou pour les transformer en logements \u00abmoyens\u00bb avec des loyers plus \u00e9lev\u00e9s qui ne s\u2019adaptent plus aux revenus des locataires. La Ville cherche \u00e0 attirer d\u2019autres publics \u00e0 revenus et dipl\u00f4mes un peu plus \u00e9lev\u00e9s: les cerveaux, les start-ups, les jeunes entrepreneurs, etc.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\"><span class=\"_-column---interview_Lava---interview-NAME-B\">Van Criekingen.<\/span> \u00c0 Bruxelles comme \u00e0 Charleroi, l\u2019usage de cette id\u00e9e de mixit\u00e9 est probl\u00e9matique. Elle permet de justifier de ne pas construire de logements sociaux l\u00e0 o\u00f9 la demande est la plus forte, comme au centre-ville de Charleroi par exemple, pour ne pas \u00abcr\u00e9er des ghettos \u00bb, ou de reconstruire moins de logements sociaux apr\u00e8s r\u00e9novation sous pr\u00e9texte d\u2019une meilleure \u00abmixit\u00e9 \u00bb. On voit aussi cela ailleurs, comme dans certaines communes autour de Paris, domin\u00e9es historiquement par le Parti communiste. Certains maires reprennent aujourd\u2019hui ce refrain de la \u00abmixit\u00e9 sociale \u00bb, tandis que d\u2019autres, qui voudraient construire des logements sociaux pour r\u00e9pondre \u00e0 la demande, doivent lutter contre l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais qui leur interdit de construire du logement social sous pr\u00e9texte qu\u2019ils en auraient d\u00e9j\u00e0 trop. Si le maire veut en construire plus, alors il doit les financer lui-m\u00eame. Donc, le principe de mixit\u00e9 sociale s\u2019oppose ici de mani\u00e8re frontale au droit au logement. En m\u00eame temps, les communes voisines domin\u00e9es par la droite ne construisent pas non plus de logements sociaux, car elles n\u2019en veulent pas. Certains maires pr\u00e9f\u00e8rent m\u00eame payer des amendes que de construire des logements sociaux. Donc, en fait, la production est bloqu\u00e9e partout, au moment-m\u00eame o\u00f9 les prix sur le march\u00e9 priv\u00e9 augmentent fortement. C\u2019est le droit au logement qui recule, au nom d\u2019un principe qui appara\u00eet progressiste sur le papier, mais qui a comme cons\u00e9quence concr\u00e8te de r\u00e9duire la production de logements sociaux.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-question\"><strong>Pourtant, cette id\u00e9e de mixit\u00e9 est valoris\u00e9e. On y associe l\u2019image de quartiers agr\u00e9ables et r\u00e9nov\u00e9s. Si tu t\u2019opposes \u00e0 ces politiques, on va vite essayer de te disqualifier en te disant: \u00abEn fait, vous \u00eates pour le statu quo \u00bb. R\u00e9nover \u00e7a fait monter les prix, c\u2019est vrai, mais vous trouvez que c\u2019est mieux de ne rien faire, de laisser les quartiers se d\u00e9grader et les logements en mauvais \u00e9tat?\u00bb. Que peut-on r\u00e9pondre \u00e0 \u00e7a ?<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\"><span class=\"_-column---interview_Lava---interview-NAME-B\">Van Criekingen<\/span> Je r\u00e9ponds que mettre l\u2019alternative entre gentrification d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et d\u00e9glingue et mis\u00e8re de l\u2019autre, c\u2019est une arnaque intellectuelle. Le contraire de la gentrification, ce n\u2019est pas la d\u00e9glingue. Cela n\u2019a rien \u00e0 voir. Au contraire, gentrification et d\u00e9clin, appauvrissement, ce sont deux \u00e9l\u00e9ments d\u2019un m\u00eame syst\u00e8me, qu\u2019on va appeler l\u2019urbanisation capitaliste. Il n\u2019y a pas \u00e0 choisir entre les deux, de toute fa\u00e7on, dans la ville actuelle, on a les deux: en m\u00eame temps des quartiers populaires qui se d\u00e9gradent et qui sont d\u00e9sinvestis par les autorit\u00e9s, et des quartiers populaires \u00ab\u00e0 la mode\u00bb o\u00f9 se concentrent les investissements publics et priv\u00e9s et o\u00f9 les prix du logement augmentent au point de chasser les habitants.