{"id":44238,"date":"2023-06-30T06:51:31","date_gmt":"2023-06-30T04:51:31","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=44238"},"modified":"2024-07-29T11:59:39","modified_gmt":"2024-07-29T09:59:39","slug":"du-sang-sur-les-mains","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/","title":{"rendered":"Du sang sur les mains"},"content":{"rendered":"<p>Les statues de L\u00e9opold II ont fait couler beaucoup d\u2019encre &#8211; et de peinture rouge. Aujourd\u2019hui, elles restent un sujet de controverse. Une analyse historico-culturelle clarifie leur poids symbolique.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-44409\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/monocle.png\" alt=\"\" width=\"2117\" height=\"1440\" \/>\n<p>Le Roi apparut \u00e0 l\u2019aube, les mains rougies. Des larmes \u00e9carlates semblaient lui br\u00fbler les yeux et ruisselaient le long de ses joues jusqu\u2019\u00e0 sa barbe. \u00ab Racisme \u00bb et \u00ab BLM \u00bb \u00e9taient peints en jaune sur le flanc et le torse de son cheval, tandis que sur sa poitrine \u00e9tait inscrit, en blanc, \u00ab Pardon \u00bb.\u00a0\u00c0 Bruxelles, des manifestant\u2e31e\u2e31s de Black Lives Matter s\u2019\u00e9taient rassembl\u00e9\u2e31e\u2e31s devant la statue de L\u00e9opold II sur la place du Tr\u00f4ne, pour demander qu\u2019elle soit enfin d\u00e9mont\u00e9e.<\/p>\n<p>En 1986, \u00e0 la suite de manifestations similaires \u00e0 Birmingham, John Akomfrah r\u00e9alise l\u2019essai cin\u00e9matographique Handsworth Songs, dans lequel une phrase est prononc\u00e9e, comme suspendue dans le temps\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas d\u2019histoire dans les \u00e9meutes, seulement les fant\u00f4mes d\u2019autres histoires.\u00a0\u00bb En juin 2020, les manifestants ont \u00e0 nouveau convoqu\u00e9 les fant\u00f4mes d\u2019autres histoires, pronon\u00e7ant leurs noms, restituant visibilit\u00e9 \u00e0 leurs pr\u00e9sences spectrales. Nous pouvons imaginer ces fant\u00f4mes comme un ch\u0153ur d\u2019Eschyle qui entonnerait ces vers d\u2019Adrienne Rich dans \u00ab\u00a0What Kind of Times Are These\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>Ce n\u2019est pas ailleurs, mais ici,<\/em><br \/>\n<em>notre pays se rapprochant de sa propre v\u00e9rit\u00e9 et de sa peur,<\/em><br \/>\n<em>de ses propres fa\u00e7ons de faire dispara\u00eetre les gens<\/em> <span id='easy-footnote-1-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-1-44238' title='Adrienne Rich, \u00ab What Kind of Times Are These \u00bb, in Dark Fields of the Republic : Poems 1991-1995, New York 1995. Le po\u00e8me r\u00e9pond aux premi\u00e8res lignes de \u201cAn die Nachgeborenen\u201d de Bertolt Brecht (1938) : \u201cWas sind das f\u00fcr Zeiten, wo \/ Ein Gespr\u00e4ch \u00fcber B\u00e4ume fast ein Verbrechen ist \/ Weil es ein Schweigen \u00fcber so viele Untaten einschlie\u00dft !\u201d (\u00ab Que sont donc ces temps, o\u00f9 \/ Parler des arbres est presque un crime \/ Puisque c\u2019est garder le silence sur tant d\u2019exactions ! \u00bb) Les strophes de Rich apparaissent tout au long de cet essai, illustrant les liens entre lieux, m\u00e9moire et politique.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>\u00c0 travers le monde, nous sommes appel\u00e9s \u00e0 reconna\u00eetre les fant\u00f4mes de notre histoire et nos fa\u00e7ons de les faire dispara\u00eetre. En Belgique, cette t\u00e2che a pris forme sur la toile de fond du soixanti\u00e8me anniversaire de l\u2019ind\u00e9pendance de la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo, donnant au pigment rouge des mains de L\u00e9opold II une teinte singuli\u00e8re.<\/p>\n<p>Les demandes des manifestant\u2e31e\u2e31s ont suscit\u00e9 plusieurs r\u00e9actions. D\u2019aucuns se sont oppos\u00e9s \u00e0 ce que les statues soient \u00f4t\u00e9es sans d\u00e9bat. D\u2019autres ont soutenu que cette d\u00e9marche reviendrait \u00e0 effacer l\u2019histoire.<\/p>\n<blockquote><p>Le changement social entra\u00eene la chute des statues : les renverser revient \u00e0 reconna\u00eetre que les hypoth\u00e8ses du pass\u00e9 n\u2019ont plus cours.<\/p><\/blockquote>\n<p>Comment apprend-on l\u2019histoire, toutefois ? L\u2019imposante pr\u00e9sence physique d\u2019un monument ne lui conf\u00e8re pas de comp\u00e9tence p\u00e9dagogique. Enseigner requiert curiosit\u00e9, g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et dialogue. Un monument dicte, intimide et impressionne. Dans<em> Art and Revolution<\/em>, John Berger met en exergue la nature sociale de la sculpture, qu\u2019une culture orient\u00e9e vers le priv\u00e9 et le fragmentaire nous conduit \u00e0 sous estimer <span id='easy-footnote-2-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-2-44238' title='John Berger, Art and Revolution : Ernst Neizvestny and the role of the artist in the U.S.S.R., London, Weidenfeld &amp;amp; Nicolson, 1969.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>. En tant que structure statique et tridimensionnelle, la statue semble \u00eatre totalement oppos\u00e9e \u00e0 l\u2019espace qui l\u2019entoure. La pr\u00e9sence immobile de la figure monumentale se traduit par une promesse implicite de continuit\u00e9 : \u00ab Elle r\u00e9sistera au temps comme elle r\u00e9siste \u00e0 l\u2019espace \u00bb. Une statue est une structure purement m\u00e9taphorique, poursuit Berger, dont \u00ab la seule fonction est d\u2019utiliser l\u2019espace de mani\u00e8re \u00e0 lui conf\u00e9rer un sens. \u00bb Un monument perdure donc tant que le public reconna\u00eet cette signification. Le changement social, plut\u00f4t que le simple passage du temps, entra\u00eene la chute des statues : les renverser revient \u00e0 reconna\u00eetre que les hypoth\u00e8ses du pass\u00e9 n\u2019ont plus cours et qu\u2019une nouvelle promesse demande \u00e0 \u00eatre faite, cristallisant les valeurs actuelles de la soci\u00e9t\u00e9 face \u00e0 son avenir.