{"id":11631,"date":"2018-12-17T06:09:49","date_gmt":"2018-12-17T04:09:49","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=11631"},"modified":"2022-09-27T15:32:41","modified_gmt":"2022-09-27T13:32:41","slug":"les-avatars-de-la-nouvelle-economie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-avatars-de-la-nouvelle-economie\/","title":{"rendered":"Les avatars de la nouvelle \u00e9conomie"},"content":{"rendered":"<p>Les revendications et la combativit\u00e9 des coursiers de Deliveroo rejoignent celles du mouvement historique des travailleurs : refus de l&rsquo;exploitation, m\u00eame sous un masque de nouveaut\u00e9 et de coolitude.<br \/>\n<img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-11635\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Lava07-illus-redkitten-TRK010web01xp1-05-873x600.png\" alt=\"\" width=\"873\" height=\"600\" \/><\/p>\n<p>De l&rsquo;automne au printemps 2018, la Belgique a beaucoup entendu parler de la lutte des coursiers \u00e0 v\u00e9lo travaillant pour la plateforme Deliveroo, un service en ligne de commande et de livraison de plats pr\u00e9par\u00e9s. Ces coursiers protestaient contre le changement drastique de statut et de conditions de travail que leur imposait l&rsquo;entreprise.<\/p>\n<p>Ces \u00e9v\u00e8nements s&rsquo;inscrivent dans une lutte de longue haleine et europ\u00e9enne mais qui s&rsquo;est faite jusqu&rsquo;ici en ordre dispers\u00e9 : r\u00e9guli\u00e8rement, on entend parler d&rsquo;une action des coursiers ou d&rsquo;une d\u00e9cision de justice ici ou l\u00e0 en Europe mais les d\u00e9cisions sont parfois contradictoires et les luttes ont du mal \u00e0 se f\u00e9d\u00e9rer.<\/p>\n<p>Deliveroo poursuit un objectif \u00e0 long terme qu&rsquo;il entend imposer par le fait accompli : subvertir compl\u00e8tement le droit du travail. Face \u00e0 lui, des gouvernements complices et qui sont dans la crainte de froisser le veau d&rsquo;or de l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;internet, des syndicats t\u00e2tonnants parce qu&rsquo;ils ne peuvent pas appliquer les m\u00e9thodes traditionnelles de lutte, des jeunes travailleurs vite d\u00e9go\u00fbt\u00e9s et qui pr\u00e9f\u00e8rent l\u00e9gitimement passer \u00e0 autre chose plut\u00f4t que de s&rsquo;enferrer dans une lutte \u00e0 long terme. En gros, un mod\u00e8le social qui, d\u00e9j\u00e0 malmen\u00e9, se fait ici lentement mais s\u00fbrement violer.<\/p>\n<h2>Loin de l&rsquo;image d&rsquo;\u00c9pinal<\/h2>\n<p>Deliveroo a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 \u00e0 Londres en 2013. Il est pr\u00e9sent maintenant dans douze pays dont la Belgique o\u00f9 il s&rsquo;est install\u00e9 fin 2015, \u00e0 Bruxelles et dans onze autres villes. Tout tourne autour d&rsquo;un site web (www.deliveroo.be) qui permet de commander un plat dans une liste de restaurants partenaires. Lorsque le client commande, il paie directement \u00e0 Deliveroo. Le restaurant re\u00e7oit, envoy\u00e9e par la plateforme, une notification de commande qu&rsquo;il doit confirmer. Ceci fait, par l&rsquo;application smartphone de Deliveroo, un coursier se voit proposer de prendre en charge la commande. \u00c0 ce stade, il conna\u00eet uniquement l&rsquo;adresse du restaurant. S&rsquo;il accepte, il va chercher la commande au restaurant puis re\u00e7oit l&rsquo;adresse du client \u00e0 livrer. Deliveroo paie la commande au restaurant (prix du plat moins une marge n\u00e9goci\u00e9e entre Deliveroo et le restaurateur, de l&rsquo;ordre de 25 \u00e0 30 %).<\/p>\n<p>Tout cela est g\u00e9r\u00e9 par un algorithme dont les d\u00e9tails sont inconnus. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pourquoi les coursiers ont souvent soulev\u00e9 des questions sur les param\u00e8tres qu&rsquo;utilise l&rsquo;algorithme pour leur attribuer les commandes. De plus, si le coursier a un probl\u00e8me dans le d\u00e9roulement de la commande (restaurant d\u00e9faillant, probl\u00e8me technique, client introuvable, accident, etc.), il appelle un service\u2026 qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9localis\u00e9 \u00e0 Madagascar \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2017 : ceci a provoqu\u00e9 une premi\u00e8re mobilisation, les coursiers pouvant difficilement comprendre que leur seul contact humain avec Deliveroo, leur seule bou\u00e9e en cas de probl\u00e8me, soit situ\u00e9 sur un autre continent.<\/p>\n<blockquote><p>Pour toute une g\u00e9n\u00e9ration, l&rsquo;id\u00e9e que le travailleur puisse avoir des droits deviendra incongrue.