{"id":40605,"date":"2022-09-30T06:55:11","date_gmt":"2022-09-30T04:55:11","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=40605"},"modified":"2024-07-29T12:28:50","modified_gmt":"2024-07-29T10:28:50","slug":"le-fosse-entre-les-intellectuels-et-la-classe-ouvriere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/le-fosse-entre-les-intellectuels-et-la-classe-ouvriere\/","title":{"rendered":"Le foss\u00e9 entre les intellectuels et la classe ouvri\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p>Le nouveau livre de Vivek Chibber, <em>The Class Matrix : Social Theory After the Cultural Turn<\/em>, est un vibrant r\u00e9quisitoire pour remettre la politique de classe au c\u0153ur de la th\u00e9orie et de la pratique.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-40667\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Chibber-Lava22-illus-redkitten-TRK010web01-09-857x600.png\" alt=\"\" width=\"857\" height=\"600\" \/>\n<p>Cet ouvrage entend avant tout r\u00e9tablir le r\u00f4le central des forces \u00e9conomiques et structurelles dans l\u2019\u00e9tude des hi\u00e9rarchies de pouvoir et de privil\u00e8ges dans le capitalisme moderne. Cette conception des relations sociales bas\u00e9e sur les classes (conception principalement influenc\u00e9e par Marx et qui a domin\u00e9 la pens\u00e9e de gauche jusque dans les ann\u00e9es 1970) accorde une place pr\u00e9pond\u00e9rante aux conditions mat\u00e9rielles qui imposent des contraintes r\u00e9elles aux choix \u00e9conomiques des individus. Pour Marx, explique Chibber, de telles contraintes \u00e9conomiques ont produit une conscience ouvri\u00e8re qui am\u00e8ne les travailleurs \u00e0 s\u2019engager dans des actions collectives centr\u00e9es sur leurs int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques, menant finalement \u00e0 la r\u00e9volution.<\/p>\n<blockquote><p>Le \u00ab tournant culturel \u00bb a commenc\u00e9 par une remise en question du lien entre la classe en soi et la classe pour soi.<\/p><\/blockquote>\n<p>Vivek Chibber, professeur de sociologie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de New York, adh\u00e8re \u00e0 cette perspective marxiste dans ses grandes lignes. Il estime toutefois que certains de ses \u00e9l\u00e9ments doivent \u00eatre actualis\u00e9s. Il salue ainsi divers aspects du \u00ab tournant culturel \u00bb, apparu dans les ann\u00e9es 1960 et 1970 avec la mont\u00e9e de la Nouvelle Gauche. Il explique que les premiers th\u00e9oriciens associ\u00e9s au \u00ab tournant culturel \u00bb ont d\u2019abord cherch\u00e9 \u00e0 comprendre pourquoi la classe ouvri\u00e8re, loin d\u2019\u00eatre le fossoyeur du capitalisme, comme l\u2019avait pr\u00e9dit Marx, s\u2019est au contraire accommod\u00e9e du statu quo \u00e9conomique. Ces th\u00e9oriciens soutenaient que la culture (la religion, l\u2019id\u00e9ologie, etc.) emp\u00eachait souvent les travailleurs d\u2019\u00eatre conscients de leurs int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques. Chibber go\u00fbte beaucoup moins la version plus radicalis\u00e9e du \u00ab tournant culturel \u00bb, qu\u2019il consid\u00e8re comme dominante dans le milieu universitaire. Une perspective marxiste met l\u2019accent sur les conditions mat\u00e9rielles qui limitent les choix \u00e9conomiques des gens. Certains courants de pens\u00e9e pr\u00e9sents dans le milieu universitaire consid\u00e8rent au contraire que ces choix refl\u00e8tent des interpr\u00e9tations du monde qui nous entoure. Selon Chibber, ces courants pr\u00e9sentent une vision de la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9tach\u00e9e des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques qui la sous-tendent. En d\u00e9finitive, pour lui, cette version du \u00ab tournant culturel \u00bb m\u00e8ne \u00e0 une sorte de politique identitaire qui ne tient pas compte de la classe ouvri\u00e8re. Daniel Steinmetz-Jenkins a discut\u00e9 avec Chibber de son point de vue sur le marxisme, la classe ouvri\u00e8re, le \u00ab tournant culturel \u00bb, la politique contemporaine et l\u2019avenir de la gauche. Cet entretien a \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9 pour des raisons de longueur et de clart\u00e9.