<br \/>\nLes pr\u00e9occupations relatives \u00e0 l\u2019effacement de l\u2019histoire ne doivent pas \u00eatre n\u00e9glig\u00e9es. Au contraire, la statue de L\u00e9opold II peut, par son emplacement et ses caract\u00e9ristiques mat\u00e9rielles, servir de point de d\u00e9part \u00e0 une enqu\u00eate historique sur les pratiques et les institutions du pass\u00e9 colonial et leurs ramifications actuelles, ouvrant ainsi la voie \u00e0 de futures formes de contestation.<\/p>\n<h2>Le Congo de L\u00e9opold<\/h2>\n<p>Mont\u00e9 sur un cheval qui courbe l\u2019\u00e9chine, L\u00e9opold II surveille l\u2019espace devant lui. Le monument projette l\u2019image d\u2019un h\u00e9ros clairvoyant. Selon le r\u00e9cit \u00e9labor\u00e9 et cultiv\u00e9 apr\u00e8s son r\u00e8gne, le deuxi\u00e8me roi de Belgique avait dot\u00e9 son jeune et petit pays de vision et d\u2019ambition.<\/p>\n<figure id=\"attachment_44240\" aria-describedby=\"caption-attachment-44240\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-44240\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/Debucquois_ClaireBW.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"298\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-44240\" class=\"wp-caption-text\">Claire Debucquois est collaboratrice scientifique aupr\u00e8s du Fonds de la Recherche Scientifique &#8211; FNRS.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Apr\u00e8s les guerres napol\u00e9oniennes, ces provinces majoritairement catholiques avaient \u00e9t\u00e9 confi\u00e9es au roi n\u00e9erlandais protestant, Guillaume Ier, prince d\u2019Orange-Nassau. En 1830, elles s\u2019\u00e9taient rebell\u00e9es et avaient obtenu le soutien britannique pour leur ind\u00e9pendance, \u00e0 condition d\u2019accepter le choix par Lord Palmerston de L\u00e9opold Ier, descendant de Saxe-Cobourg, comme monarque. Sous le r\u00e8gne de L\u00e9opold Ier, les d\u00e9buts de la r\u00e9volution industrielle en Belgique avaient g\u00e9n\u00e9r\u00e9 des rendements \u00e9lev\u00e9s pour la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale, la banque nationale du pays, dont le roi \u00e9tait l\u2019un des principaux actionnaires<span id='easy-footnote-3-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-3-44238' title='La Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale, fond\u00e9e comme banque d\u2019investissement par Guillaume Ier, a jou\u00e9 un r\u00f4le central dans l\u2019\u00e9conomie belge. Apr\u00e8s sa fusion en 1928 avec la Banque d\u2019Outremer, la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale contr\u00f4le environ 70 pour cent de l\u2019\u00e9conomie du Congo belge. En 1934, apr\u00e8s que la loi ait impos\u00e9 la scission des banques mixtes \u00e0 la suite du krach de 1929, la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale transf\u00e8re ses activit\u00e9s bancaires \u00e0 une nouvelle filiale, la Banque de la Soci\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de Belgique, puis G\u00e9n\u00e9rale de Banque, devenue ensuite Fortis, maintenant int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 BNP Paribas. La Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale demeure un puissant holding industriel et financier, actif dans un large \u00e9ventail de secteurs, notamment le charbon, l\u2019acier, la chimie et les transports. En 1998, apr\u00e8s une saga d\u2019une d\u00e9cennie, la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale est rachet\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise Suez-Lyonnaise des Eaux, aujourd\u2019hui ENGIE.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span>. Dans les ann\u00e9es 1840, les entreprises belges avaient d\u00e9velopp\u00e9 d\u2019importantes capacit\u00e9s dans l\u2019extraction du charbon, la m\u00e9tallurgie, le textile et les chemins de fer, et cherchaient des d\u00e9bouch\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger.<\/p>\n<p>Succ\u00e9dant \u00e0 son p\u00e8re en 1865, L\u00e9opold II entreprend de b\u00e2tir un empire qui permettra \u00e0 la Belgique de rivaliser avec ses voisins. Il r\u00e9alise ses desseins sous couvert d\u2019une vis\u00e9e scientifique et humanitaire, instituant plusieurs organismes internationaux avec l\u2019aide du g\u00e9n\u00e9ral Albert Thys. En 1876, L\u00e9opold invite de nombreux scientifiques et philanthropes venus d\u2019Europe et des \u00c9tats-Unis \u00e0 une conf\u00e9rence \u00e0 Bruxelles, afin de promouvoir \u00ab\u00a0l\u2019exploration et la civilisation\u00a0\u00bb du c\u0153ur de l\u2019Afrique.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque des empires, le bassin du Congo avait conserv\u00e9 son ind\u00e9pendance, notamment gr\u00e2ce \u00e0 la densit\u00e9 de la jungle et \u00e0 une farouche r\u00e9sistance locale. \u00c0 Londres, l\u2019on s\u2019accordait \u00e0 penser que la r\u00e9gion ne valait pas la peine d\u2019\u00eatre colonis\u00e9e, et la p\u00e9n\u00e9tration britannique se limitait aux postes de commerce, au personnel consulaire, aux missionnaires et aux explorateurs-journalistes comme H. M. Stanley, qui publiaient dans la presse illustr\u00e9e des r\u00e9cits sensationnels d\u2019atrocit\u00e9s commises sous les Tropiques.