<\/p><\/blockquote>\n<p>Loin de l&rsquo;image d&rsquo;\u00c9pinal v\u00e9hicul\u00e9e par Deliveroo, selon laquelle le coursier travaillerait \u00ab quand il le veut \u00bb, d\u00e9cidant de mani\u00e8re impromptue de faire quelques courses entre deux autres activit\u00e9s, les coursiers doivent r\u00e9server leurs cr\u00e9neaux horaires de travail bien \u00e0 l&rsquo;avance. Ils peuvent le faire au dernier moment, mais avec peu de chances de l&rsquo;obtenir car certains cr\u00e9neaux sont tr\u00e8s convoit\u00e9s. En outre, un syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9valuation donne un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 certains coursiers pour la r\u00e9servation des cr\u00e9neaux. Beaucoup de coursiers sont \u00e9tudiants ou exercent cette activit\u00e9 en compl\u00e9ment d&rsquo;une autre, plus stable, mais ce n&rsquo;est pas le cas de tous. Certains tentent d&rsquo;en vivre et d&rsquo;autres, victimes de discriminations \u00e0 l&#8217;embauche et lass\u00e9s d&rsquo;\u00eatre au ch\u00f4mage, y voient le seul emploi accessible.<\/p>\n<h2>D&rsquo;un travail sous contrat \u00e0 la r\u00e9mun\u00e9ration \u00e0 la course<\/h2>\n<p>Jusqu&rsquo;en f\u00e9vrier 2018, la plupart des coursiers prestaient pour Deliveroo avec un contrat <a href=\"http:\/\/www.smartbe.be\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">SMart<\/a>\u00a0qui jouait le r\u00f4le d&rsquo;interm\u00e9diaire, ce qui transformait de ce fait un prestataire ind\u00e9pendant en un salari\u00e9 ponctuel : SMart facturait \u00e0 Deliveroo et payait le salaire du prestataire, apr\u00e8s avoir retenu sa marge, les cotisations sociales et le pr\u00e9compte professionnel. Avantages pour le patron : c&rsquo;est comme s&rsquo;il avait affaire \u00e0 un ind\u00e9pendant, aucune responsabilit\u00e9 d&#8217;employeur, aucune formalit\u00e9 administrative sinon payer la facture. Avantages pour le prestataire : il est dans les liens d&rsquo;un contrat de travail, le droit social s&rsquo;applique, il est assur\u00e9, il cotise et b\u00e2tit des droits \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p>Cependant, le syst\u00e8me SMart n&rsquo;est pas de l&rsquo;int\u00e9rim au sens de la loi et pose certains probl\u00e8mes : relation de travail triangulaire, mise \u00e0 disposition, contrats CDD successifs, etc. M\u00eame si le prestataire b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;un contrat de travail, son statut reste fondamentalement pr\u00e9caire. SMart ne lui fournit aucun travail (il doit le trouver lui-m\u00eame), les contrats sont de dur\u00e9e limit\u00e9e \u00e0 chaque mission et il n&rsquo;y a aucune garantie de continuit\u00e9, et donc aucune s\u00e9curit\u00e9 de l&#8217;emploi. Si le coursier ne trouve plus de cr\u00e9neaux horaires libres ou si Deliveroo ne veut plus travailler avec lui, il est dans la situation d&rsquo;un employ\u00e9 licenci\u00e9, mais sans pr\u00e9avis ni indemnit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce syst\u00e8me donne n\u00e9anmoins quelques avantages aux coursiers. Comme ils sont dans le cadre d&rsquo;un contrat, le droit du travail s&rsquo;applique, et donc :<\/p>\n<ul>\n<li>Ils sont couverts par l&rsquo;assurance l\u00e9gale en cas d&rsquo;accident du travail (m\u00eame si les niveaux d&rsquo;indemnisation sont r\u00e9duits en proportion de leur r\u00e9gime de travail, souvent faible), leur responsabilit\u00e9 civile est limit\u00e9e en cas de dommage.<\/li>\n<li>Ils sont pay\u00e9s \u00e0 l&rsquo;heure et au moins au salaire horaire minimum applicable dans le secteur. Ce point est fondamental : il implique la garantie d&rsquo;une r\u00e9mun\u00e9ration quand on se rend disponible, m\u00eame si le nombre de commandes est faible.<\/li>\n<li>Toute prestation doit durer au minimum trois heures, ce qui donne l&rsquo;assurance que lorsqu&rsquo;on commence \u00e0 travailler, c&rsquo;est pour un gain minimum.<\/li>\n<li>Ce type de contrat ouvre des droits \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 sociale, ce qui permet notamment aux coursiers de percevoir des allocations de ch\u00f4mage apr\u00e8s une certaine p\u00e9riode de travail. Ceci est loin d&rsquo;\u00eatre anodin car beaucoup d&rsquo;entre eux travaillent l\u00e0 en attendant de trouver autre chose. Il est donc essentiel de pouvoir s&rsquo;inscrire comme demandeur d&#8217;emploi, d&rsquo;avoir acc\u00e8s aux formations, etc.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Mais, fin octobre 2017, apr\u00e8s dix-huit mois de contrat avec SMart, Deliveroo a d\u00e9nonc\u00e9 ce type de contrat et a annonc\u00e9 ne plus vouloir travailler, \u00e0 partir de f\u00e9vrier 2018, qu&rsquo;avec des coursiers sous statut d&rsquo;ind\u00e9pendant, pay\u00e9s non plus \u00e0 l&rsquo;heure mais \u00e0 la course, donc sans contrat de travail.