{"id":32940,"date":"2020-12-21T07:45:44","date_gmt":"2020-12-21T05:45:44","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=32940"},"modified":"2022-05-31T14:41:14","modified_gmt":"2022-05-31T12:41:14","slug":"gramsci-certes-mais-lequel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/gramsci-certes-mais-lequel\/","title":{"rendered":"Gramsci, certes, mais lequel ?"},"content":{"rendered":"<p>On se souvient d\u2019Antonio Gramsci comme un th\u00e9oricien, mais il estimait que les grandes id\u00e9es ne devaient pas \u00eatre r\u00e9serv\u00e9es aux intellectuels et il insistait sur la n\u00e9cessit\u00e9 pour les travailleurs de prendre la t\u00eate de leurs organisations.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-32941\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/monocle15xp1.png\" alt=\"\" width=\"2067\" height=\"1406\" \/>\n<p>Un soir, tard, Via dell\u2019Arcivescovado, \u00e0 Turin. Un homme \u00e0 l\u2019accent m\u00e9ridional se pr\u00e9sente devant les locaux deL\u2019Ordine Nuovoet demande avec insistance de parler au r\u00e9dacteur en chef. En effet, L\u2019Ordine Nuovon\u2019estpas simplement le quotidien des travailleurs; c\u2019est \u00e9galement le journal d\u2019Antonio Gramsci.<\/p>\n<p>Cependant, en ce d\u00e9but des ann\u00e9es 1920, le climat politique est tendu ici \u00e0 Turin. Tous les soirs, des ouvriers se relaient pour monter la garde aux portes du b\u00e2timent et tout le monde s\u2019attend \u00e0 ce que, t\u00f4t ou tard, les milices fascistes viennent tout d\u00e9truire. Le b\u00e2timent est fortifi\u00e9, les travailleurs sont arm\u00e9s et, d\u2019apr\u00e8s la rumeur, il y aurait entre l\u2019entr\u00e9e principale et les locaux de la r\u00e9daction un long couloir, une cour int\u00e9rieure, un portail, du fil barbel\u00e9, de grands obstacles m\u00e9talliques, des grenades et des mitrailleuses.<\/p>\n<blockquote><p>Les enseignements et la culture devaient circuler dans les deux sens, des travailleurs aux intellectuels et inversement<\/p><\/blockquote>\n<p>Le garde scrute l\u2019homme de la t\u00eate aux pieds: ce dernier semble originaire de Naples, mais il pourrait tr\u00e8s bien s\u2019agir d\u2019un espion de la soci\u00e9t\u00e9 FIAT, d\u2019un fasciste ou d\u2019un policier \u2013 voire de tout cela \u00e0 fois. Le garde lui dit que, pour parler \u00e0 Gramsci, il devra se faire bander les yeux afin de ne pas voir les moyens de d\u00e9fense des lieux. Furieux, le visiteur \u00absuspect\u00bb commence alors \u00e0 s\u2019en aller mais apr\u00e8s avoir fait quelques pas, il se retourne et crie: \u00abDites \u00e0 Gramsci que Benedetto Croce est venu le voir! \u00bb. Gramsci fut d\u00e9\u00e7u de l\u2019avoir manqu\u00e9, mais aussi hilare, tant il peinait \u00e0 s\u2019imaginer celui qui \u00e9tait, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, l\u2019intellectuel le plus renomm\u00e9 d\u2019Italie en train de t\u00e2tonner, les yeux band\u00e9s, pour tenter de le trouver. S\u2019il riait, c\u2019est \u00e9galement parce qu\u2019il \u00e9tait un homme \u00e0 l\u2019humour facile. Sociable et souriant, il \u00e9clatait souvent d\u2019un rire enfantin qui mettait tout le monde de bonne humeur.<\/p>\n<h2>Les obstacles de la vie<\/h2>\n<p>Au cours de ma derni\u00e8re ann\u00e9e de travail \u00e0 la Fondation Institut Gramsci de Rome, j\u2019ai eu la chance d\u2019\u00e9tudier un nombre consid\u00e9rable de r\u00e9cits personnels sur la v\u00e9ritable personnalit\u00e9 de Gramsci. Gr\u00e2ce aux encouragements de Fabio Dei, qui le premier m\u2019a fait conna\u00eetre lesCahiers de prisonde Gramsci, et aux pr\u00e9c\u00e9dents travaux men\u00e9s par Maria Luisa Righi et Francesco Ghiasi, j\u2019ai eu l\u2019occasion de vraiment comprendre l\u2019homme derri\u00e8re le personnage. J\u2019ai ainsi d\u00e9couvert que Gramsci aimait plaisanter, \u00eatre en compagnie, faire des farces ou en \u00eatre la victime\u2026 loin de la figure s\u00e9v\u00e8re, h\u00e9ro\u00efque et tragique que l\u2019on s\u2019imagine g\u00e9n\u00e9ralement.