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">La question est donc de savoir selon quelle logique et selon quels objectifs on m\u00e8ne la r\u00e9novation ou le r\u00e9investissement public dans les quartiers populaires. Soit on est sur des objectifs d\u2019attractivit\u00e9, comme l\u2019explique Ben avec les \u00ab<span class=\"_-column---interview_Lava---interview--ITALIC- CharOverride-33\">brains, bedrijven, bezoekers en bewoners<\/span>\u00bb. Alors la r\u00e9flexion est comment mettre en avant les potentiels, qu\u2019est-ce qu\u2019on va pouvoir changer dans le quartier pour capter l\u2019attention ou les capitaux des gens ou des fonctions qu\u2019on souhaite attirer.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Une autre approche, c\u2019est de se demander quels sont les besoins actuels qui ne sont pas satisfaits pour les habitants. Par exemple, il n\u2019y a pas assez de cr\u00e8ches. Et donc, faire du r\u00e9investissement public pour r\u00e9pondre \u00e0 cette demande. Il ne s&rsquo;agit pas de choisir entre r\u00e9nover ou pas mais bien, par exemple entre investir dans un mus\u00e9e d\u2019art contemporain ou des cr\u00e8ches. L\u00e0, il y a un choix politique.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">S\u2019opposer \u00e0 la gentrification, ce n\u2019est pas plaider pour laisser les quartiers populaires \u00e0 l\u2019abandon. Au contraire, c\u2019est construire une politique urbaine qui r\u00e9pond aux besoins des habitants, des travailleurs et de leur famille, contrairement aux mesures actuelles.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Je pense que derri\u00e8re ce d\u00e9bat, il y a une question de repr\u00e9sentation de ce qu\u2019est un bon quartier. Pour beaucoup de politiques, c\u2019est d\u2019abord un quartier attractif, qui attire des touristes, o\u00f9 les gens viennent faire du shopping ou investir. Mais on peut dire que le bon quartier, c\u2019est d\u2019abord celui qui r\u00e9pond aux besoins des habitants. Oui, bien s\u00fbr, il peut \u00eatre attractif. Les gens peuvent venir, ce n\u2019est pas le probl\u00e8me, mais pas au point de devenir inaccessibles aux habitants actuels.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-question\"><strong>Mais alors, il y a une question plus subtile: on rend un quartier plus agr\u00e9able pour ses habitants, avec des services qui r\u00e9pondent \u00e0 leurs besoins, comme des cr\u00e8ches, une \u00e9cole, un parc avec des jeux. Mais dans les logiques de march\u00e9, il y a quand m\u00eame des chances que ce quartier voie le prix des logements augmenter, m\u00eame si ce n\u2019est pas l\u2019objectif politique. Alors, comment lutter contre ces m\u00e9caniques qui chassent les habitants en question ?<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\"><span class=\"_-column---interview_Lava---interview-NAME-B\">Van Criekingen. <\/span>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 entendu des responsables politiques bruxellois dire: \u00abD\u00e8s qu\u2019on plante un arbre, \u00e7a fait augmenter les loyers \u00bb. Donc, on doit r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 chaque fois qu\u2019on plante un arbre dans la ville. Mais justement, la question, ce n\u2019est pas \u00abest-ce qu\u2019on doit planter un arbre ou pas?\u00bb, c\u2019est \u00abqu\u2019est-ce qu\u2019on fait pour emp\u00eacher que, d\u00e8s qu\u2019on plante un arbre, le loyer augmente?\u00bb. En d\u2019autres mots, la question cruciale est de savoir comment emp\u00eacher ces m\u00e9canismes de transfert d\u2019une richesse publique, par exemple planter un arbre, refaire une place ou installer une \u00e9cole et des cr\u00e8ches, vers une richesse priv\u00e9e. Ou le transfert de valeurs d\u2019usage en valeurs d\u2019\u00e9change, pour reprendre les cat\u00e9gories d\u2019Henri Lefebvre.