{"id":23840,"date":"2019-12-16T06:56:33","date_gmt":"2019-12-16T04:56:33","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=23840"},"modified":"2022-05-31T15:53:15","modified_gmt":"2022-05-31T13:53:15","slug":"may-you-live-in-interesting-times","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/may-you-live-in-interesting-times\/","title":{"rendered":"May you live in interesting times"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019art politique de Christoph B\u00fcchel joue les trouble-f\u00eates \u00e0 la Biennale de Venise. Mais, apr\u00e8s tout, l\u2019art peut-il \u00eatre totalement apolitique ?<\/p>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-23841\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/monocle11fr.png\" alt=\"\" width=\"992\" height=\"675\" \/>\n<p>Une fois encore, les amateurs d\u2019arts plastiques sont \u00e0 la f\u00eate du 11 mai au 24 novembre 2019, \u00e0 l\u2019occasion de la 58e Biennale de Venise. Cette \u00e9dition est intitul\u00e9e <span class=\"CharOverride-18\">May You Live in Interesting Times<\/span>, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un faux proverbe chinois aux relents de mal\u00e9diction prononc\u00e9 par le ministre britannique des Affaires \u00e9trang\u00e8res Austen Chamberlain dans les ann\u00e9es 1930, qui ajoutait: \u00abThere is no doubt that the curse has fallen on us\u00bb (il ne fait aucun doute que cette mal\u00e9diction nous frappe). Le commissaire de la Biennale, Ralph Rugoff, entend ainsi souligner que nous vivons aujourd\u2019hui aussi dans un monde inqui\u00e9tant, o\u00f9 les \u00abfaits alternatifs\u00bb et les fake news rendent suspect tout discours politique, au risque de nous priver de tout cadre de r\u00e9f\u00e9rence. Il se pose alors cette question: l\u2019art peut-il nous aider \u00e0 penser et vivre dans ces \u00abtemps int\u00e9ressants\u00bb? Pour Ralph Rugoff, l\u2019art comporte clairement un enjeu politique et l\u2019aspect sans doute le plus int\u00e9ressant de cette Biennale est de voir ce que l\u2019on entend par \u00abpolitique\u00bb et quelles r\u00e9actions cela suscite. Lors de la Biennale 2019, l\u2019art est en effet un guide mais qui, petit \u00e0 petit, d\u00e9voile aussi les tr\u00e9fonds de son march\u00e9.<\/p>\n<div id=\"_idContainer199\" class=\"_idGenObjectStyleOverride-1\">\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">La politique est naturellement indissociable du ph\u00e9nom\u00e8ne soci\u00e9tal que constitue la Biennale en tant que grand-messe des arts plastiques. Au d\u00e9but du si\u00e8cle pass\u00e9, d\u00e9j\u00e0, les puissances coloniales occidentales, Belgique en t\u00eate, \u00e0 l\u2019initiative de L\u00e9opold II, se sont mises \u00e0 pr\u00e9senter leurs pavillons dans les Giardini. D\u2019autres pays lui ont embo\u00eet\u00e9 le pas, investissant les places vides ou louant, faute de mieux, des locaux ailleurs dans la cit\u00e9 des Doges. Un deuxi\u00e8me espace d\u2019exposition est d\u00e9sormais install\u00e9 dans d\u2019antiques hangars situ\u00e9s sur les quais de l\u2019Arsenal, le port militaire historique de la marine de guerre qui soutenait jadis les flottes marchandes v\u00e9nitiennes et g\u00e9noises. C\u2019est le berceau de la course au profit occidentale qui d\u00e9ferla sur les pays du monde entier. Rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 ce que Christophe Colomb soit originaire de G\u00eanes. La Biennale reste encore aujourd\u2019hui impr\u00e9gn\u00e9e de cet esprit colonialiste. Ainsi, cette ann\u00e9e, le pavillon v\u00e9n\u00e9zu\u00e9lien est rest\u00e9 ferm\u00e9 en raison de l\u2019imminence du coup d\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain, amenant des artistes \u00e0 se poster spontan\u00e9ment devant le b\u00e2timent