<br \/>\nEn 1879, L\u00e9opold cr\u00e9e l\u2019Association internationale du Congo (AIC) et engage Stanley et d\u2019autres pour parcourir la r\u00e9gion, persuadant les chefs de village, \u00e0 l\u2019aide de cadeaux au rabais, de signer des \u00ab trait\u00e9s \u00bb qui c\u00e8dent les territoires \u00e0 l\u2019AIC. Entre-temps, L\u00e9opold obtient le soutien diplomatique de Washington, Londres, Berlin et Paris pour son projet : r\u00e9unir ces territoires en un nouvel \u00c9tat, qu\u2019il entend diriger. Lors de la Conf\u00e9rence de Berlin de 1884-85, L\u00e9opold obtient la reconnaissance internationale de l\u2019AIC, rebaptis\u00e9e \u00ab \u00c9tat ind\u00e9pendant du Congo \u00bb (EIC), promettant en retour le libre acc\u00e8s au commerce dans son nouveau domaine, vaste de deux millions et demi de kilom\u00e8tres carr\u00e9s. La Conf\u00e9rence, convoqu\u00e9e par Bismarck pour organiser la ru\u00e9e vers l\u2019Afrique en garantissant l\u2019extraction et le commerce d\u00e9brid\u00e9s de ses ressources, s\u2019engage \u00e0 apporter \u00ab les bienfaits de la civilisation aux tribus indig\u00e8nes \u00bb et \u00e0 mettre fin \u00e0 la traite esclavagiste<span id='easy-footnote-4-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-4-44238' title='L\u2019occupation militaire de la c\u00f4te swahilie par l\u2019Allemagne imp\u00e9riale \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1880, qui \u00e9crase la r\u00e9sistance locale aux op\u00e9rations de la Compagnie allemande d\u2019Afrique de l\u2019Est, est pr\u00e9tendument mise en \u0153uvre pour abolir l\u2019esclavage dans la r\u00e9gion.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>La statue de L\u00e9opold sur la place du Tr\u00f4ne fait \u00e9cho \u00e0 celle du crois\u00e9 du XIe si\u00e8cle Godefroid de Bouillon, \u00e9rig\u00e9e en 1848 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du Palais royal. La sym\u00e9trie \u00e9tait intentionnelle\u00a0: les esclavagistes zanzibaris du XIXe si\u00e8cle \u00e9taient des arabo-musulmans, dont les Europ\u00e9ens chr\u00e9tiens se devaient de faire cesser la barbarie. Se parant de motifs religieux, l\u2019argument anti-esclavagiste brandi pour justifier le colonialisme \u00e9tait p\u00e9tri de pr\u00e9jug\u00e9s racistes. L\u00e9opold apparaissait comme un philanthrope visionnaire qui allait \u00e9radiquer la traite des esclaves et apporter aux Congolais progr\u00e8s mat\u00e9riel et r\u00e9demption spirituelle. En r\u00e9alit\u00e9, il emploiera lui-m\u00eame des Zanzibaris pour garnir les rangs de sa Force Publique.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019ouest de la Place du Tr\u00f4ne et au sud du Palais Royal, le triangle autour de la rue Brederode devient le centre d\u2019un labyrinthe de banques et de soci\u00e9t\u00e9s de portefeuille qui amassent de vastes fortunes, de l\u2019\u00e9poque l\u00e9opoldienne \u00e0 la p\u00e9riode coloniale, supervis\u00e9es par un r\u00e9seau \u00e9troit d\u2019administrateurs si\u00e9geant \u00e0 de multiples conseils. L\u00e9opold met sur pied un ing\u00e9nieux syst\u00e8me de fonds fiduciaires et de dotations pour accro\u00eetre sa fortune priv\u00e9e et renforcer son pouvoir ex\u00e9cutif, \u00e0 l\u2019abri de toute surveillance parlementaire, alors m\u00eame que s\u2019amplifie la demande populaire en faveur de r\u00e9formes d\u00e9mocratiques<span id='easy-footnote-5-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-5-44238' title='La Banque Lambert, qui \u00e9tait la banque priv\u00e9e de L\u00e9opold, a fusionn\u00e9 en 1975 avec la Banque de Bruxelles pour former la BBL, devenue en 1998 la filiale belge de la multinationale n\u00e9erlandaise ING Group. Son si\u00e8ge social, situ\u00e9 avenue Marnix, surplombe la statue du roi sur la place du Tr\u00f4ne.'><sup>5<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>L\u00e9opold jouit du monopole de l\u2019exploitation de l\u2019ivoire et du caoutchouc dans l\u2019\u00c9tat ind\u00e9pendant du Congo, accordant des concessions \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s priv\u00e9es (entre autres l\u2019Anversoise et l\u2019Anglo-Belgian India Rubber Company, ABIR) dont il d\u00e9tient \u00e9galement des parts. L\u2019exploitation s\u2019intensifie dans les ann\u00e9es 1890, lorsque la croissance de l\u2019industrie automobile augmente la demande de caoutchouc. Les quotas \u00e9lev\u00e9s de production sont contr\u00f4l\u00e9s par la Force Publique, qui s\u00e8me la terreur au sein de la population en se livrant \u00e0 des viols collectifs, ex\u00e9cutions sommaires et mutilations, notamment les tristement c\u00e9l\u00e8bres mains coup\u00e9es<span id='easy-footnote-6-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-6-44238' title='David Van Reybrouck, Congo. Une histoire, trad. Isabelle Rosselin, Actes Sud, 2014.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>\u00c0 Bruxelles, les grands projets urbains du \u00ab\u00a0roi b\u00e2tisseur\u00a0\u00bb incluent une extension du palais royal et l\u2019\u00e9rection de l\u2019arcade du Cinquantenaire pour marquer le cinquanti\u00e8me anniversaire du pays. Les larges avenues bord\u00e9es d\u2019arbres laissent entrevoir les immenses fortunes acquises gr\u00e2ce aux richesses extraites du Congo. Derri\u00e8re ces fa\u00e7ades raffin\u00e9es se cachent les spectres de l\u2019exploitation coloniale\u00a0: familles d\u00e9chir\u00e9es parmi les lianes \u00e0 caoutchouc, \u00e9l\u00e9phants tu\u00e9s pour l\u2019ivoire. L\u2019une de ces fa\u00e7ades, joyau de l\u2019Art nouveau bruxellois, est con\u00e7ue par Victor Horta pour Edmond van Eetvelde, administrateur g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019\u00c9tat ind\u00e9pendant du Congo.