<\/p>\n<h2>Un conflit social hors cat\u00e9gorie<\/h2>\n<p>Cette annonce a provoqu\u00e9 une forte mobilisation des coursiers. Ils ont en effet bien compris les enjeux du paiement \u00e0 la course : s&rsquo;il y a peu de commandes dans le cr\u00e9neau horaire o\u00f9 ils sont inscrits, leur r\u00e9mun\u00e9ration est revue \u00e0 la baisse et ils n&rsquo;ont plus de r\u00e9mun\u00e9ration garantie. Une diminution des commandes devient donc leur probl\u00e8me et non plus celui de Deliveroo. Et celui-ci, qui n&rsquo;a plus aucune raison de limiter le nombre de coursiers, peut r\u00e9partir les commandes sur une plus grande quantit\u00e9 de personnes, puisque cela ne change rien \u00e0 son co\u00fbt. Autre changement majeur : puisqu&rsquo;il est inclus dans le prix forfaitaire de la course, aucun temps d&rsquo;attente n&rsquo;est plus pay\u00e9, que ce soit au restaurant (pour la pr\u00e9paration de la commande), ou chez le client, ou \u00e0 cause des al\u00e9as de la course (conditions m\u00e9t\u00e9o, client difficile \u00e0 trouver). Tout cela devient le probl\u00e8me du coursier et non plus de Deliveroo.<\/p>\n<blockquote><p>Pour un syndicaliste, essayer d&rsquo;organiser les coursiers de Deliveroo, c&rsquo;est comme skier hors-piste.<\/p><\/blockquote>\n<p>L&rsquo;enjeu est de taille et, gr\u00e2ce aux r\u00e9seaux sociaux et apr\u00e8s avoir r\u00e9ussi \u00e0 organiser des assembl\u00e9es, des coursiers se sont f\u00e9d\u00e9r\u00e9s en nombre suffisant pour pouvoir faire pression. Fin d\u00e9cembre 2017 et surtout en janvier 2018, ils se sont rassembl\u00e9s \u00e0 de tr\u00e8s nombreuses reprises, ont d\u00e9cid\u00e9 de faire gr\u00e8ve en refusant la livraison des commandes et ont fait la tourn\u00e9e des restaurants partenaires pour leur demander de soutenir leur action et de se d\u00e9connecter de Deliveroo. Nous avons pu v\u00e9rifier l&rsquo;efficacit\u00e9 de cette action : Deliveroo a \u00e9t\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 de livrer ses clients.<\/p>\n<p>Cette lutte s&rsquo;est d\u00e9roul\u00e9e dans plusieurs pays europ\u00e9ens. En effet, Deliveroo impose les m\u00eames \u00e9volutions en France, en Angleterre, en Espagne, en Italie, etc., avan\u00e7ant toutefois \u00e0 des moments diff\u00e9rents dans chaque pays afin de diviser la r\u00e9action. Cependant, les contacts entre les coursiers des divers pays se sont multipli\u00e9s : une rencontre europ\u00e9enne est pr\u00e9vue et des actions transnationales seront bient\u00f4t une r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Toutes ces pressions ont permis une premi\u00e8re victoire. Deliveroo a accept\u00e9 de discuter avec une d\u00e9l\u00e9gation de coursiers et avec les organisations syndicales. Celles-ci ont propos\u00e9 diff\u00e9rentes solutions pour pr\u00e9server une certaine flexibilit\u00e9 dans l&rsquo;organisation tout en utilisant les formes l\u00e9gales de travail temporaire (CDD, int\u00e9rim). Malgr\u00e9 tout, Deliveroo a maintenu son ultimatum : depuis le 1er f\u00e9vrier 2018, il utilise uniquement des coursiers ind\u00e9pendants, donc avec paiement \u00e0 la course et non \u00e0 l&rsquo;heure, ce qui exclut toute relation de travail salari\u00e9.<\/p>\n<p>Cependant, fin janvier 2018, ayant constat\u00e9 que de nombreux candidats coursiers \u00e9taient d\u00e9courag\u00e9s par le statut d&rsquo;ind\u00e9pendant, qui demande un suivi administratif et comptable et donc un travail suppl\u00e9mentaire incompatible avec la notion de travail d&rsquo;appoint et avec l&rsquo;instabilit\u00e9 de ce m\u00e9tier, Deliveroo leur a propos\u00e9 de travailler en mode \u00ab P2P \u00bb (peer to peer) en utilisant la loi dite \u00ab loi De Croo \u00bb : dans une \u00e9conomie dite \u00ab collaborative \u00bb, cette loi permet de gagner jusqu&rsquo;\u00e0 5.100\u20ac par an, en payant un pr\u00e9compte lib\u00e9ratoire de 10 % et sans cotisation de s\u00e9curit\u00e9 sociale. R\u00e9cemment, ce syst\u00e8me a m\u00eame \u00e9t\u00e9 \u00e9tendu au travail associatif et aux services occasionnels entre citoyens, et, d\u00e9sormais, ce sont 6.000\u20ac par an qui sont d\u00e9fiscalis\u00e9s et libres de cotisations sociales. Ce syst\u00e8me est une sorte d&rsquo;ovni, c&rsquo;est en quelque sorte du travail qui n&rsquo;est pas consid\u00e9r\u00e9 comme du travail : le droit du travail ne s&rsquo;applique pas, le travailleur n&rsquo;a aucun statut ni aucun droit aux prestations sociales.