{"id":41632,"date":"2022-12-15T06:53:08","date_gmt":"2022-12-15T04:53:08","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=41632"},"modified":"2024-07-29T12:24:24","modified_gmt":"2024-07-29T10:24:24","slug":"la-gauche-peut-elle-penser-la-nation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-gauche-peut-elle-penser-la-nation\/","title":{"rendered":"La gauche peut-elle penser la nation ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"s59\">Depuis le XIXe si\u00e8cle, les partis de gauche en Europe se sont pench\u00e9s sur le concept de Nation d\u2019un point de vue socialiste. Jean-Numa Ducange revient sur ces r\u00e9flexions ardues mais pertinentes.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-41723\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Lava23-illus-redkitten-TRK011web01-10.png\" alt=\"\" width=\"965\" height=\"676\" \/>\n<p class=\"s60\"><strong>Adrian Thomas : Les nationalistes ont aujourd\u2019hui le vent en poupe partout en Europe. Ils saturent le champ m\u00e9diatique en flattant une identit\u00e9 nationale fantasm\u00e9e, avec un certain succ\u00e8s. La gauche semble d\u00e9sempar\u00e9e sur ce point. Pour beaucoup de militants r\u00e9volutionnaires, chanter l\u2019hymne national ou agiter le drapeau de son pays semble d\u00e9suet, voire suspect de penchants conservateurs. Alors, \u00e0 l\u2019origine, qu\u2019est-ce que la Nation et d\u2019o\u00f9 vient ce concept ?<\/strong><\/p>\n<p>Jean-Numa Ducange : C\u2019est un concept tr\u00e8s ancien qui a connu des bouleversements majeurs jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Sa d\u00e9finition a fait l\u2019objet de d\u00e9bats au sein de tous les grands courants politiques. On a coutume de dire en France que la \u00ab Nation \u00bb \u00e9tait \u00e0 gauche depuis 1789 et qu\u2019elle a bascul\u00e9 progressivement \u00e0 droite au cours du 19<span class=\"s26\">e\u00a0<\/span>si\u00e8cle avec la mont\u00e9e du nationalisme. \u00ab Vive la nation ! \u00bb est le cri de ralliement des r\u00e9volutionnaires de 1789, par-del\u00e0 ce qui peut les diviser. C\u2019est la naissance de l\u2019id\u00e9e d\u2019une nation politique, th\u00e9oriquement ouverte \u00e0 toute nationalit\u00e9, et qui repose avant tout sur un pacte politique, contre les monarques et contre toute perspective ethnique.<\/p>\n<blockquote><p>La Nation est une construction largement \u00ab bourgeoise \u00bb \u00e0 l\u2019origine mais elle peut rev\u00eatir un caract\u00e8re progressiste selon les circonstances.<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans les faits, nombre d\u2019historiens ont montr\u00e9 que la \u00ab nation \u00bb fran\u00e7aise est moins ouverte qu\u2019il n\u2019y para\u00eet, il existe chez certains r\u00e9volutionnaires une dimension strictement fran\u00e7aise, en lien avec l\u2019histoire d\u2019un peuple enracin\u00e9 sur une terre d\u00e9limit\u00e9e. Mais, pour nombre d\u2019acteurs \u2014 et d\u2019importants mouvements r\u00e9volutionnaires dans le monde entier au 19<span class=\"s26\">e\u00a0<\/span>si\u00e8cle \u2014 la nation, c\u2019est le progr\u00e8s humain et politique.<\/p>\n<p>Cela peut sembler \u00eatre une perspective trop franco-centr\u00e9e, mais de fait la nation a conserv\u00e9 longtemps un caract\u00e8re progressiste pour de nombreux peuples soumis \u00e0 une oppression \u00e9trang\u00e8re. Et cela vient bien pour une large part de ce moment historique. Surtout la nation n\u2019est pas un concept fig\u00e9 et d\u00e9fini pour toujours : d\u2019un point de vue socialiste, c\u2019est une construction largement \u00ab bourgeoise \u00bb \u00e0 l\u2019origine, mais qui peut rev\u00eatir un caract\u00e8re progressiste selon les circonstances.<\/p>\n<p>La nation n\u2019a pas le m\u00eame sens lorsque celle-ci est li\u00e9e \u00e9troitement \u00e0 un processus r\u00e9volutionnaire que lorsqu\u2019elle est le produit de forces r\u00e9actionnaires. Une des grandes questions est aussi la place de la nation face aux entit\u00e9s supranationales (Empires ou plus r\u00e9cemment structures comme l\u2019Union europ\u00e9enne) : qui peut d\u00e9fendre la nation dans ces circonstances et au nom de quoi ?<\/p>\n<p>Ces grandes questions n\u2019ont rien perdu de leur actualit\u00e9 : il n\u2019existe pas de consensus parmi les forces de la gauche radicale (communistes, ex-communistes demeur\u00e9s \u00e0 gauche de la social-d\u00e9mocratie, &#8230;) sur ce point aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p class=\"s60\"><strong>Quelle place Marx donnait-il \u00e0 la nation ? N\u2019\u00e9crivait-il pas dans le Manifeste (1848) que \u00ab les prol\u00e9taires n\u2019ont pas de patrie \u00bb ?<\/strong><\/p>\n<p>Marx n\u2019a pas donn\u00e9 clairement de d\u00e9finition de la nation, ni propos\u00e9 un plan strat\u00e9gique qui permettrait aux socialistes et communistes de dire : \u00ab Marx a dit que, dans un tel cas, on devait soutenir des revendications nationales, etc. \u00bb.<\/p>\n<p>Il fait en quelque sorte du cas par cas \u2014 il soutient par exemple les revendications de la Pologne opprim\u00e9e \u2014 et accorde plus ou moins d\u2019importance \u00e0 la question selon la p\u00e9riode o\u00f9 il \u00e9crit. Sur l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise, conquise en 1830, il est au d\u00e9part (comme de nombreux socialistes) tout \u00e0 fait convaincu des bienfaits de la colonisation.