afin d\u2019attirer l\u2019attention de la presse internationale. La Biennale reste une caisse de r\u00e9sonance mondiale. Si l\u2019art et la culture sont des reflets de notre soci\u00e9t\u00e9, c\u2019est \u00e9galement le cas \u00e0 la Biennale. Festival d\u2019art, elle constitue aussi un festival de relations publiques et de r\u00e9seautage lucratif pour beaucoup, et un peu pour les artistes aussi. Avec son lot de vernissages exclusifs, de files d\u2019attente interminables et d\u2019in\u00e9vitables vigiles, pour ne surtout pas oublier qu\u2019\u00eatre \u00e0 la Biennale ne signifie pas encore en \u00eatre, loin s\u2019en faut.<\/p>\n<blockquote><p>B\u00fcchel nous oblige \u00e0 nous placer dans la position de t\u00e9moin d\u2019une trag\u00e9die dont nous nous \u00e9vertuons collectivement \u00e0 d\u00e9tourner les yeux.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">L\u2019art politique ne manque pas \u00e0 Venise. On retiendra toutefois l\u2019accueil hostile r\u00e9serv\u00e9 au Barca Nostra (notre bateau) de Christoph B\u00fcchel. L\u2019artiste islando-suisse a install\u00e9, sans explications, une \u00e9pave de navire rouill\u00e9e sur les quais symboliques de l\u2019Arsenal, en plein milieu du parcours de l\u2019exposition, \u00e0 hauteur d\u2019une terrasse design blanche o\u00f9 les visiteurs s\u2019arr\u00eatent quelques instants devant un verre de prosecco ou un caf\u00e9. Cette \u0153uvre troublante est en fait un bateau de p\u00eacheur qui, en 2015, a fait naufrage entre la Libye et Lampedusa, co\u00fbtant la vie \u00e0 plus de 1\u00a0100 r\u00e9fugi\u00e9s qui se trouvaient \u00e0 bord. L\u2019\u00e9pave appara\u00eet comme le vestige d\u2019un crime, d\u2019un traumatisme, et le visiteur se sent pris au d\u00e9pourvu, surpris par la confrontation directe avec ce souvenir auquel il voudrait en vain \u00e9chapper. Hors de tout cadre, l\u2019\u0153uvre est pos\u00e9e l\u00e0, sans socle, sans panneau explicatif, sans ce vernis artistique qui cr\u00e9e une distance o\u00f9 se r\u00e9fugier en toute s\u00e9curit\u00e9 dans le r\u00f4le d\u2019observateur. Ce n\u2019est pas une image m\u00e9diatique que l\u2019on peut zapper ou faire glisser d\u2019un doigt embarrass\u00e9. B\u00fcchel nous oblige \u00e0 nous placer dans la position de t\u00e9moin d\u2019une trag\u00e9die dont nous nous \u00e9vertuons collectivement \u00e0 d\u00e9tourner les yeux. Quiconque ne s\u2019en trouve pas un minimum touch\u00e9 doit s\u00e9rieusement se poser des questions sur sa propre humanit\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>Le Premier ministre italien Matteo Salvini a qualifi\u00e9 l\u2019\u0153uvre de B\u00fcchel de propagande.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">B\u00fcchel qui, lors d\u2019une pr\u00e9c\u00e9dente \u00e9dition, avait fait \u00e9riger une mosqu\u00e9e temporaire dans une \u00e9glise d\u00e9saffect\u00e9e pour un autre projet artistique, notablement censur\u00e9 par les autorit\u00e9s italiennes, entend par cette nouvelle intervention socialiser l\u2019art. Ce faisant, il s\u2019inscrit parfaitement dans la volont\u00e9 du commissaire de la Biennale de miser cette ann\u00e9e sur le dialogue social. L\u2019\u0153uvre de B\u00fcchel est \u00e9galement coh\u00e9rente par rapport \u00e0 la mission critique que s\u2019est fix\u00e9e cette manifestation \u00e0 diff\u00e9rents niveaux. En effet, elle accueille cette ann\u00e9e un nombre important d\u2019artistes non occidentaux, mais aussi davantage de femmes que d\u2019hommes artistes et, enfin, beaucoup d\u2019\u0153uvres traitant de sujets sociopolitiques. On pense ainsi au bouleversant White Album d\u2019Arthur Jafa, laur\u00e9at du Lion d\u2019Or du meilleur artiste international. Ce montage vid\u00e9o de 40\u00a0minutes est