<\/p>\n<h2>L&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;utiliser les outils syndicaux traditionnels<\/h2>\n<p>Dans le respect de l&rsquo;autonomie des coursiers, car elles consid\u00e8rent que l&rsquo;organisation des travailleurs doit venir des travailleurs eux-m\u00eames, deux centrales de la CSC (CNE et CSC Transcom) m\u00e8nent depuis vingt mois un travail de longe haleine pour les soutenir.<\/p>\n<p>Cette implication est fondamentale pour l&rsquo;organisation syndicale. En effet, Deliveroo compte actuellement plus de deux mille coursiers. Or, un coursier op\u00e8re en moyenne pendant seulement deux mois. Sur un an, ce sont donc plus de dix mille travailleurs qui sont concern\u00e9s.<\/p>\n<p>L&rsquo;enjeu est aussi id\u00e9ologique. Les coursiers sont en effet souvent tr\u00e8s jeunes. Or, ce que l&rsquo;on vit dans ses premi\u00e8res exp\u00e9riences devient la norme : bient\u00f4t, pour toute une g\u00e9n\u00e9ration, l&rsquo;id\u00e9e que le travailleur ait des droits et l&#8217;employeur des responsabilit\u00e9s \u00e0 son \u00e9gard risque de devenir incongrue. Derri\u00e8re Deliveroo et les autres avatars de la nouvelle \u00e9conomie, de l&rsquo;\u00e9conomie \u00ab collaborative \u00bb ou de la gig economy, il y a une tentative de subversion radicale du droit du travail et de la s\u00e9curit\u00e9 sociale. Les gouvernements laissent faire ou sont complices de ce qui est pour eux un cheval de Troie pour que tout ceci devienne la norme demain et partout ailleurs. Combattre cette situation, c&rsquo;est donc d\u00e9fendre les conditions de travail futures de tous les travailleurs.<\/p>\n<p>Cependant, pour un syndicaliste, essayer d&rsquo;organiser les coursiers de Deliveroo, c&rsquo;est comme skier hors-piste car aucun des outils traditionnels de lutte ne peut \u00eatre mobilis\u00e9.<\/p>\n<ul>\n<li>Le fait que Deliveroo ne reconnaisse pas les coursiers comme ses propres employ\u00e9s emp\u00eache d&rsquo;organiser le dialogue social pr\u00e9vu par la loi. Lorsque les coursiers prestaient pour SMart, il existait encore un employeur juridique, m\u00eame s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas le v\u00e9ritable employeur, celui qui d\u00e9termine les conditions de travail. Depuis que les coursiers sont soit sous statut d&rsquo;ind\u00e9pendant, soit en mode loi De Croo, il n&rsquo;existe plus d&#8217;employeur au sens l\u00e9gal, et donc plus d&rsquo;organes r\u00e9glementaires de concertation : \u00e9lections sociales, d\u00e9l\u00e9gation syndicale, etc.<\/li>\n<li>En Belgique, les travailleurs sont \u00e9parpill\u00e9s dans douze villes et vingt zones de travail, se succ\u00e8dent sur sept jours et six heures de service, sont constamment en d\u00e9placement dans les rues et ne travaillent souvent que quelques heures par semaine. Il n&rsquo;y a donc ni lieu, ni moment o\u00f9 l&rsquo;on peut rencontrer facilement de grands groupes de travailleurs, distribuer des tracts, entamer la conversation, comme par exemple \u00e0 une sortie d&rsquo;usine. Il n&rsquo;y a pas non plus de liste disponible des coursiers qui pourrait permettre d&rsquo;envoyer \u00e0 tous un message. Les r\u00e9seaux sociaux sont utiles mais il faut que le livreur fasse, au moins une premi\u00e8re fois, la d\u00e9marche de venir chercher l&rsquo;information. Rassembler les coursiers implique donc de se mettre \u00e0 plusieurs et de sillonner les rues plusieurs soirs d&rsquo;affil\u00e9e pour distribuer des tracts \u00e0 ceux que l&rsquo;on croise.<\/li>\n<li>Les conditions de travail sont telles (p\u00e9nibilit\u00e9, dangerosit\u00e9, faible salaire, etc.) qu&rsquo;en moyenne un coursier est actif pendant seulement deux mois. Cet \u00e9norme renouvellement signifie que tout travail pour approcher, convaincre et mobiliser doit \u00eatre constamment recommenc\u00e9.<\/li>\n<li>Il n&rsquo;existe \u00e9videmment pas de tradition syndicale, d&rsquo;autant plus que les coursiers sont jeunes, dispers\u00e9s et parlent peu entre eux. L&rsquo;intervention d&rsquo;un syndicat peut m\u00eame susciter de la m\u00e9fiance : certains pensent que son objectif est de saborder cette activit\u00e9, et donc leur travail, parce qu&rsquo;elle ne correspondrait pas \u00e0 son mod\u00e8le id\u00e9al. Cette m\u00e9fiance et ce pr\u00e9jug\u00e9 sont \u00e9videmment renforc\u00e9s par la communication que Deliveroo fait \u00e0 ses coursiers.