<\/p>\n<p>Quand il mourut, victime du fascisme, en 1937, on ne trouvait dans sa vie aucune trace de pessimisme, si ce n\u2019est le c\u00e9l\u00e8bre \u00abpessimisme de la raison\u00bb. Selon lui, il convenait de s\u2019imaginer parfois la pire hypoth\u00e8se possible, \u00abpour mettre en branle toutes [ses] r\u00e9serves de volont\u00e9 et \u00eatre capable d\u2019abattre l\u2019obstacle\u00bb. Pourtant, il \u00e9tait \u00e9galement atteint du Mal de Pott, ce qui l\u2019exposait souvent aux moqueries des mesquins mais aussi de ceux qui ne savaient comment faire face \u00e0 l\u2019\u00e9crasante sup\u00e9riorit\u00e9 de ses arguments. Ce fut notamment le cas en 1925, lorsque, durant l\u2019unique discours qu\u2019il pronon\u00e7a devant la Chambre des d\u00e9put\u00e9s, peu avant que Benito Mussolini n\u2019obtienne les pleins pouvoirs, les parlementaires fascistes l\u2019interrompirent \u00e0 plusieurs reprises dans sa condamnation du r\u00e9gime, en lui criant \u00absilence, Rigoletto!\u00bb<span id='easy-footnote-1-32940' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/gramsci-certes-mais-lequel\/#easy-footnote-bottom-1-32940' title='Rigoletto est un bouffon de cour de l\u2019op\u00e9ra du m\u00eame nom de Giuseppe Verdi.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/p>\n<p>Il avait d\u00e9j\u00e0 connu ce genre d\u2019insultes \u00e0 l\u2019universit\u00e9, quand plusieurs de ses camarades de classe avaient dit \u00e0 son professeur, Valentino Annibale Pastore: \u00abGramsci, vous voyez bien que ce n\u2019est qu\u2019un bossu!\u00bb, ce \u00e0 quoi l\u2019enseignant avait r\u00e9pondu: \u00abc\u2019est un bossu, oui, mais quel bossu!\u00bb tout comme Paul C\u00e9zanne s\u2019\u00e9tait exclam\u00e9 \u00abce n\u2019est qu\u2019un \u0153il, mais quel \u0153il!\u00bb en parlant de Claude Monet. La maladie n\u2019eut de cesse de poursuivre Gramsci jusqu\u2019\u00e0 sa mort pr\u00e9matur\u00e9e, due aux souffrances qu\u2019il endura dans les ge\u00f4les fascistes; mais elle compliquait aussi grandement son quotidien. On pourrait s\u2019interroger longuement sur ce qu\u2019aurait \u00e9t\u00e9 Gramsci s\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 atteint par le Mal de Pott, mais il est fort probable, pour reprendre les mots affectueux de Giuseppe Amoretti,<\/p>\n<p>qu\u2019Antonio ne pouvait \u00eatre diff\u00e9rent et qu\u2019on ne saurait imaginer un autre Gramsci ou un Gramsci meilleur. Il ne pouvait \u00eatre autre chose que la fleur que la nature et la soci\u00e9t\u00e9 ont effectivement enfant\u00e9e. Sur le plan physique ou humain, son destin se devait d\u2019\u00eatre exceptionnel, unique, comme pour tous les g\u00e9nies et les h\u00e9ros, auxquels la vie ne r\u00e9serve pas des joies et des peines mais un long chemin fleuri qu\u2019ils doivent suivre jusqu\u2019au bout.<\/p>\n<p>Cela \u00e9tant, dans le Turin du d\u00e9but des ann\u00e9es 1920, il n\u2019y avait pas de temps \u00e0 perdre et Gramsci \u00e9tait souvent oblig\u00e9 de mettre ses probl\u00e8mes existentiels de c\u00f4t\u00e9. Il travaillait sans rel\u00e2che pour son seul patron: la classe ouvri\u00e8re. Toutefois, ses interactions avec les ouvriers turinois n\u2019\u00e9taient pas des plus simples car, contrairement \u00e0 beaucoup d\u2019intellectuels d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, il ne consid\u00e9rait pas les travailleurs comme des sujets passifs.