une collection de messages haineux post\u00e9s par des racistes blancs am\u00e9ricains sur les r\u00e9seaux sociaux. Il semble se poser en n\u00e9gatif de la somptueuse installation BLKNWS de Kahlil Joseph, toute proche: il s\u2019agit d\u2019une cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision imaginaire qui ne d\u00e9peint pas uniquement les noirs comme des migrants, des personnes d\u00e9favoris\u00e9es ou des victimes de violences politiques, mais les montre, avec humour et musicalit\u00e9, dans la perspective d\u2019un monde multiculturel et bigarr\u00e9 o\u00f9 toute leur force, leur sensibilit\u00e9, leur beaut\u00e9 et leur intelligence sont pleinement mises en avant. L\u2019artiste a demand\u00e9 aux cha\u00eenes italiennes de diffuser cette \u0153uvre une fois par semaine, en alternative aux informations, mais elles ont refus\u00e9.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Mais c\u2019est le bateau de B\u00fcchel qui a suscit\u00e9 les r\u00e9actions les plus imm\u00e9diates, tant dans le grand public que dans le monde politique: le pr\u00e9sident italien d\u2019extr\u00eame droite Matteo Salvini n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 qualifier l\u2019\u0153uvre de propagande, tandis que son coll\u00e8gue de parti Roberto Ciambetti, pr\u00e9sident de la V\u00e9n\u00e9tie, d\u00e9cr\u00e9tait que B\u00fcchel ferait mieux de ramener le bateau dans son propre pays afin de mettre la Suisse face \u00e0 sa propre politique d\u2019accueil des \u00abmigrants \u00e9conomiques\u00bb. B\u00fcchel surfe naturellement sur l\u2019actualit\u00e9 politique italienne. Fin avril 2019, juste avant l\u2019inauguration de la Biennale, sortait le documentaire Santiago, Italia dans les cin\u00e9mas. Dans le climat de repli \u00e0 droite que conna\u00eet actuellement l\u2019Italie, le r\u00e9alisateur Nanni Moretti a estim\u00e9 important de donner la parole aux Chiliens qui ont fui leur pays en 1973 suite au coup d\u2019\u00c9tat de Pinochet et trouv\u00e9 une terre d\u2019asile en Italie. Les t\u00e9moignages de ces migrants d\u2019alors sont d\u2019autant plus poignants qu\u2019ils placent le spectateur face au fait que l\u2019Histoire pourrait bien \u00eatre sur le point de se r\u00e9p\u00e9ter en Italie. Quelques semaines plus tard, Salvini remportait les \u00e9lections et la Ligue arrivait premi\u00e8re au scrutin. Pendant ce temps, des bateaux pleins \u00e0 craquer de r\u00e9fugi\u00e9s de guerre sombrent en M\u00e9diterran\u00e9e, tandis que les politiques criminalisent les travailleurs humanitaires et interdisent aux op\u00e9rations de sauvetage l\u2019acc\u00e8s aux ports italiens.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Si des p\u00e9titions ont circul\u00e9 pour appeler au retrait de l\u2019installation de B\u00fcchel, les critiques sont rest\u00e9es \u00e9tonnamment muettes par rapport \u00e0 d\u2019autres \u0153uvres politiques. Une politique n\u2019est pas l\u2019autre, apparemment. Ainsi, le pavillon isra\u00e9lien a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 pour l\u2019occasion en un h\u00f4pital de campagne artistique, destin\u00e9 \u00e0 soigner les \u00abmaux sociaux\u00bb de la soci\u00e9t\u00e9. Pur acte de propagande tendant \u00e0 minimiser la politique d\u2019apartheid de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl et \u00e0 pr\u00e9tendre que le seul conflit \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le pays serait de nature sociale. L\u2019art, ici, veut nous faire oublier le sens m\u00eame du sionisme, \u00e0 savoir un r\u00e9gime d\u2019occupation visant la colonisation totale de la Palestine et r\u00e9servant aux Palestiniens le m\u00eame sort que celui des Am\u00e9rindiens aux \u00c9tats-Unis ou des aborig\u00e8nes en Australie.