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>Le proph\u00e8te Deliveroo<\/h2>\n<p>L&rsquo;entreprise Deliveroo n&rsquo;est pas cot\u00e9e en Bourse mais elle a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 plusieurs lev\u00e9es de fonds aupr\u00e8s d&rsquo;investisseurs et sa valorisation atteint deux milliards de dollars. Qu&rsquo;est-ce qui peut justifier un tel engouement puisque Deliveroo n&rsquo;a en fait rien invent\u00e9, ni l&rsquo;internet, ni la livraison de plats \u00e0 domicile, ni l&rsquo;annuaire \u00e9lectronique de restaurants ?<\/p>\n<p>Il s&rsquo;agit d&rsquo;un mod\u00e8le caricatural d&rsquo;\u00e9conomie parasite, d&rsquo;un interm\u00e9diaire qui s&rsquo;ins\u00e8re dans une relation \u00e9conomique sans presque rien y apporter. En effet, la valeur ajout\u00e9e par Deliveroo dans la commande est faible : elle consiste en la centralisation de la commande, le paiement puis, et essentiellement, la livraison de plats, soit justement le travail des coursiers, qu&rsquo;elle ne reconna\u00eet pourtant pas comme ses employ\u00e9s. Et pourtant, Deliveroo ponctionne une marge \u00e9norme puisque le tarif de base est de 30 % de la valeur des plats sur la carte. Et il la ponctionne sur les v\u00e9ritables cr\u00e9ateurs de valeur ajout\u00e9e : le restaurateur et le livreur.<\/p>\n<p>L&rsquo;atout principal de Deliveroo est son nom et son image. Les utilisateurs tapent \u00ab Deliveroo \u00bb sur leur ordinateur plut\u00f4t que le nom d&rsquo;un concurrent ou directement le nom du restaurant. Mais la concurrence dans le secteur est f\u00e9roce et l&rsquo;entreprise, qui a supplant\u00e9 TakeEatEasy dans notre pays, est rattrap\u00e9e par UberEats et plus marginalement par TakeAway, sans compter les coop\u00e9ratives qui se cr\u00e9ent en misant sur un service personnalis\u00e9 et local.<\/p>\n<p>Mais ce qui int\u00e9resse plus particuli\u00e8rement les investisseurs, c&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9ologie de Deliveroo, sa volont\u00e9 de faire de la propagande par les faits, son r\u00f4le de pionnier faisant exploser les l\u00e9gislations sociales, jug\u00e9es trop contraignantes par les grands capitalistes, son mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9conomie \u00ab \u00e0 la demande \u00bb, avec tr\u00e8s peu de frais fixes et quasiment pas de travailleurs.<\/p>\n<p><strong>Quelles sont les caract\u00e9ristiques de cette id\u00e9ologie ?<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>Refuser d&rsquo;endosser le r\u00f4le et les responsabilit\u00e9s d&rsquo;un employeur. Deliveroo n&rsquo;a jamais voulu reconna\u00eetre les coursiers comme \u00e9tant ses propres employ\u00e9s : ils sont ou ont \u00e9t\u00e9 salari\u00e9s de SMart, prestataires ind\u00e9pendants ou acteurs de l&rsquo;\u00e9conomie \u00ab collaborative \u00bb, mais jamais ses employ\u00e9s. Ce refus culmine avec le mode de paiement \u00e0 la course : Deliveroo ne paie plus le temps de travail mais l&rsquo;acheminement d&rsquo;une commande. C&rsquo;est un \u00e9l\u00e9ment fondamental pour un mod\u00e8le \u00e9conomique qui r\u00e9duit les frais fixes au strict minimum, qui maximise les marges et qui reporte le risque \u00e9conomique sur les travailleurs.<\/li>\n<li>V\u00e9hiculer le mythe du boulot d&rsquo;appoint : \u00ab Deliveroo doit \u00eatre vu comme un job d&rsquo;appoint, il n&rsquo;a pas vocation \u00e0 \u00eatre plus<span id='easy-footnote-1-11631' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-avatars-de-la-nouvelle-economie\/#easy-footnote-bottom-1-11631' title='Mathieu de Lophem, CEO de Deliveroo Benelux, RTBF, 23\/1\/2018.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span>.\u00bb Deliveroo ne pr\u00e9tend donc pas \u00eatre un employeur et offrir un emploi, une situation, un revenu \u00e0 des travailleurs. Il \u00e9clate donc la notion d&#8217;emploi, caract\u00e9ris\u00e9e par un revenu d\u00e9cent, un statut, de bonnes conditions de travail et un \u00e9quilibre entre vie professionnelle et vie priv\u00e9e. \u00c0 part un petit noyau dur de salari\u00e9s qui assure l&rsquo;existence de la marque, le reste du travail est ex\u00e9cut\u00e9 \u00e0 la t\u00e2che par des \u00ab jobistes \u00bb qui combinent les petits boulots et pour qui ce n&rsquo;est pas un travail mais une \u00ab occupation agr\u00e9able \u00bb.<\/li>\n<li>Revendiquer un r\u00f4le disruptif : \u00ab On a radicalement chang\u00e9 les choses \u00bb, \u00ab On essaie de faire comprendre que la Belgique a un cadre l\u00e9gal tr\u00e8s v\u00e9tuste qui ne convient pas aux \u00e9conomies de plateforme \u00bb, \u00ab On a boulevers\u00e9 le statu quo.\u00bb<span id='easy-footnote-2-11631' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-avatars-de-la-nouvelle-economie\/#easy-footnote-bottom-2-11631' title='Mathieu de Lophem, CEO Deliveroo Benelux, Paris Match, 20\/2\/2018.