<\/p>\n<p>Le pi\u00e9destal de la statue de la place du Tr\u00f4ne porte l\u2019inscription :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>Leopoldo II<\/em><br \/>\n<em>Regi Belgarum<\/em><br \/>\n<em>1865-1909<\/em><br \/>\n<em>Patria Memor<\/em><\/p>\n<p>L\u2019expression latine abr\u00e9g\u00e9e, \u00ab La patrie se souvient \u00bb, est aussi la formule de gratitude grav\u00e9e sur les m\u00e9dailles et st\u00e8les honorant les combattants de la Grande Guerre. La statue est inaugur\u00e9e en 1926 par le successeur de L\u00e9opold, Albert Ier, \u00e0 l\u2019instar de plusieurs monuments \u00e9rig\u00e9s dans l\u2019entre-deux-guerres pour r\u00e9habiliter le souverain. Deux d\u00e9cennies plus t\u00f4t, la politique de L\u00e9opold au Congo rencontre en effet une opposition croissante : les compagnies belges sont m\u00e9contentes d\u2019\u00eatre mises \u00e0 l\u2019\u00e9cart par le monopole de la Couronne, les Britanniques s\u2019impatientent face aux restrictions commerciales, et la publication des rapports de E. D. Morel et Roger Casement sur les atrocit\u00e9s perp\u00e9tr\u00e9es suscite un toll\u00e9 humanitaire. L\u00e9opold doit renoncer \u00e0 son domaine priv\u00e9. En 1908, le Congo devient une colonie belge<span id='easy-footnote-7-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-7-44238' title='En vertu du funeste trait\u00e9 de Versailles, la Belgique \u00e9tend son empire africain en 1922 avec un mandat de la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations pour gouverner une partie des anciens territoires allemands (Deutsch-Ostafrika) de la r\u00e9gion des Grands Lacs, aujourd\u2019hui Rwanda et Burundi.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<blockquote><p>Le changement social entra\u00eene la chute des statues : les renverser revient \u00e0 reconna\u00eetre que les hypoth\u00e8ses du pass\u00e9 n\u2019ont plus cours.<\/p><\/blockquote>\n<p>Selon la mythologie nationale, ce transfert de souverainet\u00e9 ouvre une nouvelle \u00e8re, celle d\u2019une colonisation vertueuse. Ce sentiment d\u2019autosatisfaction est renforc\u00e9 par la presse de l\u2019\u00e9poque et incarn\u00e9 par le m\u00e9morial au g\u00e9n\u00e9ral Thys, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du parc du Cinquantenaire. La statue du \u00ab\u00a0g\u00e9nie belge guidant le Congo\u00a0\u00bb repr\u00e9sente une d\u00e9esse classique indiquant la voie \u00e0 suivre \u00e0 une femme africaine aux seins nus, qui porte une corne d\u2019abondance et contemple sa guide belge avec d\u00e9votion.<\/p>\n<p>Sur le pi\u00e9destal du monument \u00e9questre, une petite plaque indique\u00a0: \u00ab\u00a0Le cuivre et l\u2019\u00e9tain de cette statue proviennent du Congo belge. Ils ont \u00e9t\u00e9 gracieusement fournis par l\u2019Union Mini\u00e8re du Haut-Katanga.\u00a0\u00bb L\u2019UMHK \u00e9tait une entreprise conjointe de la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale, de la soci\u00e9t\u00e9 para\u00e9tatique Comit\u00e9 Sp\u00e9cial du Katanga et de la soci\u00e9t\u00e9 britannique Tanganyika Concessions Limited, cr\u00e9\u00e9e pour prospecter et exploiter le minerai de cuivre dans le Katanga, situ\u00e9 au sud-est du Congo. L\u2019exploitation mini\u00e8re &#8211; cuivre, zinc, radium, mangan\u00e8se &#8211; est au c\u0153ur de l\u2019\u00e9conomie coloniale et prend une importance particuli\u00e8re pendant la Seconde Guerre mondiale. \u00ab\u00a0Little Boy\u00a0\u00bb, la bombe atomique largu\u00e9e sur Hiroshima, \u00e9tait remplie d\u2019uranium extrait \u00e0 Shinkolobwe, au Katanga ; plus de mille tonnes de ce minerai exceptionnellement riche avaient \u00e9t\u00e9 stock\u00e9es \u00e0 Staten Island dans le cadre du projet Manhattan. Aujourd\u2019hui, les min\u00e9raux continuent d\u2019alimenter les conflits au Kivu, autour des mines de cobalt et de coltan o\u00f9 enfants comme adultes travaillent dans des conditions sordides pour fournir les mati\u00e8res premi\u00e8res des t\u00e9l\u00e9phones portables et voitures \u00e9lectriques.<\/p>\n<p>Aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019UMHK, op\u00e9raient notamment Formini\u00e8re, comptant de nombreux actionnaires des Etats-Unis, qui exploitait le bois et extrayait diamants, or et argent, ainsi que BCK, le chemin de fer du Bas-Congo et du Katanga, qui reliait les zones mini\u00e8res \u00e0 L\u00e9opoldville<span id='easy-footnote-8-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-8-44238' title='Ces trois soci\u00e9t\u00e9s sont cr\u00e9\u00e9es par L\u00e9opold en 1906, par le biais de la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale. Leur capital perdure sous diverses formes, via fusions, acquisitions et ventes d\u2019actifs. Formini\u00e8re est dissoute en 1966 mais constitue la filiale Interfor, devenue Indufor, pour ses activit\u00e9s hors du Congo. En 1968, une partie des actifs de l\u2019UMHK est absorb\u00e9e par la SG, devenant l\u2019Union Mini\u00e8re, aujourd\u2019hui Umicore. En mai 2019, Umicore signe un accord de long terme avec l\u2019anglo-suisse Glencore pour la fourniture d\u2019hydroxyde de cobalt en provenance de ses mines au Katanga, destin\u00e9 aux batteries de l\u2019industrie automobile.