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Si les r\u00e9actions du grand public et de la sph\u00e8re politique ne manquent pas d\u2019interpeller, que dire de la virulence que suscite B\u00fcchel au sein du monde artistique? Ou, plus exactement, de ce qu\u2019il fait remonter \u00e0 la surface, \u00e0 l\u2019instar de son bateau? Certains de ses confr\u00e8res ont qualifi\u00e9 son \u0153uvre d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0abjecte\u00bb et de \u00abnaus\u00e9abonde\u00bb. Un journal flamand de qualit\u00e9 l\u2019a tax\u00e9e de \u00abmauvais go\u00fbt\u00bb. \u00c0 quand l\u2019accusation d\u2019art d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9? L\u2019art ne supporte-t-il la r\u00e9alit\u00e9 que jusqu\u2019\u00e0 un certain point? Un magazine d\u2019art r\u00e9put\u00e9 s\u2019en est donn\u00e9 \u00e0 c\u0153ur joie avec des termes tels que \u00abhypocrite\u00bb, \u00abpeu profond\u00bb, \u00abcynique\u00bb, \u00abvain\u00bb, \u00abdispensable\u00bb, pour conclure par le d\u00e9finitif \u00abpolitiquement correct\u00bb, bien de droite. Le contraste est fort par rapport \u00e0 l\u2019accueil r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 Sun &amp; Sea (Marina), pr\u00e9sent\u00e9 par la Lituanie, et mis en avant gr\u00e2ce \u00e0 son Lion d\u2019Or du meilleur pavillon. La performance d\u2019op\u00e9ra qui y est pr\u00e9sent\u00e9e fait intervenir une vingtaine d\u2019acteurs-chanteurs qui interpr\u00e8tent, pendant des semaines, des vacanciers prenant le soleil sur une plage artificielle. Seules les interactions du quotidien y sont d\u00e9peintes, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette oisivet\u00e9 et cette inertie \u00e0 notre \u00e9poque d\u2019urgence climatique qu\u2019entend d\u00e9noncer Sun &amp; Sea (Marina). Le jury a encens\u00e9 cette \u0153uvre critique, la jugeant subtile, ni moralisatrice ni apocalyptique. Et en effet, elle n\u2019a rien de violemment contestataire, mais elle ne propose pas non plus d\u2019analyse du probl\u00e8me ni de pistes de solutions. Que cette \u0153uvre recueille un tel pl\u00e9biscite du public ne surprend gu\u00e8re: elle emm\u00e8ne le spectateur sur un terrain autoris\u00e9 et le laisse, sur r\u00e9servation, litt\u00e9ralement poser sa serviette parmi les protagonistes et rester confortablement install\u00e9 dans l\u2019id\u00e9e que son inertie est un probl\u00e8me collectif. L\u2019\u0153uvre a quelque chose de rassurant, une beaut\u00e9 nostalgique, \u00e0 l\u2019instar de Venise elle-m\u00eame, en train de sombrer, ou de l\u2019orchestre jouant sur le Titanic en plein naufrage. Elle permet de regarder le monde s\u2019\u00e9crouler avec un sentiment privil\u00e9gi\u00e9 de se trouver encore dans une position pr\u00e9serv\u00e9e. De prendre un rapide selfie pour pouvoir dire ensuite sur Instagram: \u00abJ\u2019y \u00e9tais.\u00bb<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">La faiblesse des arguments autres qu\u2019\u00e9motionnels avanc\u00e9s par les critiques d\u2019art pour torpiller le bateau de B\u00fcchel est \u00e9galement d\u00e9concertante. On lui reproche ainsi de se montrer avare en explications, alors que cet artiste refuse syst\u00e9matiquement de s\u2019expliquer et de s\u2019exprimer, tant sur ses \u0153uvres que sur lui-m\u00eame. Un critique d\u2019art n\u2019est-il pas cens\u00e9 tenir compte de ce choix? Duchamp, en son temps, avec son urinoir, n\u2019a-t-il pas agi de mani\u00e8re similaire? Le contexte historique d\u2019une telle \u00e9pave install\u00e9e sur les quais de l\u2019Arsenal n\u2019est-il pas suffisamment parlant? Enfin, on trouve dans le catalogue de la Biennale un texte et des explications tant au sujet de l\u2019\u0153uvre que de l\u2019\u00e9pave, o\u00f9 l\u2019on peut lire