<\/p>\n<p>Comme Umberto Calosso l\u2019expliqua en 1947 lors d\u2019une s\u00e9ance de l\u2019Assembl\u00e9e constituante, Gramsci consid\u00e9rait que la classe ouvri\u00e8re \u00e9tait \u00abl\u2019aristocratie de la race humaine\u00bb et qu\u2019il fallait la traiter comme telle. La relation entre les intellectuels et les masses devait certes \u00eatre \u00abp\u00e9dagogique\u00bb, mais les enseignements et la culture devaient circuler dans les deux sens, des travailleurs aux intellectuels et inversement, pour que s\u2019installe une v\u00e9ritable p\u00e9dagogie politique de masse. Dans le vocabulaire gramscien, il n\u2019est pas question \u00abd\u2019aller \u00e0 la rencontre de la classe ouvri\u00e8re\u00bb ou de \u00abs\u2019abaisser\u00bb \u00e0 son niveau pour lui transmettre la bonne parole, mais bien de \u00abs\u2019\u00e9lever\u00bb pour rejoindre les travailleurs. Autrement dit, la perspective est invers\u00e9e, ce qu\u2019un de ses \u00ab\u00e9l\u00e8ves\u00bb prisonniers exprima en ces termes: \u00abavec lui, nous ne sentions pas le poids, la distance qu\u2019un travailleur ressent presque toujours quand il parle avec un intellectuel. Il ne nous traitait et ne nous consid\u00e9rait pas comme de simples outils mat\u00e9riels du bouleversement social incapables de devenir des protagonistes conscients et intelligents de la r\u00e9volution.\u00bb<\/p>\n<h2>Devenir protagonistes<\/h2>\n<p>C\u2019est pour donner corps \u00e0 cette p\u00e9dagogie politique de masse que Gramsci cr\u00e9a en 1919 L\u2019Ordine Nuovo, aux c\u00f4t\u00e9s de trois autres r\u00e9dacteurs: Angelo Tasca, farouche opposant \u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale; Palmiro Togliatti, futur secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du Parti communiste; et Umberto Terracini, qui fera partie des signataires de la constitution italienne d\u2019apr\u00e8s-guerre en 1948. Tous avaient moins de trente ans; et tous seront pers\u00e9cut\u00e9s par Mussolini. Tasca et Togliatti seront contraints \u00e0 l\u2019exil, tandis que les deux autres seront condamn\u00e9s \u00e0 quarante-cinq ans d\u2019emprisonnement par le tribunal fasciste. Comme Terracini l\u2019expliqua plus tard, une profonde passion pour la culture prol\u00e9tarienne suffisait \u00e0 les unir: \u00ab Nous voulions faire, faire, faire\u00bb.<\/p>\n<p>Or, ce ne sont pas les choses \u00e0 faire qui manquaient. Le grand massacre qu\u2019avait \u00e9t\u00e9 la Premi\u00e8re Guerre mondiale avait pris fin \u00e0 peine quelques mois plus t\u00f4t et n\u2019avait rien apport\u00e9 aux classes populaires italiennes, si ce n\u2019est un million de morts. Turin \u00e9tait une poudri\u00e8re: la col\u00e8re de la classe ouvri\u00e8re \u00e9tait palpable et les travailleurs ne croyaient plus au radicalisme purement \u00abverbal\u00bb du vieux Parti socialiste, qui ne s\u2019\u00e9tait jamais montr\u00e9 capable de mettre en pratique sa rh\u00e9torique \u00abr\u00e9volutionnaire\u00bb. Au m\u00eame moment, les \u00e9v\u00e8nements survenus en Russie avaient montr\u00e9 avec \u00e9clat que Marx \u00e9tait grand et que L\u00e9nine \u00e9tait son proph\u00e8te, la profession de foi la plus r\u00e9pandue \u00e9tant \u00abla paix, le pain et la terre\u00bb. La R\u00e9volution d\u2019Octobre \u00e9tait l\u2019espoir des opprim\u00e9s et, aux yeux des couches les plus politis\u00e9es de classe ouvri\u00e8re italienne et mondiale, les bolcheviques \u00e9taient l\u2019exemple \u00e0 suivre.