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Une période de bouleversements tectoniques majeurs

Vijay Prashad

—15 avril 2022

La guerre en Ukraine attire notre attention sur les changements majeurs de l’ordre mondial. Six propositions pour comprendre ces évolutions.

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La guerre en Ukraine a braqué notre attention sur les changements en cours dans l’ordre mondial. L’intervention militaire de la Russie a donné lieu à des sanctions de la part de l’Occident ainsi qu’à l’envoi d’armes et de mercenaires en Ukraine. Ces sanctions auront un impact majeur sur l’économie russe ainsi que sur les États d’Asie centrale, mais elles seront également ressenties par les populations européennes, qui verront les prix de l’énergie et des denrées alimentaires augmenter davantage. Jusqu’à présent, l’Occident s’est opposé à une intervention militaire directe ainsi qu’à l’établissement d’une « zone d’exclusion aérienne ». Il est reconnu, avec raison, qu’une telle intervention risquerait de dégénérer en une guerre totale entre les États-Unis et la Russie, dont les conséquences sont impensables compte tenu des capacités d’armement nucléaire des deux pays. En l’absence de tout autre type de réponse, l’Occident – comme lors de l’intervention russe en Syrie en 2015 – a dû s’accommoder des actions de Moscou.

Vijay Prashad est un historien et journaliste indien. Il a notamment écrit Washington Bullets (Monthly Review, 2020), Red Star Over the Third World (Pluto Press, 2019) et The Darker Nations (The New Press, 2008).

La deuxième décennie du millénaire a été marquée, pour différentes raisons, par la sortie de la Chine et de la Russie de leur sommeil.

Pour tenter de décrypter la situation mondiale actuelle, voici six thèses portant sur l’établissement de l’ordre mondial tel que défini par les États-Unis à partir de 1990, jusqu’à la fragilité actuelle de cet ordre face à la puissance croissante de la Russie et de la Chine. 

Première thèse : l’unipolarité

Après la chute de l’Union soviétique, entre 1990 et 2013-15, les États-Unis ont mis en place un système mondial qui a profité aux sociétés multinationales basées aux États-Unis et dans les autres pays du G7 (Allemagne, Japon, Royaume-Uni, France, Italie et Canada). Les événements qui ont défini la puissance écrasante des États-Unis sont les invasions de l’Irak (1991) et de la Yougoslavie (1999) ainsi que la création de l’Organisation mondiale du commerce (1994). La Russie, affaiblie par l’effondrement de l’URSS, a cherché à entrer dans ce système en rejoignant le G7 et en collaborant avec l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en tant que « partenaire pour la paix ». Pendant ce temps, la Chine, sous les présidents Jiang Zemin (1993-2003) et Hu Jintao (2003-2013), a joué la carte de la prudence en insérant sa main-d’œuvre dans le système mondial dominé par les États-Unis et en se gardant de défier les États-Unis dans ses opérations.

Deuxième thèse : crises annonciatrices

Les États-Unis ont outrepassé leur pouvoir sous l’effet conjugué de deux dynamiques : premièrement, en surendettant leur propre économie nationale (banques surendettées, actifs non productifs supérieurs aux actifs productifs) ; deuxièmement, en essayant de mener de front plusieurs guerres (Afghanistan, Irak, Sahel) au cours des deux premières décennies du 21e siècle. L’invasion de l’Irak (2003) et les répercussions de la débâcle militaire pour la projection de la puissance étasunienne, outre la crise financière (2007-2008) ont constitué des crises annonciatrices d’un déclin du pouvoir des États-Unis. Ces évolutions ont été suivies d’une polarisation politique interne aux États-Unis, ainsi que d’une crise de légitimité en Europe.

Troisième thèse : l’émergence sino-russe

La deuxième décennie du millénaire a été marquée, pour différentes raisons, par la sortie de la Chine et de la Russie de leur sommeil relatif.

L’émergence de la Chine s’appuie sur deux piliers :

L’économie intérieure de la Chine. La Chine a engrangé des excédents commerciaux massifs et, parallèlement, elle a accumulé des connaissances scientifiques et technologiques grâce à ses accords commerciaux et à ses investissements dans l’enseignement supérieur. Dans les domaines de la robotique, des hautes technologies, des trains à grande vitesse et des énergies vertes, les entreprises chinoises ont dépassé leurs concurrentes occidentales.