que B\u00fcchel d\u00e9die son \u0153uvre aux victimes de cette catastrophe. Message serein qui semble avoir \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la plupart des critiques d\u2019art, notamment dans un journal n\u00e9erlandais qui reprochait \u00e0 l\u2019\u0153uvre de manquer de respect envers les proches des naufrag\u00e9s. Mais quel respect manifestons-nous aux migrants (climatiques, par exemple) vivants? Et combien de mus\u00e9es arch\u00e9ologiques exposent-ils des squelettes et des ossements sans aucun respect pour l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de ces corps? Contrairement \u00e0 une \u0153uvre repr\u00e9sentant un crucifix immerg\u00e9 dans un pot d\u2019urine, celle de B\u00fcchel ne joue pas sur la provocation. Par contre, il fait bien le choix strat\u00e9gique de confronter le public et de jouer les trouble-f\u00eates. Tel un cheval de Troie, ce bateau rep\u00each\u00e9 des profondeurs impose la souffrance humaine dans ce mus\u00e9e \u00e0 ciel ouvert, peupl\u00e9 de gondoles et de vaporettos romantiques, mais aussi de colossaux navires de croisi\u00e8re dont la violence d\u2019un tourisme purement commercial vient se heurter aux quais anciens.<\/p>\n<blockquote><p>Chaque \u00e9dition laisse toujours plus de place \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements priv\u00e9s d\u00e9sireux de se payer une place dans le grand spectacle de l\u2019art.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">D\u2019autres encore jugent scandaleux de d\u00e9penser tant d\u2019argent \u00e0 ce qu\u2019ils consid\u00e8rent comme une fanfaronnerie. Des millions que l\u2019artiste a, au passage, gagn\u00e9 en exposant dans des galeries tenues et visit\u00e9es par des membres de la jet-set dans le but d\u2019exposer au grand jour et \u00e0 leurs frais un drame largement minimis\u00e9. Il est \u00e9vident qu\u2019il y a des mani\u00e8res plus utiles de d\u00e9penser de l\u2019argent, mais est-ce que cette r\u00e9flexion ne s\u2019applique pas \u00e0 n\u2019importe laquelle des \u0153uvres expos\u00e9es \u00e0 Venise? Quel est le co\u00fbt (\u00e9cologique) du pavillon lituanien tant pl\u00e9biscit\u00e9, par exemple? Ne peut-on pas faire ce m\u00eame reproche \u00e0 la Biennale dans son ensemble? Les critiques ne devraient-ils pas s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019emprise croissante du march\u00e9 de l\u2019art, au lieu de taxer des artistes contestataires d\u2019hypocrisie parce qu\u2019ils parviennent de moins en moins \u00e0 \u00e9chapper au joug de ce march\u00e9? \u00c0 chaque \u00e9dition, on voit que les ultrariches dominent de plus en plus la soci\u00e9t\u00e9 depuis leurs yachts et cherchent \u00e0 accaparer le monde de l\u2019art par le biais du march\u00e9. L\u2019immixtion des galeries d\u2019art dans l\u2019espace public officiel est d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 d\u00e9terminante. On le constate d\u2019ailleurs dans le pavillon belge o\u00f9 Jos de Gruyter &amp; Harald Thys, connus pour leur travail vid\u00e9o sordide, proposent cette ann\u00e9e une poup\u00e9e parfaitement clean qui se n\u00e9gociera ais\u00e9ment en tant que sculpture. Chaque \u00e9dition laisse toujours plus de place \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements priv\u00e9s d\u00e9sireux de se monnayer une place dans le grand spectacle de l\u2019art. Les critiques d\u2019art actifs dans nos m\u00e9dias \u00e9voquent g\u00e9n\u00e9ralement \u00abnos Belges \u00e0 Venise\u00bb, sans bien distinguer les artistes en s\u00e9lection officielle de ceux qui ont \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s dans le cadre de manifestations priv\u00e9es, en marge de la Biennale. Ainsi, au Palazzo Grassi, propri\u00e9t\u00e9 du milliardaire