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>. Les protections qu&rsquo;apporte le droit du travail seraient une v\u00e9tust\u00e9 non adapt\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie du futur. En r\u00e9alit\u00e9, loin d&rsquo;inventer un nouveau mod\u00e8le, Deliveroo ouvre la voie \u00e0 un mod\u00e8le o\u00f9 le travailleur n&rsquo;a plus aucun cadre et donc, on en revient \u00e0 la loi de la jungle qui r\u00e9gnait dans le monde du travail au XIXe si\u00e8cle, o\u00f9 n&rsquo;existait aucune r\u00e8gle.<\/li>\n<li>\u00catre un proph\u00e8te venu sauver les jeunes travailleurs du carcan que la soci\u00e9t\u00e9 leur impose. Le mod\u00e8le Deliveroo serait celui qu&rsquo;ils attendent et r\u00e9pondrait \u00e0 leur profond d\u00e9sir de flexibilit\u00e9. Car bien s\u00fbr, ce n&rsquo;est pas pour maximiser son profit que Deliveroo contourne le droit du travail : il le fait pour le bonheur des prestataires !<\/li>\n<\/ul>\n<h2>Les revendications des coursiers<\/h2>\n<p>Les coursiers, qui se sont rassembl\u00e9s et qui ont men\u00e9 des actions collectives, revendiquaient d&rsquo;\u00eatre pay\u00e9s \u00e0 l&rsquo;heure, de b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;un minimum de salaire horaire et du statut de salari\u00e9, ils voulaient plus de transparence et d&rsquo;\u00e9quit\u00e9 quant aux choix de l&rsquo;algorithme pour l&rsquo;attribution des commandes et la mise en place d&rsquo;un dialogue social avec Deliveroo. Rien l\u00e0-dedans que l&rsquo;on puisse pr\u00e9senter comme une demande de \u00ab plus de flexibilit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<blockquote><p>L&rsquo;enjeu n&rsquo;est rien moins que la remise en question de la place du travail et du travailleur dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>D&rsquo;apr\u00e8s Deliveroo, le fait de devoir travailler par tranches d&rsquo;au moins trois heures serait une contrainte insupportable pour les coursiers. Si la possibilit\u00e9 th\u00e9orique de travailler une heure ou deux entre deux autres occupations para\u00eet sympathique, la plupart pourtant pr\u00e9f\u00e8rent encha\u00eener le plus d&rsquo;heures possible pour que leur effort de mise en route soit rentabilis\u00e9, et non se voir imposer des heures de travail d\u00e9pareill\u00e9es entre les cr\u00e9neaux d\u00e9j\u00e0 attribu\u00e9s, d&rsquo;autant plus qu&rsquo;ils ne choisissent pas vraiment les heures et prennent ce qui est disponible.<\/p>\n<p>Cette question de la flexibilit\u00e9 horaire cache mal la question primordiale du paiement \u00e0 l&rsquo;heure : on ne voit pas quel avantage il y aurait \u00e0 \u00eatre pay\u00e9 \u00e0 la commande plut\u00f4t que de b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;un minimum horaire garanti et de ne pas d\u00e9pendre du nombre de commandes et du temps d&rsquo;attente.<\/p>\n<p>En termes de s\u00e9curit\u00e9, Deliveroo souscrit une assurance pour ses coursiers, ce qui d\u00e9montre bien au passage qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit aucunement de travail ind\u00e9pendant. Cependant, cette assurance est tr\u00e8s en de\u00e7\u00e0 de la couverture de l&rsquo;assurance-loi pour les accidents du travail : l&rsquo;indemnisation pendant la p\u00e9riode de r\u00e9tablissement est limit\u00e9e \u00e0 six mois, et la compensation en cas d&rsquo;invalidit\u00e9 permanente est forfaitaire et limit\u00e9e arbitrairement \u00e0 quelques situations. Ainsi la perte d&rsquo;une jambe est indemnis\u00e9e par une prime unique de 50.000 \u20ac, quel que soit l&rsquo;\u00e2ge, alors que, s&rsquo;agissant majoritairement de jeunes travailleurs, ceux-ci subiraient les cons\u00e9quences de ce handicap pendant longtemps. Une l\u00e9sion causant un trouble cognitif ou neurologique m\u00eame grave (amn\u00e9sie totale, d\u00e9bilit\u00e9) n&rsquo;est pas indemnis\u00e9e.<\/p>\n<p>Le pire est que Deliveroo fait croire aux coursiers qu&rsquo;ils sont ad\u00e9quatement couverts. Laisser une entreprise d\u00e9finir arbitrairement les limites de la couverture de ses travailleurs en cas d&rsquo;accident du travail est tout simplement criminel. Les m\u00e9dias ont d\u00e9j\u00e0 relat\u00e9 la m\u00e9saventure d&rsquo;un coursier qui, s&rsquo;\u00e9tant cass\u00e9 la clavicule lors d&rsquo;une chute pendant le travail, a perdu tout revenu pendant quatre mois, s&rsquo;est fait expulser de son logement qu&rsquo;il ne pouvait plus payer et a d\u00fb se faire h\u00e9berger par des amis. Combien faudra-t-il de tels cas de drames humains avant que l&rsquo;on crie au scandale ?