<\/p>\n<p>Mais il va \u00e9voluer et \u00eatre de plus en plus conscient du sort sp\u00e9cifique des peuples non-europ\u00e9ens et du sort qui leur \u00e9tait alors r\u00e9serv\u00e9. De Kevin Anderson \u00e0 Marcello Musto<span id='easy-footnote-1-41632' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/la-gauche-peut-elle-penser-la-nation\/#easy-footnote-bottom-1-41632' title='Marcello Musto,\u00a0&lt;i&gt;The Last Years of Karl Marx : An Intellectual Biography, Stanford University Press,\u00a0&lt;\/i&gt;2020. Livre \u00e0 para\u00eetre en 2023 en fran\u00e7ais aux \u00e9ditions PUF.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span>, de nombreuses recherches r\u00e9centes ont montr\u00e9 que le dernier Marx a de plus en plus adopt\u00e9 une conception multilin\u00e9aire de l\u2019histoire, renon\u00e7ant \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019essentiel de l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9 devait se jouer essentiellement en Europe.<\/p>\n<p>\u00c0 propos de la fameuse citation \u00ab les prol\u00e9taires n\u2019ont pas de patrie \u00bb du <i>Manifeste<\/i>, je me permets de rappeler que le propos de Marx est nettement plus nuanc\u00e9 dans ce texte lorsque l\u2019on restitue int\u00e9gralement la citation. Voil\u00e0 ce qu\u2019il dit exactement :<\/p>\n<p class=\"s63\">\u00ab Les ouvriers n&rsquo;ont pas de patrie. On ne peut leur prendre ce qu\u2019ils n&rsquo;ont pas. Comme le prol\u00e9tariat de chaque pays doit, en premier lieu, conqu\u00e9rir le pou- voir politique, s\u2019\u00e9riger en classe dirigeante de la nation, se constituer lui- m\u00eame en tant que nation, il est par l\u00e0 encore national lui-m\u00eame, quoique nullement dans le sens bourgeois du mot \u00bb.<\/p>\n<p class=\"s63\"><span class=\"p\">Si l\u2019on cite uniquement la premi\u00e8re partie de la citation, on cherche \u00e0 souligner que l\u2019absence de patrie doit \u00eatre la perspective principale : l\u2019abolition des fronti\u00e8res doit \u00eatre encourag\u00e9e et le d\u00e9veloppement du capitalisme nous y m\u00e8nerait. Mais si l\u2019on int\u00e8gre la seconde partie du m\u00eame extrait, o\u00f9 il est explicitement envisag\u00e9 de d\u00e9fendre la nation dans un sens diff\u00e9rent de celui de la bourgeoisie, on change de perspective.<\/span><\/p>\n<p>\u00c0 lire plus largement son \u0153uvre, je crois que Marx n\u2019envisage jamais v\u00e9ritablement l\u2019abolition pure et simple des nations, mais souhaite que disparaisse l\u2019hostilit\u00e9 entre elles. Il laisse aux marxistes plusieurs questions \u00e0 r\u00e9gler : \u00e0 quelle occasion et dans quelles circonstances peut-on d\u00e9fendre la nation ? Et jusqu\u2019o\u00f9 peut-on aller en termes d\u2019alliances politiques pour justifier un front commun dans le cadre national ?<\/p>\n<p>Marx ne d\u00e9veloppe pas davantage ce point car il ne lui semble pas que la question soit d\u2019une importance si cardinale. Ce sont les dirigeants des g\u00e9n\u00e9rations sui- vantes qui vont se saisir de la question :<\/p>\n<p>L\u00e9nine, Staline, Trotski, Karl Renner, Otto Bauer, Jean Jaur\u00e8s\u2026 Parmi bien d\u2019autres. L\u2019id\u00e9e que la gauche se fait de la nation est tr\u00e8s fluctuante. Il y en a une grande exaltation durant la Belle \u00c9poque (1871-1914) autant en France, avec Jaur\u00e8s, qu\u2019en Europe centrale.<\/p>\n<blockquote><p>Marx n\u2019envisage jamais v\u00e9ritablement l\u2019abolition pure et simple des nations, il souhaite que disparaisse l\u2019hostilit\u00e9 entre elles.<\/p><\/blockquote>\n<p>Les socialistes allemands et austro-hongrois sont particuli\u00e8rement sensibles \u00e0 cette question. Pour Jaur\u00e8s, l\u2019amour de la France ne se discute pas : il aime profond\u00e9ment son pays, sa culture et sa langue, qu\u2019il exalte r\u00e9guli\u00e8rement. Mais ce n\u2019est jamais une conception excluante ou \u00ab raciale \u00bb. Dans <i>l\u2019Arm\u00e9e nouvelle\u00a0<\/i>(1911), il lie \u00e9troitement l\u2019internationalisme et la nation : \u00ab un peu d\u2019internationalisme \u00e9loigne de la patrie ; beaucoup d\u2019internationalisme y ram\u00e8ne \u00bb. La fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la patrie se combine \u00e0 la d\u00e9fense de l\u2019internationalisme. La patrie de Jaur\u00e8s, c\u2019est celle de la R\u00e9volution fran\u00e7aise et de la R\u00e9publique. Historien des ann\u00e9es 1789-1794, il s\u2019identifie aux \u00ab patriotes \u00bb de cette p\u00e9riode qui s\u2019opposent aux \u00ab aristocrates \u00bb.<\/p>\n<p>C\u00f4t\u00e9 germanophone, la configuration est diff\u00e9rente. En 1871, nous sommes au moment o\u00f9 l\u2019unit\u00e9 allemande vient d\u2019\u00eatre r\u00e9alis\u00e9e. Le mouvement ouvrier aurait aim\u00e9 porter ce projet mais c\u2019est Bismarck et les classes dirigeantes allemandes qui l\u2019ont finalement r\u00e9alis\u00e9e. Au-del\u00e0 du fait que l\u2019Allemagne soit d\u00e9sormais une r\u00e9alit\u00e9 politicog\u00e9ographique, la question des peuples minoritaires dont les droits n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 reconnus demeure.