fran\u00e7ais Fran\u00e7ois Pinault, Luc Tuymans pr\u00e9sente une grande r\u00e9trospective de ses \u0153uvres qui a, fort \u00e0 propos, ouvert ses portes juste avant l\u2019inauguration officielle de la Biennale et b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 ainsi d\u2019une attention m\u00e9diatique exceptionnelle. En juin, son tableau Schwarzheide, l\u2019une de ses \u0153uvres majeures expos\u00e9e \u00e0 Venise sous forme de mosa\u00efque de marbre, s\u2019est vendu 1,4\u00a0million d\u2019euros lors d\u2019une vente aux ench\u00e8res \u00e0 Londres. Un tel prix ne refl\u00e8te en rien la valeur de l\u2019\u0153uvre, mais plut\u00f4t le fait que les artistes sont devenus des marques. Mais aussi que de plus en plus d\u2019argent se concentre entre les mains d\u2019un petit groupe de personnes, partout dans le monde, notamment gr\u00e2ce \u00e0 la sp\u00e9culation dans le domaine de l\u2019art.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">D\u00e9cr\u00e9ter que des artistes engag\u00e9s tels que B\u00fcchel devraient faire autre chose, et feraient mieux de se tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart d\u2019un spectacle tel que la Biennale, est plus qu\u2019une incitation \u00e0 les faire capituler. Vouloir d\u00e9finir d\u2019autorit\u00e9 ce que l\u2019art doit \u00eatre ne peut que mener sur une pente totalitaire. Ce dont les artistes ont besoin, c\u2019est d\u2019un espace de libert\u00e9 o\u00f9 laisser tout ce qu\u2019ils ont en eux remonter \u00e0 la surface. Et m\u00eame si cela d\u00e9bouche sur des r\u00e9sultats r\u00e9actionnaires, cela peut se r\u00e9v\u00e9ler hautement instructif. Comme tableau clinique du capitalisme, par exemple. B\u00fcchel ne peut d\u2019ailleurs r\u00e9aliser son \u0153uvre critique qu\u2019au travers de la soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 il vit. Une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 les touristes se bousculent pour visiter San Michele, l\u2019\u00eele des morts, cimeti\u00e8re de Venise, dont Cees Nooteboom d\u00e9crit amoureusement la beaut\u00e9 dans son dernier livre consacr\u00e9 \u00e0 Venise<span class=\"Lava---text-NOTE-NUMBER\"><span id='easy-footnote-1-23840' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/may-you-live-in-interesting-times\/#easy-footnote-bottom-1-23840' title='Cees Nooteboom, &lt;span class=&quot;LAVA---SOURCE-italic1&quot;&gt;Veneti\u00eb. De leeuw, de stad en het water&lt;\/span&gt;, De Bezige Bij, 2018. Non traduit en fran\u00e7ais.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, mais pr\u00e9f\u00e8rent d\u00e9tourner le regard des morts que charrie ce bateau.<\/p>\n<blockquote><p><span class=\"CharOverride-19\">Les arts dits libres ont toujours \u00e9t\u00e9 id\u00e9ologiques.<\/span><\/p><\/blockquote>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">Autre r\u00e9action courrouc\u00e9e, celle d\u2019un critique qui rejette la responsabilit\u00e9 que fait peser B\u00fcchel sur nos \u00e9paules. Selon lui, l\u2019\u0153uvre ne tourne qu\u2019autour de l\u2019ego de l\u2019artiste et de son privil\u00e8ge de blanc de pouvoir la proposer, exploitant une fois de plus la souffrance de ces victimes noires. Mais pourquoi l\u2019un des nombreux artistes noirs expos\u00e9s \u00e0 la Biennale n\u2019aurait-il pas pu r\u00e9aliser cette m\u00eame \u0153uvre? Si l\u2019on utilise ici le terme \u00abblanc\u00bb en tant que concept philosophique et non \u00e9tiquette ethnique, il y a \u00e9norm\u00e9ment \u00e0 dire au sujet de Barca Nostra. Si la notion de blancheur renvoie au capitalisme occidental qui a d\u00e9velopp\u00e9 des th\u00e9ories racistes afin de l\u00e9gitimer son entreprise de pillage mondial et de monter les gens les uns contre les autres pour laisser le champ libre