{"id":1017,"date":"2017-04-21T00:09:23","date_gmt":"2017-04-20T22:09:23","guid":{"rendered":"https:\/\/lavamedia.be\/?p=1017\/"},"modified":"2022-06-06T15:28:54","modified_gmt":"2022-06-06T13:28:54","slug":"reduire-le-temps-de-travail-pour-changer-de-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/reduire-le-temps-de-travail-pour-changer-de-vie\/","title":{"rendered":"R\u00e9duire le temps de travail pour changer de vie"},"content":{"rendered":"<ol>\n<li>Intellectuelle et militante, <strong>Frigga Haug<\/strong> a travaill\u00e9 comme professeure de sociologie \u00e0 Hambourg. Ses recherches portent sur la condition des femmes et en particulier sur le travail non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 de \u00ab\u00a0reproduction de la force de travail\u00a0\u00bb par les femmes et sa relation avec le travail salari\u00e9.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Dans son livre <em>Die Vier-in-einem-Perspektive<\/em>, Frigga Haug envisage les rapports entre les sexes comme des rapports de production, comme un \u00ab\u00a0n\u0153ud de domination\u00a0\u00bb qu\u2019on pourrait d\u00e9nouer par une autre gestion du temps.<\/p>\n<p><strong><em>Lava :<\/em> Vous vous \u00eates intens\u00e9ment occup\u00e9e du th\u00e8me de la r\u00e9duction du temps de travail. Votre \u00ab\u00a0perspective des quatre en un<\/strong><span id='easy-footnote-1-1017' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/reduire-le-temps-de-travail-pour-changer-de-vie\/#easy-footnote-bottom-1-1017' title='Frigga Haug, &lt;em&gt;Die Vier-in-einem-Perspektive\u00a0: Politik von Frauen f\u00fcr eine neue Linke&lt;\/em&gt;, Argument Verlag, Hamburg, 2008 (deuxi\u00e8me \u00e9dition en 2009).'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><strong>\u00a0\u00bb veut r\u00e9organiser notre vie sur une base diff\u00e9rente, tant au niveau du temps que du contenu. Vous distinguez alors le temps du travail salari\u00e9, celui du travail de reproduction (\u00e9ducation, soins, m\u00e9nage\u2026), le temps du d\u00e9veloppement culturel et celui de la politique \u00ab\u00a0par le bas\u00a0\u00bb. Est-ce que cette nouvelle organisation de la vie suffit \u00e0 transformer radicalement la soci\u00e9t\u00e9\u00a0?<\/strong><\/p>\n<figure id=\"attachment_1223\" aria-describedby=\"caption-attachment-1223\" style=\"width: 2121px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-1223 size-full\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/iStock-662983084.jpg\" alt=\"\" width=\"2121\" height=\"1414\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-1223\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 istock by Getty Images<\/figcaption><\/figure>\n<p><em>Frigga Haug :<\/em> La perspective des quatre en un para\u00eet, au premier abord, tr\u00e8s inoffensive. Chacun peut y adh\u00e9rer sans grande difficult\u00e9. Mais en r\u00e9alit\u00e9 sa r\u00e9alisation pr\u00e9suppose un grand bouleversement. Imaginez concr\u00e8tement que chacun puisse organiser sa vie de fa\u00e7on \u00e0 ce que tout naturellement, chaque jour, une partie de son temps soit consacr\u00e9 au travail salari\u00e9 et \u00e0 sa contribution \u00e0 la satisfaction des besoins collectifs.<\/p>\n<p>Une deuxi\u00e8me partie irait \u00e0 ce qu\u2019on appelle le travail de reproduction en faveur des personnes \u00e2g\u00e9es, des enfants, des malades, de soi et de la famille. Dans la mesure o\u00f9 ce travail ne se fait pas sous la forme de travail salari\u00e9, ce sont la plupart du temps les femmes qui se chargent de cette activit\u00e9. La perspective des quatre en un requiert que ce travail soit pris en main par tous, ind\u00e9pendamment du sexe, de la qualification ou de la profession.