{"id":46500,"date":"2023-12-29T11:57:57","date_gmt":"2023-12-29T09:57:57","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=46500"},"modified":"2024-07-29T11:38:00","modified_gmt":"2024-07-29T09:38:00","slug":"annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/","title":{"rendered":"Annie Ernaux : \u00c9crire la vie pour venger les miens"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Si vous voulez savoir et ressentir ce que signifie pour une jeune fille une grossesse non d\u00e9sir\u00e9e dans la France du d\u00e9but des ann\u00e9es 1960\u200a, quand la seule issue possible pour une femme dans cette situation \u00e9tait de s\u2019en remettre aux faiseuses d\u2019anges\u200a, lisez <em>L\u2019\u00e9v\u00e9nement<\/em>\u200a, d\u2019Annie Ernaux. Au fil de son r\u00e9cit\u200a, l\u2019\u00e9crivaine\u200a, laur\u00e9ate du prix Nobel de litt\u00e9rature en 2022\u200a, brosse en m\u00eame temps le portrait de la France de l\u2019\u00e9poque. La notion selon laquelle l\u2019intime et le personnel sont indissociables du social est en quelque sorte le fil conducteur qui traverse l\u2019ensemble de son \u0153uvre. En tant que fille de la classe ouvri\u00e8re et universitaire\u200a, elle est constamment \u00e0 la recherche d\u2019un langage qui ne l\u2019\u00e9loigne pas de ses racines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-46600 size-full\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/monocle.png\" alt=\"\" width=\"2067\" height=\"1406\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019autrice Annie Ernaux\u200a, connue pour Les ann\u00e9es (\u20092008\u2009)\u200a, La place (\u20091984\u2009)\u200a, L\u2019\u00e9v\u00e9nement (\u20092000\u2009) et Une femme (\u20091988\u2009)\u200a, a \u00e9t\u00e9 r\u00e9compens\u00e9e par le prix Nobel de litt\u00e9rature en d\u00e9cembre 2022. Ces derni\u00e8res d\u00e9cennies\u200a, une vague d\u2019ouvrages en langue fran\u00e7aise tels que Retour \u00e0 Reims (\u20092009\u2009) de Didier Eribon et En finir avec Eddy Bellegueule (\u20092016\u2009) d\u2019\u00c9douard Louis\u200a, ont cherch\u00e9 \u00e0 exposer\u200a, tout comme Annie Ernaux\u200a, les probl\u00e8mes sociaux de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise \u00e0 partir d\u2019une perspective personnelle. S\u2019inspirant souvent de leur propre exp\u00e9rience\u200a, ils d\u00e9crivent leur vie\u200a, celle de leurs proches et d\u2019inconnus\u200a, pour esquisser le contexte dans lequel ils ont grandi\u200a, travaill\u00e9 ou tout simplement fait la navette. Le prix Nobel vient couronner symboliquement ce mouvement compos\u00e9 d\u2019\u00e9crivains qui mettent en \u00e9vidence des probl\u00e8mes universels et sociaux \u00e0 partir d\u2019exp\u00e9riences v\u00e9cues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Retour \u00e0 Reims d\u2019Eribon est une sociobiographie dans laquelle l\u2019auteur retourne \u00e0 Reims\u200a, sa ville natale\u200a, apr\u00e8s la mort de son p\u00e8re\u200a, pour comprendre sa rupture avec le milieu social dont il est issu. Dans le livre\u200a, il se demande pourquoi il a rompu avec la classe ouvri\u00e8re tout en ressentant un sentiment de culpabilit\u00e9 en reprenant en ch\u0153ur les remarques d\u00e9sobligeantes de la classe dominante \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la classe ouvri\u00e8re. Dans le roman En finir avec Eddy Bellegueule\u200a, Louis d\u00e9crit la m\u00eame \u00ab\u2009distance de classe\u2009\u00bb entre son enfance en Picardie et sa vie intellectuelle \u00e0 Paris. Cette distance prend la forme d\u2019une charge politique dans Qui a tu\u00e9 mon p\u00e8re\u2009? (\u20092018\u2009)\u200a, o\u00f9 l\u2019auteur\u200a, \u00c9douard Louis\u200a, d\u00e9crit la lente chute vers la d\u00e9gradation et la pauvret\u00e9 de son p\u00e8re. Annie Ernaux est la premi\u00e8re de ce groupe d\u2019auteurs qui\u200a, avec La Place\u200a, a r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9crire un r\u00e9cit sans concession et qui donne \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur la vie de son p\u00e8re\u200a, pass\u00e9 de la classe ouvri\u00e8re \u00e0 la petite bourgeoisie dans l\u2019entre-deux-guerres et d\u00e9c\u00e9d\u00e9 brusquement en 1982<span id='easy-footnote-1-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-1-46500' title='Annie Ernaux fait une distinction entre ses premiers romans comme Les armoires vides et La femme gel\u00e9e et ses premiers livres autosociobiographiques comme La Place ou Je ne suis pas sortie de ma nuit ( 1997 ). Alors que les premiers s\u2019en tenaient encore au genre du roman, les seconds sont parvenus \u00e0 d\u00e9velopper un nouveau style au-del\u00e0 de l\u2019autofiction.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<blockquote><p>Le langage de la classe dominante est incapable d\u2019exprimer l\u2019injustice sociale. Au contraire\u200a, il normalise cette oppression.