aux \u00e9lites, alors, en effet, cette \u0153uvre oppressante aborde une th\u00e9matique importante. Elle nous met \u00e0 nu, en tant qu\u2019\u00a0\u00ab\u00a0amis des arts\u00bb dont le statut d\u00e9coule d\u2019une longue tradition de militarisme, de colonialisme et de pillage. \u00catre en mesure de voir cette \u0153uvre est le signe que nous nous trouvons sur cette rive-ci du monde. Vue sous cet angle sinistre, l\u2019\u0153uvre de B\u00fcchel outrepasse les fronti\u00e8res de la beaut\u00e9 pour toucher \u00e0 ce que le philosophe Kant appelait \u00able sublime\u00bb. Elle acquiert ainsi une pertinence morale, dans la mesure o\u00f9 il est salutaire de quitter de temps en temps sa zone de confort. Il est surprenant que cela n\u2019ait pas effleur\u00e9 les critiques d\u2019art.<\/p>\n<p class=\"_-5-Lava---article-BODY-2-COLUMN\">En bref, ce qui est int\u00e9ressant dans les r\u00e9actions au travail de B\u00fcchel, c\u2019est qu\u2019elles soulignent notre r\u00e9pulsion actuelle vis-\u00e0-vis de l\u2019art politique d\u00e9rangeant, incontestablement li\u00e9e \u00e0 la d\u00e9politisation massive de notre soci\u00e9t\u00e9. L\u2019art dit libre a pourtant de tout temps \u00e9t\u00e9 id\u00e9ologique. Le simple fait qu\u2019on le qualifie de \u00ablibre\u00bb \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 les nations occidentales passent leur temps \u00e0 attaquer le reste du monde au nom de la \u00ablibert\u00e9\u00bb et de la \u00abd\u00e9mocratie\u00bb est particuli\u00e8rement \u00e9loquent. Vouloir produire de l\u2019art d\u00e9tach\u00e9 de la politique revient \u00e0 valider les rapports de force qui d\u00e9terminent notre soci\u00e9t\u00e9, notamment en r\u00e9futant leur existence et en d\u00e9tournant l\u2019attention vers autre chose. Au cours de la d\u00e9cennie pass\u00e9e, l\u2019expansion des arts occidentaux est rest\u00e9e \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 celle de la mondialisation \u00e9conomique. M\u00eame si l\u2019on pense que l\u2019art doit \u00eatre critique, la folie des biennales et autres happenings artistiques internationaux a commod\u00e9ment offert aux multinationales un terrain propice pour d\u00e9velopper leur sponsoring et conqu\u00e9rir ainsi de nouveaux march\u00e9s de mati\u00e8res premi\u00e8res ou d\u2019exportation. Et m\u00eame si ce n\u2019est pas cens\u00e9 \u00eatre sa vocation, un art qui raconte une histoire de m\u00e9lange et de transformation, de croisements et de d\u00e9passement des fronti\u00e8res entre nations, traditions et cultures, devient rapidement, sur le plan id\u00e9ologique, un compagnon de route, voire un pionnier de la mondialisation du march\u00e9. Lorsque l\u2019art brise le carcan des valeurs fig\u00e9es, cesse de se prot\u00e9ger pour s\u2019ouvrir \u00e0 la mobilit\u00e9 et pr\u00e9sente l\u2019autonomie de l\u2019individu consommateur comme son but supr\u00eame, il adopte le langage du libre-\u00e9change. Comme le missionnarisme et le colonialisme, en d\u2019autres temps, commerce de l\u2019art et n\u00e9olib\u00e9ralisme vont aujourd\u2019hui de pair, ce qui s\u2019apparente \u00e0 une h\u00e9g\u00e9monie culturelle, voire un imp\u00e9rialisme du go\u00fbt, qui ouvre, s\u2019approprie et transforme les cultures populaires conservatrices en produits commercialisables utiles, que les touristes peuvent manger et acheter. En tant qu\u2019artiste contemporain, B\u00fcchel n\u2019\u00e9chappe pas non plus \u00e0 la confrontation avec son propre Barca Nostra, bien qu\u2019il n\u2019ait jamais pr\u00e9tendu le vouloir ni le pouvoir.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019art politique de Christoph B\u00fcchel joue les trouble-f\u00eates \u00e0 la Biennale de Venise. 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