<\/p>\n<p>Dans une troisi\u00e8me partie de la journ\u00e9e active, chacun se consacrerait \u00e0 son propre d\u00e9veloppement, pourrait se livrer \u00e0 toutes sortes d\u2019activit\u00e9s cr\u00e9atives, bref, d\u00e9ploierait ses dispositions productives comme Marx les appelle, y compris dans ses loisirs.<\/p>\n<p>Comme finalit\u00e9, on a soi-m\u00eame et on se rend compte qu\u2019\u00eatre un humain signifie plus que manger, boire et gagner par le travail salari\u00e9 les moyens de subsistance n\u00e9cessaires.<\/p>\n<p>Si on imagine un tel d\u00e9coupage de la journ\u00e9e, on est in\u00e9vitablement amen\u00e9 \u00e0 la conclusion que cela exige la mise en place d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 tr\u00e8s diff\u00e9rente. Il s\u2019agit d\u2019un bouleversement de la vie dans son ensemble quant \u00e0 l\u2019emploi du temps et \u00e0 l\u2019engagement dans ces diff\u00e9rents domaines. Pour y arriver, il faut se convaincre et convaincre les autres qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 de la seule voie pour arriver \u00e0 une vie \u00e9panouissante et il faut s\u2019engager sur la voie de sa r\u00e9alisation \u2014 la quatri\u00e8me partie de la journ\u00e9e.<\/p>\n<figure id=\"attachment_1229\" aria-describedby=\"caption-attachment-1229\" style=\"width: 225px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-1229\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/friga-haug.jpeg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"224\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-1229\" class=\"wp-caption-text\">Frigga Haug, Foto \u00a9 Joachim E. R\u00f6ttgers<\/figcaption><\/figure>\n<p>Ce qui est fascinant dans la perspective des quatre en un, c\u2019est qu\u2019on peut y travailler d\u00e8s maintenant alors que \u00e7a reste en m\u00eame temps une utopie, une vision pour le futur. Car elle se heurte \u00e0 toutes les forces et tous les pouvoirs qui, dans leur int\u00e9r\u00eat propre, ont besoin d\u2019un autre d\u00e9coupage de la journ\u00e9e, de l\u2019emploi du temps et des ressources. Elle se heurte \u00e9galement \u00e0 nos habitudes, nos sentiments, nos valeurs. Dans ce point de vue, la r\u00e9alisation d\u2019une telle perspective d\u2019emploi du temps et de vie est une t\u00e2che pour toute notre histoire et pour plusieurs g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p><strong>J\u2019appelle souvent la perspective des quatre en un le <em>Manifeste communiste<\/em> pour les femmes\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Au premier abord, j\u2019\u00e9tais r\u00e9ticente \u00e0 donner un tel qualificatif \u00e0 cette proposition. D\u2019une part parce que je ne la trouve pas assez bonne pour porter un titre aussi grandiose et d\u2019autre part parce que le mot communiste a perdu au cours des d\u00e9cennies de la Guerre froide, toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019espoir de l\u2019av\u00e8nement de la \u00ab\u00a0Commune\u00a0\u00bb. Mais en y r\u00e9fl\u00e9chissant, l\u2019id\u00e9e me semble de moins en moins incongrue. En fin de compte, le premier changement de la perspective des quatre en un concerne tout le monde, dans la mesure ou il implique la fin de la lutte pour le travail \u2014 salari\u00e9, domestique, productif ou non \u2014 en partant du travail social tout entier et pas seulement du travail salari\u00e9 et qu\u2019il propose un autre ordre pour les diff\u00e9rentes formes de travail.<\/p>\n<blockquote><p>\u00catre un humain signifie plus que manger, boire et gagner par le travail salari\u00e9 les moyens de subsistance n\u00e9cessaires.