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span>. Dans le cadre classique d\u2019un accaparement colonial des terres, les soci\u00e9t\u00e9s ferroviaires re\u00e7oivent alors de vastes terrains consid\u00e9r\u00e9s comme \u00ab vacants \u00bb, assortis des droits d\u2019exploitation des min\u00e9raux souterrains. Plus de 2 000 kilom\u00e8tres de lignes de chemins de fer sont construits entre 1909 et 1931, ouvrant la voie aux industries extractives qui remplacent la for\u00eat par des mines et des plantations : cuivre, \u00e9tain, coton, huile de palme et cacao. En 1911, le gouvernement belge accorde une concession de pr\u00e8s d\u2019un million d\u2019hectares \u00e0 William Lever, un industriel anglais. Les \u00ab Huileries du Congo Belge \u00bb de Lever privent les villageois de leurs terres traditionnelles et extorquent leur travail, sous la f\u00e9rule de la Force Publique, pour extraire l\u2019huile de palme n\u00e9cessaire \u00e0 la fabrication de son savon Sunlight, accumulant ainsi les profits qui vont permettre l\u2019\u00e9mergence de la multinationale Unilever<span id='easy-footnote-9-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-9-44238' title='Les descendant\u2e31e\u2e31s des villageois\u2e31e\u2e31s d\u00e9plac\u00e9\u2e31e\u2e31s par Lever cent ans auparavant se battent toujours pour leur droit de cultiver leurs terres. En 2009, la soci\u00e9t\u00e9 agroalimentaire Feronia aurait achet\u00e9 100 000 hectares, apr\u00e8s avoir lev\u00e9 100 millions de dollars de pr\u00eats ESG (\u201cenvironnemental, social et de gouvernance\u201d) aupr\u00e8s de banques de d\u00e9veloppement occidentales, en s\u2019engageant \u00e0 revitaliser la r\u00e9gion. En r\u00e9alit\u00e9, non seulement les promesses effectu\u00e9es sont-elles rest\u00e9es lettre morte, mais la soci\u00e9t\u00e9 aurait d\u00e9vers\u00e9 des substances toxiques sur les terres. Les personnes ayant protest\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9es sans mandat et envoy\u00e9es \u00e0 Kisangani, \u00e0 320 km de l\u00e0. Apr\u00e8s cinq mois d\u2019emprisonnement, elles ont \u00e9t\u00e9 rel\u00e2ch\u00e9es \u00e0 condition d\u2019abandonner leurs plaintes contre la soci\u00e9t\u00e9. Voy. World Rainforest Movement, Action Alert! Immediate release of villagers in the DR Congo imprisoned on false charges related to a land conflict with Feronia Inc., 11 f\u00e9vrier 2020.'><sup>9<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Sur les traces encore vives du paradis fiscal de L\u00e9opold II, bois et min\u00e9raux continuent d\u2019\u00eatre exp\u00e9di\u00e9s par-del\u00e0 les fronti\u00e8res. L\u00e0 o\u00f9 s\u2019\u00e9lan\u00e7aient autrefois les lianes \u00e0 caoutchouc, la for\u00eat tropicale de l\u2019Ituri s\u2019efface. La population locale perd ses moyens de subsistance et, \u00e0 travers le monde, les communaut\u00e9s autochtones sont les plus touch\u00e9es par ce d\u00e9sastre \u00e9cologique.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>Je ne vous dirai pas o\u00f9 se trouve l\u2019endroit, le maillage sombre des bois <\/em><br \/>\n<em>rejoignant la bande immacul\u00e9e de lumi\u00e8re &#8211;<\/em><br \/>\n<em>carrefours travers\u00e9s de fant\u00f4mes, paradis de feuilles moisies : <\/em><br \/>\n<em>Je sais d\u00e9j\u00e0 qui veut l\u2019acheter, le vendre, le faire dispara\u00eetre.<\/em><\/p>\n<p>En 1956, la statue de L\u00e9opold sur la place du Tr\u00f4ne est fleurie par Patrice Lumumba lors d\u2019un voyage d\u2019\u00e9tude en Belgique. Deux ans plus tard, de retour \u00e0 Bruxelles pour l\u2019Expo 58, il est, par contre, constern\u00e9 par la reconstitution d\u00e9gradante d\u2019un village indig\u00e8ne dans le pavillon congolais. En d\u00e9cembre 1958, il est d\u00e9sign\u00e9 comme d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la Conf\u00e9rence panafricaine des peuples au Ghana, pays nouvellement ind\u00e9pendant, o\u00f9 il est marqu\u00e9 par l\u2019appel de Frantz Fanon \u00e0 la r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019oppression coloniale. En janvier 1959, des manifestations contre la domination belge \u00e9clatent au Congo, obligeant les autorit\u00e9s \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer les d\u00e9marches vers un gouvernement congolais de transition, dont elles esp\u00e8rent toutefois tirer les ficelles. En mai 1960, le Mouvement national congolais de Lumumba cr\u00e9e cependant la surprise en s\u2019imposant comme premier parti, malgr\u00e9 des \u00e9lections frauduleuses.<\/p>\n<p>Le discours de Lumumba \u00e0 l\u2019occasion de la f\u00eate de l\u2019ind\u00e9pendance, le 30 juin 1960, salue la lutte du peuple congolais, faite \u00ab de larmes, de feu et de sang \u00bb, lutte \u00ab indispensable pour mettre fin \u00e0 l\u2019humiliant esclavage qui [lui] \u00e9tait impos\u00e9 \u00bb : travail forc\u00e9, faim, v\u00eatements et logement inad\u00e9quats, injustice et humiliation quotidiennes. Se souvenant des personnes pers\u00e9cut\u00e9es par les colonisateurs pour leurs convictions politiques, exil\u00e9es de leur terre natale, tu\u00e9es ou jet\u00e9es en prison, il annonce l\u2019engagement de son gouvernement en faveur d\u2019un nouvel ordre social et \u00e9conomique, afin que \u00ab les terres de [la] patrie profitent v\u00e9ritablement \u00e0 ses enfants \u00bb. Les autorit\u00e9s belges multiplient les mesures pour conserver la mainmise \u00e9conomique sur la colonie<span id='easy-footnote-10-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-10-44238' title='Il s\u2019agit d\u2019en cadenasser le contr\u00f4le, peu avant l\u2019ind\u00e9pendance. Le 17 juin 1960, les soci\u00e9t\u00e9s actives au Congo sont autoris\u00e9es \u00e0 s\u2019enregistrer en droit belge, ce que l\u2019UMHK fait sept jours plus tard en transf\u00e9rant son si\u00e8ge \u00e0 Bruxelles. Le 27 juin, le Parlement dissout le Comit\u00e9 sp\u00e9cial du Katanga, organisme parapublic d\u00e9tenant une participation majoritaire dans l\u2019UMHK. Comme dans un jeu de passe-passe, les dettes contract\u00e9es sous le r\u00e9gime colonial sont transf\u00e9r\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00c9tat nouvellement ind\u00e9pendant, avant de gonfler sous Mobutu pour devenir l\u2019intenable dette publique actuelle de la RDC.'