<\/p>\n<p>En Italie, les plus bolcheviques de tous \u00e9taient les r\u00e9dacteurs deL\u2019Ordine Nuovode Turin. L\u2019\u00e9tincelle ne pouvait que s\u2019amplifier et, deux ans plus tard, le mouvement ouvrier flamboyait. LeBiennio Rossode 1919\/20 fut caract\u00e9ris\u00e9 par un climat insurrectionnel: les gr\u00e8ves se succ\u00e9d\u00e8rent, les usines furent occup\u00e9es et les travailleurs prirent les armes, devenant des Gardes rouges. Dans les usines occup\u00e9es, la production continua sans les patrons, d\u00e9montrant que les ouvriers pouvaient diriger la soci\u00e9t\u00e9. Ce qui \u00e9tait jusqu\u2019alors la Motor City de l\u2019Italie, au c\u0153ur de la production automobile, devint la ville des conseils d\u2019usine; et des journalistes vinrent du monde entier visiter celle qu\u2019on surnommait la Mecque du communisme italien ou la Petrograd d\u2019Italie. De fait, les travailleurs avaient impos\u00e9 leur pouvoir, non seulement par la force militaire, mais aussi et surtout gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intelligence collective d\u2019une classe ouvri\u00e8re capable de se substituer aux patrons. Ces derniers \u00e9taient terroris\u00e9s \u2013 et \u00e0 juste titre. Pour eux, ce renversement \u00e9tait insupportable et scandaleux. Seul le fascisme pouvait, en \u00e9touffant les travailleurs, r\u00e9tablir l\u2019ordre que les institutions lib\u00e9rales suppos\u00e9ment d\u00e9mocratiques ne parvenaient plus \u00e0 assurer par le consentement.<\/p>\n<p>En ces ann\u00e9es-l\u00e0, toutefois, les fascistes n\u2019avaient pas encore march\u00e9 sur Rome. Le si\u00e8ge del\u2019Ordine Nuovo, bourdonnant d\u2019activit\u00e9, \u00e9tait l\u2019\u00e9picentre de la lutte politique en cours dans la ville et, tous les apr\u00e8s-midis, on y voyait d\u00e9filer la \u00abparade\u00bb de ceux et celles qui venaient rendre visite \u00e0 Gramsci: camarades de la section communiste locale, dirigeants des mouvements de jeunes et de femmes, chefs de file syndicaux, intellectuels, Gardes rouges, anciens professeurs de sa p\u00e9riode universitaire, camarades de base et m\u00eame diverses personnes sans affiliation politique. Comme on peut l\u2019imaginer, ces contacts intenses permettaient \u00e0l\u2019Ordine Nuovode ne jamais perdre contact avec la r\u00e9alit\u00e9 du mouvement politique, mais la parade incessante des visiteurs posait tout de m\u00eame des probl\u00e8mes \u00e0 Gramsci, qui souvent n\u2019arrivait pas \u00e0 terminer les articles qu\u2019il \u00e9tait charg\u00e9 de r\u00e9diger. Comme le raconta Mario Montagnana, qui \u00e9crivait lui aussi pour le quotidien, Gramsci \u00e9tait parfois litt\u00e9ralement contraint d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n<blockquote><p>Il exhorta sans cesse qu\u2019il ne devait pas y avoir certains r\u00e9volutionnaires derri\u00e8re des barricades et d\u2019autres derri\u00e8re un bureau<\/p><\/blockquote>\n<p>Vers neuf ou dix heures du soir, quand il n\u2019y avait pas de \u00abvisiteurs\u00bb, un r\u00e9dacteur allait voir Gramsci et lui disait de but en blanc: \u00abpersonne ne rentre tant que ton article n\u2019est pas pr\u00eat\u00bb. La porte du bureau de Gramsci \u00e9tait alors ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9, un camarade se postait dans le couloir pour \u00e9loigner les \u00ab nuisibles \u00bb et, une heure ou deux plus tard, Antonio remettait, sur deux ou trois feuilles de la taille d\u2019une paume, un texte r\u00e9dig\u00e9 d\u2019une \u00e9criture claire et dense, presque sans la moindre correction. En d\u00e9pit de ces petits d\u00e9sagr\u00e9ments, ces va-et-vient qui se poursuivaient incessamment tous les apr\u00e8s-midis permettaient au quotidien d\u2019atteindre l\u2019objectif qu\u2019il s\u2019\u00e9tait fix\u00e9 dans son tout premier \u00e9ditorial, de devenir un terrain d\u2019entra\u00eenement en vue de populariser toutes les tendances politico-culturelles les plus avanc\u00e9es de l\u2019\u00e9poque, contribuant \u00e0 concr\u00e9tiser ce qui serait l\u2019une des obsessions de Gramsci: la formation des cadres du parti.