<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec La Place\u200a, Annie Ernaux se lance dans une forme d\u2019autobiographie qui d\u00e9crit la vie de mani\u00e8re encyclop\u00e9dique. Elle ouvre la voie \u00e0 une autofiction qui fait de la r\u00e9alit\u00e9 sociale une mascarade litt\u00e9raire. Elle d\u00e9crit son travail comme un \u00e9change de vie et d\u2019\u00e9criture \u00ab\u2009qui a lieu constamment\u200a, \u00e0 mon insu\u200a, dans ma vie comme dans mes livres\u2009; entre l\u2019amour\u200a, le sexe et l\u2019\u00e9criture\u200a, et la mort aussi\u2009\u00bb<span id='easy-footnote-2-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-2-46500' title='Ernaux, A. &amp;amp; Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves Jeannet, L\u2019\u00e9criture comme un couteau, Paris, Gallimard, 2003'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>. Pour elle\u200a, il n\u2019y a pas de rupture entre la vie et l\u2019\u00e9criture. Ce faisant\u200a, Annie Ernaux a \u00e9tabli une norme litt\u00e9raire pour les livres qui\u200a, du point de vue des opprim\u00e9s\u200a, explicitent et critiquent d\u2019une mani\u00e8re personnelle la (non -) reproduction sociale de la classe\u200a, du sexe\u200a, du genre et de la race.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec La Place\u200a, elle a r\u00e9pondu \u00e0 un besoin personnel de s\u2019\u00e9loigner du monde litt\u00e9raire dans lequel elle s\u2019\u00e9tait enferm\u00e9e pendant ses \u00e9tudes de lettres et de revenir \u00e0 \u00ab\u2009ses pairs\u2009\u00bb\u200a, \u00e0 son ancien monde de vie. Un besoin qu\u2019elle a d\u00e9fini comme suit dans son discours de remise du prix Nobel\u2005: \u00ab\u2009Il s\u2019agissait de plonger dans l\u2019indicible d\u2019une m\u00e9moire refoul\u00e9e et de mettre au jour la fa\u00e7on d\u2019exister des miens. \u00c9crire pour comprendre les raisons en moi et hors de moi qui m\u2019avaient \u00e9loign\u00e9e de mes origines\u2009\u00bb<span id='easy-footnote-3-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-3-46500' title='Ernaux, , Nobellezing Annie Ernaux : \u2018Ik zal schrijven om mijn soort te wreken\u2019, De Standaard, 2022. Voir &lt;a href=&quot;http:\/\/www.standaard.be\/cnt\/&quot;&gt;www.standaard.be\/cnt\/&lt;\/a&gt; dmf20221230_95495187. Consult\u00e9 le 10 juin 2023.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span>. Ernaux &#8211; comme Eribon et Louis &#8211; est une transfuge\u2005: quelqu\u2019un qui a migr\u00e9 de la classe inf\u00e9rieure \u00e0 la classe moyenne sup\u00e9rieure et qui appartient donc \u00e0 la \u00ab\u2009transclasse\u2009\u00bb<span id='easy-footnote-4-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-4-46500' title='Jacquet, C. Les transclasses ou la non-reproduction, Paris, Presses Universitaire de France, 2014.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span>. En migrant de la sorte\u200a, elle a \u00e9t\u00e9 immerg\u00e9e dans le langage dominant du monde litt\u00e9raire et s\u2019est trouv\u00e9e confront\u00e9e \u00e0 un probl\u00e8me\u2005: le langage nouvellement acquis ne peut rendre justice \u00e0 sa propre exp\u00e9rience de vie en tant que femme issue d\u2019une classe sociale diff\u00e9rente. Le langage de la classe dominante est incapable d\u2019exprimer l\u2019injustice sociale. Au contraire\u200a, il normalise cette oppression. Annie Ernaux a donc d\u00fb rompre avec la \u00ab\u2009belle \u00e9criture\u2009\u00bb de la litt\u00e9rature \u00e9tablie pour apprendre \u00e0 \u00ab\u2009\u00e9crire pour venger les siens\u2009\u00bb.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">Le langage comme \u00e9mancipation<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est cette position d\u2019\u00e9crivaine engag\u00e9e qui devrait nous interpeller toutes et tous\u2005: comment l\u2019\u00e9criture peut-elle s\u2019affranchir du langage dominant et exprimer les formes d\u2019oppression sociale normalis\u00e9es par le discours dominant\u2009? En bref\u200a, comment le langage peut-il nous \u00e9manciper de l\u2019oppression sociale\u2009? Rendre explicite l\u2019oppression sociale et y r\u00e9sister \u00e0 partir d\u2019une exp\u00e9rience v\u00e9cue est\u200a, selon Annie Ernaux\u200a, le point de d\u00e9part d\u2019une litt\u00e9rature critique capable de rendre compte de l\u2019oppression par le capitalisme et le patriarcat.<\/p>\n<figure id=\"attachment_46497\" aria-describedby=\"caption-attachment-46497\" style=\"width: 599px\" class=\"wp-caption alignright\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-46497\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/Aerts-modified-scaled-e1703081380173-599x600.jpg\" alt=\"\" width=\"599\" height=\"600\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-46497\" class=\"wp-caption-text\">Alexander Aerts est politologue et \u00e9tudiant en philosophie politique et \u00e9thique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 catholique de Louvain (\u2009KUL\u2009).