<\/p>\n<h2>Des gouvernants complices et une justice mal taill\u00e9e<\/h2>\n<p>La mystification id\u00e9ologique semble fonctionner. Quel politique voudrait \u00eatre accus\u00e9 de ralentir le train de la \u00ab nouvelle \u00e9conomie \u00bb au nom de lois \u00ab v\u00e9tustes \u00bb et \u00ab inadapt\u00e9es \u00bb ? Certains partis se veulent la courroie de transmission des d\u00e9sirs des plateformes et partagent sans doute leur volont\u00e9 de subvertir le droit du travail, comme avec la mise en place de la loi De Croo sur l&rsquo;\u00e9conomie \u00ab collaborative \u00bb puis son extension r\u00e9cente de juillet 2018. D&rsquo;autres ont une attitude ambigu\u00eb : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 on diligente l&rsquo;inspection sociale pour enqu\u00eater, de l&rsquo;autre on rencontre les dirigeants de l&rsquo;entreprise et on les rassure<span id='easy-footnote-3-11631' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-avatars-de-la-nouvelle-economie\/#easy-footnote-bottom-3-11631' title='\u00ab Kris Peeters rencontre la direction de Deliveroo \u00e0 Davos \u00bb, Belga, 25\/1\/2018.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Par ailleurs, le recours \u00e0 la justice est frustrant car notre syst\u00e8me judiciaire est peu adapt\u00e9 aux probl\u00e9matiques collectives. Un recours se fait au nom d&rsquo;un travailleur, ou d&rsquo;une liste limit\u00e9e de travailleurs, et il ne concerne qu&rsquo;eux. Aucune d\u00e9cision judiciaire ne va donc trancher un probl\u00e8me de mani\u00e8re globale.<\/p>\n<p>Par exemple, fin mars 2018, une demande \u00e0 la Commission administrative de r\u00e8glement de la relation de travail du SPF S\u00e9curit\u00e9 sociale avait permis de confirmer que le travail de coursier, dans les conditions impos\u00e9es par Deliveroo, relevait du statut de salari\u00e9 et non d&rsquo;ind\u00e9pendant<span id='easy-footnote-4-11631' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/les-avatars-de-la-nouvelle-economie\/#easy-footnote-bottom-4-11631' title='Cette d\u00e9cision a une port\u00e9e de principe tr\u00e8s importante ; elle reprend clairement, dans les conditions de travail des coursiers, les \u00e9l\u00e9ments qui permettent de refuser la qualification de relation ind\u00e9pendante (&lt;a href=&quot;http:\/\/terralaboris.be\/IMG\/pdf\/crt_2018_02_23_116_fr_20180209.pdf&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener noreferrer&quot;&gt;Demande de qualification de la relation de travail&lt;\/a&gt;)'><sup>4<\/sup><\/a><\/span>. Mais cette d\u00e9cision n&rsquo;est formellement opposable que pour les deux coursiers qui ont pr\u00eat\u00e9 leur nom \u00e0 la demande. Elle ne l&rsquo;est pas aux dix mille autres !<\/p>\n<p>Cette d\u00e9cision a de plus \u00e9t\u00e9 contest\u00e9e par Deliveroo et sera r\u00e9examin\u00e9e par le tribunal du travail. La proc\u00e9dure prendra certainement un an et une enqu\u00eate de l&rsquo;auditorat est en cours, qui pourrait elle aussi prendre du temps. En attendant, Deliveroo consolide le fait accompli ou passe d\u00e9j\u00e0 \u00e0 autre chose, en utilisant par exemple des coursiers sous le couvert de la loi De Croo et non plus avec le statut d&rsquo;ind\u00e9pendants.<\/p>\n<p>Un examen par la justice a \u00e9t\u00e9 fait ou est en cours dans d&rsquo;autres pays d&rsquo;Europe (Royaume-Uni, France, Espagne, etc.). Les d\u00e9cisions sont contradictoires (reconnaissance comme salari\u00e9 en Espagne, mais ni en France ni au Royaume-Uni), car elles d\u00e9pendent de d\u00e9finitions l\u00e9gales diff\u00e9rentes pour chaque pays. Ainsi, en France et au Royaume-Uni, il existe un troisi\u00e8me statut, entre celui d&rsquo;ind\u00e9pendant et celui de salari\u00e9, statut qui a justement \u00e9t\u00e9 fait sur mesure pour la nouvelle \u00e9conomie, c&rsquo;est-\u00e0-dire pour les entreprises d\u00e9sireuses de se d\u00e9barrasser de leurs responsabilit\u00e9s vis-\u00e0-vis de leurs travailleurs. Ensuite, la justice a constat\u00e9 que ce statut interm\u00e9diaire convenait aux coursiers puisque ce n&rsquo;est que l&rsquo;application du droit\u2026 qui avait \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli dans ce sens.