<\/p>\n<blockquote><p>Il existe un lien \u00e9vident entre la duret\u00e9 de la vie qu\u2019il a connue et sa capacit\u00e9 de se mettre au service des classes subalternes.<\/p><\/blockquote>\n<p>Gramsci \u00e9tait bien conscient qu\u2019il \u00e9tait plus ais\u00e9 de construire un groupe restreint de dirigeants que de former une arm\u00e9e de cadres interm\u00e9diaires, lesquels devaient repr\u00e9senter la fine fleur de la classe ouvri\u00e8re et devenir ensuite la colonne vert\u00e9brale du Parti communiste. Toute sa patience et sa puissance p\u00e9dagogique s\u2019exprim\u00e8rent durant ce processus de formation et il exhorta sans cesse ses camarades \u00e0 \u00e9tudier, jusqu\u2019\u00e0 les convaincre qu\u2019il ne devait pas y avoir certains r\u00e9volutionnaires derri\u00e8re des barricades et d\u2019autres derri\u00e8re un bureau, mais que tous devaient ma\u00eetriser la culture, la plus grande alli\u00e9e de l\u2019action.<\/p>\n<h2>P\u00e9dagogie critique<\/h2>\n<p>Au cours de cette \u0153uvre \u00absocratique\u00bb, Gramsci se montrait toujours critique face aux erreurs de ses camarades mais, pour citer Montagnana, \u00abil n\u2019y avait jamais rien de n\u00e9gatif ou de d\u00e9courageant [dans ses critiques], ni quoi que ce soit qui am\u00e8ne les camarades \u00e0 perdre confiance en leur force\u00bb. Il \u00e9tait en revanche d\u2019une franchise profond\u00e9ment humaine et jamais teint\u00e9e d\u2019animosit\u00e9 personnelle, une p\u00e9dagogie d\u00e9velopp\u00e9e par son activit\u00e9 quotidienne. N\u00e9anmoins, ne nous leurrons pas: Gramsci n\u2019\u00e9tait pas un Socrate au c\u0153ur tendre. Il \u00e9tait extr\u00eamement s\u00e9v\u00e8re et n\u2019avait aucune piti\u00e9, non seulement pour ses adversaires, mais aussi pour les camarades arriv\u00e9s \u00e0 \u00abmaturit\u00e9\u00bb sur le plan politique: il exigeait de ces derniers qu\u2019ils soient irr\u00e9prochables, afin de pouvoir eux-m\u00eames faire office de p\u00e9dagogues.<\/p>\n<p>En ce sens, la lettre qu\u2019il adressa en 1924 \u00e0 son camarade Vincenzo Bianco est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9latrice. Il y explique qu\u2019il obligeait Andrea Viglongo, l\u2019un de ses premiers \u00e9l\u00e8ves au sein du comit\u00e9 de r\u00e9daction, \u00ab\u00e0 r\u00e9\u00e9crire enti\u00e8rement ses articles \u00e0 trois ou quatre reprises, afin de r\u00e9duire leur longueur de huit lignes \u00e0 une ligne et demie\u00bb et tire ensuite une conclusion sans merci: \u00abViglongo, tout maladroit qu\u2019il \u00e9tait, a fini par plut\u00f4t bien \u00e9crire, \u00e0 tel point qu\u2019il a cru pouvoir devenir un grand homme et qu\u2019il a fini par s\u2019\u00e9loigner de nous. Donc, je ne jouerai plus les p\u00e9dagogues pour les jeunes hommes dans son genre. Si cela m\u2019est encore possible, je le ferai avec des travailleurs, qui n\u2019ont pas l\u2019ambition de devenir de grands journalistes bourgeois\u00bb.