{"id":31917,"date":"2020-09-29T07:40:56","date_gmt":"2020-09-29T05:40:56","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=31917"},"modified":"2022-05-31T14:58:39","modified_gmt":"2022-05-31T12:58:39","slug":"une-certaine-histoire-du-liberalisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/une-certaine-histoire-du-liberalisme\/","title":{"rendered":"Une certaine histoire du lib\u00e9ralisme"},"content":{"rendered":"<p>Alexander Zevin explore l&rsquo;histoire, parfois contradictoire, du lib\u00e9ralisme <span class=\"CharOverride-28\">\u00abr\u00e9el\u00bb<\/span> et celle de l\u2019\u00e9laboration de sa propre conception du monde, d\u00e9velopp\u00e9e dans un journal vieux de 175 ans.<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-31840\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Lava14-illus-redkitten-TRK011web01F.png\" alt=\"\" width=\"2000\" height=\"1400\" \/>\n<p><strong>Daniel Zamora <\/strong>: <strong>Vous utilisez l\u2019histoire de <em>The Economist<\/em> comme un prisme pour enqu\u00eater sur ce que vous avez appel\u00e9 le \u00ablib\u00e9ralisme r\u00e9ellement existant\u00bb. Dans quel sens votre approche du lib\u00e9ralisme se distingue-t-elle d\u2019autres approches, plus conventionnelles?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Alexander Zevin <\/strong>On a beaucoup \u00e9crit sur le lib\u00e9ralisme, mais rarement dans une perspective v\u00e9ritablement historique et encore moins globale et comparative. Le lib\u00e9ralisme est g\u00e9n\u00e9ralement trait\u00e9 comme un corpus th\u00e9orique aux contours flous, reli\u00e9 de pr\u00e8s ou de loin \u00e0 quelques principes abstraits de libert\u00e9, que l\u2019on retrouve chez tel ou tel grand penseur. On le rattache souvent \u00e0 des gens comme John Locke et Adam Smith. \u00c0 partir de l\u00e0, on lui associe toutes sortes de concepts (raison, tol\u00e9rance, individualisme, la\u00efcit\u00e9, pluralisme, d\u00e9mocratie, \u00e9galit\u00e9) pourtant bien \u00e9loign\u00e9s de ce que tant de lib\u00e9raux ont pu penser et dire r\u00e9ellement.<\/p>\n<figure id=\"attachment_31922\" aria-describedby=\"caption-attachment-31922\" style=\"width: 450px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-31922 size-full\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Zevin_Alexander-1.jpg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"455\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-31922\" class=\"wp-caption-text\">Alexander Zevin est historien \u00e0 la City University of New York et membre du comit\u00e9 de r\u00e9daction de la New Left Review. Il est l\u2019auteur de <em>Liberalism at Large: The World According to the Economist<\/em> (Verso, 2019).<\/figcaption><\/figure>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">J&rsquo;envisage les choses diff\u00e9remment. Cette histoire ne commence pas avec la th\u00e9orie politique du 17<span class=\"lava---superscript _idGenCharOverride-1\">e <\/span>si\u00e8cle ou la pens\u00e9e \u00e9conomique du 18<span class=\"lava---superscript _idGenCharOverride-1\">e <\/span>si\u00e8cle, mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque napol\u00e9onienne, lorsque les acteurs politiques d\u2019Espagne et de France commencent \u00e0 se qualifier de lib\u00e9raux. Le terme migre ensuite vers la Grande-Bretagne, o\u00f9 il se d\u00e9veloppe de mani\u00e8re in\u00e9dite sur deux plans: les id\u00e9es politiques de l\u2019\u00c9tat de droit et des libert\u00e9s civiles fusionnent avec les maximes \u00e9conomiques du libre-\u00e9change et des march\u00e9s libres dans les th\u00e9ories du \u00abgouvernement limit\u00e9\u00bb. Le lib\u00e9ralisme y appara\u00eet comme une force id\u00e9ologico-organisationnelle plus puissante que n&rsquo;importe o\u00f9 ailleurs en Europe.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\"><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\"><em>The Economist<\/em> <\/span>est fond\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 ce moment-l\u00e0, en1843. \u00c0 la diff\u00e9rence d\u2019un penseur ou d\u2019un th\u00e8me particuliers, le magazine offre un compte rendu continu du lib\u00e9ralisme en action, occup\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre trois d\u00e9fis: les exigences croissantes des travailleurs pour plus de d\u00e9mocratie, l\u2019essor de la haute finance au sein de l\u2019ordre capitaliste mondial et l\u2019expansion des empires europ\u00e9ens. Mon historique tourne autour de ces questions. Il rejette donc toute conception g\u00e9n\u00e9raliste des id\u00e9es lib\u00e9rales, tout en restant souple et en tenant compte de la fa\u00e7on dont ces id\u00e9es ont chang\u00e9, se sont recombin\u00e9es et ont r\u00e9agi \u00e0 d\u2019autres traditions et arguments. <span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span> n&rsquo;est pas la seule ou la plus pure expression du lib\u00e9ralisme, mais je soutiens que c\u2019est effectivement celle qui domine, avec le plus d\u2019impact au niveau mondial, depuis 175 ans.<\/p>\n<p><strong>Vous semblez expliquer la position dominante unique de The Economist par le r\u00f4le sp\u00e9cifique que l\u2019Angleterre a jou\u00e9 dans l\u2019histoire du lib\u00e9ralisme.