<\/p>\n<p>C\u2019est la m\u00eame chose pour les pays enti\u00e8rement sous la domination d\u2019un autre peuple. Et chez eux, la volont\u00e9 d\u2019affirmer des droits nationaux est tr\u00e8s forte et prend parfois le pas sur les questions sociales, posant ainsi de redoutables d\u00e9fis aux socialistes.<\/p>\n<p>Prenons l\u2019exemple des Tch\u00e8ques. Aujourd\u2019hui, ils sont regroup\u00e9s au sein d\u2019un pays ind\u00e9pendant. Du temps de l\u2019Empire austro-hongrois, les Tch\u00e8ques \u00e9taient rattach\u00e9s \u00e0 la partie autrichienne de l\u2019Empire, sans reconnaissance particuli\u00e8re\u2026 Or un nombre important d\u2019ouvriers composait ce peuple, pr\u00e9- sent dans de nombreuses cit\u00e9s industrielles. Au d\u00e9part, l\u2019allemand est v\u00e9hiculaire, le tch\u00e8que est appris \u00e9galement mais relativement peu revendiqu\u00e9. Puis les revendications linguistiques et nationales montent en puissance, au point de provoquer des conflits avec les ouvriers germanophones.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 une des raisons pour lesquelles les Autrichiens (les \u00ab austro-marxistes \u00bb) ont beaucoup \u00e9crit sur les questions de nationalit\u00e9 : au fond, ils n\u2019avaient pas le choix et devaient proposer des perspectives \u00e0 ces peuples. L\u2019austro-marxisme, c\u2019est litt\u00e9ralement l\u2019adaptation du marxisme aux r\u00e9alit\u00e9s autrichiennes, notamment sur les questions de nationalit\u00e9s. Mais cela d\u00e9signe un courant de pens\u00e9e et politique plus large, qui a propos\u00e9 un nombre tr\u00e8s impressionnant d\u2019\u00e9tudes et d\u2019analyses marxistes jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930.<\/p>\n<p>Pour en rester \u00e0 la question des nationalit\u00e9s, et pour r\u00e9sumer \u00e0 l\u2019extr\u00eame, leur vision est la suivante : au regard de la r\u00e9alit\u00e9 multinationale des Habsbourg, ils pro- posent une \u00ab autonomie personnelle \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la possibilit\u00e9 de faire reconna\u00eetre ses droits \u00ab nationaux \u00bb par l\u2019\u00c9tat sans que celui-ci soit synonyme d\u2019une seule et m\u00eame nation. Dans le contexte autrichien, cela visait notamment \u00e0 faire reconna\u00eetre les droits des Tch\u00e8ques, sans s\u00e9cession.<\/p>\n<p>Les socialistes esp\u00e9raient alors \u00e9viter la cr\u00e9ation de multiples petits \u00c9tats-nations, qu\u2019ils jugeaient non viables. Ces principes ont inspir\u00e9 quelques compromis \u00e0 l\u2019\u00e9poque (notamment en Moravie, une partie de la R\u00e9publique tch\u00e8que actuelle). La guerre a balay\u00e9 ces tentatives mais il y a eu des projets int\u00e9ressants proches de ces conceptions comme la \u00ab f\u00e9d\u00e9ration balkanique \u00bb : une sorte d\u2019entit\u00e9 supranationale qui aurait permis d\u2019\u00e9viter la fameuse \u00ab balkanisation \u00bb (un mot pass\u00e9 dans le langage courant pour d\u00e9signer l\u2019\u00e9clatement et les guerres ). Certains syst\u00e8mes politiques plus concrets et p\u00e9rennes se sont inspir\u00e9s de ces id\u00e9es, comme la Yougoslavie.<\/p>\n<p>On peut parfois lire que le syst\u00e8me en vigueur en Belgique (reconnaissance des sp\u00e9cificit\u00e9s francophone et n\u00e9erlandophone) s\u2019inspire de telles conceptions. Pour moi, il y a bien des filiations, mais il ne faut jamais oublier que les austro-marxistes \u00e9taient\u2026. marxistes !<\/p>\n<p>Le combat pour les droits des nationalit\u00e9s devait \u00eatre li\u00e9 au combat social et \u00e0 la lutte de classes. Ils pensaient que le capitalisme serait incapable, par les contradictions qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re, de r\u00e9soudre le probl\u00e8me.<\/p>\n<p class=\"s60\"><strong>Au fond, n\u2019y-a-t-il pas une id\u00e9alisation de la centralisation ? Les prol\u00e9taires ont-ils plus int\u00e9r\u00eat \u00e0 vivre dans de grands ensembles (pluri)nationaux, comme se l\u2019imagine le SPD avec la \u00ab grande Allemagne \u00bb (c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9largie \u00e0 tous les germanophones), ou dans de petits \u00c9tats coh\u00e9rents, comme le sugg\u00e8re le principe de l\u2019autod\u00e9termination des peuples \u00e0 disposer d\u2019eux-m\u00eames ?<\/strong><\/p>\n<p>Au-del\u00e0 du cas du SPD, l\u2019id\u00e9e selon laquelle les prol\u00e9taires ont plut\u00f4t int\u00e9r\u00eat \u00e0 vivre dans des espaces nationaux ou imp\u00e9riaux de grande taille \u00e9tait tr\u00e8s fr\u00e9quente encore au d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle. La logique est la suivante : il n\u2019y a aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 multiplier les petits \u00c9tats, qui constituent autant de divisions pour la classe ouvri\u00e8re.