<\/p>\n<p>Gramsci est g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9 comme un intellectuel et c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s tout. Il y a donc de quoi \u00eatre surpris de l\u2019opinion de Giovanni Parodi, qui estime que l\u2019\u00e9criture \u00e9tait un aspect secondaire de son activit\u00e9 et que \u00absa plus grande contribution vient de ses enseignements oraux et pratiques\u00bb. En r\u00e9alit\u00e9, Parodi lui-m\u00eame incarnait parfaitement cette mission p\u00e9dagogique. Entr\u00e9 \u00e0 l\u2019usine \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 14 ans, cet ouvrier-dirigeant a \u00e9lev\u00e9 son niveau de culture politique (et de connaissance technique) \u00e0 un point tel qu\u2019il fut capable de g\u00e9rer la production de l\u2019usine FIAT Centro durant les occupations. L\u2019un des symboles du \u00abmonde \u00e0 l\u2019envers\u00bb qu\u2019\u00e9tait devenu Turin apr\u00e8s 1918 est une c\u00e9l\u00e8bre photo sur laquelle des ouvriers sont assis autour du bureau du patron Giovanni Agnelli. Parmi eux se trouve Parodi, qui dirigeait le conseil d\u2019usine.<\/p>\n<h2>Une rare alchimie<\/h2>\n<p>On pourrait encore en dire bien davantage pour tenter d\u2019expliquer l\u2019alchimie unique qui se cr\u00e9a autour deL\u2019Ordine Nuovo. Quel \u00e9tait le secret de Gramsci? Comment un quotidien traitant de questions si complexes est-il devenu le \u00abjournal des travailleurs\u00bb? Pourquoi les Gardes rouges \u00e9taient-ils pr\u00eats \u00e0 mourir pour d\u00e9fendre ses locaux des fascistes? Et surtout, comment s\u2019est cr\u00e9\u00e9 le r\u00e9seau d\u2019affects, de solidarit\u00e9 et de luttes f\u00e9roces qui a fait en sorte qu\u2019un trentenaire maigrichon \u00e0 lunettes, aux cheveux en bataille et originaire d\u2019une \u00eele lointaine puisse devenir l\u2019interpr\u00e8te des int\u00e9r\u00eats de la classe ouvri\u00e8re?<\/p>\n<p>Son parcours de vie a jou\u00e9 un r\u00f4le certain. Alors qu\u2019il \u00e9tait issu d\u2019une famille de la petite bourgeoise, Gramsci a grandi dans une pauvret\u00e9 extr\u00eame suite \u00e0 la condamnation de son p\u00e8re, qui \u00e9tait employ\u00e9, pour d\u00e9tournement, en 1900 et, si son intelligence exceptionnelle a fait de lui l\u2019un des plus brillants penseurs de la culture europ\u00e9enne, il n\u2019oublia pas les \u00e9preuves et la privation mat\u00e9rielle endur\u00e9es apr\u00e8s avoir soudain chut\u00e9 dans l\u2019\u00e9chelle sociale. De m\u00eame, en se projetant quelques ann\u00e9es plus loin, on constate qu\u2019il arriva \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Turin avec une bourse d\u2019\u00e9tudes si modeste qu\u2019il devait choisir entre manger le soir ou acheter du bois pour se chauffer. Camilla Ravera raconta que<\/p>\n<p>Gramsci n\u2019avait jamais eu beaucoup d\u2019argent et qu\u2019il d\u00e9pensait ce qu\u2019il avait pour s\u2019acheter des livres. Parfois, il avait si peu d\u2019argent qu\u2019il ne pouvait m\u00eame pas s\u2019acheter des chaussettes et qu\u2019il se rendait au journal sans rien sous ses chaussures.<\/p>\n<p>Togliatti, \u00e9galement \u00e9tudiant \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Turin, avait perdu son p\u00e8re, mort d\u2019un cancer mais, en d\u00e9pit de ses origines modestes, il avait la chance de ne pas devoir payer de loyer, car il vivait avec sa famille, alors que la m\u00e8re de Gramsci \u00e9tait oblig\u00e9e de s\u2019endetter pour envoyer de l\u2019argent \u00e0 son fils. En outre, Gramsci \u00e9tait Sarde jusqu\u2019\u00e0 la mo\u00eblle et gardait un souvenir fort de la vie de mis\u00e8re, de solitude et d\u2019incertitude que menaient de nombreux insulaires comme lui.