<\/p>\n<p><strong>DANIEL STEINMETZ-JENKINS Karl Marx consid\u00e9rait que le conflit \u00e9conomique \u00e9tait inh\u00e9rent \u00e0 la structure de classe d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019une classe dominante obtient ses revenus en amenant la classe qui lui est subordonn\u00e9e \u00e0 travailler pour elle. C\u2019est, selon Marx, cette contradiction du capitalisme qui a engendr\u00e9 la conscience de classe qui, \u00e0 son tour, a nourri le d\u00e9sir de r\u00e9volution. Compte tenu de l\u2019explosion des r\u00e9bellions ouvri\u00e8res en Europe dans les ann\u00e9es qui ont suivi la mort de Marx, de la mont\u00e9e des partis socialistes, de la r\u00e9volution bolchevique et des mouvements anticolonialistes dans le monde entier, on comprend ais\u00e9ment pourquoi le marxisme \u00e9tait la th\u00e9orie sociale la plus r\u00e9pandue parmi les intellectuels progressistes jusque dans les ann\u00e9es 1970. Ensuite, de nombreux adeptes de la gauche ont commenc\u00e9 \u00e0 se d\u00e9tourner du marxisme. \u00c0 cette \u00e9poque, on a assist\u00e9 \u00e0 ce que l\u2019on a appel\u00e9 le \u00ab tournant culturel \u00bb. Il a fortement contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9loigner les critiques de gauche de l\u2019analyse de classes marxiste. Comment l\u2019expliquez-vous ?<\/strong><\/p>\n<p>VIVEK CHIBBER L\u2019analyse de classe marxiste a toujours repos\u00e9 sur deux assertions. Premi\u00e8rement, la structure de classe est une donn\u00e9e incontournable de la vie sociale. Elle est r\u00e9elle et impose un ensemble de choix et de contraintes aux acteurs \u00e9conomiques, ind\u00e9pendamment de leur culture. Deuxi\u00e8mement, cette structure de classe objective, la classe en soi, est le principal d\u00e9terminant de la constitution de la classe pour soi, qui d\u00e9signe l\u2019organisation consciente des acteurs d\u2019une classe autour de leurs int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques. Cela signifie aussi qu\u2019il existe des int\u00e9r\u00eats de classe objectifs, d\u00e9coulant de la structure. La politique socialiste s\u2019est construite sur ce faisceau de concepts. C\u2019est la raison pour laquelle la gauche a toujours commenc\u00e9 chaque campagne politique en analysant la structure de classe locale ou nationale, afin de conna\u00eetre les int\u00e9r\u00eats des acteurs cl\u00e9s, de d\u00e9terminer son \u00e9lectorat, et de concevoir un programme capable d\u2019attirer les classes travailleuses. Elle \u00e9tait convaincue que les classes et les int\u00e9r\u00eats de classe \u00e9taient r\u00e9els et pouvaient \u00eatre mis en lumi\u00e8re par une analyse empirique. Le \u00ab tournant culturel \u00bb a commenc\u00e9 par une remise en question du fait qu\u2019il y avait n\u00e9cessairement un lien entre la classe en soi et la classe pour soi. On peut comprendre ce qui a motiv\u00e9 cette r\u00e9flexion. Le marxisme classique insistait sur le fait que, la position structurelle de la classe ouvri\u00e8re l\u2019amenant \u00e0 souffrir de son exploitation par les capitalistes, les travailleurs allaient finir par s\u2019organiser et renverser ceux qui les exploitaient. La classe en soi se fondrait alors en une classe pour elle-m\u00eame et mettrait sur pied un nouveau syst\u00e8me. Cela se produirait parce que la structure m\u00eame du capitalisme porte en elle le conflit, et que ce conflit se traduirait au final par une lutte politique entre les deux classes principales. Dans les ann\u00e9es 1950, force \u00e9tait de constater que cette pr\u00e9diction ne s\u2019\u00e9tait pas concr\u00e9tis\u00e9e. L\u2019exploitation et le potentiel de conflit \u00e9taient bien pr\u00e9sents, mais quelque chose bloquait le processus de constitution de la classe travailleuse en classe pour soi. Quoi de plus naturel, d\u00e8s lors, que de se demander \u00e0 quoi tenait ce blocage. Pour la Nouvelle Gauche et certains th\u00e9oriciens ult\u00e9rieurs, la responsabilit\u00e9 en revenait \u00e0 la \u00ab culture \u00bb. C\u2019est la force de l\u2019id\u00e9ologie et des institutions culturelles qui avait int\u00e9gr\u00e9 la classe travailleuse dans le syst\u00e8me. Cette int\u00e9gration culturelle a \u00e9mouss\u00e9, voire renvers\u00e9 la tendance de la structure de classe \u00e0 pousser les travailleurs vers une conscience politique anticapitaliste. Le probl\u00e8me du marxisme classique, disait-on, est qu\u2019il consid\u00e8re la culture comme acquise et n\u00e9glige d\u00e8s lors la possibilit\u00e9 qu\u2019elle puisse interf\u00e9rer dans cette affaire.