<\/p><\/blockquote>\n<p>D\u00e8s que cela est fait, d\u2019autres domaines sont mis en \u00e9vidence, notamment le d\u00e9veloppement culturel, ce qui correspond \u00e0 l\u2019appel dans le <em>Manifeste communiste<\/em> qui souligne que \u00ab\u00a0le libre d\u00e9veloppement de chacun est la condition du libre d\u00e9veloppement de tous<span id='easy-footnote-2-1017' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/reduire-le-temps-de-travail-pour-changer-de-vie\/#easy-footnote-bottom-2-1017' title='Karl Marx et Friedrich Engels, &lt;em&gt;Manifeste du parti communiste&lt;\/em&gt;, en fin du chapitre \u00ab\u00a0Prol\u00e9taires et communistes\u00a0\u00bb, &lt;a href=&quot;https:\/\/www.marxists.org\/francais\/marx\/works\/1847\/00\/kmfe18470000b.htm&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener noreferrer&quot;&gt;https:\/\/www.marxists.org\/francais\/marx\/works\/1847\/00\/kmfe18470000b.htm&lt;\/a&gt;.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>\u00a0\u00bb. Ensuite la politique, qui doit \u00eatre l\u2019\u0153uvre de tous. Ces deux domaines doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme du travail social. Il faut souligner aussi qu\u2019avec la perspective des quatre en un, les femmes auront un r\u00f4le cl\u00e9 au lieu d\u2019\u00eatre cantonn\u00e9es au r\u00f4le de soignantes. Elles ont un int\u00e9r\u00eat \u00e9vident \u00e0 ce que la t\u00e2che des soins aux personnes devienne une responsabilit\u00e9 pour tous. Elles doivent faire en sorte que cette transformation ne soit pas oubli\u00e9e. En tant qu\u2019\u00eatres humains, elles ont plus \u00e0 gagner \u00e0 une nouvelle r\u00e9partition de toutes les formes de travail qu\u2019elles n\u2019ont \u00e0 perdre en perdant le droit \u00e0 se faire entretenir dans une position de d\u00e9pendance totale.<\/p>\n<p>De ce point de vue, nous pourrions sans doute appeler notre revendication un manifeste, dans un climat tellement \u00e9loign\u00e9 du communisme, mais plus ouvert \u00e0 l\u2019\u00e9mancipation des femmes.<\/p>\n<p><strong>Pourquoi les femmes ont-elles besoin de leur propre manifeste\u00a0? Ne suffit-il pas de se battre ensemble avec les hommes\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Quand nous avons commenc\u00e9 \u00e0 nous unir de fa\u00e7on consciente dans la Ligue socialiste des femmes, \u00e0 la fin des ann\u00e9es\u00a060, notre slogan pour la manifestation du Premier Mai \u00e9tait\u00a0: \u00ab\u00a0ensemble, les femmes sont fortes\u00a0; hommes et femmes ensemble, nous sommes encore plus forts\u00a0\u00bb. Cela nous semblait audacieux, mais ce slogan nous isolait tant du mouvement f\u00e9ministe autonome naissant que du mouvement ouvrier qui consid\u00e9rait les mouvements de femmes comme petit-bourgeois, les m\u00e9prisait et souvent m\u00eame les combattait.<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque, nous n\u2019avions pas encore pris la mesure du probl\u00e8me des rapports entre les sexes et nous ne les avions pas encore d\u00e9finis comme des rapports de production. Cela nous emp\u00eachait de voir le n\u0153ud de domination qui utilise les rapports entre les sexes en faveur de la reproduction du mode de production capitaliste.<\/p>\n<blockquote><p>Le libre d\u00e9veloppement de chacun est la condition du libre d\u00e9veloppement de tous.