<\/p>\n<blockquote><p>L\u2019\u00e9cole ne s\u2019est jamais d\u00e9partie de son rejet du socialisme ni de son engagement en faveur du d\u00e9terminisme biologique<\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est dans les souvenirs de Teresa, sa s\u0153ur pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, que se trouve l\u2019une des images les plus marquantes de son enfance sarde. Puisqu\u2019ils ne pouvaient pas se payer de jouets, ils avaient appris \u00e0 en fabriquer eux-m\u00eames: \u00abJe fabriquais des poup\u00e9es de paille que j\u2019habillais avec des petits morceaux de tissu color\u00e9s et Nino fabriquait des barques, des voiliers ou d\u2019amusants petits oiseaux avec une plume sur la t\u00eate. Ensuite nous organisions des loteries: chaque objet \u00e9tait num\u00e9rot\u00e9 et tous les enfants du voisinage, ainsi que ceux des riches propri\u00e9taires terriens, venaient tenter leur chance. Au lieu de nous payer, ils nous donnaient une pomme ou une poire\u00bb. Bien entendu, on ne saurait r\u00e9duire la grandeur et la complexit\u00e9 de Gramsci \u00e0 des facteurs purement biographiques, mais il existe un lien \u00e9vident entre la duret\u00e9 de la vie qu\u2019il a connue et sa capacit\u00e9 de se mettre au service des classes subalternes, au point m\u00eame de sacrifier sa vie.<\/p>\n<p>Ind\u00e9pendamment de son aptitude \u00e0 \u00e9couter et de son empathie, qui furent fondamentales, son caract\u00e8re unique provenait probablement de la combinaison d\u2019un cerveau prodigieux, d\u2019une mentalit\u00e9 d\u2019intellectuel et du fait d\u2019avoir v\u00e9cu dans des conditions mat\u00e9rielles similaires \u00e0 celles d\u2019un travailleur. Voil\u00e0 peut-\u00eatre le v\u00e9ritable secret de Gramsci, la formule qui lui permit de devenir celui que le partisan et futur Pr\u00e9sident socialiste Sandro Pertini d\u00e9crira comme \u00abl\u2019homme politique le plus ing\u00e9nieux que j\u2019aie crois\u00e9 sur mon chemin, dont la mort a laiss\u00e9, non seulement dans le Parti communiste, mais dans l\u2019ensemble du mouvement ouvrier italien et international, un vide profond que personne n\u2019est jamais parvenu \u00e0 combler\u00bb.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui encore, nous pouvons le regretter; mais le 22 janvier, date \u00e0 laquelle Gramsci est n\u00e9, nous c\u00e9l\u00e9brons sa vie et nous lui disons: \u00abjoyeux anniversaire, Antonio!\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.jacobinmag.com\/2020\/01\/birthday-antonio-gramsci-fascism-italy-communism\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Article originellement paru sur le site de Jacobin, 22 janvier 2020<\/a>.<\/p>\n<div id=\"ConnectiveDocSignExtentionInstalled\" data-extension-version=\"1.0.4\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On se souvient d\u2019Antonio Gramsci comme un th\u00e9oricien, mais il estimait que les grandes id\u00e9es ne devaient pas \u00eatre r\u00e9serv\u00e9es aux intellectuels et il insistait sur la n\u00e9cessit\u00e9 pour les travailleurs de prendre la t\u00eate de leurs organisations.<\/p>\n","protected":false},"author":1575,"featured_media":32941,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17,82],"tags":[2807,637],"class_list":["post-32940","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles-fr","category-monocle-fr","tag-lorenzo-alfano-fr","tag-marxisme-fr","issues-numero-15"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/32940","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1575"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=32940"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/32940\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":39260,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/32940\/revisions\/39260"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/32941"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=32940"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=32940"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=32940"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}