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 l\u2019attachement de nombreux militants \u00e0 la \u00ab Grande Allemagne \u00bb, un projet qui peut \u00e9videmment choquer aujourd\u2019hui car cette grande Allemagne renvoie au projet nazi d\u2019Anschluss (l\u2019annexion de l\u2019Autriche par Hitler en 1938). Mais il existe un vieux projet de \u00ab Grande Allemagne \u00bb issu de la r\u00e9volution de 1848 qui visait, en gros, \u00e0 fonder un vaste territoire germanophone, que certains imaginaient sur le mod\u00e8le de la R\u00e9publique fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Rosa Luxemburg consid\u00e9rait de son c\u00f4t\u00e9 comme illusoire la revendication d\u2019ind\u00e9pendance de la Pologne, alors partag\u00e9e entre Russie, Allemagne, et Autriche. Pourquoi \u2014 avance Luxemburg \u2014 faudrait il faire perdre leur temps aux prol\u00e9taires en constituant de nouvelles fronti\u00e8res ? Elle pense qu\u2019appuyer l\u2019ind\u00e9pendance de la Pologne obligerait les partis ouvriers \u00e0 s\u2019allier avec d\u2019autres forces \u00ab bourgeoises \u00bb, voire r\u00e9actionnaires, sur cette question, d\u2019o\u00f9 son refus.<\/p>\n<p>Cette priorit\u00e9 donn\u00e9e aux grandes structures se retrouve aussi largement dans les perspectives austro-marxistes, et les Fran\u00e7ais ne sont pas n\u00e9cessairement \u00e9loign\u00e9s de ces perspectives bien que se d\u00e9sint\u00e9ressant globalement des perspectives plurinationales, plut\u00f4t \u00e9trang\u00e8res \u00e0 leur r\u00e9alit\u00e9 \u2026<\/p>\n<p class=\"s60\"><strong>Pourtant, le rejet du \u00ab social- chauvinisme \u00bb apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, pour qualifier la d\u00e9rive nationaliste des sociaux- d\u00e9mocrates, est \u00e0 la base de la cr\u00e9ation des partis communistes. La notion de patrie semble \u00eatre honnie apr\u00e8s la grande boucherie de 1914-1918.<\/strong><\/p>\n<p>Oui, tout \u00e0 fait, \u00e0 partir de 1917, une des explications du grand succ\u00e8s rencontr\u00e9 par le bolchevisme est son rejet du chauvinisme. Le refus du \u00ab bourrage de cr\u00e2ne \u00bb et de la propagande de guerre est fort, et les sociaux-d\u00e9mocrates sont associ\u00e9s \u00e0 cette horreur car ils ont presque tous approuv\u00e9 l\u2019effort de guerre \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1914.<\/p>\n<p>Nulle surprise donc \u00e0 retrouver dans les jeunes partis communistes un rejet visc\u00e9ral de tout patriotisme et de toute r\u00e9f\u00e9rence nationale. La nation, c\u2019est au nom d\u2019elle que l\u2019on a \u00e9t\u00e9 massacrer son voisin\u2026 J\u2019ai r\u00e9cemment travaill\u00e9 sur la constitution et le d\u00e9veloppement des partis communistes allemand et autrichien en 1918- 1920. Ces jeunes organisations \u2014 notamment en Autriche \u2014 r\u00e9unissaient au d\u00e9part des franges minoritaires du mouvement ouvrier et sont anim\u00e9s par un internationalisme radical qui les am\u00e8ne \u00e0 penser qu\u2019une \u00ab <i>Mitteleuropa\u00a0<\/i>rouge \u00bb, une sorte d\u2019Union sovi\u00e9tique \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019Europe centrale et orientale, est \u00e0 port\u00e9e de main.<\/p>\n<p>On conna\u00eet les propositions tr\u00e8s antinationalistes de Rosa Luxemburg mais, \u00e0 cette \u00e9poque, certains vont encore plus loin qu\u2019elle, pr\u00f4nant un mouvement ouvrier \u00ab antinational \u00bb en principe et en pratique. Et m\u00eame en \u00e9cartant ces franges extr\u00eames, il est clair que l\u2019internationalisme communiste des origines rejette plut\u00f4t la nation, sauf pour les peuples opprim\u00e9s qui doivent passer par l\u2019\u00e9tape nationale (c\u2019est l\u2019application du \u00ab droit des peuples \u00e0 disposer d\u2019eux-m\u00eames \u00bb) pour se d\u00e9barrasser des occupants.<\/p>\n<p>M\u00eame le mouvement communiste fran\u00e7ais des origines \u2013 \u00e9voluant pourtant dans un pays qui sort vainqueur de la guerre et o\u00f9 l\u2019appartenance \u00e0 la nation est tr\u00e8s forte du fait du r\u00e9gime r\u00e9publicain \u2013 est critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard du patriotisme. On ne veut pas chanter <i>La Marseillaise<\/i>, l\u2019hymne national, dans le jeune PCF et on refuse de comm\u00e9morer la R\u00e9volution fran\u00e7aise, une r\u00e9volution \u00ab bourgeoise \u00bb qui n\u2019a rien \u00e0 avoir avec le prol\u00e9tariat : place \u00e0 1917 et l\u2019avenir appartient au sovi\u00e9tisme qui, s\u2019il respecte les cultures nationales, n\u2019entend plus se r\u00e9f\u00e9rer aux vieilles nations.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"s62\">Une des explications du succ\u00e8s rencontr\u00e9 par le bolchevisme est son rejet du chauvinisme et de la propagande de guerre.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mais ce qui valable en 1918-1920 change tr\u00e8s vite. En Allemagne, 1923 est la derni\u00e8re ann\u00e9e o\u00f9 un mouvement r\u00e9volutionnaire d\u2019une certaine ampleur traverse le pays. Au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e, pour exiger le paiement des r\u00e9parations de guerre, les troupes franco-belges occupent la Ruhr, r\u00e9gion industrielle de l\u2019Ouest de l\u2019Allemagne. D\u00e9sormais, l\u2019Allemagne est partiellement occup\u00e9e par une arm\u00e9e \u00e9trang\u00e8re\u2026 Est-ce que cela fait de Berlin la capitale d\u2019un pays opprim\u00e9 ? Le d\u00e9bat traverse l\u2019Internationale communiste.