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Dans certaines villes allemandes, il y a des dispositifs pour bloquer cela. Quand ils lancent un plan de r\u00e9novation dans un quartier, ils font d\u2019abord un relev\u00e9 de tous les loyers. Et apr\u00e8s les travaux, il y a interdiction d\u2019augmenter les loyers dans le p\u00e9rim\u00e8tre. La r\u00e9gulation des loyers, c\u2019est le levier \u00e0 mobiliser pour lutter contre ces hausses de prix.<\/p>\n<blockquote><p>Poser l\u2019alternative entre gentrification d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et d\u00e9glingue et mis\u00e8re de l\u2019autre, c\u2019est une arnaque intellectuelle.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">En Belgique, les salaires sont r\u00e9gul\u00e9s par des conventions collectives, c\u2019est-\u00e0-dire soumis \u00e0 une forme de d\u00e9mocratie sociale entre patrons et travailleurs via les syndicats. Un patron ne peut pas fixer librement les salaires de ses travailleurs, il doit respecter la convention collective de son secteur. Par contre, un propri\u00e9taire-bailleur, lui, peut fixer tout seul le montant du loyer de l\u2019appartement qu\u2019il loue. Il n\u2019y a pas, pour les loyers, ce niveau de r\u00e9gulation collective des prix. C\u2019est le reflet d\u2019un syst\u00e8me o\u00f9 le droit de propri\u00e9t\u00e9 lucrative des logements est quasi illimit\u00e9, du moins sur les prix. Et cette absence de r\u00e9gulation collective, cette absence de d\u00e9mocratie sociale sur la question des loyers, se paie par des situations de mal-logement de plus en plus massives, avec toutes les cons\u00e9quences que cela a derri\u00e8re pour les personnes mal-log\u00e9es (sant\u00e9, fins de mois difficiles\u2026).<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-question\"><strong>Ben, en plus de la question du logement qui est fondamentale, il y a d\u2019autres domaines au niveau desquels ces deux visions de villes s\u2019opposent. Dans ta pratique ou celle de tes camarades \u00e0 Borgerhout ou \u00e0 la ville d\u2019Anvers, quelles autres luttes vois-tu se d\u00e9rouler ?<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\"><span class=\"_-column---interview_Lava---interview-NAME-A\">Van Duppen.<\/span> La lutte concerne aussi les services publics. La politique de la Ville est de plus en plus bas\u00e9e sur l\u2019id\u00e9e qu\u2019il faut maximiser la valeur marchande, au d\u00e9triment de la valeur d\u2019usage pour les gens. Par exemple, on ferme les cr\u00e8ches publiques pour les remplacer progressivement par des cr\u00e8ches priv\u00e9es, plus ch\u00e8res pour les parents. C\u2019est un choix encourag\u00e9 par une \u00e9tude du g\u00e9ant priv\u00e9 de la consultance KPMG. La conclusion de cette \u00e9tude \u00e9tait que les cr\u00e8ches publiques \u00e9taient un probl\u00e8me, car \u00abelles offraient un service de tellement bonne qualit\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait pas de place pour une concurrence priv\u00e9e, ce n\u2019\u00e9tait pas possible de rivaliser !\u00bb Alors, la ville fait le choix de d\u00e9sinvestir le secteur public pour laisser la place au priv\u00e9. Je connais des parents qui ne vont plus au travail parce que c\u2019est moins cher de rester \u00e0 la maison pour s\u2019occuper de leurs enfants. \u00c0 Borgerhout, notre \u00e9chevine de la petite enfance lutte pour garder les services publics de cr\u00e8che ouverts.