<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">C\u2019est un point essentiel. D\u00e8s le d\u00e9but,<em> <span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span> <\/em>se tourne vers le premier \u00c9tat capitaliste de la plan\u00e8te. Cela se refl\u00e8te dans sa ligne \u00e9ditoriale, avec une volont\u00e9 implacable de mettre l\u2019\u00e9conomie mondiale au centre de l\u2019attention de ses lecteurs, notamment par la collecte, la mesure et la pr\u00e9sentation sous forme de tableaux (souvent pour la premi\u00e8re fois) de divers indices de prix, de commerce et d\u2019actions, de rapports d\u2019entreprises, de bulletins d\u2019information, etc. C\u2019est aussi une cons\u00e9quence du fait que ses r\u00e9dacteurs se trouvent au c\u0153ur de ce syst\u00e8me mondial en plein essor, faisant la navette entre le centre \u00e9conomique de la City de Londres, les couloirs politico-administratifs de Westminster et de Whitehall, et les empires formels et informels.<\/p>\n<div id=\"_idContainer128\" class=\"Basic-Text-Frame\">\n<blockquote>\n<p class=\"_-4-Lava---article-STREAMER---C\"><em><span class=\"CharOverride-29\">The Economist <\/span><\/em>n&rsquo;est pas la seule ou la plus pure expression du lib\u00e9ralisme, mais c\u2019est effectivement celle qui domine.<\/p>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">James Wilson, le fabricant de chapeaux devenu \u00e9conomiste et qui a lanc\u00e9 <span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span>, l\u2019utilise comme un tremplin vers la politique et la finance de haut niveau: en quatre ans, il se retrouve au Parlement et monte rapidement en puissance, se retrouvant \u00e0 l\u2019India Board, au Tr\u00e9sor et \u00e0 la commission du Commerce. En 1859, il est envoy\u00e9 en Inde en tant que premier \u00abChancelier de l\u2019\u00c9chiquier indien\u00bb, charg\u00e9 de concevoir une nouvelle structure fiscale pour le Raj britannique apr\u00e8s la r\u00e9bellion indienne de 1857. Au m\u00eame moment, la Chartered Bank, qu\u2019il a cofond\u00e9e \u00e0 Londres en 1852, ouvre des succursales dans toute l\u2019Asie pour tirer les b\u00e9n\u00e9fices de l\u2019opium indien qui inonde alors la Chine.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Comme je le d\u00e9montre dans le livre, le pouvoir croissant du capital financier n&rsquo;a pas seulement \u00e9t\u00e9 important dans tous les domaines mentionn\u00e9s par les historiens de l\u2019\u00e9conomie: il a servi de base \u00e0 une politique lib\u00e9rale globale, litt\u00e9ralement \u00e0 une vision du monde. Walter Bagehot, le c\u00e9l\u00e8bre banquier-\u00e9ditorialiste, a parl\u00e9 des \u00absommes incalculables\u00bb que Londres envoyait \u00e0 l\u2019\u00e9tranger dans les ann\u00e9es1870: \u00abJusqu\u2019ici, aucune civilisation embryonnaire ou \u00e0 l\u2019arr\u00eat n&rsquo;a jamais dispos\u00e9 de moyens de cette ampleur. Quel en sera l\u2019effet sur ces civilisations \u00e0 l\u2019avenir, aucun esprit non instruit ne peut le dire.\u00bb Bagehot a fait en sorte que <span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span> analyse cette nouvelle r\u00e9alit\u00e9 politico-\u00e9conomique et prescrive les politiques les mieux adapt\u00e9es pour la soutenir et l\u2019intensifier, tant au niveau national qu\u2019international.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">On per\u00e7oit clairement cette orientation dans sa mani\u00e8re de th\u00e9oriser le r\u00f4le des banques centrales dans les politiques lib\u00e9rales: pr\u00eateuses en dernier recours, loin de toute \u00abing\u00e9rence\u00bb, et charg\u00e9es de contr\u00f4ler les crises g\u00e9antes que ce capitalisme en expansion mondiale g\u00e9n\u00e9rait d\u00e9j\u00e0. On la retrouve aussi dans les analyses que fait Bagehot des syst\u00e8mes constitutionnels lib\u00e9raux les plus adapt\u00e9s aux soci\u00e9t\u00e9s expos\u00e9es \u00e0 ces changements: la Grande-Bretagne, l\u2019Am\u00e9rique, la France et d\u2019autres. Le besoin d\u2019inspirer confiance aux investisseurs am\u00e8ne Bagehot \u00e0 favoriser des cadres forts et des franchises restrictives, avec des variations locales r\u00e9pondant \u00e0 ce qu\u2019il appelle le \u00abcaract\u00e8re national\u00bb.<\/p>\n<blockquote><p>Le besoin d\u2019inspirer confiance aux investisseurs am\u00e8ne la r\u00e9daction \u00e0 favoriser des cadres forts et des franchises restrictives.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Cette fa\u00e7on de voir le monde est si courante aujourd\u2019hui que nous la tenons pour acquise: la politique semble \u00e9voluer au sein du cadre fix\u00e9 par la mobilit\u00e9 des capitaux. Lorsque l\u2019Argentine peine \u00e0 r\u00e9mun\u00e9rer les d\u00e9tenteurs d\u2019obligations, lorsque la R\u00e9serve f\u00e9d\u00e9rale am\u00e9ricaine augmente les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat, lorsqu\u2019une coalition \u00abpopuliste\u00bb prend le pouvoir en Italie, certaines questions se posent presque automatiquement: quelles r\u00e9formes va entreprendre Buenos Aires? Comment le flux de capitaux en provenance des march\u00e9s \u00e9mergents va-t-il affecter leur croissance et leur stabilit\u00e9? Les plans de d\u00e9penses italiens sont-ils compatibles avec l\u2019augmentation des \u00e9carts de taux des obligations italiennes? Les r\u00e9ponses \u00e0 ces questions sont politiques et c\u2019est <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em> qui est le premier \u00e0 les poser de cette mani\u00e8re\u2026<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUM--ITRW---A\"><strong>Le fondement m\u00eame de <em><span class=\"Lava---interview-Q-ITALIC\">The Economist<\/span><\/em> est \u00e9galement \u00e9troitement li\u00e9 au laisser-faire moderne.