><sup>10<\/sup><\/a><\/span>. Sous la pression de l\u2019UMHK, les services secrets attisent la s\u00e9cession du Katanga et du Kasa\u00ef, et les troupes belges prennent le contr\u00f4le des a\u00e9roports du pays. Alors que Lumumba sollicite son soutien, l\u2019ONU croise les bras<span id='easy-footnote-11-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-11-44238' title='Dag Hammarskj\u00f6ld tente finalement d\u2019intervenir mais il est tu\u00e9 dans un accident d\u2019avion alors qu\u2019il est en route pour n\u00e9gocier un cessez-le-feu, en septembre 1961.'><sup>11<\/sup><\/a><\/span>. Le directeur de la CIA, Allen Dulles, fait de l\u2019\u00e9limination de Lumumba une priorit\u00e9 absolue. Le ministre belge des Affaires africaines appelle, lui aussi, \u00e0 son \u00ab \u00e9limination d\u00e9finitive. \u00bb Le 1er d\u00e9cembre 1960, Lumumba est fait prisonnier.<\/p>\n<blockquote><p>Succ\u00e9dant \u00e0 son p\u00e8re en 1865, L\u00e9opold II entreprend de b\u00e2tir un empire qui permettra \u00e0 la Belgique de rivaliser avec ses voisins.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le 17 janvier 1961, il est transf\u00e9r\u00e9 au Katanga et, lors d\u2019une op\u00e9ration supervis\u00e9e conjointement par des fonctionnaires belges et les forces de l\u2019arm\u00e9e congolaise du colonel Mobutu, il est tortur\u00e9 et abattu<span id='easy-footnote-12-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-12-44238' title='Ludo De Witte, The Assassination of Lumumba, trans. Ann Wright et Ren\u00e9e Fenby, Londres, Verso, 2001 ; recension par Linda Melvern dans \u201cDispatching Lumumba,\u201d New Left Review 11, Sept-Oct 2001.'><sup>12<\/sup><\/a><\/span>. Mobutu prend le pouvoir apr\u00e8s un interr\u00e8gne violent ; il gouvernera pendant plus de trente ans, promouvant la fiert\u00e9 nationale tout en poursuivant le pillage de son peuple.<\/p>\n<p>Le nom de Lumumba rejoint la longue liste des morts qui scande l\u2019histoire de la colonisation du continent : F\u00e9lix-Roland Moumi\u00e9, Louis Rwagasore, Mehdi Ben Barka, Eduardo Mondlane, Am\u00edlcar Cabral, Steve Biko, Thomas Sankara, Ken Saro-Wiwa. D\u2019autres, comme la militante politique Andr\u00e9e Blouin, membre \u00e9minente du cabinet de Lumumba, et L\u00e9onie Abo, \u00e9crivain, rebelle Simba et \u00e9pouse de Pierre Mulele (qui avait \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9 \u00e0 mort par Mobutu), sont contraintes de fuir le pays. Les puissances occidentales et leurs gouvernements fantoches ont fait preuve d\u2019une remarquable constance dans l\u2019\u00e9limination des r\u00e9sistant\u2e31e\u2e31s.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>Il y a un endroit entre deux peuplements d\u2019arbres o\u00f9 l\u2019herbe pousse en pente <\/em><br \/>\n<em>et la vieille route r\u00e9volutionnaire s\u2019interrompt parmi les ombres <\/em><br \/>\n<em>pr\u00e8s d\u2019un lieu de r\u00e9union abandonn\u00e9 par les pers\u00e9cut\u00e9s <\/em><br \/>\n<em>qui ont disparu dans ces ombres.<\/em><\/p>\n<p>Le fant\u00f4me de Lumumba plane sur Les Damn\u00e9s de la Terre, ouvrage que Fanon r\u00e9dige \u00e0 la suite du meurtre de son camarade. Pour Fanon, l\u2019imp\u00e9rialisme a produit un \u00ab monde compartiment\u00e9, manich\u00e9iste, immobile \u00bb, un \u00ab monde de statues \u00bb : \u00ab la statue du g\u00e9n\u00e9ral qui a fait la conqu\u00eate, la statue de l\u2019ing\u00e9nieur qui a construit le pont. Monde s\u00fbr de lui, \u00e9crasant de ses pierres les \u00e9chines \u00e9corche\u0301es par le fouet \u00bb. \u00ab Le colon fait l\u2019histoire \u00bb, note Fanon. Il \u00ab se r\u00e9f\u00e8re constamment \u00e0 l\u2019histoire de sa m\u00e9tropole \u00bb, dont il est \u00ab le prolongement \u00bb<span id='easy-footnote-13-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-13-44238' title='Frantz Fanon, Les damn\u00e9s de la terre, Paris, La D\u00e9couverte, 2002 [Paris, Fran\u00e7ois Maspero, 1961].'><sup>13<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Tandis que le colonisateur \u00e9crit l\u2019histoire de sa nation, il efface celle du pays qu\u2019il d\u00e9pouille. Chinua Achebe saisit ce sch\u00e9ma dans la fin caustique de Things Fall Apart, o\u00f9 le commissaire de district projette son propre r\u00e9cit sur les pens\u00e9es, mots et rituels des Igbo : \u00ab Il avait d\u00e9j\u00e0 choisi le titre du livre, apr\u00e8s m\u00fbre r\u00e9flexion : La pacification des tribus primitives du Bas-Niger \u00bb. Les Belges cataloguent les pierres, les oiseaux et les papillons du Congo, et classent la population par cat\u00e9gories ethniques, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un commer\u00e7ant faisant l\u2019inventaire de ses stocks, imperm\u00e9able aux autres formes de savoir<span id='easy-footnote-14-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-14-44238' title='Colette Braeckman, \u00abJean Omasombo: \u2018Je l\u2019affirme, en 1960, le Congo a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9. Il n\u2019y avait plus rien\u2019\u00bb, Le Soir, 21 juin 2020.'><sup>14<\/sup><\/a><\/span>. Un groupe de surr\u00e9alistes fran\u00e7ais d\u00e9nonce d\u2019ailleurs l\u2019Exposition coloniale de Paris de 1931, au motif qu\u2019elle donne \u00ab aux citoyens de la m\u00e9tropole la conscience de propri\u00e9taires qu\u2019il leur faudra pour entendre sans broncher l\u2019\u00e9cho des fusillades lointaines \u00bb<span id='easy-footnote-15-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-15-44238' title='Louis Aragon et al., Ne visitez pas l\u2019Exposition Coloniale, Paris 1931.'