<\/p>\n<p>Certains communistes pr\u00f4nent la r\u00e9sistance nationale contre l\u2019occupant, d\u2019autres contestent une telle ligne. Mais cela montre une chose : le mouvement communiste ne peut esquiver l\u2019imp\u00e9ratif national, qui se pose en permanence. Dix ans plus tard, en 1935, lorsque l\u2019Internationale communiste impulse le tournant des \u00ab Fronts populaires \u00bb, les PC changent radicalement leurs perspectives : d\u00e9sormais, le PCF chante <i>La Marseillaise\u00a0<\/i>et se r\u00e9approprie l\u2019h\u00e9ritage de 1789, contredisant ses propos des ann\u00e9es 1920. Des minorit\u00e9s de gauche sont significativement heurt\u00e9es par ce changement d\u2019attitude.<\/p>\n<p>Ce tournant sera encore renforc\u00e9 pendant la Seconde Guerre mondiale avec la R\u00e9sistance \u00e0 l\u2019occupant nazi : la France \u00e9tait, elle aussi \u00e0 son tour, en position de pays opprim\u00e9 en quelque sorte. Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, le PCF se pr\u00e9sentera avant tout comme \u00ab le \u00bb grand parti national d\u00e9fendant l\u2019ind\u00e9pendance et la souverainet\u00e9 du pays ; certains socialistes et militants d\u2019extr\u00eame-gauche l\u2019accusant alors d\u2019\u00eatre chauvin, notamment sur les questions coloniales.<\/p>\n<p>C\u2019est une qualification excessive si on rapporte tout cela \u00e0 la globalit\u00e9 de la population fran\u00e7aise : les franges influenc\u00e9es par le PCF \u00e9taient plus internationalistes et moins chauvines que la moyenne, notamment par rapport aux courants conservateurs qui n\u2019ont jamais cess\u00e9, ne l\u2019oublions pas, d\u2019influencer structurellement la vie politique.<\/p>\n<p class=\"s60\"><strong>Une partie des socialistes se sont-ils fourvoy\u00e9s dans le soutien au colonialisme et \u00e0 la guerre \u00e0 cause d\u2019une d\u00e9rive imp\u00e9rialiste de leur id\u00e9e de la nation ? En Belgique, on peut penser au cas d\u2019\u00c9mile Vandervelde.<\/strong><\/p>\n<p>Dans la Deuxi\u00e8me Internationale, avant 1914, il existait en effet au sein des groupes dirigeants des divers partis socialistes nationaux une orientation tr\u00e8s nettement favorable \u00e0 l\u2019effort colonial. Il existe des minorit\u00e9s de gauche, autour de Rosa Luxemburg et L\u00e9nine notamment, qui la contestent mais ils sont assur\u00e9ment isol\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e selon laquelle il faut r\u00e9former l\u2019Empire colonial dans un sens plus humaniste, mais sans v\u00e9ritablement remettre en cause ses fondements, est tr\u00e8s r\u00e9pandue : \u00c9mile Vandervelde condamnait la \u00ab mauvaise \u00bb colonisation, il y avait chez lui une certaine dimension humaniste, il pouvait d\u00e9noncer les crimes coloniaux mais non fondamentalement le syst\u00e8me structurel de la domination coloniale.<\/p>\n<p>Celle-ci \u00e9tait au c\u0153ur des controverses du Parti ouvrier belge ; la question du Congo \u00e9tait un des grands enjeux des d\u00e9bats du parti. C\u2019est alors r\u00e9pandu : l\u2019Allemand Eduard Bernstein et pendant longtemps quelqu\u2019un comme Jean Jaur\u00e8s, sont convaincus d\u2019une certaine hi\u00e9rarchie des peuples et ils d\u00e9veloppent une sorte de \u00ab socialisme colonial \u00bb qui n\u2019envisage pas d\u2019ind\u00e9pendance pour les peuples colonis\u00e9s.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 aussi \u00e0 mon sens une des raisons du succ\u00e8s du communisme \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale \u00e0 partir de 1919 : L\u00e9nine a bien compris que le vingti\u00e8me si\u00e8cle serait celui des luttes anticoloniales et que les communistes devaient s\u2019efforcer de pousser ces pays soumis \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance, f\u00fbt-ce au prix d\u2019alliances parfois larges et p\u00e9rilleuses. Faut-il s\u2019allier avec certains partis bourgeois ou nationalistes contre le colonisateur ? Les sociaux-d\u00e9mocrates n\u2019ont absolument pas vu venir cette \u00e9volution, en tout cas nombre de leurs dirigeants.<\/p>\n<p>Plut\u00f4t donc qu\u2019une \u00ab d\u00e9rive \u00bb (qui impliquerait donc qu\u2019il y ait eu une position clairement anti-imp\u00e9rialiste d\u00e8s les origines), il faut distinguer des lignes oppos\u00e9es dans le mouvement socialiste depuis ses premiers d\u00e9veloppements, qui ne recoupent pas n\u00e9cessairement les autres clivages. Je veux dire par l\u00e0 que tous les r\u00e9formistes ne sont pas colonialistes, et que tous les r\u00e9volutionnaires ne sont pas anticolonialistes\u2026<\/p>\n<p>L\u2019exemple fran\u00e7ais est tr\u00e8s parlant sur cette question me semble-t-il. On conna\u00eet la c\u00e9l\u00e8bre expression \u00ab Alg\u00e9rie fran\u00e7aise \u00bb. Elle r\u00e9sonne comme une revendication de l\u2019extr\u00eame-droite nationaliste qui voulait maintenir l\u2019Alg\u00e9rie dans le giron de la France. Lorsque l\u2019on \u00e9voque les partisans de \u00ab l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise \u00bb dans les ann\u00e9es 1950, c\u2019est bien de cela dont il s\u2019agit.