<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Il n&rsquo;est pas exag\u00e9r\u00e9 de dire que <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span> <\/em>a incarn\u00e9 l\u2019exemple le plus th\u00e9oriquement abouti (et le plus constant) de la pens\u00e9e naissante du laisser-faire. J&rsquo;essaie de reconstituer ce \u00e0 quoi ressemblait \u00e0 l\u2019origine cette id\u00e9ologie en la contextualisant et en pr\u00e9sentant les auteurs qui s\u2019en sont fait la voix dans les pages de <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em>. C\u2019est important, car de nombreux r\u00e9cits minimisent ou ignorent cet \u00e9l\u00e9ment de l\u2019histoire du lib\u00e9ralisme, pour des raisons \u00e9videntes. Ce sont les m\u00e9chants, tapis dans les notes de bas de page du <em>Capital<\/em>. J&rsquo;essaie de les laisser s\u2019exprimer, sans dire au lecteur qu\u2019il devrait \u00eatre horrifi\u00e9.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\"><em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em> d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e d\u2019un libre-\u00e9change rien moins que mill\u00e9naire. Wilson a fait valoir que le libre-\u00e9change absolu entra\u00eenerait la fin du cycle commercial lui-m\u00eame: chez nous, il pourrait \u00e0 lui seul gu\u00e9rir \u00abl\u2019ignorance, la d\u00e9pravation, l\u2019immoralit\u00e9 et l\u2019irr\u00e9ligion\u00bb et \u00abla mis\u00e8re, la paup\u00e9risation et la faim\u00bb; \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, il \u00abserait plus efficace que tout autre agent visible pour \u00e9tendre la civilisation\u2026 oui, pour \u00e9teindre l\u2019esclavage lui-m\u00eame\u00bb.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Dans ce registre providentialiste, <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span> <\/em>s\u2019oppose \u00e0 presque toute \u00abing\u00e9rence\u00bb dans le fonctionnement du march\u00e9 comme s\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019une intrusion dans le divin. Si le journal attaque certainement les protectionnistes du Parlement, engag\u00e9s dans les lois sur le ma\u00efs ou les lois sur la navigation, il s\u2019en prend \u00e0 un autre groupe avec beaucoup plus de virulence encore: des hommes politiques et des \u00e9crivains qui, agissant par bienveillance, philanthropie ou charit\u00e9 (ces trois mots \u00e9tant devenus des insultes dans les pages de <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em>), tentent d\u2019att\u00e9nuer les souffrances des classes inf\u00e9rieures. Les bonnes actions auraient des cons\u00e9quences impr\u00e9vues, presque toujours diaboliques. Cela vaut tant pour l\u2019\u00c9tat (qui entreprend une t\u00e2che \u00abplut\u00f4t digne de Dieu que de l\u2019homme\u00bb lorsqu\u2019il s\u2019agit de limiter la journ\u00e9e de travail) que pour les particuliers et les groupes.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Partant de l\u00e0, <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span> <\/em>s\u2019oppose \u00e0 presque toutes les lois proposant des r\u00e9formes: la loi sur les chemins de fer, la loi sur les usines, la loi sur les dix heures de travail par jour, le Conseil de la sant\u00e9 (\u00abil y a un mal pire que le typhus ou le chol\u00e9ra ou l\u2019eau impure, c\u2019est l\u2019imb\u00e9cillit\u00e9 mentale\u00bb). Il condamne non seulement les appels \u00e0 l\u2019instruction publique mais aussi les \u00e9coles caritatives, non seulement les tentatives officielles d\u2019embargo sur les produits d\u00e9riv\u00e9s de l\u2019esclavage mais aussi les abolitionnistes (ces \u00abv\u00e9ritables grands philanthropes\u00bb), et rejette ce que nous consid\u00e9rons aujourd\u2019hui comme les lois fondamentales sur les soci\u00e9t\u00e9s, les banques, les brevets et les droits d\u2019auteur. Le journal de Wilson joue un r\u00f4le cl\u00e9 dans l\u2019\u00e9laboration de la r\u00e9action officielle \u00e0 la famine irlandaise, dont les cons\u00e9quences d\u00e9vastatrices \u00e9taient \u00e0 pr\u00e9voir.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUM--ITRW---A\"><strong>L\u00e9nine avait l\u2019habitude de soutenir qu\u2019un journal prol\u00e9tarien \u00e9tait aussi un moyen d\u2019organiser et d\u2019unifier la vision du monde de la classe ouvri\u00e8re. Dans un certain sens, <em><span class=\"Lava---interview-Q-ITALIC\">The Economist<\/span> <\/em>n&rsquo;est-il pas la <span class=\"Lava---interview-Q-ITALIC\"><em>Pravda<\/em> <\/span>de la classe dirigeante anglo-am\u00e9ricaine? L\u2019incarnation parfaite de la forme dominante du lib\u00e9ralisme?<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Ce n&rsquo;est pas une co\u00efncidence si tant de marxistes ont lu <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span> <\/em>(et que quelques-uns y ont m\u00eame contribu\u00e9). On a parfois l\u2019impression de lire Marx dans un \u00e9trange jeu de miroirs: ce que Bagehot a salu\u00e9 comme le g\u00e9nie du syst\u00e8me politique anglais (un cabinet, semblable \u00e0 un \u00abconseil d\u2019administration\u00bb, dirigeait la nation, derri\u00e8re un \u00e9cran de faste royal) n&rsquo;est pas sans rappeler la description que fait Marx du r\u00e9gime parlementaire, en tant que comit\u00e9 ex\u00e9cutif de la bourgeoisie. Bien s\u00fbr, les opinions sont invers\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Marx lisait lui-m\u00eame attentivement <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em>, tant pour obtenir des informations sur