<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce positionnement met \u00e0 nu une litt\u00e9rature simpliste ou pompeuse qui ignore\u200a, minimise ou simplement glorifie l\u2019oppression sociale des personnes. Le crit\u00e8re de la critique selon Annie Ernaux consiste\u200a, tout comme chez Marx\u200a, \u00e0 mettre en lumi\u00e8re l\u2019aspect humain contenu dans des cat\u00e9gories abstraites &#8211; dans son cas\u200a, celle de l\u2019\u00e9conomie politique. La litt\u00e9rature doit \u00eatre capable de traduire la domination impersonnelle et abstraite inh\u00e9rente au capitalisme en une oppression r\u00e9elle de ses sujets. L\u2019angle normatif de la critique est celui de la dignit\u00e9 (\u2009\u00e9gale\u2009) de toutes les personnes. Lorsque cette dignit\u00e9 est bafou\u00e9e\u200a, les livres doivent le montrer explicitement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Annie Ernaux\u200a, il est donc pr\u00e9f\u00e9rable de ne pas faire de la fiction \u00e0 partir de la dure existence des nombreuses personnes qui vivent sous l\u2019oppression du patriarcat et de l\u2019\u00e9conomie capitaliste. La sinc\u00e9rit\u00e9 doit \u00e9maner de l\u2019auteur pour d\u00e9voiler la r\u00e9alit\u00e9 sociale. La fiction ne tient pas compte de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue de l\u2019oppression sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans son premier livre\u200a, Les armoires vides (\u20091973\u2009)\u200a, l\u2019autrice raconte l\u2019histoire d\u2019une jeune femme de 20 ans qui s\u2019est fait avorter dans son kot sur le campus universitaire. Un roman qui est\u200a, selon Ernaux\u200a, un souvenir \u00ab\u2009de ma propre mutation sociale\u2005: cette petite fille d\u2019\u00e9piciers-tenanciers de caf\u00e9 qui va \u00e0 l\u2019\u00e9cole priv\u00e9e et fait des \u00e9tudes sup\u00e9rieures\u2009\u00bb<span id='easy-footnote-5-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-5-46500' title='L\u2019\u00e9criture comme un couteau, 27.'><sup>5<\/sup><\/a><\/span>. \u00c0 cette \u00e9poque\u200a, sa vision du roman consistait \u00e0 transfigurer la r\u00e9alit\u00e9\u200a, contre l\u2019id\u00e9e que la fiction devait se prot\u00e9ger de la r\u00e9alit\u00e9 et la masquer en pr\u00e9tendant \u00ab\u2009avoir tout invent\u00e9 dans le livre\u2009\u00bb. Avec Les armoires vides\u200a, son objectif \u00e9tait d\u2019\u00e9crire un roman\u200a, et elle admet avec regret avoir emprunt\u00e9 des noms des personnes et des lieux \u00e0 sa guise\u200a, sans se poser trop de questions. Elle voulait s\u00e9parer la litt\u00e9rature de la r\u00e9alit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame si ce n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re son intention initiale\u200a, les gens ont lu Les armoires vides comme un roman autobiographique. Annie Ernaux en a d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re surprise. Ce constat permettra par la suite \u00e0 l\u2019autrice de se rendre compte que ses premiers livres tentent de transcender la notion classique de litt\u00e9rature \u00e0 travers la forme du roman. Dans Les armoires vides ou La femme gel\u00e9e (\u20091981\u2009)\u200a, l\u2019objectif n\u2019\u00e9tait pas de b\u00e2tir un mur entre la litt\u00e9rature et la r\u00e9alit\u00e9. Ces deux romans tentent de retrouver la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 partir d\u2019une exp\u00e9rience de vie personnelle en tant que femme dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. Ils se d\u00e9tournent ainsi d\u2019une d\u00e9finition stricte de la litt\u00e9rature. Le verdict final dans L\u2019\u00e9criture comme un couteau (\u20092003\u2009) est que \u00ab\u2009la litt\u00e9rature existe\u200a, mais elle ne poss\u00e8de pas d\u2019essence d\u00e9finissable\u2009\u00bb<span id='easy-footnote-6-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-6-46500' title='L\u2019\u00e9criture comme un couteau, p. 112.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien qu\u2019elle se garde de proposer une d\u00e9finition stricte de la litt\u00e9rature\u200a, elle fait n\u00e9anmoins la distinction entre les livres relevant du domaine de la fabrication et ceux relevant du domaine de la chair et du sang. D\u2019une part\u200a, des livres qui tentent de s\u00e9parer la r\u00e9alit\u00e9 sociale de la litt\u00e9rature en fabriquant un monde imaginaire pr\u00e9tendument s\u00e9par\u00e9 de \u00ab\u2009ce\u2009\u00bb monde et\u200a, de l\u2019autre\u200a, des livres qui\u200a, au contraire\u200a, embrassent cette r\u00e9alit\u00e9. Annie Ernaux se situe dans la deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie\u2005: \u00ab\u2009je d\u00e9sire que chaque phrase soit lourde de choses r\u00e9elles\u200a, que les mots ne soient plus des mots\u200a, mais des sensations\u200a, des images\u200a, qu\u2019ils se transforment\u200a, aussit\u00f4t \u00e9crits\/lus\u200a, en une r\u00e9alit\u00e9 \u00ab\u2009dure\u2009\u00bb\u200a, par opposition \u00e0 \u00ab\u2009l\u00e9g\u00e8re\u2009\u00bb<span id='easy-footnote-7-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-7-46500' title='L\u2019\u00e9criture comme un couteau, 114.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span>. Son intention est d\u2019en finir avec la douce r\u00e9alit\u00e9 des chim\u00e8res litt\u00e9raires en faisant briller de tous ses feux la r\u00e9alit\u00e9 tangible\u200a, c\u2019est-\u00e0-dire la r\u00e9alit\u00e9 sociale\u200a, au d\u00e9tour de chaque mot et de chaque phrase.