<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce n\u0153ud ne peut \u00eatre assoupli et encore moins d\u00e9nou\u00e9 sans la lib\u00e9ration des femmes. Concr\u00e8tement, cela signifie que les hommes ont d\u2019autres privil\u00e8ges que les femmes et les deux peuvent s\u2019opposer au lieu de se renforcer. Prenez le cas de l\u2019imposition s\u00e9par\u00e9e des revenus dans le mariage qui favorise le statut de femme au foyer ou qui se contente d\u2019un petit boulot tandis que le mari poss\u00e8de un emploi bien pay\u00e9. Cela renforce \u00e9videmment la situation de l\u2019homme. Il est plus confortable pour lui de rentrer chez soi dans une maison bien rang\u00e9e et propre, aupr\u00e8s d\u2019enfants bien gard\u00e9s et d\u2019une \u00e9pouse dont on attend qu\u2019elle soit pr\u00eate \u00e0 sacrifier sa vie pour sa famille. En ce sens, quand nous \u00e9laborons des revendications politiques, il est essentiel de toujours tenir compte des rapports entre les sexes.<\/p>\n<p><strong>Depuis quelque temps, et c\u2019est heureux, la revendication de la semaine des trente heures est \u00e0 nouveau \u00e0 l\u2019ordre du jour. Les \u00e9volutions technologiques rendent la question encore plus urgente. Les organisations syndicales se tournent aussi vers cette revendication. Est-ce que la r\u00e9duction du temps de travail est une revendication propre aux femmes\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Non, pas du tout. Elle est au centre du combat social depuis le d\u00e9but. Le d\u00e9veloppement du capitalisme et du mouvement ouvrier, qui en est issu, a \u00e9t\u00e9 domin\u00e9 d\u2019abord par le combat sur la dur\u00e9e de la journ\u00e9e de travail. Marx a d\u00e9crit cela de fa\u00e7on tr\u00e8s pr\u00e9cise dans le huiti\u00e8me chapitre du premier livre du Capital<span id='easy-footnote-3-1017' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/reduire-le-temps-de-travail-pour-changer-de-vie\/#easy-footnote-bottom-3-1017' title='Karl Marx, &lt;em&gt;Le Capital&lt;\/em&gt;, Livre\u00a0I, \u00c9ditions sociales, Paris, 2016, p.\u00a0225-293 (ou p.\u00a0257-338 dans l\u2019\u00e9dition de 1983).'><sup>3<\/sup><\/a><\/span>. Au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, l\u2019industrialisation a cr\u00e9\u00e9 le syst\u00e8me des fabriques, donnant lieu \u00e0 la production de la plus-value, l\u2019appropriation du surtravail, qui constitue le fond et le but de la production capitaliste. Ce nouveau mode de production se caract\u00e9rise par \u00ab\u00a0la pulsion du capital \u00e0 prolonger sans mesure ni scrupule la journ\u00e9e de travail<span id='easy-footnote-4-1017' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/reduire-le-temps-de-travail-pour-changer-de-vie\/#easy-footnote-bottom-4-1017' title='Id. p\u00a0289 (ou p.\u00a0333-334 dans l\u2019\u00e9dition de 1983).'><sup>4<\/sup><\/a><\/span>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 il y a 150\u00a0ans, le d\u00e9bat portait sur la journ\u00e9e des huit heures. Ce combat n\u2019est jamais d\u00e9finitivement gagn\u00e9 et est de nouveau d\u2019actualit\u00e9. Du point de vue des femmes et dans le cadre de la perspective des quatre en un, il est utile de prendre en main la lutte pour la r\u00e9duction radicale du temps de travail qui b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un soutien des syndicats et des partis ouvriers.<\/p>\n<figure id=\"attachment_1226\" aria-describedby=\"caption-attachment-1226\" style=\"width: 458px\" class=\"wp-caption alignright\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-1226\" src=\"https:\/\/lavamedia.be\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/1906-458x600.jpg\" alt=\"\" width=\"458\" height=\"600\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-1226\" class=\"wp-caption-text\">Jules Grandjouan pour <em>L&rsquo;Assiette au buerre<\/em>, 1906<\/figcaption><\/figure>\n<p>Mais une r\u00e9duction graduelle de la journ\u00e9e des huit heures ou de la semaine de travail n\u2019est pas encore la r\u00e9partition de l\u2019ensemble du travail social. Car notre projet porte sur la question du travail social, pas uniquement salari\u00e9. D\u00e8s le d\u00e9but, il vise l\u2019ensemble des activit\u00e9s effectu\u00e9es dans la soci\u00e9t\u00e9. Si on dresse le plan d\u2019une journ\u00e9e dans notre projet, m\u00eame en pr\u00e9voyant une journ\u00e9e active de seize heures, on ne pr\u00e9voit pas plus de quatre heures pour la production et la distribution des moyens de subsistance.