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1990, le \u00ab tournant culturel \u00bb est devenu plus ambitieux. Non seulement, la culture intervenait dans le lien entre la structure de classe et la constitution en classe pour soi, mais on lui a attribu\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif dans la structure de classe m\u00eame, ce qui est devenu un argument en faveur d\u2019une vision constructiviste \u00e0 part enti\u00e8re. L\u2019id\u00e9e de base \u00e9tait la suivante : les acteurs d\u2019une classe d\u00e9ploient une id\u00e9ologie pour comprendre non seulement leurs int\u00e9r\u00eats politiques mais aussi leur position \u00e9conomique. Travailleurs et capitalistes doivent imp\u00e9rativement interpr\u00e9ter et comprendre leur position de classe pour pouvoir participer \u00e0 la structure. Cet acte d\u2019interpr\u00e9tation est une condition pr\u00e9alable \u00e0 toute action, y compris \u00e9conomique. La structure de classe ne s\u2019activera d\u00e8s lors que si les acteurs sont socialis\u00e9s de mani\u00e8re ad\u00e9quate. La structure de classe elle-m\u00eame devient donc un effet de la culture.<br \/>\n\u00c0 la fin du si\u00e8cle dernier, de larges franges des th\u00e9oriciens sociaux rejetaient les deux piliers de la vision marxiste classique, faisant de la th\u00e9orie des classes le parent pauvre de la th\u00e9orie culturelle.<\/p>\n<p><strong>Pourquoi dites-vous qu\u2019 \u00ab au lieu de se demander pourquoi la structure de classe ne parvient pas \u00e0 mener les travailleurs vers la lutte des classes, mieux vaut tenter d\u2019expliquer comment concr\u00e9tiser la capacit\u00e9 d\u2019association de la classe travailleuse et mettre en \u0153uvre des strat\u00e9gies collectives de classe \u00bb ?<\/strong><\/p>\n<p>Le marxisme classique semblait pr\u00e9dire que le fait d\u2019\u00eatre exploit\u00e9s par les capitalistes pousserait les travailleurs \u00e0 s\u2019organiser et \u00e0 tenter de renverser le syst\u00e8me. Cette exploitation, cens\u00e9e inciter les travailleurs \u00e0 s\u2019organiser, \u00e9tait un produit de la structure de classe. Ainsi, par extension, la structure de classe, si elle g\u00e9n\u00e9rait effectivement l\u2019exploitation, motivait aussi les travailleurs \u00e0 en venir \u00e0 bout. Or, dans les ann\u00e9es 1950, cette pr\u00e9diction ne semblait toujours pas se confirmer, ce qui a entra\u00een\u00e9 une profonde remise en question des bases de la th\u00e9orie des classes marxistes. Mais ces doutes reposaient toutefois sur une erreur, l\u2019id\u00e9e que, si Marx avait correctement d\u00e9crit la structure de classe, alors elle devait pousser les travailleurs \u00e0 s\u2019organiser en vue de la lutte des classes. Mon argument est que la description de Marx est effectivement correcte, mais que les th\u00e9oriciens de l\u2019apr\u00e8s-guerre en ont tir\u00e9 des conclusions erron\u00e9es. Ils ont mal compris son impact sur la strat\u00e9gie politique des travailleurs. Il est vrai que les travailleurs sont pouss\u00e9s \u00e0 r\u00e9sister de par leur position dans la structure et leur v\u00e9cu de l\u2019exploitation. Cela ne veut pas dire que cette r\u00e9sistance sera collective pour autant. La r\u00e9action normale des travailleurs sera de r\u00e9sister individuellement et d\u2019\u00e9viter l\u2019action collective.<\/p>\n<p>Pourquoi ? Principalement parce que, lorsque l\u2019on est sous un contrat de travail, s\u2019organiser co\u00fbte excessivement cher. Sans compter les risques cons\u00e9quents de licenciement ou d\u2019\u00e9chec des campagnes, etc. que cela comporte. Les travailleurs tendent donc \u00e0 choisir la facilit\u00e9 en optant pour des moyens plus discrets de d\u00e9fense de leur bien-\u00eatre, qui sont tous individualistes : r\u00e9sistance passive, absent\u00e9isme, sabotage occasionnel. Les personnes charg\u00e9es de l\u2019organisation constatent g\u00e9n\u00e9ralement que les travailleurs sont plut\u00f4t hostiles \u00e0 la direction, comme le pr\u00e9voyait Marx, mais qu\u2019ils pr\u00e9f\u00e8rent laisser \u00e0 d\u2019autres la t\u00e2che ardue d\u2019organiser des n\u00e9gociations collectives. C\u2019est ce que certains \u00e9conomistes appellent le ph\u00e9nom\u00e8ne des \u00ab passagers clandestins \u00bb. Ce n\u2019est toutefois pas une cons\u00e9quence du pouvoir de l\u2019id\u00e9ologie, mais une r\u00e9action rationnelle \u00e0 leur situation structurelle. La structure de classe qui g\u00e9n\u00e8re l\u2019antagonisme de classe incite en m\u00eame temps les travailleurs \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 leurs employeurs, mais au niveau individuel et non en tant que collectif organis\u00e9. En d\u2019autres termes, la structure de classe en soi inhibe le passage \u00e0 la classe pour soi.