<\/p>\n<h2>L&rsquo;avant-garde du capitalisme<\/h2>\n<p>Le concept de nouvelle \u00e9conomie ne trompe que celui qui veut se laisser prendre : l&rsquo;internet n&rsquo;est qu&rsquo;une technologie, la livraison de repas \u00e0 domicile n&rsquo;a rien de nouveau, un service de taxi non plus. Le fait d&rsquo;utiliser l&rsquo;internet et un smartphone pour passer sa commande ne change rien au travail de livraison ou de taxi. Et donc ne justifie en aucune fa\u00e7on qu&rsquo;on invente pour l&rsquo;occasion un nouveau droit du travail. Tout comme, autrefois, on n&rsquo;a pas adapt\u00e9 le droit du travail au fait que les entreprises commen\u00e7aient \u00e0 utiliser le t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>La pratique risque de se g\u00e9n\u00e9raliser, le concept de plateforme deviendra banal et g\u00e9n\u00e9ral, et les lois faites aujourd&rsquo;hui pour l&rsquo;\u00e9conomie dite \u00ab collaborative \u00bb seront demain la norme. Ces lois, qui assouplissent les prestations dans le cadre de l&rsquo;\u00e9conomie collaborative, permettent un dumping social par rapport aux formes de travail normales et obligeront donc rapidement toutes les autres entreprises \u00e0 s&rsquo;\u00e9tiqueter \u00ab collaboratives \u00bb pour jouer jeu \u00e9gal. Le d\u00e9mant\u00e8lement du droit social sous pr\u00e9texte de nouvelle \u00e9conomie est donc pr\u00e9texte \u00e0 un d\u00e9mant\u00e8lement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9.<\/p>\n<p>Accompagner, soutenir et alimenter la lutte des coursiers de Deliveroo ne r\u00e8gle pas tout. Car Deliveroo n&rsquo;est qu&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 parmi des dizaines d&rsquo;autres, celles de la myriade Uber par exemple, dont les objectifs sont similaires. L&rsquo;enjeu est fondamental, ce n&rsquo;est rien moins que la remise en question de la place du travail et du travailleur dans la soci\u00e9t\u00e9, que la subversion de toutes les obligations qu&rsquo;avait jusqu&rsquo;alors celui qui fait travailler un tiers \u00e0 son profit : obligation de cr\u00e9er des conditions de travail satisfaisantes, de limiter l&#8217;emprise du travail dans la vie du travailleur, de le r\u00e9mun\u00e9rer suffisamment, de lui donner le droit \u00e0 l&rsquo;expression et \u00e0 la participation, etc.<\/p>\n<p>On peut remarquer que le mod\u00e8le id\u00e9ologique de Deliveroo s&rsquo;accommode d&rsquo;ailleurs parfaitement avec le mod\u00e8le lib\u00e9ral d&rsquo;allocation universelle : si le moyen de subsistance basique \u00e9tait couvert par une allocation sociale, les employeurs seraient lib\u00e9r\u00e9s de toute obligation et de toute responsabilit\u00e9, et pourraient se permettre de n&rsquo;offrir que des jobs d&rsquo;appoint sans aucune stabilit\u00e9 de revenu.<\/p>\n<p>La lutte sociale met des mois et des ann\u00e9es \u00e0 construire un noyau d&rsquo;organisation \u00e0 partir duquel une r\u00e9sistance peut s&rsquo;organiser. Pendant ce temps, les entreprises de la nouvelle \u00e9conomie tentent de cr\u00e9er un \u00e9tat de fait ; elles sont le commando d&rsquo;avant-garde du capitalisme. Avec leur poids national, les organisations syndicales pourraient porter utilement le fer en mettant en demeure les gouvernants de cesser leur jeu ambigu et, surtout, en faisant respecter les r\u00e8gles qui existent, qui sont parfois obsol\u00e8tes dans leur formulation mais certainement pas dans leurs principes.<\/p>\n<p>L&rsquo;enseignement le plus encourageant de la lutte des coursiers de Deliveroo est que, m\u00eame dans un public \u00e9loign\u00e9 et parfois m\u00e9fiant des syndicats traditionnels, les revendications et la combativit\u00e9 rejoignent celles du mouvement historique des travailleurs, celles du refus de l&rsquo;exploitation m\u00eame si elle est pr\u00e9sent\u00e9e sous un masque de nouveaut\u00e9 et de coolitude.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les revendications et la combativit\u00e9 des coursiers de Deliveroo rejoignent celles du mouvement historique des travailleurs : refus de l\u2019exploitation , m\u00eame sous un masque de nouveaut\u00e9 et de coolitude.<\/p>\n","protected":false},"author":978,"featured_media":11635,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[656,3322,3254],"class_list":["post-11631","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles-fr","tag-economie-fr","tag-martin-willems","tag-technologie-fr","issues-numero-7"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11631","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/978"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11631"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11631\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":39351,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11631\/revisions\/39351"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/11635"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11631"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11631"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11631"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}