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u2009C\u2019est mon d\u00e9sir que chaque phrase soit lourde de choses r\u00e9elles\u200a,\u00a0 que les mots ne soient plus des mots\u200a, mais des sensations\u200a, des images\u2009\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00e9alisme social de ses textes se refl\u00e8te ici par sa volont\u00e9 de donner une repr\u00e9sentation objective de la vie quotidienne. L\u2019\u0153uvre d\u2019Annie Ernaux s\u2019inscrit dans le courant r\u00e9aliste du 19e si\u00e8cle\u200a, car elle donne \u00e0 voir des milieux sociaux peu ou mal repr\u00e9sent\u00e9s dans la litt\u00e9rature. Au 19e si\u00e8cle\u200a, il s\u2019agissait de d\u00e9peindre la classe ouvri\u00e8re via des panoramas anonymes. Annie Ernaux le fait \u00e0 sa mani\u00e8re en dressant des portraits d\u00e9taill\u00e9s d\u2019individus. Les exp\u00e9riences de vie singuli\u00e8res de ces individus r\u00e9v\u00e8lent la r\u00e9alit\u00e9 sociale de leurs univers de vie<span id='easy-footnote-8-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-8-46500' title='McIlvanney, S. \u00ab Annie Ernaux : un \u00e9crivain dans la tradition du r\u00e9alisme \u00bb, Revue d\u2019Histoire litt\u00e9raire de la France Mar.- Avr., pp. 247-266, 1998.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">\u00c9crire du point de vue de la transclasse.<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon Annie Ernaux\u200a, les conditions pour qu\u2019un \u00e9crivain puisse donner une repr\u00e9sentation sinc\u00e8re de la r\u00e9alit\u00e9 sociale sont toujours mat\u00e9rielles. Comme elle le dit elle-m\u00eame\u2005: \u00ab\u2009il s\u2019agit essentiellement d\u2019une relation entre l\u2019argent et l\u2019\u00e9criture\u2009\u00bb. Une certaine forme de s\u00e9curit\u00e9 mat\u00e9rielle (\u2009un salaire ou un avantage\u2009) constitue la condition n\u00e9cessaire pour \u00e9crire librement. C\u2019est donc en toute connaissance de cause qu\u2019Annie Ernaux a d\u00e9cid\u00e9 de ne pas faire de l\u2019\u00e9criture son m\u00e9tier (\u2009afin d\u2019\u00eatre ind\u00e9pendante de l\u2019industrie du livre\u2009) et de poursuivre l\u2019\u00e9criture comme une vocation\u200a, parall\u00e8lement \u00e0 son travail de toute une vie en tant qu\u2019enseignante dans un lyc\u00e9e et au CNED (\u2009Centre national d\u2019enseignement \u00e0 distance\u2009).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette condition implique que nous ne devons pas attendre de chaque personne qu\u2019elle s\u2019\u00e9mancipe en d\u00e9crivant sa r\u00e9alit\u00e9 sociale sous la forme d\u2019un livre. Les personnes ne disposent pas toujours des ressources mat\u00e9rielles n\u00e9cessaires pour le faire. De plus\u200a, les milieux culturels caract\u00e9ris\u00e9s par l\u2019oppression sociale ne sont pas facilement refl\u00e9t\u00e9s dans le langage litt\u00e9raire dominant. Ainsi, le philosophe Axel Honneth soutient, \u00e0 l\u2019instar d\u2019Annie Ernaux, que nous ne devrions pas imm\u00e9diatement nous attendre \u00e0 une explication intellectuelle de l\u2019injustice sociale de la part de la classe d\u00e9favoris\u00e9e<span id='easy-footnote-9-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-9-46500' title='Honneth, A. \u00ab Moral Consciousness and Class Domination : Some Problems in the Analysis of Hidden Morality \u00bb, Praxis International 1, p. 17, 1981.'><sup>9<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019un milieu culturel caract\u00e9ris\u00e9 par l\u2019oppression sociale est emp\u00each\u00e9 de fondre ses convictions dans un syst\u00e8me intellectuel ob\u00e9issant aux r\u00e8gles de la \u00ab belle \u00e9criture \u00bb. En revanche, le milieu culturel de la classe dominante r\u00e9compense les repr\u00e9sentations les plus complexes et les plus abstraites de ses croyances morales. Il est important pour elle de savoir comment l\u00e9gitimer sa domination sociale sur les classes d\u00e9favoris\u00e9es. Pour ce faire, elle d\u00e9veloppe un style litt\u00e9raire de \u00ab belle \u00e9criture \u00bb qui cherche \u00e0 dissimuler ou simplement \u00e0 ignorer l\u2019injustice sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela ne signifie pas que les classes d\u00e9favoris\u00e9es ne traitent pas les exp\u00e9riences d\u2019injustice sociale de mani\u00e8re complexe. Cela dit simplement que le langage litt\u00e9raire dominant ne parvient pas \u00e0 exprimer ad\u00e9quatement les exp\u00e9riences de justice sociale. C\u2019est en cela que le rap ou le slam se d\u00e9marquent du beau langage. Le langage dominant ne procure pas aux gens les outils ad\u00e9quats pour exprimer leur exp\u00e9rience, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019il participe \u00e0 la reproduction sociale en affirmant la position dominante d\u2019une classe par rapport \u00e0 une autre. La question qui se pose d\u00e8s lors est de savoir comment le langage peut participer de la non-reproduction sociale. En d\u2019autres termes, comment les r\u00e9cits et les textes peuvent-ils ne pas reproduire la position dominante de la classe dominante ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le point de vue unique \u00e0 partir duquel Annie Ernaux raconte ses histoires est celui d\u2019une personne transfuge de classe ou transclasse. Une classe fa\u00e7onn\u00e9e par les deux milieux culturels des opprim\u00e9s et des oppresseurs. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019Annie Ernaux appartient \u00e0 ces deux r\u00e9alit\u00e9s qu\u2019une transgression des deux milieux culturels devient possible et qu\u2019une non-reproduction sociale peut s\u2019op\u00e9rer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>La Place<\/em>, elle d\u00e9crit la douleur qu\u2019elle ressent lorsqu\u2019elle commence \u00e0 prendre ses distances avec son ancien monde et la honte qu\u2019elle \u00e9prouve \u00e0 faire partie du nouveau monde des \u00ab gens modestes \u00bb comme son p\u00e8re appelait la bourgeoisie avec condescendance. Elle commence \u00e0 voir son ancien monde \u00e0 travers le prisme de la classe dominante. Parall\u00e8lement, elle d\u00e9veloppe une vision critique de ce nouveau monde \u00e0 partir de l\u2019ali\u00e9nation qu\u2019elle \u00e9prouve \u00e0 s\u2019int\u00e9grer au sein de la classe dominante. Selon la philosophe Chantal Jacquet, cette ali\u00e9nation peut aussi s\u2019av\u00e9rer \u00e9mancipatrice. Elle fait valoir que \u00ab la non-reproduction peut \u00eatre le r\u00e9sultat d\u2019une forme de sublimation et de rachat de la souffrance, de sa transformation en \u00e9nergie motrice et cr\u00e9atrice \u00bb<span id='easy-footnote-10-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-10-46500' title='Les transclasses ou la non-reproduction, 72.'><sup>10<\/sup><\/a><\/span>. L\u2019\u00e9criture peut donc \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un moyen de transformer un sentiment d\u2019injustice de classe en une forme de non-reproduction sociale. Il peut s\u2019agir d\u2019une activit\u00e9 qui peut sauver une personne de l\u2019ali\u00e9nation qu\u2019elle subit lorsqu\u2019elle s\u2019assimile \u00e0 la classe dominante.<\/p>\n<blockquote><p>Quelques semaines apr\u00e8s l\u2019annonce du prix Nobel\u200a, elle a march\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s de Jean-Luc M\u00e9lenchon \u00e0 l\u2019occasion de la \u00ab\u2009marche contre la vie ch\u00e8re et l\u2019inaction climatique\u2009\u00bb\u200a, soutenant ainsi son combat politique.<\/p><\/blockquote>\n<p>Annie Ernaux elle-m\u00eame fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 \u00ab l\u2019exc\u00e8s de m\u00e9moire du stigmatis\u00e9 \u00bb du sociologue Pierre Bourdieu comme r\u00e9sultat de l\u2019exp\u00e9rience pr\u00e9coce de la lutte des classes dans son enfance. Cette m\u00e9moire du stigmatis\u00e9 se trouve au c\u0153ur de <em>Regarde les lumi\u00e8res mon amour <\/em>( 1993 ) et <em>La vie ext\u00e9rieure <\/em>( 2000 ). Dans ces ouvrages, Annie Ernaux d\u00e9crit les exp\u00e9riences et les personnes qu\u2019elle rencontre au cours de ses trajets quotidiens pour se rendre au travail et dans les centres commerciaux de Paris. Le train-train quotidien du m\u00e9tro-boulot-dodo. Pour certains, l\u2019explicitation de cette reproduction sociale peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une soumission au d\u00e9terminisme social. Il semble impossible d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la dialectique quotidienne entre le travail et le temps libre. Pour Annie Ernaux, l\u2019expression de cette reproduction ne fait que \u00ab d\u00e9fataliser \u00bb l\u2019existence sociale<span id='easy-footnote-11-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-11-46500' title='Ernaux, A. Bourdieu : le chagrin, Le Monde, 2002. Voir http :\/\/www.homme- moderne.org\/societe\/socio\/bourdieu\/mort\/aernau.html. Consult\u00e9 le 11 juin 2023.'><sup>11<\/sup><\/a><\/span>. Elle permet une prise de conscience des m\u00e9canismes de pouvoir qui oppriment les groupes sociaux et de la possibilit\u00e9 de r\u00e9sister \u00e0 cette domination.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette <em>praxis <\/em>politique ne se limite d\u2019ailleurs pas qu\u2019aux \u00e9crits d\u2019Annie Ernaux. Elle a, en effet, \u00e9t\u00e9 active tout au long de sa vie dans toutes sortes d\u2019organisations f\u00e9ministes et de mobilisations sociales. Quelques semaines apr\u00e8s l\u2019annonce du prix Nobel, elle a march\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s de Jean-Luc M\u00e9lenchon \u00e0 l\u2019occasion de la \u00ab marche contre la vie ch\u00e8re et l\u2019inaction climatique \u00bb, soutenant ainsi son combat politique. En mars dernier, \u00e0 la gare Montparnasse de Paris, elle a particip\u00e9 \u00e0 une rencontre avec des cheminots en gr\u00e8ve contre la r\u00e9forme des retraites du pr\u00e9sident fran\u00e7ais Emmanuel Macron. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle a d\u00e9clar\u00e9 sans ambages : \u00ab Je suis ici parce que je pense que la r\u00e9forme Macron est la pire injustice qui puisse \u00eatre faite aux gens \u00bb<span id='easy-footnote-12-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-12-46500' title='Ernaux A., Cortez S., Cortez S. &amp;amp; et al., Annie Ernaux Met Workers Striking to Defend Their Pensions, Jacobin, Voir https :\/\/jacobin.com\/2023\/03\/ annie-ernaux-emmanuel-macron-pension-reform-workers-protest-sncf. Consult\u00e9 le 12 juin 2023.'