<\/p>\n<p>Le reste, trois fois quatre heures, est consacr\u00e9 aux trois autres composantes de notre activit\u00e9 sociale. Contre ceux qui, \u00e0 partir d\u2019une d\u00e9finition restrictive du concept de travail, affirment que le ch\u00f4mage massif est in\u00e9vitable vu le d\u00e9veloppement rapide des forces productives, la perspective des quatre en un argumente qu\u2019il ne nous manque pas de travail. Non, nous en avons trop et nous ne pouvons pas nous permettre plus de quatre heures de travail salari\u00e9 si nous voulons effectuer l\u2019ensemble des activit\u00e9s humaines essentielles.<\/p>\n<p><strong>Y a-t-il une contradiction entre la revendication des trente heures et la perspective des quatre en un\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>La revendication des trente heures n\u2019est pas en contradiction. Mais elle ne suffit pas et elle ne nous conduit pas au but, comme je l\u2019ai expliqu\u00e9 ci-dessus. Elle ne remet pas en question les rapports existants entre les sexes et elle ne rel\u00e2che pas le n\u0153ud de la domination qui garantit la reproduction capitaliste. Si on diminue simplement le temps de travail tout en restant dans le cadre actuel, il y aura une tendance \u00e0 r\u00e9partir le temps gagn\u00e9 selon l\u2019ancien sch\u00e9ma, c\u2019est-\u00e0-dire avec plus de soins et de t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res pour les unes et plus de loisirs pour les autres.<\/p>\n<p>Dans le climat ambiant, il est fort peu probable que cette r\u00e9duction soit utilis\u00e9e \u00e0 participer davantage \u00e0 la cr\u00e9ation collective de la nouvelle soci\u00e9t\u00e9 ou \u00e0 apprendre de nouvelles choses. Toutefois, chaque combat pour le temps de travail et chaque intervention dans la politique de l\u2019emploi du temps est important et contribue \u00e0 cr\u00e9er des conditions plus favorables pour r\u00e9fl\u00e9chir ensemble \u00e0 la question du temps pour vivre, d\u2019un travail de qualit\u00e9 et \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un projet d\u2019une vie meilleure.<\/p>\n<p><strong>Vous avez d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9 qu\u2019un des changements essentiels dans la perspective des quatre en un pourrait \u00eatre que la femme puisse \u00ab\u00a0s\u2019entra\u00eener aux loisirs\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0devenir son but en soi\u00a0\u00bb. Parlez-vous ici du besoin largement ressenti par les femmes, d\u2019avoir enfin aussi du temps pour soi\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Le d\u00e9sir d\u2019avoir du temps pour soi, exprim\u00e9 par celles qui sont \u00e9puis\u00e9es par le manque de temps, n\u2019est qu\u2019un cri de d\u00e9tresse. C\u2019est un appel \u00e0 plus d\u2019espace pour son propre \u00e9panouissement. L\u2019important est d\u2019apprendre de tous les acquis de la civilisation. \u00ab\u00a0La <em>formation<\/em> des cinq sens, dit Marx, est le travail de toute l\u2019histoire pass\u00e9e<span id='easy-footnote-5-1017' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/reduire-le-temps-de-travail-pour-changer-de-vie\/#easy-footnote-bottom-5-1017' title='Karl Marx, &lt;em&gt;Manuscrits de 1844&lt;\/em&gt;, \u00c9ditons sociales, Paris, 1962, p.