les aventures du capital mondial que pour comprendre la vision du monde de ses dirigeants. Il l\u2019appelait la tribune de \u00abl\u2019aristocratie de la finance\u00bb (donc, une puissante fraction de la classe dirigeante) et il l\u2019a utilis\u00e9 dans <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte<\/span><\/em> pour montrer les mani\u00e8res illib\u00e9rales avec lesquelles les lib\u00e9raux ont r\u00e9agi \u00e0 la menace de l\u2019instauration d\u2019une d\u00e9mocratie populaire, en majorant le prix des fonds publics d\u00e8s les premiers signes d\u2019un coup d\u2019\u00c9tat, pour \u00e9craser l\u2019Assembl\u00e9e nationale fran\u00e7aise. L\u00e9nine a \u00e9galement lu <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em>, un journal dont il dit, tout simplement, qu\u2019il \u00abparle au nom des millionnaires britanniques\u00bb.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Il y a certainement des parall\u00e8les \u00e0 faire avec la <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">Pravda<\/span><\/em>. Il y a aussi des diff\u00e9rences. <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em> \u00e9tait sans doute (de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale) un peu plus franc avec son lectorat fortun\u00e9. Le marxiste polonais Daniel Singer (l\u2019inhabituel correspondant de <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em> \u00e0 Paris en 1968) a un jour affirm\u00e9 qu\u2019avant l\u2019explosion de sa diffusion dans les ann\u00e9es 1980, on pouvait lire <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em> pour \u00abentendre la bourgeoisie se parler \u00e0 elle-m\u00eame, et elle parlait parfois tr\u00e8s franchement\u00bb. C\u2019est cela qui doit en partie refl\u00e9ter la diff\u00e9rence entre la t\u00e2che d\u2019organiser la vision du monde d\u2019une classe dirigeante qui se d\u00e9fend elle-m\u00eame, et celle d\u2019une classe dont l\u2019existence n&rsquo;a pas encore trouv\u00e9 d\u2019expression politique coh\u00e9rente, entre un journal dont la mission est de mobiliser pour le renversement du capitalisme, et un autre qui vise \u00e0 le faire fonctionner sans heurts. Les socialistes pourraient-ils un jour produire un magazine comme <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em>? Serait-ce un signe de force s\u2019ils le pouvaient?<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUM--ITRW---A\"><strong>Une partie importante de votre argumentation porte sur les liens entre le lib\u00e9ralisme et la guerre. On associe souvent le libre-\u00e9change et la paix. L\u2019Union europ\u00e9enne en a fait son credo. Mais vous nous racontez une tout autre histoire. Celle des lib\u00e9raux encourageant le libre march\u00e9 \u00absous la menace des armes\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">C\u2019est l\u2019une des principales d\u00e9couvertes du livre. Non pas que l\u2019imp\u00e9rialisme lib\u00e9ral ait exist\u00e9. Cela, on le sait, tout au moins les sp\u00e9cialistes \u00e0 l\u2019esprit critique. Ce que je cherche \u00e0 d\u00e9couvrir, c\u2019est quand, o\u00f9 et comment l\u2019imp\u00e9rialisme est devenu si central dans le courant dominant du lib\u00e9ralisme: un moment cl\u00e9 (un tournant) a \u00e9t\u00e9 un d\u00e9bat \u00e9pique entre James Wilson, le fondateur de <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em>, et deux de ses compagnons d\u2019armes lib\u00e9raux, d\u00e9bat entam\u00e9 pendant la guerre de Crim\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Richard Cobden et John Bright sont deux noms parmi les plus c\u00e9l\u00e8bres associ\u00e9s \u00e0 la lutte pour le libre-\u00e9change en Grande-Bretagne. Fabricants de textiles, ils \u00e9taient parmi les principaux membres de l\u2019Anti-Corn Law League. La devise de Cobden (et celle de la League) \u00e9tait \u00abLibre-\u00e9change, paix et bonne volont\u00e9 entre nations\u00bb, et ses propres \u00e9crits mettaient autant l\u2019accent sur la prosp\u00e9rit\u00e9 qu\u2019apporterait le libre-\u00e9change unilat\u00e9ral que sur sa tendance \u00e0 \u00e9radiquer la guerre.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Wilson a travaill\u00e9 en \u00e9troite collaboration avec Cobden et Bright et, au d\u00e9but, son journal d\u00e9fendait tout autant qu\u2019eux les liens entre libre-\u00e9change et paix. L\u2019un de ses premiers articles appelait notamment \u00e0 remplacer l\u2019ensemble du corps diplomatique par des marchands froids et calculateurs. En 1854, cependant, <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em> rompt d\u00e9finitivement avec ce raisonnement: l\u2019id\u00e9e que le laisser-faire est synonyme de non-ing\u00e9rence dans le pays et \u00e0 l\u2019\u00e9tranger part en fum\u00e9e. Qu\u2019est-ce qui a mis le feu aux poudres? Une s\u00e9rie de conflits imp\u00e9riaux dans les ann\u00e9es 1850, qui ont commenc\u00e9 en Crim\u00e9e et se sont \u00e9tendus \u00e0 la seconde guerre de l\u2019opium avec la Chine et \u00e0 la r\u00e9pression de la r\u00e9bellion indienne.<\/p>\n<blockquote><p>Marx lisait lui-m\u00eame attentivement <em><span class=\"CharOverride-29\">The Economist<\/span><\/em>, tant pour obtenir des informations sur les aventures du capital mondial que pour comprendre la vision du monde de ses dirigeants.