><sup>12<\/sup><\/a><\/span>. Selon elle, la r\u00e9forme des pensions ne tient absolument pas compte des conditions de travail r\u00e9elles. Il y a des gens qui, \u00e0 62 ans, sont compl\u00e8tement \u00e9puis\u00e9s par les t\u00e2ches p\u00e9nibles qu\u2019ils ont \u00e0 accomplir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Est-ce qu\u2019on est sur Terre simplement pour nourrir \u2013 je vais dire le gros mot \u2013 le capital ? \u00bb a-t-elle dit aux gr\u00e9vistes, avant de poursuivre : \u00ab Je suis ici pour \u00e9couter parce qu\u2019il y a habituellement un grand silence sur le monde et la r\u00e9alit\u00e9 des travailleurs \u00bb. La r\u00e9alit\u00e9 sociale de la vie professionnelle n\u2019est donc pas seulement un sujet dans ses livres, mais aussi la force motrice de son engagement politique.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">Un processus de reconnaissance mutuelle<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9crire \u00e0 partir d\u2019un point de vue explicitement social &#8211; celui d\u2019une femme transclasse &#8211; qui rend possible une forme d\u2019\u00e9mancipation \u00e0 la fois pour l\u2019autrice et pour ses lecteurs est un choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. En partant du point de vue du \u00ab moi \u00bb, il est plus facile pour le lecteur de s\u2019identifier aux r\u00e9cits du quotidien qui \u00e9mergent dans les \u0153uvres d\u2019Annie Ernaux. Gr\u00e2ce \u00e0 ce processus de reconnaissance, les probl\u00e8mes particuliers d\u2019une femme dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise sont consid\u00e9r\u00e9s comme des exp\u00e9riences plus universelles et non plus comme des probl\u00e8mes individuels, mais sociaux. Il s\u2019agit en somme d\u2019un moyen de cr\u00e9er une prise de conscience sociale des m\u00e9canismes de pouvoir en jeu en France. Selon Chantal Jaquet, il convient donc de voir dans ses \u00e9crits une forme d\u2019\u00ab auto- sociobiographie \u00bb. On s\u2019\u00e9loigne donc d\u2019une autobiographie qui ne parle g\u00e9n\u00e9ralement que de soi-m\u00eame en laissant se fondre le \u00ab moi \u00bb dans la r\u00e9alit\u00e9 sociale d\u2019une condition commune ou d\u2019une souffrance partag\u00e9e. La dichotomie apparente entre le personnel et l\u2019universel est ainsi r\u00e9solue. Pour Annie Ernaux, \u00ab plus un texte est personnel, plus il pourra devenir universel\u2026 dans la mesure o\u00f9 il exprime une exp\u00e9rience intime dans laquelle nous pouvons nous reconna\u00eetre, ind\u00e9pendamment de la diversit\u00e9 et de la particularit\u00e9 des histoires individuelles.\u00bb<span id='easy-footnote-13-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-13-46500' title='Les transclasses ou la non-reproduction, p. 19-20'><sup>13<\/sup><\/a><\/span>. \u00c0 la diff\u00e9rence de la litt\u00e9rature o\u00f9 le \u00ab moi \u00bb est consid\u00e9r\u00e9 comme un trait narcissique de l\u2019auteur, le lecteur devrait au contraire pouvoir se retrouver dans ce \u00ab moi \u00bb. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 cette condition que la litt\u00e9rature peut rev\u00eatir un caract\u00e8re \u00e9mancipateur et saisir l\u2019universalit\u00e9 de sentiments plus personnels d\u2019injustice sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u0153uvre la plus connue d\u2019Annie Ernaux, <em>Les Ann\u00e9es<\/em>, incarne ce mouvement vers l\u2019universel. <em>Les Ann\u00e9es <\/em>retrace l\u2019histoire de la France de l\u2019apr\u00e8s-guerre jusqu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 2000, \u00e0 travers le prisme de la vie d\u2019Annie Ernaux. Pour ce faire, elle utilise une perspective anonyme du \u00ab nous \u00bb ou du \u00ab ils \u00bb et se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 des photographies de sa vie pour esquisser une histoire fragmentaire de la France. L\u2019ouvrage pr\u00e9sente la mont\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, l\u2019atomisation de la vie sociale, la s\u00e9cularisation, la disparition de la gauche classique et la mont\u00e9e de la droite r\u00e9actionnaire comme autant de fils conducteurs d\u2019une autosociobiographie de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. L\u2019absence de chapitres, qui est une caract\u00e9ristique commune \u00e0 toute son \u0153uvre, plonge le lecteur dans un flux de conscience collective et d\u2019\u00e9v\u00e9nements grav\u00e9s dans la m\u00e9moire des Fran\u00e7ais : l\u2019introduction des super- march\u00e9s, mai 68, l\u2019apparition de la pilule contraceptive, la guerre en Yougoslavie et les attentats contre les tours jumelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le livre commence par la phrase \u00ab Toutes les images dispara\u00eetront \u00bb et se termine par un appel aux mots pour \u00ab sauver quelque chose [ du ] temps o\u00f9 l\u2019on ne sera plus jamais \u00bb<span id='easy-footnote-14-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-14-46500' title='Ernaux, De Jaren, Amsterdam, Arbeiderspers, 2020, p. 7 ; 229.'