\u00a094.'><sup>5<\/sup><\/a><\/span>.\u00a0\u00bb C\u2019est une activit\u00e9 en soi, qui fait partie de la condition humaine, mais qui dispara\u00eet dans la vie de tous les jours, des femmes particuli\u00e8rement, par manque de temps.<\/p>\n<p>Par ailleurs, le souhait d\u2019avoir du temps pour soi est une r\u00e9ponse \u00e0 la privatisation des t\u00e2ches sociales qui, quand elles ne sont pas r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es sous la forme d\u2019un travail salari\u00e9, sont prises en main gratuitement par les femmes. Il est difficile de savoir si, dans ces conditions, le d\u00e9sir d\u2019avoir du temps pour soi est aussi une forme de r\u00e9sistance contre le fait d\u2019\u00eatre toujours \u00e0 la disposition des autres et s\u2019il n\u2019exprime pas qu\u2019on ne sait toujours pas dans quelle direction aller pour s\u2019en lib\u00e9rer.<\/p>\n<p><strong>Beaucoup de gens, y compris des femmes, ont souvent cess\u00e9 d\u2019\u00e9laborer des alternatives sociales, sans doute submerg\u00e9s par la fatigue, la r\u00e9signation ou le surmenage. La capacit\u00e9 d\u2019imagination me semble pourtant la condition essentielle d\u2019un changement social autod\u00e9termin\u00e9. Avez-vous une id\u00e9e ou une formule qui pourrait au moins inciter les gens \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 nouveau \u00e0 des utopies sociales ?<\/strong><\/p>\n<p>Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 donner cours \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de la deuxi\u00e8me chance en\u00a01977, je pensais que les exp\u00e9riences de la vie professionnelle seraient un tr\u00e9sor capable de stimuler et d\u2019inspirer l\u2019\u00e9tude des sciences sociales de sorte que tous \u00e9tudient avec enthousiasme et prennent en main leur propre vie. Je pensais qu\u2019en d\u00e9couvrant les forces motrices de la soci\u00e9t\u00e9, les \u00e9tudiants auraient trouv\u00e9 l\u2019\u00e9nergie pour transformer cette soci\u00e9t\u00e9 dans un sens qui soit bon pour tous.<\/p>\n<p>Bref, pour moi la boussole qui guidait l\u2019enseignement et l\u2019apprentissage \u00e9tait le slogan de Rosa Luxemburg\u00a0: tous doivent apprendre \u00e0 assumer le gouvernement<span id='easy-footnote-6-1017' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/reduire-le-temps-de-travail-pour-changer-de-vie\/#easy-footnote-bottom-6-1017' title='On trouve cette formule sur une affiche de\u00a01925 d\u2019Ilya Pavlovich Makarychev pour encourager les travailleuses \u00e0 participer \u00e0 la vie politique\u00a0: &lt;a href=&quot;http:\/\/museum.edu.ru\/catalog.asp?cat_ob_no=13047&amp;amp;ob_no=13426&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener noreferrer&quot;&gt;http:\/\/museum.edu.ru\/catalog.asp?cat_ob_no=13047&amp;amp;ob_no=13426&lt;\/a&gt;.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span>. Ce mot d\u2019ordre pousse \u00e0 penser la d\u00e9mocratie de fa\u00e7on radicale et \u00e0 travailler \u00e0 sa mise en \u0153uvre.<\/p>\n<p>Or, les choses se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es plus compliqu\u00e9es. Il est vrai que dans la soci\u00e9t\u00e9 actuelle, nous constatons une perte d\u2019esp\u00e9rance. Il devient plus difficile d\u2019imaginer une soci\u00e9t\u00e9 meilleure. Ce n\u2019est pas nouveau. Les m\u00e9dias font d\u2019ailleurs tout ce qu\u2019ils peuvent pour d\u00e9truire l\u2019\u00e9mergence d\u2019une conscience collective. La situation \u00e9tait identique \u00e0 la fin des ann\u00e9es\u00a070. Les \u00e9tudiants, hommes et femmes, \u00e0 mon premier s\u00e9minaire sur la critique des structures sociales, \u00e9taient incapables d\u2019imaginer une alternative. Leurs propositions ne d\u00e9passaient pas le niveau de plus de transports en commun et de billets moins chers et peut-\u00eatre un peu plus de cr\u00e8ches. Il \u00e9tait tout \u00e0 fait \u00e9vident que le mode de production capitaliste avait coul\u00e9 dans le b\u00e9ton les r\u00eaves et les espoirs des gens.