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">On voit la m\u00eame chose de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la pyramide des \u00e2ges. Nous menons une bataille acharn\u00e9e contre la privatisation du service public de soin pour les personnes \u00e2g\u00e9es. Petit \u00e0 petit, les autorit\u00e9s d\u2019Anvers suppriment certaines allocations, transforment l\u2019organisation du service public pour le faire ressembler \u00e0 une entreprise. Un exemple: le service public g\u00e9rait une s\u00e9rie de logements avec services de soin pr\u00e8s de la Grand-Place. Les r\u00e9sidents payaient 300-320 euros par mois. Ces logements ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9molis et remplac\u00e9s par une r\u00e9sidence service priv\u00e9e, \u00e0 1800\u20ac par mois.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Un autre \u00e9l\u00e9ment dont on n\u2019a pas encore parl\u00e9, c\u2019est l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, et \u00e9videmment le trafic de drogue. Cette probl\u00e9matique justifie des politiques de plus en plus r\u00e9pressives. Mais en r\u00e9alit\u00e9, ces moyens sont utilis\u00e9s contre la population. Un exemple: les quais de l\u2019Escaut r\u00e9nov\u00e9s dans le centre-ville attirent les amateurs de skateboard. Cela d\u00e9range les propri\u00e9taires des b\u00e2timents en face. Ils craignent que cela fasse baisser la valeur de leurs biens. Alors les autorit\u00e9s interdisent le skateboard. C\u2019est frustrant pour les jeunes, ils ne faisaient rien de mal. Par contre, on a l\u2019impression que rien n\u2019est fait pour lutter contre ceux qui tirent profit du trafic de drogue qui empoisonne la vie de nombreux quartiers. Toujours au nom de la lutte contre la criminalit\u00e9, la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9lectronique explose. Il y a de plus en plus de cam\u00e9ras pour suivre le trafic routier et mettre des amendes de stationnement ou pour contr\u00f4ler les espaces publics avec des cam\u00e9ras \u00abintelligentes\u00bb qui reconnaissent les comportements dangereux. Les autorit\u00e9s sont fi\u00e8res et disent qu\u2019en moins de dix minutes apr\u00e8s le constat d\u2019une infraction par cam\u00e9ra, elles sont sur le terrain. Mais en m\u00eame temps, on ferme les commissariats de quartier. Du coup, la distance entre la police et la population est plus grande. Je ne crois pas que c\u2019est comme cela qu\u2019on va r\u00e9soudre les probl\u00e8mes. Le contr\u00f4le \u00e9lectronique \u00e0 distance ne remplace pas l\u2019expertise des policiers de proximit\u00e9, ni le travail social des travailleurs de terrain. Par contre, cela cr\u00e9e un danger pour la d\u00e9mocratie: qui contr\u00f4le les images et les donn\u00e9es, pour en faire quoi ?<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">Toujours au sujet de l\u2019\u00e9lectronique, Anvers est fi\u00e8re d\u2019\u00eatre une <span class=\"_-column---interview_Lava---interview--ITALIC- CharOverride-33\">smart city<\/span>, donc de proposer de nombreux services administratifs num\u00e9riques. Cela pourrait \u00eatre une bonne chose pour faciliter les proc\u00e9dures et ne pas avoir besoin d\u2019aller \u00e0 la Maison communale. Mais, dans les faits, cela sert surtout \u00e0 fermer des guichets. Donc les gens qui ne trouvent pas l\u2019information en ligne ou qui ont une demande sp\u00e9cifique ne trouvent plus d\u2019aide. Et lorsque la ville a subi une cyberattaque en 2023, plus rien ne fonctionnait. Cette attaque risque de co\u00fbter des dizaines de millions et \u00e7a a mis fin aux r\u00eaves de Bart De Wever de vendre son concept de <span class=\"_-column---interview_Lava---interview--ITALIC- CharOverride-33\">smart city<\/span> ailleurs\u2026 \u00c0 Borgerhout, pour lutter contre cet \u00e9loignement des services publics, nous avons ouvert une heure de consultation par semaine avec le coll\u00e8ge de district: les gens peuvent s\u2019y rendre pour toute question administrative.