<\/p>\n<blockquote><p>La structure de classe g\u00e9n\u00e8re des conflits mais elle concourt aussi \u00e0 individualiser la contestation des travailleurs.<\/p><\/blockquote>\n<p>On se trouve donc face \u00e0 un paradoxe : la description de la structure de classe faite par les marxistes \u00e9tait correcte. Ils avaient aussi raison de dire que cette structure jouait un r\u00f4le cl\u00e9 dans la formation de la classe pour soi. Ils se sont toutefois tromp\u00e9s quant \u00e0 la mani\u00e8re dont elle le faisait. Ils pensaient que la structure m\u00eame entra\u00eenerait la formation en classe pour soi. Je soutiens qu\u2019au contraire, elle l\u2019emp\u00eache. Il ne s\u2019agit donc pas tant de savoir comment la classe travailleuse s\u2019est int\u00e9gr\u00e9e au syst\u00e8me. Ce qu\u2019il faut plut\u00f4t comprendre, c\u2019est comment les travailleurs sont parvenus \u00e0 surmonter tous les obstacles \u00e0 la formation en classe pour soi lorsqu\u2019ils ont r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019organiser. Le \u00ab tournant culturel \u00bb est parti d\u2019une mauvaise question.<\/p>\n<p><strong>Dans votre livre, vous tentez de ramener classe en soi et classe pour soi au c\u0153ur de l\u2019analyse des r\u00e9alit\u00e9s de la vie sociale et \u00e9conomique. Que retenez-vous cependant du \u00ab tournant culturel \u00bb et de sa critique du marxisme ?<\/strong><\/p>\n<p>Dans ses d\u00e9buts, encore peu ambitieux, le \u00ab tournant culturel \u00bb se concentrait sur un ph\u00e9nom\u00e8ne important : le fait que les marxistes n\u2019avaient pas correctement th\u00e9oris\u00e9 la mani\u00e8re dont la culture intervient dans le processus de formation de la classe pour soi. Les marxistes savaient que cela se produisait en pratique. Ils avaient m\u00eame \u00e9crit \u00e0 ce sujet. Ils avaient cependant tendance \u00e0 circonscrire le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 des questions de strat\u00e9gie et de tactique, sans l\u2019int\u00e9grer \u00e0 la th\u00e9orie des classes au sens large. Les observations de la Nouvelle Gauche naissante \u00e9taient donc correctes. Elle a m\u00eame, pendant un certain temps, \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de tr\u00e8s bonnes recherches. Elle avait toutefois une forte tendance \u00e0 voir la culture comme un facteur n\u00e9gatif, emp\u00eachant l\u2019\u00e9mergence de la classe travailleuse en classe pour soi. C\u2019\u00e9tait, je l\u2019ai dit, parce que la Nouvelle Gauche acceptait le principe marxiste classique voulant que la structure de classe aie pour fonction principale de g\u00e9n\u00e9rer un conflit entre le travail et le capital. La culture \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme un m\u00e9canisme att\u00e9nuant cet effet, avec pour cons\u00e9quence de stabiliser le syst\u00e8me.<\/p>\n<blockquote><p>Comment les travailleurs sont parvenus \u00e0 surmonter tous les obstacles pour s\u2019organiser collectivement, c\u2019est ce qu\u2019il faut comprendre.<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans mon livre, je sugg\u00e8re que la stabilit\u00e9 du syst\u00e8me vient de la structure de classe m\u00eame. Il est exact que la structure g\u00e9n\u00e8re des conflits, comme l\u2019expliquaient les premiers marxistes, mais elle concourt aussi \u00e0 individualiser la contestation des travailleurs. La culture, elle, contribue \u00e0 collectiviser la r\u00e9sistance individuelle des travailleurs. Par cons\u00e9quent, la culture joue un r\u00f4le essentiel dans la formation en classe pour soi. Disant cela, je vais donc \u00e0 l\u2019encontre de la mani\u00e8re dont le \u00ab tournant culturel \u00bb l\u2019envisage. Elle a cet effet parce qu\u2019elle est l\u2019un des piliers de la construction d\u2019une identit\u00e9 commune au sein des travailleurs. Comment ? En suscitant chez eux un sentiment d\u2019objectifs et d\u2019engagements communs, ce qui permet de surmonter ce ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab passagers clandestins \u00bb. Je soutiens toutefois que cela ne s\u2019apparente en rien \u00e0 un constructivisme sur le plan des identit\u00e9s, qui continuent \u00e0 se forger autour d\u2019int\u00e9r\u00eats communs.