<\/p>\n<p>On pense \u00e0 l\u2019Organisation arm\u00e9e secr\u00e8te, une organisation d\u2019extr\u00eame-droite organisant des attentats notamment contre les responsables de gauche anticolonialistes, mais l\u2019expression existe d\u00e8s les ann\u00e9es 1830-1840 et elle est employ\u00e9e et revendiqu\u00e9e par de nombreux \u00ab socialistes utopiques \u00bb (Charles Fourier et les fouri\u00e9ristes par exemple). Beaucoup aujourd\u2019hui aiment ces \u00ab utopistes \u00bb et vantent leurs m\u00e9rites contre le \u00ab socialisme scientifique \u00bb marxiste\u2026 mais ils oublient compl\u00e8tement cette dimension de leur vision du monde !<\/p>\n<p>En effet, l\u2019horizon utopique de ces premiers socialistes \u00e9tait souvent colonial : les projets de soci\u00e9t\u00e9s alternatives qu\u2019ils imaginaient s\u2019accompagnaient souvent d\u2019un orientalisme assum\u00e9 voyant dans ces nouvelles terres africaines l\u2019<i>eldorado\u00a0<\/i>o\u00f9 ils pourraient d\u00e9velopper leurs exp\u00e9riences\u2026 80 ans tard, les socialistes fran\u00e7ais se d\u00e9chirent sur la question coloniale : au parlement, un certain Lucien Deslini\u00e8res pr\u00e9sente au nom du groupe socialiste en 1912 un projet de loi sur le \u00ab Maroc socialiste \u00bb, consistant \u00e0 envoyer de \u00ab bons \u00bb colons socialistes fran\u00e7ais pour expliquer aux indig\u00e8nes comment se d\u00e9velopper\u2026 C\u2019est typiquement une d\u00e9marche colonialiste \u00ab de gauche \u00bb.<\/p>\n<p>Or, ce projet va finalement \u00eatre retir\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019action d\u2019un Jean Jaur\u00e8s qui le trouve scandaleux. Jaur\u00e8s a \u00e9volu\u00e9 sur la question par rapport aux ann\u00e9es 1880 : il est devenu d\u00e9sormais un f\u00e9roce critique\u00a0 de l\u2019ordre colonial.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"s62\">En 1918, les partis communistes allemand et autrichien th\u00e9orisent \u00ab Mitteleuropa rouge \u00bb, une sorte d\u2019Union sovi\u00e9tique europ\u00e9enne<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mais ce projet a \u00e9t\u00e9 en revanche longtemps soutenu par Jules Guesde, pourtant l\u2019introducteur du marxisme en France. Certes, quelques marxistes comme \u00c9douard Vaillant sont d\u00e9j\u00e0 de brillants critiques de l\u2019ordre colonial. Mais, sur ce point, un Jaur\u00e8s est bien plus critique du colonialisme que d\u2019autres, pourtant officiellement plus \u00e0 gauche sur d\u2019autres sujets\u2026<\/p>\n<p>Il faudra attendre la cr\u00e9ation de l\u2019Internationale communiste en 1919 pour avoir une position clairement oppos\u00e9e au colonialisme. Puis, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1930, se repose le m\u00eame probl\u00e8me. Le tournant du Front Populaire et les alliances larges qu\u2019il implique oblige le PCF \u00e0 mettre en sourdine son anticolonialisme\u2026<\/p>\n<p class=\"s60\"><strong>Ch\u00e4im Schitlowsky, un socialiste juif russe exil\u00e9 en Suisse, semble tenter de d\u00e9finir une position interm\u00e9diaire : \u00ab Tandis que le cosmopolitisme trouve son id\u00e9al dans la disparition des diff\u00e9rences nationales et comprend l\u2019humanit\u00e9 comme un conglom\u00e9rat d\u2019individus singuliers, l\u2019internationalisme se fonde sur l\u2019id\u00e9e de la fraternisation entre les peuples, ce qui ne veut pas dire qu\u2019un fr\u00e8re doive \u00eatre identique \u00e0 l\u2019autre comme un \u0153uf est identique \u00e0 l\u2019autre \u00bb, \u00e9crit-il en 1899 dans un petit journal allemand que vous citez. Est-ce une ligne tenable sur la Nation ?\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Je ne suis pas n\u00e9cessairement d\u2019accord mot \u00e0 mot avec cela mais l\u2019intuition me para\u00eet juste. L\u2019internationalisme, ce n\u2019est pas nier l\u2019existence des nations et des cultures nationales. Certes celles-ci sont toujours des constructions historiques, mais leur long\u00e9vit\u00e9 et leur p\u00e9rennit\u00e9 influencent structurellement le quotidien des individus. Ne pas en tenir au compte au profit de d\u00e9clarations g\u00e9n\u00e9reuses et fraternelles, mais totalement d\u00e9connect\u00e9es des r\u00e9alit\u00e9s de franges enti\u00e8res des classes populaires, ne permet gu\u00e8re d\u2019avancer et laisse donc le terrain \u00e0 d\u2019autres.<\/p>\n<p>On ne peut pas reprendre \u00e0 notre compte la stigmatisation du \u00ab cosmopolitisme \u00bb comme le faisait Schitlowsky au d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle, qui a une connotation tr\u00e8s droiti\u00e8re voire antis\u00e9mite d\u00e9sormais. Mais \u00e0 vouloir prendre syst\u00e9matiquement le contre-pied des courants nationalistes \u2014 ce qui est une d\u00e9marche <i>a priori\u00a0<\/i>louable au d\u00e9part \u2014 on en arrive \u00e0 pr\u00f4ner effectivement des id\u00e9aux de circulation illimit\u00e9e qui ne sont pas compatibles avec l\u2019exercice concret de la <i>souverainet\u00e9 <\/i>en g\u00e9n\u00e9ral, et plus particuli\u00e8rement de la <i>souverainet\u00e9 populaire\u00a0<\/i>en particulier.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"s62\">L\u2019Internationale communiste impulse le tournant des \u00ab Fronts populaires \u00bb en 1935 et les partis vont radicalement changer leurs visions de la nation.