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Wilson est alors membre du gouvernement. Il si\u00e8ge sur le banc du Tr\u00e9sor au Parlement et, en coulisses, organise les pr\u00eats et les imp\u00f4ts de guerre. Non seulement, <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em> justifie les guerres, mais attaque aussi violemment ceux qui, comme Cobden et Bright, s\u2019y sont publiquement oppos\u00e9s, les qualifiant d\u2019\u00aboutils du tsar\u00bb et d\u2019\u00abennemis des institutions libres\u00bb. Le journal conteste \u00e0 pr\u00e9sent l\u2019id\u00e9e que le libre-\u00e9change suffit \u00e0 lui seul \u00e0 mener \u00e0 la paix. Voici d\u00e9sormais une \u00abdoctrine hideuse et superficielle\u00bb qui permet \u00e0 la Russie de se d\u00e9cha\u00eener, qui permet \u00e0 des \u00absouverains barbares d\u2019opprimer leurs sujets\u00bb et d\u2019\u00abintimider et diviser ses voisins plus faibles\u00bb. Pour instaurer un monde de libre-\u00e9change commercial et de valeurs politiques lib\u00e9rales, on peut (et on doit) recourir \u00e0 la force. \u00abNous pouvons regretter la guerre\u00bb, entend-on alors que des navires britanniques bombardent Canton, \u00abmais nous ne pouvons pas nier les \u00e9normes avantages qu\u2019elle entra\u00eene dans son sillage\u00bb.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Pour Cobden, justifier ces guerres sur la base du libre-\u00e9change est un non-sens hypocrite: \u00abdes mots sans signification, de simples \u00e9chos du pass\u00e9\u00bb. Il y voit aussi une trahison. Interrog\u00e9 sur un num\u00e9ro paru en 1855, qui appelait \u00e0 \u00e9tendre la guerre contre la Russie, Cobden r\u00e9pond: \u00abJe ne lis jamais <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em>. Tout ce que je voulais, c\u2019\u00e9tait le lancer et j&rsquo;ai cela sur la conscience.\u00bb Il ajoute qu\u2019il \u00abn&rsquo;en souhaiterait m\u00eame pas la lecture \u00e0 un chien\u00bb. Il en arrive m\u00eame \u00e0 poser un regard plut\u00f4t sombre sur \u00abla grande classe capitaliste\u00bb qu\u2019il a contribu\u00e9 \u00e0 organiser, se demandant si sa richesse et ses vell\u00e9it\u00e9s belliqueuses sont compatibles avec un \u00abmouvement politique d\u00e9mocratique\u00bb.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Pour \u00eatre clair, un courant de lib\u00e9ralisme radical a bien continu\u00e9 \u00e0 porter le flambeau d\u2019un pacifisme cobd\u00e9nite, mais, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1850, cette position est demeur\u00e9e in\u00e9gale et minoritaire (bien moins marqu\u00e9e et moins percutante que la ligne adopt\u00e9e, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, par <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em>).<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUM--ITRW---A\"><strong>Il y a cependant eu une exception sous Francis Hirst, qui voyait l\u2019imp\u00e9rialisme comme une menace pour le lib\u00e9ralisme et n&rsquo;a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 publier les tribunes pacifistes de J.A. Hobson et Bertrand Russell dans le magazine.<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Francis Hirst est l\u2019exception la plus \u00e9tonnante \u00e0 cette r\u00e8gle historique. Il est \u00e0 l\u2019origine d\u2019une pouss\u00e9e de cobd\u00e9nisme dans un journal qui avait pourtant tout fait pour expulser ces opinions du courant lib\u00e9ral dominant. En juillet et ao\u00fbt 1914, Hirst soutient que la Grande-Bretagne doit rester neutre, faisant pression sur ses amis au sein du cabinet, se joignant \u00e0 des comit\u00e9s de d\u00e9fense de la neutralit\u00e9, bien que cela n&rsquo;ait gu\u00e8re d\u2019effet, compte tenu de l\u2019\u00e9norme \u00e9lan structurel et id\u00e9ologique en faveur de la guerre.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">De mani\u00e8re encore plus remarquable, une fois le conflit en cours, Hirst appelle ardemment \u00e0 une paix n\u00e9goci\u00e9e et refuse de s\u2019aligner derri\u00e8re les bellicistes, comme l\u2019ont fait beaucoup de ses amis lib\u00e9raux. Il pense que la guerre sonne le glas du lib\u00e9ralisme, \u00abassassin\u00e9\u00bb par un gouvernement lib\u00e9ral qui avait jur\u00e9 de le pr\u00e9server, avec des droits de douane et des taxes suivis de censure et de conscription. Il tente \u00e9galement de faire comprendre le risque que repr\u00e9sente la guerre pour l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de la City et la \u00abd\u00e9licate architecture\u00bb de la finance mondiale. \u00abLa rue Lombard sera d\u00e9sert\u00e9e avant la fin de l\u2019ann\u00e9e\u00bb, d\u00e9clare un Hirst d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00e0 un jeune r\u00e9dacteur en chef. Le conseil d\u2019administration de <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em> ne tarde pas \u00e0 paniquer et Hirst est licenci\u00e9 en 1916.<\/p>\n<blockquote><p><em><span class=\"CharOverride-29\">The Economist<\/span><\/em> soutient activement l\u2019OTAN, tant pour son caract\u00e8re plut\u00f4t offensif que d\u00e9fensif, ainsi que le r\u00f4le cl\u00e9 du Royaume-Uni en son sein.