><sup>14<\/sup><\/a><\/span>. \u00c9tant donn\u00e9 que tous les visages \u00e0 travers l\u2019histoire dispara\u00eetront dans la masse anonyme de l\u2019humanit\u00e9, il est n\u00e9cessaire selon Annie Ernaux d\u2019ancrer le temps universel dans des histoires individuelles pour sauver quelque chose du temps que nous ne conna\u00eetrons plus. Outre le caract\u00e8re socialisant de l\u2019\u0153uvre d\u2019Annie Ernaux, il appara\u00eet clairement dans <em>Les Ann\u00e9es <\/em>qu\u2019elle souhaite donner de la profondeur \u00e0 notre conscience historique. Au lieu d\u2019une forme encyclop\u00e9dique d\u2019historiographie, l\u2019accent est mis sur les exp\u00e9riences et la m\u00e9moire collective des exp\u00e9riences v\u00e9cues. Aussi, le fragmentaire dans <em>Les Ann\u00e9es <\/em>est-il \u00e0 mettre au compte du caract\u00e8re instable et transitoire de notre m\u00e9moire.<\/p>\n<blockquote><p>Le \u00ab\u2009moi\u2009\u00bb implicite dans les livres d&rsquo;Annie Ernaux doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 de mani\u00e8re plus large\u2009: il laisse la place \u00e0 un \u00ab\u2009nous\u2009\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Vers la fin du livre, l\u2019autrice affirme que la compulsion obsessionnelle de l\u2019In- ternet et des m\u00e9dias \u00e0 tout archiver sans \u00e9tat d\u2019\u00e2me ne permet pas de suivre le temps des choses. Avec l\u2019augmentation de la masse \u00e9crasante d\u2019informations, \u00ab il est devenu de plus en plus difficile de trouver une expression linguistique propre, que vous prononcez silencieusement pour tenir votre position \u00bb<span id='easy-footnote-15-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-15-46500' title='Les Ann\u00e9es, 209'><sup>15<\/sup><\/a><\/span>. <em>Les Ann\u00e9es <\/em>peut se lire comme une mani\u00e8re de contrer ce sentiment d\u2019ali\u00e9nation dans les masses sans visage en initiant un processus de reconnaissance mutuelle. Une mani\u00e8re de se reconna\u00eetre dans une histoire qui n\u2019est pas seulement une succession de faits rigides, mais d\u2019exp\u00e9riences conflictuelles. Le propos dans <em>Les Ann\u00e9es <\/em>est de toucher au mot juste ou \u00e0 la phrase pr\u00e9cise qui parvient \u00e0 exprimer l\u2019histoire de notre r\u00e9alit\u00e9 sociale afin que nous puissions nous maintenir et r\u00e9sister \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le pr\u00e9sent sans fin semble r\u00e9gner en ma\u00eetre.<\/p>\n<p>Pour Annie Ernaux, l\u2019id\u00e9al de l\u2019\u00e9criture est donc de \u00ab penser et sentir dans les autres, comme les autres\u2026 pensent et sentent en moi \u00bb<span id='easy-footnote-16-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-16-46500' title='L\u2019\u00e9criture comme un couteau, 42.'><sup>16<\/sup><\/a><\/span>. Pour cela, le \u00ab moi \u00bbimplicite dans les livres d\u2019Annie Ernaux doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 de mani\u00e8re plus large : il laisse la place \u00e0 un \u00ab nous \u00bb ou \u00e0 un \u00ab ils \u00bb anonyme qui permet \u00e0 la fois d\u2019\u00e9tablir un lien entre les exp\u00e9riences personnelles et les \u00e9v\u00e9nements historiques et de mettre \u00e0 jour les changements sociaux qui s\u2019immiscent dans la vie d\u2019une personne en tant qu\u2019individu. En substance, Annie Ernaux aspire \u00e0 ce que sa vie enti\u00e8re soit quelque chose de reconnaissable et de g\u00e9n\u00e9rique, afin qu\u2019elle se dissolve compl\u00e8tement dans l\u2019esprit et la vie des gens qui la lisent.<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9mancipation : un projet universel<\/h2>\n<p>\u00c0 premi\u00e8re vue, les livres d\u2019Annie Ernaux semblent v\u00e9hiculer une forme d\u2019\u00e9mancipation personnelle. Des histoires et des m\u00e9moires \u00e9crits du point de vue de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue d\u2019une transfuge de classe. Un processus de reconnaissance mutuelle \u00e9manant d\u2019un tel point de vue permet l\u2019\u00e9mergence d\u2019une prise de conscience sociale et historique tant chez le lecteur que chez l\u2019\u00e9crivain, qui accomplit en d\u00e9finitive un mouvement vers l\u2019universel. Ainsi, l\u2019entreprise \u00e0 premi\u00e8re vue individuelle s\u2019av\u00e8re \u00eatre fondamentalement une entreprise d\u2019\u00e9mancipation universelle.<img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-46610 alignright\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/monocle2.png\" alt=\"\" width=\"290\" height=\"290\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u2019autres termes, cette forme d\u2019\u00e9criture ne se veut pas l\u2019expression idiosyncrasique d\u2019une identit\u00e9 politique. Elle refuse d\u2019\u00eatre d\u00e9crite, surtout dans le monde anglo-saxon, comme une \u00e9crivaine f\u00e9ministe. \u00ab Je n\u2019\u00e9cris pas avec mon ut\u00e9rus \u00bb, dit-elle \u00e0 propos de ces commentateurs,\u00a0 \u00ab j\u2019\u00e9cris\u00a0 avec\u00a0 mon cerveau \u00bb<span id='easy-footnote-17-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-17-46500' title='Blackhurst, A. Annie Ernaux\u2019s Getting Lost Is an Antidote to the Boring Moralism of Contemporary Writing, Jacobin, 2023. Voir https :\/\/jacobin. com\/2022 \/11 \/annie-ernaux-getting-lost-moralism-contemporary- writing-nobel-literature. Consult\u00e9 le 12 juin 2023.'