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 ce propos, il existe une litt\u00e9rature tr\u00e8s abondante sur la question de la souverainet\u00e9 nationale et\/ou populaire, etc. Dans ce contexte, on peut raisonner th\u00e9oriquement sur ce que peut et doit \u00eatre une fronti\u00e8re aujourd\u2019hui. Mais je pense qu\u2019en terme de <i>pratiques\u00a0<\/i>concr\u00e8tes le changement social et politique passe par une s\u00e9rie d\u2019actions situ\u00e9es et identifiables impliquant <i>de facto\u00a0<\/i>des mobilit\u00e9s relativement restreintes, donc une implantation dans une ville et\/ou un lieu de travail donn\u00e9, etc.<\/p>\n<p>Par exemple, dans le monde anglo-saxon (et de mani\u00e8re plus secondaire dans d\u2019autres pays dont la France), il existe un regain d\u2019int\u00e9r\u00eat pour les conseils ouvriers et la fa\u00e7on dont ceux-ci se sont d\u00e9velopp\u00e9s apr\u00e8s 1918 (les Soviets en Russie bien s\u00fbr, <i>Biennio rosso\u00a0<\/i>en Italie,\u00a0<i>R\u00e4tebewegung\u00a0<\/i>dans le monde germanophone, etc.). Dans certains cas, ces conseils ont pos\u00e9 la question concr\u00e8te du pouvoir ouvrier, du contr\u00f4le par les travailleurs eux-m\u00eames de l\u2019outil de production, etc. Tout cela impliquait une mobilisation collective et un militantisme situ\u00e9 g\u00e9ographiquement, impliquant des r\u00e9unions r\u00e9guli\u00e8res dans un m\u00eame lieu.<\/p>\n<p>Dit comme cela, on a l\u2019impression d\u2019affirmer une banalit\u00e9 mais je suis frapp\u00e9 de voir combien certains \u00e9vacuent cette dimension territoriale (qui pose donc des questions sur le lieu de l\u2019exercice du pouvoir et de souverainet\u00e9 concr\u00e8te, \u00ab nationale \u00bb, \u00ab populaire \u00bb passant par un enracinement local).<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019heure de la r\u00e9volution num\u00e9rique, on peut objecter qu\u2019un nombre croissant d\u2019emplois sont certes compl\u00e8tement d\u00e9territorialis\u00e9s. Mais outre que les emplois manuels et ouvriers demeurent une r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019une partie de la gauche semble largement oublier, nombre d\u2019emplois d\u00e9pendant largement de l\u2019informatique sont reli\u00e9s souvent \u00e0 des collectifs de travail situ\u00e9s (bureau avec pr\u00e9sence des salari\u00e9s obligatoires au moins une partie de la semaine, etc.).<\/p>\n<p>L\u2019exaltation de la mobilit\u00e9 permanente d\u2019une certaine gauche \u2014 outre qu\u2019elle me semble \u00eatre illusoire pour une large partie du salariat en raison des imp\u00e9ratifs multiples du capitalisme \u2014 contredit certaines r\u00e9alit\u00e9s \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>Cela contribue \u00e0 amener des franges importantes de la population \u00e0 se d\u00e9tourner de leurs discours, et \u00e0 trouver les dis- cours nostalgiques des r\u00e9actionnaires exaltant le petit peuple enracin\u00e9 comme pertinents, plus proches de leurs pr\u00e9occupations et du sentiment de d\u00e9possession qui les traverse. Donc oui, je pense qu\u2019il faut tenir une position \u00ab interm\u00e9diaire \u00bb, comme vous dites, maintenir une perspective internationaliste d\u2019union des peuples et penser autant que possible une destin\u00e9e commune et universelle, mais \u00e9galement affirmer que l\u2019exercice de la politique concr\u00e8te (tout particuli\u00e8rement lorsque l\u2019on veut une politique socialiste) doit se d\u00e9rouler \u00e0 un niveau politique qui correspond \u00e0 l\u2019horizon des populations. Et cet horizon demeure pour une tr\u00e8s large partie des couches populaires, l\u2019horizon national.<\/p>\n<p class=\"s60\"><strong>Comment \u00e9tabliriez-vous aujourd\u2019hui la ligne de cr\u00eate marxiste entre internationalisme et nationalisme, entre fronti\u00e8res et libre-circulation, entre souverainet\u00e9 nationale et mondialisation (ou europ\u00e9anisation), entre int\u00e9gration (voire assimilation) et multiculturalisme ?<\/strong><\/p>\n<p>Il faut r\u00e9pondre \u00e0 ces questions en partant de la situation concr\u00e8te pour pouvoir pr\u00e9tendre trouver un \u00e9quilibre. Vous allez me dire que je botte en touche. Pas du tout. Reprenons bri\u00e8vement ce que L\u00e9nine pouvait dire de la nation : pour lui, soutenir l\u2019effort national dans un grand pays imp\u00e9rialiste (France, Grande- Bretagne, Allemagne, \u2026) \u00e9tait r\u00e9actionnaire et impliquait <i>de facto\u00a0<\/i>un alignement du mouvement ouvrier sur la bourgeoisie, notamment en cas de guerre. En revanche, L\u00e9nine soutenait les revendications nationales des pays opprim\u00e9s, notamment les peuples colonis\u00e9s.<\/p>\n<p>Il faut \u00eatre capable d\u2019avoir une position subtile sur les questions de souverainet\u00e9. Mais de mani\u00e8re globale, je crois que nous arrivons au bout d\u2019un cycle pour ce qui concerne la libre-circulation, longtemps per\u00e7ue par la gauche radicale comme un id\u00e9al.