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Si Hirst constitue bel et bien une exception, il n&rsquo;\u00e9chappe toutefois pas aux contradictions inh\u00e9rentes au lib\u00e9ralisme dominant. La Premi\u00e8re Guerre mondiale en met deux en \u00e9vidence. Tout d\u2019abord, Hirst d\u00e9fend le Nouveau lib\u00e9ralisme qui soutient que l\u2019\u00c9tat peut jouer un r\u00f4le plus actif dans l\u2019\u00e9conomie, en termes d\u2019instruction, d\u2019assurance sociale, etc. Mais Hirst a toujours insist\u00e9 sur le fait que la \u00abr\u00e9forme sociale\u00bb n\u00e9cessiterait plus que de nouveaux imp\u00f4ts. Les lib\u00e9raux doivent donc freiner l\u2019imp\u00e9rialisme, trouver un accord avec l\u2019Allemagne et r\u00e9duire les d\u00e9penses consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019armement. La r\u00e9alit\u00e9 du Nouveau lib\u00e9ralisme au pouvoir est cependant tout autre: si les lib\u00e9raux ont atteint certains objectifs progressistes avant 1914, c\u2019est en acceptant d\u2019intensifier (et non de r\u00e9duire) la course \u00e0 l\u2019armement avec l\u2019Allemagne.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Deuxi\u00e8mement, Hirst fait valoir que la finance a \u00e9t\u00e9 un moteur de paix dans la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dant1914, dans la mesure o\u00f9, plus le monde est financi\u00e8rement interd\u00e9pendant, plus la menace de guerre s\u2019\u00e9loigne. Les investissements \u00e9trangers constituent donc des \u00abotages de la paix\u00bb. Outre Hirst, Hobson, Norman Angell et d\u2019autres lib\u00e9raux d\u00e9fendent cette th\u00e8se qui va cependant s\u2019\u00e9crouler avec la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Mais bien avant que la guerre n&rsquo;\u00e9clate, on retrouvait d\u00e9j\u00e0 dans <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em> nombre de contre-exemples \u00e0 cette th\u00e9orie, de l\u2019Asie de l\u2019Est (avec le Japon, qui ayant emprunt\u00e9 84 millions de livres pour se tailler un empire, est le meilleur client de la City depuis le d\u00e9but du si\u00e8cle) aux crises marocaines, plus proches de l\u2019Europe. Les mouvements de capitaux \u00e9taient-ils alors des bombes \u00e0 retardement, plut\u00f4t que des vecteurs de paix?<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUM--ITRW---A\"><strong>Dans un sens, <em><span class=\"Lava---interview-Q-ITALIC\">The Economist<\/span><\/em> a \u00e9t\u00e9 un soutien tr\u00e8s fiable aux guerres imp\u00e9rialistes mais aussi, aujourd\u2019hui, \u00e0 ses acteurs les plus importants tels que l\u2019OTAN, une institution qu\u2019aujourd\u2019hui presque personne, m\u00eame les lib\u00e9raux de gauche, ne semble remettre en question.<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\"><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span> soutient activement l\u2019Alliance atlantique, tant pour son caract\u00e8re plut\u00f4t offensif que d\u00e9fensif, ainsi que le r\u00f4le cl\u00e9 du Royaume-Uni en son sein. De nombreux journalistes ont effectu\u00e9 une partie de leur formation ou d\u00e9but\u00e9 leur carri\u00e8re dans les institutions qui la soutiennent, notamment gr\u00e2ce au Commonwealth (aujourd\u2019hui Harkness) et \u00e0 d\u2019autres bourses, en passant du temps dans des universit\u00e9s am\u00e9ricaines d\u2019\u00e9lite, des entreprises de Wall Street, etc.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">C\u2019est l\u2019une des raisons pour lesquelles sa r\u00e9cente couverture sur Emmanuel Macron est si surprenante: le pr\u00e9sident fran\u00e7ais, assis sur son si\u00e8ge dor\u00e9, d\u00e9clare la \u00abmort c\u00e9r\u00e9brale\u00bb de l\u2019OTAN, avec une Europe au \u00abbord du gouffre\u00bb. Qui aurait cru un jour lire cela dans <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist <\/span><\/em>! Si l\u2019Europe ne se \u00abr\u00e9veille pas\u00bb, pr\u00e9vient Macron, \u00abnous ne serons plus ma\u00eetres de notre destin\u00bb. Pourtant, que trouve-t-on dans l\u2019article? Une ode au leadership am\u00e9ricain en Europe (\u00e0 qui l\u2019on doit la victoire lors des deux guerres mondiales, l\u2019UE, le maintien \u00e0 distance de la Russie pendant la Guerre froide, l\u2019unification allemande) mais malheureusement absent aujourd\u2019hui avec les pr\u00e9sidents Obama et Trump manquant \u00e0 leurs devoirs en Syrie.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUM--ITRW---A\"><strong>L\u2019autre sujet important de votre livre est la r\u00e9ponse du lib\u00e9ralisme \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de la d\u00e9mocratie. Pourquoi pensez-vous que <em><span class=\"Lava---interview-Q-ITALIC\">The Economist<\/span><\/em> nous offre de pr\u00e9cieuses le\u00e7ons historiques sur le lien entre lib\u00e9ralisme et d\u00e9mocratie? Comment en sommes-nous venus \u00e0 consid\u00e9rer le \u00ablib\u00e9ralisme\u00bb et la \u00abd\u00e9mocratie\u00bb comme un couple id\u00e9al plut\u00f4t que comme un antagonisme, et quel r\u00f4le<em><span class=\"Lava---interview-Q-ITALIC\"> The Economist <\/span><\/em>a-t-il jou\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard?<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Je ne suis pas le premier \u00e0 souligner que le lib\u00e9ralisme et la d\u00e9mocratie sont deux concepts distincts et que le fait de les associer est aussi r\u00e9cent que p\u00e9rilleux. Comme l\u2019a montr\u00e9 Duncan Bell, la cat\u00e9gorie de la \u00abd\u00e9mocratie lib\u00e9rale\u00bb et son \u00e9l\u00e9vation au rang d\u2019id\u00e9ologie la plus authentique (ou la plus caract\u00e9ristique) de l\u2019Occident a pris son essor dans les ann\u00e9es1930, fournissant un puissant alibi aux \u00c9tats euro-atlantiques dans leur confrontation g\u00e9opolitique et id\u00e9ologique avec les \u00abmenaces totalitaires\u00bb de la gauche comme de la droite. La Guerre froide a renforc\u00e9 cette dynamique: \u00e0 l\u2019exception des \u00c9tats communistes (qui se r\u00e9clament \u00e9galement du label d\u00e9mocratique, mais non lib\u00e9ral), l\u2019id\u00e9e s\u2019est enracin\u00e9e en Occident dans les cours de science politique et d\u2019histoire (avec des subventions bienvenues, notamment via le Congr\u00e8s pour la libert\u00e9 de la culture, soutenu sinon dirig\u00e9 par la CIA).