<\/p>\n<p><strong>Parlons de votre r\u00e9flexion sur l\u2019id\u00e9ologie. Le courant culturaliste explique notamment le fait que les travailleurs tol\u00e8rent les injustices et les outrages de leurs conditions de travail parce qu\u2019ils sont aveugl\u00e9s par l\u2019id\u00e9ologie des institutions dominantes dont ils font partie. En d\u2019autres termes, ils sont socialis\u00e9s pour accepter le statu quo. Mais comment le culturaliste parvient-il \u00e0 discerner cette id\u00e9ologie qui aveugle le travailleur, tandis que le travailleur ne la voit pas ? N\u2019est-ce pas l\u00e0 une conception un peu \u00e9litiste ?<\/strong><\/p>\n<p>Oui, je pense que c\u2019est profond\u00e9ment \u00e9litiste. C\u2019est exactement l\u00e0 o\u00f9 je veux en venir. Si, en mat\u00e9rialiste, l\u2019on part du principe que les gens sont fondamentalement rationnels et tendent \u00e0 \u00eatre sensibles \u00e0 leurs propres int\u00e9r\u00eats, on est amen\u00e9 \u00e0 penser qu\u2019ils ont des raisons de suivre des strat\u00e9gies qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, peuvent sembler \u00e9tranges, voire irrationnelles. C\u2019est l\u2019une des vertus du mat\u00e9rialisme. On est ainsi forc\u00e9 \u00e0 leur accorder le b\u00e9n\u00e9fice du doute et \u00e0 se demander s\u2019il l\u2019on ne passe pas \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de quelque chose dans leur situation. On ne doit pas pour autant n\u00e9cessairement consid\u00e9rer leurs actions comme l\u00e9gitimes ou dignes d\u2019\u00eatre soutenues, mais cela exige de ne pas les traiter comme des idiots. Il peut s\u2019av\u00e9rer que dans certains cas, on se trouve effectivement face \u00e0 des idiots, mais, par rapport \u00e0 la question de base du bien-\u00eatre des travailleurs, c\u2019est plut\u00f4t rare.<\/p>\n<p><strong>Vous affirmez que les th\u00e9oriciens culturalistes ont d\u00e9voy\u00e9 la pens\u00e9e du grand penseur marxiste Antonio Gramsci sur l\u2019h\u00e9g\u00e9monie culturelle. Pourquoi ? Quel regard diff\u00e9rent portez-vous sur sa pens\u00e9e ?<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 mon avis, Gramsci \u00e9tait un mat\u00e9rialiste plut\u00f4t pur et dur, comme tous les autres grands leaders marxistes de sa g\u00e9n\u00e9ration. Les culturalistes, s\u2019il y en avait, \u00e9taient tous des intellectuels professionnels. On peut tr\u00e8s difficilement lire ses carnets de prison et, en toute bonne foi, en conclure le contraire. On pr\u00eate \u00e0 Gramsci le point de vue selon lequel le capitalisme doit sa stabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie culturelle que la classe capitaliste a acquise sur les classes travailleuses. Ces derni\u00e8res en viennent \u00e0 accepter leur position dans le syst\u00e8me parce que leur vision du monde est fa\u00e7onn\u00e9e par les institutions politiques et id\u00e9ologiques. Les classes travailleuses sont socialis\u00e9es pour consentir au capitalisme. Selon cette lecture des choses, Gramsci serait donc le premier grand culturaliste marxiste.<\/p>\n<p>Or, comme d\u2019autres avant moi, j\u2019affirme que cette interpr\u00e9tation de Gramsci est profond\u00e9ment fausse. Il soutenait effectivement que la classe dirigeante s\u2019arrogeait le consentement des masses, tout comme il a d\u00e9velopp\u00e9 une th\u00e9orie de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie. En revanche, il n\u2019a jamais laiss\u00e9 entendre que l\u2019h\u00e9g\u00e9monie \u00e9tait une construction culturelle. Il a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s clair sur le fait qu\u2019elle s\u2019appuie sur les avantages mat\u00e9riels que le capitalisme procure aux travailleurs, tant qu\u2019il reste dynamique et en croissance en tant que syst\u00e8me. Les travailleurs consentent au syst\u00e8me tant qu\u2019ils gagnent en bien-\u00eatre. Leur consentement est donc fond\u00e9 sur des int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels, et non sur le pouvoir de l\u2019id\u00e9ologie.<\/p>\n<p>Pour moi, Gramsci est donc un mat\u00e9rialiste. Mais je soutiens aussi que ce Gramsci mat\u00e9rialiste s\u2019est tromp\u00e9. Il avait soulign\u00e9, \u00e0 juste titre, que le consentement se base sur des int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels, mais il avait tort de sugg\u00e9rer que la stabilit\u00e9 du capitalisme reposait sur l\u2019acquisition du consentement. Selon moi, cette stabilit\u00e9 ne repose pas sur le consentement, mais sur le fait que les travailleurs se r\u00e9signent face \u00e0 leur situation. Ils sont g\u00e9n\u00e9ralement conscients d\u2019\u00eatre l\u00e9s\u00e9s, mais les contraintes qui p\u00e8sent sur leur action collective les font douter de la possibilit\u00e9 d\u2019y changer quoi que ce soit. Ils s\u2019accommodent donc de leur situation, ne voyant pas d\u2019alternative.