><sup>15<\/sup><\/a><\/span>. L\u2019objectification est confondue avec l\u2019objectivit\u00e9 ; le \u00ab fait colonial \u00bb devient fait acquis, influen\u00e7ant l\u2019opinion internationale.<\/p>\n<p>La statue affirme ce discours de domination, tel un drapeau. Les monuments qui r\u00e9sident dans nos rues refl\u00e8tent un mode de comm\u00e9moration singuli\u00e8rement occidental et patriarcal\u00a0: le triomphe militaire est grav\u00e9 dans la pierre, les \u00e9v\u00e9nements sont fig\u00e9s dans une hi\u00e9rarchie de formes. Les r\u00e9cits historiques exaltant la monarchie ou l\u2019empire comme expression de l\u2019identit\u00e9 nationale enterrent les divisions linguistiques et les fractures sociales sous les souvenirs nostalgiques d\u2019une grandeur illusoire. De la m\u00eame mani\u00e8re, la proposition, avanc\u00e9e par certains, de r\u00e9sumer le contexte sur une petite plaque, entretiendrait l\u2019illusion que la colonisation est un ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9volu, confin\u00e9 en toute s\u00e9curit\u00e9 dans une note de bas de page.<\/p>\n<p>Cette conception rigide de l\u2019histoire et du patrimoine national a longtemps fa\u00e7onn\u00e9 le contenu et les formes de connaissance qui pr\u00e9valent dans la recherche et l\u2019enseignement belges. Pendant plusieurs d\u00e9cennies, chercheurs et chercheuses ont mis au jour l\u2019h\u00e9ritage de L\u00e9opold II et les aspects les plus sombres de la domination coloniale, mais la r\u00e9action fut v\u00e9h\u00e9mente. Lorsque Dani\u00ebl Vangroenweghe publia son accablant Rood rubber (Du sang sur les lianes. L\u00e9opold II et son Congo) en 1985, des membres de l\u2019\u00e9lite \u00e9conomique enjoignirent le ministre de l\u2019\u00e9ducation nationale de mener une enqu\u00eate sur son \u00ab comportement \u00bb. De m\u00eame, l\u2019ancien administrateur colonial Jules Marchal s\u2019estima contraint de publier ses conclusions sous un pseudonyme. Les archives de l\u2019\u00c9tat ind\u00e9pendant du Congo avaient \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9es par L\u00e9opold et l\u2019acc\u00e8s \u00e0 celles de la p\u00e9riode coloniale demeura longuement restreint.<\/p>\n<blockquote><p>Little Boy, la bombe atomique largu\u00e9e sur Hiroshima, \u00e9tait remplie d\u2019uranium extrait \u00e0 Shinkolobwe, au Katanga.<\/p><\/blockquote>\n<p>Aujourd\u2019hui encore, les enfants belges se voient pr\u00e9senter L\u00e9opold II comme \u00ab\u00a0le roi b\u00e2tisseur\u00a0\u00bb. Les adolescent\u2e31e\u2e31s \u00e9tudient en d\u00e9tail la dynastie carolingienne et les \u00ab\u00a0Tr\u00e8s Riches Heures du Duc de Berry\u00a0\u00bb, mais quittent souvent l\u2019\u00e9cole sans la moindre connaissance des crimes commis au Congo. Il ne s\u2019agit pas d\u2019accuser les enseignant\u2e31e\u2e31s ni d\u2019attribuer des bl\u00e2mes individuels, mais bien de reconna\u00eetre notre responsabilit\u00e9 collective. L\u2019apprentissage critique de l\u2019histoire coloniale devrait \u00eatre une priorit\u00e9 politique, entra\u00eenant la r\u00e9vision des programmes et la diffusion d\u2019outils p\u00e9dagogiques.<\/p>\n<h2>Reverdir les ruines<\/h2>\n<p>Les conversations publiques sont importantes, et il convient de saluer les initiatives annonc\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2020 par le Parlement r\u00e9gional de Bruxelles et la Chambre belge. Mais le d\u00e9bat a commenc\u00e9 il y a des ann\u00e9es, avant que les personnes au pouvoir ne soient pr\u00eates \u00e0 \u00e9couter, encore moins dispos\u00e9es \u00e0 r\u00e9pondre. Des associations comme BAMKO-CRAN, Bruxelles Panth\u00e8res et le Collectif M\u00e9moire Coloniale et Lutte contre les Discriminations ont contest\u00e9 la pr\u00e9sence de l\u2019iconographie coloniale dans les espaces publics, ainsi que la discrimination syst\u00e9mique dans des domaines tels que la police, le logement et l\u2019emploi. Certaines demandes ont \u00e9t\u00e9 partiellement prises en compte, la plupart ignor\u00e9es.<\/p>\n<p>Des activistes ont \u00e9galement encourag\u00e9 le d\u00e9bat par le biais de la cr\u00e9ation artistique, reconnaissant l\u2019aspect rh\u00e9torique des statues mais les envisageant comme des sites d\u2019animation et de protestation. L\u2019art en tant que r\u00e9sistance adopte souvent la langue dominante pour en perturber la grammaire. Par exemple, le jazz d\u00e9tourne et d\u00e9forme les conventions musicales par la syncope et l\u2019improvisation. Dans Petit pays, Ga\u00ebl Faye raconte l\u2019exil de son pays et de son enfance, ses \u00ab\u00a0sensations sans rapatriement,\u00a0\u00bb dans un slam fusionnant les langues et les cadences. Sa conscience visc\u00e9rale de la violence, n\u00e9e de l\u2019exp\u00e9rience intime des g\u00e9nocides burundais et rwandais, se r\u00e9percute sur les rimes et les rythmes. Enfin, Baloji renverse l\u2019expression \u00ab\u00a0Tout cela ne nous rendra pas le Congo\u00a0\u00bb pour scander \u00ab\u00a0\u00c7a ne vous rendra pas le Congo.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>De m\u00eame, les r\u00e9cits dominants ont souvent \u00e9t\u00e9 perturb\u00e9s par des interventions mat\u00e9rielles. La peinture rouge sang qui appara\u00eet r\u00e9guli\u00e8rement sur les statues de L\u00e9opold et de ses g\u00e9n\u00e9raux est bien ant\u00e9rieure aux manifestations de juin 2020. En 2004, \u00e0 Ostende, un collectif scia la main d\u2019un Congolais sur un monument portant l\u2019inscription : \u00ab\u00a0En reconnaissance des Congolais \u00e0 L\u00e9opold II pour les avoir lib\u00e9r\u00e9s de l\u2019esclavage des Arabes.