<\/p>\n<blockquote><p>Tous doivent apprendre \u00e0 assumer le gouvernement.<\/p><\/blockquote>\n<p>Nous avons d\u00fb approfondir et \u00e9largir l\u2019\u00e9tude historique en lisant ensemble les utopies, de Thomas More \u00e0 aujourd\u2019hui, et particuli\u00e8rement les visions f\u00e9ministes sur l\u2019abolition de la domination. J\u2019ai vu les \u00e9tudiants sortir d\u2019un sommeil profond. Tous se mettaient \u00e0 parler, se stimulaient r\u00e9ciproquement. Ils proposaient des changements de plus en plus profonds et se mettaient \u00e0 imaginer en d\u00e9tail des soci\u00e9t\u00e9s alternatives. Le recours \u00e0 l\u2019histoire et la litt\u00e9rature avait ouvert les vannes.<\/p>\n<p>Bref, il s\u2019agit de cr\u00e9er le plus de points focaux culturels possible \u00e0 partir desquels on peut lib\u00e9rer sa propre imagination de fa\u00e7on productive. Cela n\u2019est possible qu\u2019en travaillant collectivement. Ce faisant, on a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 la \u00ab\u00a0co\u00efncidence du changement des circonstances et [\u2026 de la] transformation de soi<span id='easy-footnote-7-1017' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/lavamedia.be\/fr\/reduire-le-temps-de-travail-pour-changer-de-vie\/#easy-footnote-bottom-7-1017' title='Karl Marx dans le deuxi\u00e8me alin\u00e9a de la troisi\u00e8me th\u00e8se sur Feuerbach, mais dans l\u2019original de Marx, pas dans l\u2019\u00e9dition par Engels\u00a0; voir &lt;a href=&quot;http:\/\/www.cvm.qc.ca\/encephi\/contenu\/textes\/Marx.htm&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener noreferrer&quot;&gt;http:\/\/www.cvm.qc.ca\/encephi\/contenu\/textes\/Marx.htm&lt;\/a&gt;.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span>\u00a0\u00bb, dans la perspective de Marx.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans son livre Die Vier-in-einem-Perspektive, Frigga Haug envisage les rapports entre les sexes comme des rapports de production, comme un \u00ab\u00a0n\u0153ud de domination\u00a0\u00bb qu\u2019on pourrait d\u00e9nouer par une autre gestion du temps.<\/p>\n","protected":false},"author":30,"featured_media":1223,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17,22],"tags":[3339,656,355,3375],"class_list":["post-1017","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles-fr","category-interview-fr","tag-christine-reinicke-fr","tag-economie-fr","tag-feminisme-fr","tag-frigga-haug-fr"],"acf":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1017","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/30"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1017"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1017\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":39440,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1017\/revisions\/39440"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1223"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1017"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1017"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lavamedia.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1017"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}