<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">En ce sens, on peut dire que le lib\u00e9ralisme serait une tradition invent\u00e9e, mais l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle repose sur un noyau d\u00e9mocratique de base, ou qu\u2019elle tend intrins\u00e8quement \u00e0 la r\u00e9alisation de la d\u00e9mocratie, persiste. Pour les lib\u00e9raux dont je parle dans mon livre, la d\u00e9mocratie est un probl\u00e8me auquel, au 19<sup><span class=\"lava---superscript _idGenCharOverride-1\">e <\/span><\/sup>si\u00e8cle, il faut r\u00e9sister gr\u00e2ce \u00e0 des restrictions de vote bas\u00e9es sur la propri\u00e9t\u00e9, l\u2019instruction et l\u2019\u00c9tat. Au 20<span class=\"lava---superscript _idGenCharOverride-1\"><sup>e<\/sup> <\/span>si\u00e8cle, la pression de la classe ouvri\u00e8re et les exigences de la guerre totale \u00e9tant devenues trop puissantes pour y r\u00e9sister, il s\u2019agit de la g\u00e9rer et de la contenir. Si de nouveaux mouvements d\u00e9mocratiques apparaissent \u00e0 la suite de la crise actuelle (ce qui n&rsquo;est pas du tout certain, \u00e9tant donn\u00e9 la faible position structurelle de la main-d\u2019\u0153uvre dans un contexte de ch\u00f4mage record et de confinements partout dans le monde), les lib\u00e9raux seront confront\u00e9s \u00e0 des dilemmes similaires. Les historiens lib\u00e9raux nous pr\u00e9sentent leur propre philosophie de l\u2019Histoire. Mais au lieu d\u2019une progression graduelle (toujours moins in\u00e9vitable) vers la d\u00e9mocratie, nous devrions parler d\u2019une histoire de tensions, de r\u00e9sistances, de d\u00e9tours et de ruptures.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUM--ITRW---A\"><strong>L\u2019histoire intellectuelle du n\u00e9olib\u00e9ralisme fait l\u2019objet, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, d\u2019un int\u00e9r\u00eat croissant. Comment une revue comme <em><span class=\"Lava---interview-Q-ITALIC\">The Economist<\/span><\/em> voit-elle ce passage du lib\u00e9ralisme au n\u00e9olib\u00e9ralisme?<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Il y a beaucoup \u00e0 dire \u00e0 ce sujet.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Tout d\u2019abord, une pr\u00e9cision sur le terrain historique. Une des choses qui m&rsquo;ont frapp\u00e9 dans l\u2019ouvrage de Quinn Slobodian, <em>The Globalists<\/em>, est que les pr\u00e9occupations de ses n\u00e9olib\u00e9raux \u00abgenevois\u00bb (comment construire l\u2019\u00e9conomie mondiale apr\u00e8s les empires, et l\u2019isoler des exigences politiques au niveau de la nation) sont v\u00e9ritablement dans la continuit\u00e9 des pr\u00e9occupations des lib\u00e9raux pr\u00e9c\u00e9dents. Nous avons maintenant une compr\u00e9hension beaucoup plus sophistiqu\u00e9e du n\u00e9olib\u00e9ralisme que celle qui le d\u00e9peignait comme hostile \u00e0 l\u2019\u00c9tat, au bien-\u00eatre, \u00e0 la famille, aux droits humains. Jessica Whyte, Ben Jackson, Keith Tribe, Melinda Cooper et beaucoup d\u2019autres ont fait un excellent travail sur ces sujets. Je pense cependant qu\u2019il reste encore du travail int\u00e9ressant \u00e0 faire sur les rapports entre lib\u00e9ralisme et n\u00e9olib\u00e9ralisme. Mises, Hayek, les participants du Colloque Walter Lippmann: tous ont rejet\u00e9 les \u00aberreurs du laisser-faire\u00bb, mais en ont ainsi fa\u00e7onn\u00e9 une certaine image intellectuelle qui leur convenait. Leurs batailles dans les ann\u00e9es 1930 ne les ont pas seulement oppos\u00e9s aux planificateurs socialistes, mais aussi \u00e0 d\u2019autres lib\u00e9raux, comme Keynes, et portaient donc sur le contr\u00f4le du lib\u00e9ralisme en tant que tradition intellectuelle.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Deuxi\u00e8mement, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, <span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span> se fait le chantre de la mondialisation n\u00e9olib\u00e9rale, dont il se d\u00e9finira m\u00eame comme le \u00abguide g\u00e9n\u00e9ral\u00bb. En fait, le journal a tard\u00e9 \u00e0 adopter le n\u00e9olib\u00e9ralisme, du moins dans sa forme mon\u00e9tariste. Je me souviens des batailles \u00e9ditoriales qui ont \u00e9clat\u00e9 \u00e0 ce sujet dans les \u00e9changes avec Milton Friedman, qui a reproch\u00e9 \u00e0 <span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span> d\u2019avoir soutenu une politique de revenus, mais aussi entre les r\u00e9dacteurs de rubrique, pour savoir s\u2019il fallait ou non soutenir Thatcher et Reagan. C\u2019est un peu comme jeter un \u0153il derri\u00e8re les rideaux du \u00abGreat Moving Right Show\u00bb de Stuart Hall pour r\u00e9v\u00e9ler les luttes au sein des luttes en vue d\u2019\u00e9tablir une nouvelle h\u00e9g\u00e9monie en r\u00e9ponse aux crises des ann\u00e9es 1970. <em><span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span><\/em> complique les deux facettes de cette histoire: \u00e0 la fois l\u2019av\u00e8nement d\u2019un consensus dit keyn\u00e9sien apr\u00e8s 1945, et son effondrement dans le thatch\u00e9risme au tournant des ann\u00e9es 1980.