\u00a0\u00bb Le conseil municipal d\u00e9cida de ne pas remplacer la main. En janvier 2018, un buste du roi disparut du parc Duden, \u00e0 Forest. L\u2019Association citoyenne pour un espace public d\u00e9colonial (ACED) revendiqua \u00ab\u00a0l\u2019enl\u00e8vement\u00a0\u00bb. Deux jours plus tard, un nouveau L\u00e9opold apparut sur le pi\u00e9destal, l\u2019imposante figure de pierre ayant \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par une r\u00e9plique en graines pour oiseaux. Le geste \u00e9tait quasiment spirituel\u00a0: toute cette puissance inflexible transmu\u00e9e en un retour \u00e9ph\u00e9m\u00e8re \u00e0 la nature.<\/p>\n<blockquote><p>Alors que Lumumba sollicite son soutien, l\u2019ONU croise les bras. Le directeur de la CIA, Allen Dulles, fait de l\u2019\u00e9limination de Lumumba une priorit\u00e9 absolue.<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, un groupe d\u2019\u00e9tudiant\u2e31e\u2e31s bruxellois\u2e31e\u2e31s avait envisag\u00e9 des alternatives au monument de la place du Tr\u00f4ne. Dans l\u2019une des propositions, la statue \u00e9tait entour\u00e9e d\u2019un m\u00e9lange de plantes v\u00e9n\u00e9neuses et m\u00e9dicinales qui, arriv\u00e9es \u00e0 maturit\u00e9, la recouvriraient. Ce projet \u00e9voque les m\u00e9ditations de Derek Walcott sur l\u2019h\u00e9ritage colonial de la cruaut\u00e9 raciale dans les Cara\u00efbes, marqu\u00e9 par \u00ab\u00a0une absence de ruines.\u00a0\u00bb Dans \u00ab\u00a0The Royal Palms\u00a0\u00bb, au lieu des \u00ab\u00a0palais h\u00e9ro\u00efques \/ [e]nchev\u00eatr\u00e9s parmi des vignes vertes\u00a0\u00bb, on trouve les cadavres des communaut\u00e9s autochtones et des peuples r\u00e9duits \u00e0 l\u2019esclavage, arrach\u00e9s aux rivages de leurs anc\u00eatres, exil forc\u00e9 dans le temps et l\u2019espace. Walcott \u00e9crit :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>Si l\u2019art est l\u00e0 o\u00f9 se trouvent les plus grandes ruines, <\/em><br \/>\n<em>Notre art est dans ces ruines que nous sommes devenus, <\/em><br \/>\n<em>Vous ne trouverez pas dans ces lieux verts et d\u00e9serts<\/em><br \/>\n<em>Une pierre qui nous ait trouv\u00e9s dignes de son<\/em> nom<span id='easy-footnote-16-44238' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/du-sang-sur-les-mains\/#easy-footnote-bottom-16-44238' title='Derek Walcott, \u00ab The Royal Palms \u00bb, London Magazine, f\u00e9vrier 1962.'><sup>16<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Ce projet de laisser la statue de L\u00e9opold dispara\u00eetre parmi la verdure est arch\u00e9ologique autant que botanique, en r\u00e9sonance avec le \u00ab\u00a0Pardon\u00a0\u00bb peint sur le c\u0153ur du roi en juin 2020. De telles interventions artistiques r\u00e9parent notre relation \u00e0 l\u2019histoire, entrelac\u00e9e avec la m\u00e9moire collective, en interrogeant le sens conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019espace et en proposant des valeurs \u00e0 cultiver. La cr\u00e9ation culturelle est une action politique\u00a0: elle forge des lieux o\u00f9 les gens se rassemblent pour r\u00e9imaginer la ville \u00e0 habiter ensemble.<br \/>\nHandsworth Songs se conclut avec une myst\u00e9rieuse incantation :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>[Ces mots sont] pour celles et ceux envers qui l\u2019histoire n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 amicale<\/em><br \/>\n<em>Pour ceux et celles qui ont connu les cruaut\u00e9s du devenir politique <\/em><br \/>\n<em>Qu\u2019elles t\u00e9moignent des id\u00e9aux qui, avec le temps, na\u00eetront dans l\u2019espoir <\/em><br \/>\n<em>Avec le temps, qu\u2019ils t\u00e9moignent du processus par lequel les vivants transforment les morts en compagnons de combat.<\/em><\/p>\n<p>Les manifestations de Bruxelles rendaient hommage \u00e0 ces histoires personnelles et collectives de violence et de r\u00e9sistance. Beaucoup ont discr\u00e9dit\u00e9 ces actes de solidarit\u00e9, les r\u00e9duisant \u00e0 de simples expressions d\u2019indignation transatlantique. Dans le discours europ\u00e9en, la propension \u00e0 vilipender la violence raciste \u00e0 l\u2019\u00e9tranger se double d\u2019une incapacit\u00e9 \u00e0 l\u2019aborder et m\u00eame \u00e0 la reconna\u00eetre chez soi. Elle appara\u00eet ainsi comme une \u00e9trange image en miroir d\u00e9form\u00e9 de l\u2019exceptionnalisme am\u00e9ricain. En Europe \u00e9galement, des groupes ethniques et religieux sont marginalis\u00e9s et exclus. Des r\u00e9cits x\u00e9nophobes s\u2019insinuent jusqu\u2019\u00e0 saturer la rh\u00e9torique politique. Les migrants fuyant la guerre et le d\u00e9sert qui s\u2019\u00e9tend voient la M\u00e9diterran\u00e9e transform\u00e9e en cimeti\u00e8re d\u2019eau glac\u00e9e. R\u00e9sonnant depuis la Place du Tr\u00f4ne jusqu\u2019aux b\u00e2timents imposants de l\u2019Union europ\u00e9enne, les vers de Rich nous le rappellent\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas ailleurs mais ici\u2026 [Nos] propres fa\u00e7ons de faire dispara\u00eetre les gens\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h5>Cet article est une adaptation d&rsquo;une traduction d&rsquo;un article originellement \u00e9crit \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2020 et paru en f\u00e9vrier 2021 dans la revue New Left Review.<\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div id=\"ConnectiveDocSignExtentionInstalled\" data-extension-version=\"1.0.4\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les statues de L\u00e9opold II ont fait couler beaucoup d\u2019encre &#8211; et de peinture rouge. Aujourd\u2019hui, elles restent un sujet de controverse. 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