<\/p>\n<p>Il arrive aux capitalistes d\u2019obtenir le consentement des travailleurs, parfois m\u00eame largement, mais il est toujours pr\u00e9caire, et au mieux in\u00e9gal. Il a pu \u00eatre majoritairement absent durant de longues p\u00e9riodes, notamment au cours de l\u2019\u00e8re n\u00e9olib\u00e9rale aux \u00c9tats-Unis et notamment dans le Sud o\u00f9 c\u2019est la norme. Et pourtant, cette absence de consentement n\u2019a pas incit\u00e9 les travailleurs \u00e0 se rebeller. Pourquoi ? Si le syst\u00e8me ne se maintenait que gr\u00e2ce au consentement, son absence devrait d\u00e9clencher une instabilit\u00e9 massive. Or, ce n\u2019est pas le cas. Partant, nous devrions au moins envisager la possibilit\u00e9 que le capitalisme n\u2019ait jamais repos\u00e9 sur le consentement, qu\u2019il s\u2019agissait au mieux d\u2019un m\u00e9canisme secondaire.<\/p>\n<p><strong>Vous d\u00e9montrez avec force la particularit\u00e9 des conditions historiques qui ont vu na\u00eetre les mouvements de la classe travailleuse et les partis socialistes entre la fin du 19e si\u00e8cle et le milieu du 20e si\u00e8cle. Compte tenu de ces circonstances historiques, pourquoi ceux qui cherchent aujourd\u2019hui \u00e0 ranimer les institutions de la classe travailleuse auraient-ils tort de s\u2019inspirer du pass\u00e9 pour ce faire ?<\/strong><\/p>\n<p>Il faut bien distinguer les grands principes et strat\u00e9gies des tactiques plus sp\u00e9cifiques. Au niveau des principes de base de l\u2019organisation et de la strat\u00e9gie politique, je pense que le pass\u00e9 est une source d\u2019inspiration int\u00e9ressante. Si l\u2019on ambitionne de r\u00e9ellement de faire reculer le n\u00e9olib\u00e9ralisme et d\u2019\u00e9voluer vers une soci\u00e9t\u00e9 plus \u00e9galitaire, cela n\u00e9cessitera toujours l\u2019influence politique qu\u2019a pu rev\u00eatir le mouvement ouvrier autrefois. Tout parti politique d\u00e9sireux de concr\u00e9tiser un tel programme devra construire une base ouvri\u00e8re. Le programme, quant \u00e0 lui, devra toujours \u00eatre universaliste, bien loin du type de politique identitaire men\u00e9e par l\u2019\u00e9lite que nous connaissons aujourd\u2019hui. L\u2019organisation de la classe travailleuse devra toujours passer par les syndicats. Les syndicats, eux, devront s\u2019efforcer d\u2019instaurer une v\u00e9ritable d\u00e9mocratie et un respect mutuel dans leurs rangs, comme l\u2019ont fait les syndicats de gauche au cours des d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes. Tout cela reste tr\u00e8s pertinent.<\/p>\n<blockquote><p>C\u2019est parce que les intellectuels critiques se sont de plus en plus isol\u00e9s du mouvement ouvrier que le \u00ab tournant culturel \u00bb s\u2019est produit.<\/p><\/blockquote>\n<p>Il est toutefois \u00e9vident que le paysage a beaucoup chang\u00e9 et que les tactiques utilis\u00e9es pour mettre en place une telle strat\u00e9gie devront \u00eatre tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Je pense que c\u2019est clair pour tout le monde. Le grand d\u00e9fi intellectuel ne r\u00e9side pas l\u00e0. Le d\u00e9fi consiste d\u2019abord \u00e0 d\u00e9fendre la pertinence des principes socialistes \u00e0 l\u2019ancienne au sein d\u2019une culture intellectuelle de gauche qui a \u00e9t\u00e9 ravag\u00e9e par une politique identitaire tr\u00e8s \u00e9triqu\u00e9e et tr\u00e8s \u00e9litiste, puis \u00e0 d\u00e9terminer concr\u00e8tement la nouvelle orientation tactique. C\u2019est tr\u00e8s difficile en ce moment, parce que ce genre de connaissances tactiques est une sorte d\u2019\u00ab apprentissage par la pratique \u00bb, or, comme la gauche ne \u00ab fait \u00bb pas grand-chose, elle ne peut pas vraiment \u00ab apprendre \u00bb non plus. La gauche est tellement d\u00e9connect\u00e9e de la classe travailleuse que ses d\u00e9bats se cantonnent exclusivement au niveau th\u00e9orique, sans aucune exp\u00e9rience pratique r\u00e9elle pouvant servir \u00e0 mettre cette th\u00e9orie \u00e0 l\u2019\u00e9preuve.