><sup>17<\/sup><\/a><\/span>. Pour aller encore plus loin, la \u00ab litt\u00e9rature f\u00e9ministe \u00bb en tant que genre participerait d\u2019une strat\u00e9gie inconsciente des hommes pour emp\u00eacher l\u2019acc\u00e8s des femmes \u00e0 la \u00ab Litt\u00e9rature \u00bb et sauvegarder ainsi leur position de gardiens de la litt\u00e9rature. Pour pr\u00e9server l\u2019universalit\u00e9 des exp\u00e9riences de vie singuli\u00e8res et mettre en \u00e9vidence le caract\u00e8re social de nos vies, il faut savoir d\u00e9crire le plus fid\u00e8lement possible la vie sociale et intime. C\u2019est pourquoi Annie Ernaux consid\u00e8re son prix Nobel non pas comme une victoire individuelle, mais comme une victoire collective pour \u00ab toutes les personnes qui aspirent d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre \u00e0 plus de libert\u00e9, d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de dignit\u00e9 pour tous les \u00eatres humains, ind\u00e9pendamment de leur sexe et de leur genre, de la couleur de leur peau et de leur culture \u00bb<span id='easy-footnote-18-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-18-46500' title='Nobellisation Annie Ernaux : \u00ab Je dois \u00e9crire pour venger les miens\u00bb.'><sup>18<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019articulation des diff\u00e9rentes positions sociales dans une soci\u00e9t\u00e9 qui nous permet de nous \u00e9manciper individuellement et collectivement. Ce n\u2019est que lorsque nous parlons de la diff\u00e9rence de points de vue ou de milieux culturels entre les dominants et les opprim\u00e9s que nous pouvons comprendre comment op\u00e8re l\u2019oppression sociale et la domination. Le langage \u00e9mancipateur exprime donc la diff\u00e9renciation sociale et les relations de pouvoir entre diff\u00e9rents points de vue. Pour reprendre les termes du philosophe G.M. T\u00e0mas : \u00ab Les v\u00e9ritables tendances \u00e9galitaires\u2026 ne se concentreront pas sur la diff\u00e9renciation et la diversit\u00e9, bien que leur point de d\u00e9part soit exactement celui-ci. Les diff\u00e9rences de classe, de race et de culture devraient inciter \u00e0 les effacer. Vive la diff\u00e9rence ? Non. Vive la commune ! \u00bb<span id='easy-footnote-19-46500' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/annie-ernaux-ecrire-la-vie-pour-venger-les-miens\/#easy-footnote-bottom-19-46500' title='T\u00e0mas, M. \u00ab Interview : Words from Budapest \u00bb, New Left Review Avril 80, p.26.'><sup>19<\/sup><\/a><\/span>. Le projet d\u2019Annie Ernaux d\u2019\u00e9crire \u00e0 partir d\u2019un point de vue social d\u2019oppression suit exactement cette ligne de pens\u00e9e : l\u2019\u00e9mancipation consiste \u00e0 mettre en \u00e9vidence les diff\u00e9rences sociales pour les d\u00e9passer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si vous voulez savoir et ressentir ce que signifie pour une jeune fille une grossesse non d\u00e9sir\u00e9e dans la France du d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, quand la seule issue possible pour une femme dans cette situation \u00e9tait de s\u2019en remettre aux faiseuses d\u2019anges, lisez L\u2019\u00e9v\u00e9nement d\u2019Annie Ernaux. Au fil de son r\u00e9cit, l\u2019\u00e9crivaine, laur\u00e9ate du prix Nobel de litt\u00e9rature en 2022, brosse en m\u00eame temps le portrait de la France de l\u2019\u00e9poque. La notion selon laquelle l\u2019intime et le personnel sont indissociables du social est en quelque sorte le fil conducteur qui traverse l\u2019ensemble de son \u0153uvre. En tant que fille de la classe ouvri\u00e8re et universitaire, elle est constamment \u00e0 la recherche d\u2019un langage qui ne l\u2019\u00e9loigne pas de ses racines.<\/p>\n","protected":false},"author":1338,"featured_media":46600,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17,82],"tags":[3292,433],"class_list":["post-46500","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles-fr","category-monocle-fr","tag-alexander-aerts-fr","tag-art","issues-numero-27"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/46500","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1338"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=46500"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/46500\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":47184,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/46500\/revisions\/47184"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/46600"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=46500"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=46500"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=46500"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}