<\/p>\n<blockquote><p>Ce qui est n\u00e9cessaire, c\u2019est de pouvoir \u00e9couter les gens et leur permettre de prendre part aux d\u00e9cisions publiques et d\u00e9mocratiques.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">En fait, finalement, je pense que ce qui est n\u00e9cessaire, c\u2019est de pouvoir \u00e9couter les gens et leur permettre de prendre part aux d\u00e9cisions publiques et d\u00e9mocratiques. Un exemple, ici \u00e0 Borgerhout: un commissariat de police est en train d\u2019\u00eatre vid\u00e9 pour \u00eatre d\u00e9plac\u00e9 ailleurs. Alors, il y a d\u00e9bat: faut-il le remplacer par un parc ou par une biblioth\u00e8que? Pour l\u2019instant, cela cr\u00e9e de la contradiction entre les habitants, car les gens ont besoin des deux. Et en m\u00eame temps, le projet de la ville, c\u2019est de vendre le commissariat et les terrains qui l\u2019entourent aux promoteurs priv\u00e9s. Mais si on reprenait l\u2019\u00e9glise vide du coin entre les mains du public et qu\u2019on gardait la main sur l\u2019ancien commissariat, on pourrait faire les deux! Un parc \u00e0 la place du commissariat et une biblioth\u00e8que dans l\u2019\u00e9glise. C\u2019est ce genre de lutte qu\u2019on veut mener: rassembler les gens autour d\u2019un autre projet de ville qui r\u00e9ponde \u00e0 nos besoins et pas \u00e0 ceux des promoteurs priv\u00e9s. Nous avons r\u00e9cemment pris l\u2019initiative de rassembler les organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile, le monde associatif du district et d\u2019organiser des r\u00e9unions r\u00e9guli\u00e8res, pour connaitre leurs besoins et pour que tout le monde se connaisse mieux. Suite \u00e0 cette initiative, ces associations sont revenues me voir avec un plan en dix points sur les priorit\u00e9s pour le district.<\/p>\n<p class=\"_-5-article-2-column_3-5-Lava---article-2-COLUMN-body\">C\u2019est comme cela qu\u2019on veut mener une autre politique de la ville. En partant de l\u2019\u00e9coute des besoins des habitants et de<img decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-49282\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Lava29-illus-redkitten-TRK011web01_Article-Asmall.png\" alt=\"\" width=\"433\" height=\"433\" \/> leurs repr\u00e9sentants pour \u00e9tablir nos priorit\u00e9s en mati\u00e8re de logement, de services publics, de politique sociale ou de s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis des d\u00e9cennies, les politiques de la ville se soumettent aux int\u00e9r\u00eats des investisseurs priv\u00e9s au d\u00e9triment des habitants et de leurs besoins. Mais des solutions existent pour une ville d\u00e9mocratique et accessible \u00e0 tous.<\/p>\n","protected":false},"author":571,"featured_media":49278,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[22],"tags":[3106,3382,656,2877,3360],"class_list":["post-49149","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-interview-fr","tag-ben-van-duppen-fr","tag-democratie-fr","tag-economie-fr","tag-mathieu-strale-fr","tag-mathieu-van-criekingen","issues-numero-29"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/49149","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/571"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=49149"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/49149\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":49441,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/49149\/revisions\/49441"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/49278"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=49149"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=49149"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=49149"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}