<\/p>\n<p><strong>Vous citez l\u2019\u00e9conomiste Thomas Piketty pour affirmer que les partis sociaux-d\u00e9mocrates occidentaux ne consid\u00e8rent plus la classe travailleuse comme leur base, pr\u00e9f\u00e9rant s\u2019appuyer bien davantage sur les couches professionnelles dipl\u00f4m\u00e9es. Dans quelle mesure pensez-vous que cette d\u00e9saffection pour la classe travailleuse est le r\u00e9sultat du \u00ab tournant culturel \u00bb que vous d\u00e9crivez ? Et comment votre intervention (consistant \u00e0 s\u2019inspirer du \u00ab tournant culturel \u00bb pour d\u00e9velopper une nouvelle approche mat\u00e9rielle de la classe) pourrait-elle fournir des moyens pour combler ce gouffre le cas \u00e9ch\u00e9ant ?<\/strong><\/p>\n<p>Je ne pense pas que le glissement de la base sociale des partis ouvriers soit d\u00fb au \u00ab tournant culturel \u00bb. C\u2019est plut\u00f4t le contraire : c\u2019est parce que les intellectuels critiques se sont de plus en plus isol\u00e9s du mouvement ouvrier que le \u00ab tournant culturel \u00bb s\u2019est produit. C\u2019est ce que je d\u00e9fends dans le dernier chapitre de mon livre et, plus sp\u00e9cifiquement, dans d\u2019autres articles. C\u2019est aussi un fait largement reconnu aujourd\u2019hui parmi les quelques socialistes qui subsistent dans le monde intellectuel. Comment expliquer, d\u00e8s lors, la rupture entre les partis ouvriers et la classe travailleuse ? Franchement, nous n\u2019avons pas trouv\u00e9 de r\u00e9ponse satisfaisante \u00e0 cette question. Piketty d\u00e9clare aussi forfait, ce qui en dit long. Je n\u2019ai lu aucune analyse pertinente \u00e0 ce sujet.<\/p>\n<p>Nous savons que, puisque cela s\u2019est produit un peu partout, dans des contextes tr\u00e8s divers, cette d\u00e9sunion est li\u00e9e \u00e0 des changements structurels tr\u00e8s profonds du capitalisme et non \u00e0 une quelconque transformation locale. Nous identifions aussi globalement ces changements : la d\u00e9sindustrialisation en cours depuis les ann\u00e9es 1960, la g\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur, l\u2019explosion du travail administratif, l\u2019\u00e9volution de l\u2019\u00e9cologie sociale urbaine et toutes les pressions \u00e9lectorales que ces changements exercent sur les partis sociaux-d\u00e9mocrates. Ce que nous ne comprenons pas encore bien, c\u2019est comment ces facteurs ont interagi et quelle a \u00e9t\u00e9 la hi\u00e9rarchie entre ces diff\u00e9rentes causes. En d\u2019autres termes, nous pouvons les lister, les d\u00e9crire, mais nous sommes incapables de les analyser.<\/p>\n<blockquote><p>Tout parti politique d\u00e9sireux de faire reculer le n\u00e9olib\u00e9ralisme, et d\u2019\u00e9voluer vers une soci\u00e9t\u00e9 plus \u00e9galitaire, devra construire une base ouvri\u00e8re.<\/p><\/blockquote>\n<p>Comment mon approche pourrait-elle nous aider \u00e0 combler ce foss\u00e9 ? En fait, ce n\u2019est pas vraiment mon approche en soi qui peut servir, mais plut\u00f4t ma fa\u00e7on de l\u2019\u00e9laborer qui, je pense, ressemble au travail de l\u2019organisation syndicale pendant des d\u00e9cennies. Vous ne pouvez pas organiser le peuple si vous ne respectez pas les gens, leurs besoins, leurs inqui\u00e9tudes, leurs ambitions. Vous ne pouvez pas les organiser si vous les traitez comme des idiots. Le choix de l\u2019hypoth\u00e8se rationnelle impose de partir du principe que les travailleurs sont motiv\u00e9s par des pr\u00e9occupations r\u00e9elles et ne sont pas na\u00effs. On est ainsi forc\u00e9 \u00e0 \u00eatre attentif \u00e0 leur situation et \u00e0 la fa\u00e7on dont celle-ci peut \u00eatre \u00e0 l\u2019origine des choix qu\u2019ils font. En fait, on part du principe que nous manquons de connaissances, pas eux. C\u2019est ensuite que l\u2019on \u00e9labore un programme politique qui r\u00e9pondra \u00e0 leurs int\u00e9r\u00eats et \u00e0 leurs pr\u00e9occupations. Ce cheminement \u00e9tait au c\u0153ur de l\u2019organisation syndicale pendant des d\u00e9cennies, et tout cela repose sur l\u2019hypoth\u00e8se de la rationalit\u00e9. Je ne vois vraiment pas comment on peut organiser les gens et les mobiliser si on les consid\u00e8re comme des myst\u00e8res sur le plan id\u00e9ologique.