<\/p>\n<p>Pour se r\u00e9approprier la politique et d\u00e9fendre des droits sociaux, il y a, me semble-t-il, une exigence de \u00ab territorialisation \u00bb de la politique. Le d\u00e9veloppement tr\u00e8s impressionnant des mobilit\u00e9s ce dernier demi-si\u00e8cle avait longtemps laiss\u00e9 croire le contraire. Nous ne reviendrons jamais aux positions ant\u00e9rieures, ce serait l\u00e0 pr\u00f4ner un id\u00e9al <i>r\u00e9actionnaire<\/i>, au sens premier du mot. Mais l\u2019\u00e9mancipation ne peut pas se priver de cadre ni de lieux concrets.<\/p>\n<p>Je voudrais illustrer cette question des diff\u00e9renciations entre diverses situations par une br\u00e8ve comparaison entre l\u2019Europe occidentale et la Chine. Depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es, j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 des \u00e9changes scientifiques avec des chercheurs chinois \u00e0 propos de l\u2019histoire du socialisme et de ses voies diverses dans l\u2019histoire. Ils m\u2019ont souvent pos\u00e9 cette question du rapport de la gauche communiste fran\u00e7aise (et europ\u00e9enne) au march\u00e9, \u00e0 la construction europ\u00e9enne et \u00e0 la nation. Pour nombre d\u2019entre eux, les r\u00e9ticences \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019Europe semblent assez peu compr\u00e9hensibles : ils nous voient (les pays europ\u00e9ens) comme ayant de fortes sp\u00e9cificit\u00e9s nationales mais formant d\u00e9sormais et in\u00e9luctablement un bloc \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne, qui doit se positionner pour le multilat\u00e9ralisme \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale.<\/p>\n<p>De m\u00eame, la mondialisation n\u2019a pas la m\u00eame signification, la Chine ayant jou\u00e9 la carte du march\u00e9 et de la mondialisation pour son d\u00e9veloppement, f\u00fbt-ce d\u00e9sormais de mani\u00e8re largement contr\u00f4l\u00e9e et sous l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. En France, la mondialisation s\u2019est apparent\u00e9e \u00e0 une remise en cause de nombre d\u2019aspects de son mod\u00e8le national. La souverainet\u00e9 nationale a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fendue \u00e2prement en Chine, alors m\u00eame que les \u00e9changes mondiaux se d\u00e9veloppaient \u00e0 une vitesse incroyable. Tout cela exigerait bien s\u00fbr une discussion plus pr\u00e9cise de chacun de ses enjeux ; mais cela montre bien que l\u2019on ne peut pas a priori d\u00e9finir une articulation simple et uniforme. Raison de plus pour renouer avec l\u2019internationalisme des origines qui impliquait notamment des \u00e9changes nombreux entre des exp\u00e9riences nationales diverses\u2026<img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-41726 alignright\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Lava23-illus-redkitten-TRK011web01-10b.png\" alt=\"\" width=\"333\" height=\"521\" \/><\/p>\n<blockquote><p>\u00c9mile Vandervelde veut r\u00e9former l\u2019Empire colonial pour qu\u2019il soit plus humaniste, sans v\u00e9ritablement remettre en cause ses fondements.<\/p><\/blockquote>\n<p>Un dernier point, sur la question du \u00ab multiculturalisme \u00bb. Si l\u2019on en reste \u00e0 des consid\u00e9rations tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rales, on peut penser que le \u00ab multiculturel \u00bb est une chose positive en soi : reconnaissance des droits, de la diversit\u00e9 des cultures, etc. Certains y voient m\u00eame des parent\u00e9s avec l\u2019austro-marxisme.<\/p>\n<p>\u00c0 un certain niveau de g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, personne ne va nier la diff\u00e9rence des cultures et la n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9server celles-ci. Mais dans les faits, on doit tenir compte des r\u00e9alit\u00e9s nationales, des dynamiques d\u2019assimilation et des dynamiques d\u2019int\u00e9gration qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 toutes n\u00e9gatives, loin de l\u00e0 : les syndicats et partis de gauche ont jou\u00e9 au 20<span class=\"s26\">e\u00a0<\/span>si\u00e8cle un r\u00f4le assimilateur pour de nombreux immigr\u00e9s \u00e0 travers leurs luttes et leurs activit\u00e9s sur le lieu de travail, par exemple en France. Elle a accompagn\u00e9 la structuration d\u2019une conscience de classe.<\/p>\n<p>Il est totalement na\u00eff de croire, comme le disent certains multiculturalistes, que la r\u00e9alit\u00e9 a chang\u00e9 et que la diversit\u00e9 est telle que toute \u00ab assimilation \u00bb est devenue r\u00e9actionnaire, etc. Pour avoir une perspective socialiste, il faut cr\u00e9er du commun et \u00ab faire peuple \u00bb.<\/p>\n<p>Encore une fois, l\u2019\u00e9quilibre est difficile \u00e0 trouver. Mais l\u2019exaltation de toutes les sp\u00e9cificit\u00e9s et diff\u00e9rences \u2014 outre le fait qu\u2019elles sont parfois ambivalentes, des conservateurs pouvant tout \u00e0 fait eux aussi d\u00e9fendre cela en mode \u00ab \u00e0 chacun sa religion, donc \u00e0 chacun ses particularit\u00e9s \u00bb, etc. \u2013 est antinomique avec une perspective r\u00e9elle d\u2019\u00e9mancipation.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis le XIXe si\u00e8cle, les partis de gauche en Europe se sont pench\u00e9s sur le concept de Nation d\u2019un point de vue socialiste. 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