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUM--ITRW---A\"><strong>Peut-on en tirer des le\u00e7ons sur l\u2019impuissance du lib\u00e9ralisme face \u00e0 ces succ\u00e8s populistes? Sur son incapacit\u00e9 \u00e0 donner plus qu\u2019une explication superficielle concernant Trump ou le Brexit?<\/strong><\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Le lib\u00e9ralisme a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 incapable de pr\u00e9voir et d\u2019expliquer ce qu\u2019il appelle le populisme, comme en attestent les reportages sans int\u00e9r\u00eat sur le Brexit et Trump parus dans <span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span> ou d\u2019autres publications similaires. Rappelez-vous le <span class=\"Lava---interview--ITALIC-\"><em>New York Times<\/em> <\/span>avec son compteur de vitesse \u00e9lectoral d\u00e9lirant pr\u00e9disant le triomphe de Clinton, ou le Guardian et ses tests de personnalit\u00e9 populistes fantaisistes. Si les m\u00e9dias se sont empar\u00e9s de ce terme, c\u2019est aussi, en partie, en raison de son impr\u00e9cision: il leur permet, comme l\u2019ont soulign\u00e9 Marco D\u2019Eramo et Wolfgang Streeck, d\u2019\u00e9viter toute distinction tranch\u00e9e, pour d\u00e9fendre un \u00e9troit terrain central, sur lequel laisser subsister une forme \u00e9maci\u00e9e de politique. Des mouvements tr\u00e8s diff\u00e9rents rejetant ce statu quo peuvent ainsi \u00eatre qualifi\u00e9s de simplistes, d\u2019illusoires ou de dangereux.<a id=\"_idTextAnchor011\"><\/a><\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-31843 alignright\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Lava14-illus-redkitten-TRK011web01ff.png\" alt=\"\" width=\"406\" height=\"428\" \/>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Le centre lib\u00e9ral s\u2019est cependant montr\u00e9 plus apte \u00e0 contenir ces menaces, en partie gr\u00e2ce au pouvoir des institutions que les lib\u00e9raux ont eux-m\u00eames cr\u00e9\u00e9es, depuis les banques centrales et les g\u00e9ants des m\u00e9dias jusqu\u2019aux organes de parti et aux organisations internationales. Au Royaume-Uni, le corbynisme a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sarm\u00e9 et vaincu par de fausses accusations d\u2019antis\u00e9mitisme, faisant place \u00e0 une opposition \u00abconjoncturiste\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire atone. Aux \u00c9tats-Unis, Sanders a \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9 au profit d\u2019un pion poussi\u00e9reux du lobby des cartes de cr\u00e9dit, qui reste toutefois dans la course, \u00e0 condition qu\u2019il fasse profil bas. En Italie, Salvini n&rsquo;est plus au gouvernement. Cela ne signifie pas que les lib\u00e9raux ont trouv\u00e9 une r\u00e9ponse, ou qu\u2019ils ont fait davantage que reporter une crise beaucoup plus grave, bien qu\u2019\u00e0 des conditions moins favorables pour la gauche, et peut-\u00eatre aussi pour eux-m\u00eames\u2026<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Cela ne signifie pas que les publications lib\u00e9rales ne sont pas conscientes de la n\u00e9cessit\u00e9 de changement. En ce moment m\u00eame, Mark Carney, le gouverneur de la Banque d\u2019Angleterre, s\u2019exprime dans <span class=\"Lava---interview--ITALIC-\">The Economist<\/span> comme un Keynes des temps modernes, sur l\u2019avenir \u00e9conomique de nos petits-enfants: la n\u00e9cessit\u00e9 de nouvelles \u00abvaleurs publiques\u00bb pour remplacer celles d\u00e9termin\u00e9es par les prix et les march\u00e9s; une \u00abaide sociale et des soins m\u00e9dicaux\u00bb plus nombreux et de meilleure qualit\u00e9; une approche vigoureuse du changement climatique. Pourtant, les institutions lib\u00e9rales n&rsquo;ont pas ressenti le besoin de c\u00e9der aux forces sociales qui pr\u00f4nent ces changements. Au contraire, elles n&rsquo;ont cess\u00e9 d\u2019attaquer les mouvements, les partis et les repr\u00e9sentants qui ont tent\u00e9 de les int\u00e9grer dans les programmes politiques. Gagner la bataille des id\u00e9es ne suffira pas.<\/p>\n<h5>Alexander Zevin, <a href=\"https:\/\/www.versobooks.com\/books\/3090-liberalism-at-large\"><em>Liberalism at Large: The World According to the Economist<\/em><\/a> (Verso, 2019).<\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alexander Zevin explore l&rsquo;histoire, parfois contradictoire, du lib\u00e9ralisme \u00abr\u00e9el\u00bb et celle de l\u2019\u00e9laboration de sa propre conception du monde, d\u00e9velopp\u00e9e dans un journal vieux de 175 ans.<\/p>\n","protected":false},"author":1502,"featured_media":31840,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17,22],"tags":[2515,2529,2514,656,3251,460],"class_list":["post-31917","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles-fr","category-interview-fr","tag-alexander-zevin-fr","tag-anton-jager-fr","tag-daniel-zamora-fr","tag-economie-fr","tag-histoire","tag-imperialisme-fr","issues-numero-14"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/31917","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1502"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=31917"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/31917\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":39271,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/31917\/revisions\/39271"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/31840"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=31917"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=31917"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=31917"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}