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 la lecture du dernier chapitre du livre, vous ne donnez pas l\u2019impression de penser que la gauche arrivera \u00e0 r\u00e9soudre l\u2019\u00e9nigme de l\u2019organisation de classe dans le contexte social, politique et \u00e9conomique actuel. Vous affirmez, par exemple, que \u00ab la nouvelle vague populiste de la derni\u00e8re d\u00e9cennie est le nouveau visage de la r\u00e9bellion de la classe travailleuse \u00bb. Une grande partie de cette r\u00e9bellion se manifeste dans les mouvements nationalistes de droite. Vous indiquez clairement que la solution exigera que les classes s\u2019organisent pour cr\u00e9er un nouveau cadre, mais que la gauche ne l\u2019a pas encore compris. Voyez-vous des motifs d\u2019espoir ? Qu\u2019est-ce qui serait susceptible de compenser les forces qui font qu\u2019il est si difficile d\u2019organiser la r\u00e9sistance ? Comment, par exemple, cultiver la solidarit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p>Ce qui me donne de l\u2019espoir, c\u2019est que, pour la premi\u00e8re fois en 40 ans, le d\u00e9bat politique a d\u00e9pass\u00e9 les param\u00e8tres du discours n\u00e9olib\u00e9ral. Pour la premi\u00e8re fois depuis l\u2019\u00e9lection de Ronald Reagan, la gauche (telle qu\u2019elle est) parle \u00e0 nouveau de vraie politique. Et, dans le grand public, les gens se sont rendus compte qu\u2019on peut imaginer des alternatives au n\u00e9olib\u00e9ralisme. C\u2019est un grand pas en avant et c\u2019est Bernie Sanders qui en a \u00e9t\u00e9 le moteur.<\/p>\n<p>Mais, comme vous le dites, ce sont davantage les mouvements de droite qui captent le m\u00e9contentement par rapport \u00e0 la barbarie des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Et on voit bien pourquoi : ils sont la seule force organis\u00e9e qui semble prendre au s\u00e9rieux la frustration de la classe travailleuse. Le courant dominant de la gauche est consid\u00e9r\u00e9 (\u00e0 juste titre, \u00e0 mon avis) comme \u00e9litiste et ouvertement m\u00e9prisant vis-\u00e0-vis des travailleurs, plus pr\u00e9occup\u00e9 par la guerre identitaire que par la lutte des classes. Tant que cela ne changera pas, il n\u2019y aura pas d\u2019espoir. Il n\u2019y aura pas d\u2019avenir tant que la gauche n\u2019apprendra pas \u00e0 respecter les travailleurs ordinaires tels qu\u2019ils sont, \u00e0 prendre au s\u00e9rieux leurs int\u00e9r\u00eats et leurs pr\u00e9f\u00e9rences, puis \u00e0 travailler en leur sein, comme elle l\u2019a fait pendant des dizaines d\u2019ann\u00e9es. Il y a des indices r\u00e9els qui montrent que des gens de gauche s\u2019en rendent compte. Mais cependant pas parmi les gens de mon \u00e2ge ou les plus anciens de la Nouvelle Gauche. Je pense que ces deux g\u00e9n\u00e9rations sont une force \u00e9puis\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais on voit vraiment chez les jeunes militants une prise de conscience que, sans le mouvement ouvrier, on ne peut pas r\u00e9ellement esp\u00e9rer de changement politique. L\u2019effondrement du gouvernement Biden les a sans doute galvanis\u00e9s. J\u2019esp\u00e8re que l\u2019exp\u00e9rience accumul\u00e9e au cours des cinq ou six derni\u00e8res ann\u00e9es a donn\u00e9 naissance \u00e0 une couche d\u2019organisateurs et d\u2019intellectuels qui se retrousseront les manches et initieront un nouveau cycle de construction des institutions. Une partie de ce d\u00e9fi sera d\u2019ordre intellectuel : se d\u00e9barrasser du bagage du \u00ab tournant culturel \u00bb et du bagage postmoderne. Mais, fondamentalement, il se devra d\u2019\u00eatre organisationnel et politique.<\/p>\n<h5>Vivek Chibber, <em>The Class Matrix : Social Theory after the Cultural Turn<\/em>, Harvard University Press, 2022.<\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le nouveau livre de Vivek Chibber, The Class Matrix : Social Theory After the Cultural Turn, est un vibrant r\u00e9quisitoire pour remettre la politique de classe au coeur de la th\u00e9orie et de la pratique.<\/p>\n","protected":false},"author":19,"featured_media":40667,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17,22],"tags":[433,2995,637,991],"class_list":["post-40605","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles-fr","category-interview-fr","tag-art","tag-daniel-steinmetz-jenkins-fr","tag-marxisme-fr","tag-vivek-chibber-fr","issues-numero-22"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40605","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/19"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=40605"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40605\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":40772,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40605\/revisions\/40772"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/40667"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=40605"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=40605"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=40605"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}