Les relations extérieures de la Chine. En 2013, la Chine a officiellement présenté son initiative Belt and Road (BRI) – Nouvelle Route de la Soie – dans le cadre de laquelle Pékin proposait une alternative au programme de développement et de commerce du Fonds monétaire international, piloté par les États-Unis. La BRI s’est étendue de l’Asie à l’Europe ainsi qu’à l’Afrique et à l’Amérique latine.

Le président Vladimir Poutine s’est affronté à certaines sections des grands capitalistes pour affirmer le contrôle de l’État.

L’émergence de la Russie s’est, elle aussi, appuyée sur deux piliers :

L’économie intérieure de la Russie. Le président Vladimir Poutine s’est affronté à certaines sections des grands capitalistes pour affirmer le contrôle de l’État sur les principaux secteurs d’exportation de matières premières et les a utilisés pour constituer des actifs publics (notamment le pétrole et le gaz). Plutôt que de se contenter de piller les actifs russes pour alimenter leurs comptes bancaires à l’étranger, ces capitalistes russes ont accepté de subordonner une partie de leurs ambitions à la reconstruction du pouvoir et de l’influence de l’État russe.

Les relations extérieures de la Russie. Depuis 2007, la Russie a commencé à prendre ses distances de l’agenda mondial occidental et à mener son propre projet, d’abord par le biais de l’agenda BRICS (Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud), puis par des relations de plus en plus étroites avec la Chine. La Russie a tiré parti de ses exportations énergétiques pour affirmer le contrôle de ses frontières, ce qu’elle n’avait pas fait lorsque l’OTAN s’est élargie en 2004 pour absorber sept pays proches de sa frontière occidentale. Dans la foulée de ses interventions en Crimée (2014) et en Syrie (2015), Moscou a eu recours à sa puissance militaire pour créer un bouclier autour de ses ports d’eau chaude à Sébastopol (Crimée) et à Tartous (Syrie). Il s’agissait du premier défi militaire lancé aux États-Unis depuis 1990.

Au cours de cette période, la Chine et la Russie ont approfondi leur coopération dans tous les domaines.

Quatrième thèse : la Doctrine Monroe mondiale

Les États-Unis ont étendu leur doctrine Monroe de 1823 (qui affirmait leur contrôle sur les Amériques) à l’échelle mondiale et ont proposé, dans cette ère post-soviétique, que le monde entier soit sous leur domination. Washington a commencé à riposter à la montée en puissance de la Chine (Pivot vers l’Asie d’Obama) et de la Russie (Russiagate et Ukraine). Cette Nouvelle Guerre froide menée par les États-Unis, qui inclut la guerre hybride par le biais de sanctions contre trente pays, dont notamment l’Iran et le Venezuela, a déstabilisé le monde.

Cinquième thèse : confrontations

Les confrontations accélérées par la Nouvelle Guerre froide ont enflammé la situation en Asie – où le détroit de Taïwan reste une zone chaude – et en Amérique latine – où les États-Unis ont tenté de créer une guerre chaude au Venezuela (et ont tenté sans succès de projeter leur puissance sur des théâtres comme la Bolivie). Le conflit actuel en Ukraine – dont l’origine est à trouver dans une multiplicité de facteurs, notamment la disparition du pacte plurinational ukrainien – nous renvoie également à la question de l’indépendance européenne. Les États-Unis se sont servis de l’« OTAN globale » comme d’un cheval de Troie pour exercer leur pouvoir sur l’Europe et la maintenir subordonnée aux intérêts étatsuniens, même si cela nuit aux Européens, qui perdent leur approvisionnement en énergie et en gaz naturel, de même qu’alimentaire. La Russie a violé la souveraineté territoriale de l’Ukraine, cependant l’OTAN a créé certaines des conditions qui ont accéléré cette confrontation – non pas pour l’Ukraine mais pour son projet en Europe.

Sixième thèse : crise terminale

La fragilité est le mot clé pour comprendre l’état de la puissance étasunienne aujourd’hui. Elle n’a pas connu un déclin spectaculaire, mais ne reste pas non plus indemne. Les États-Unis conservent, en effet, trois centres de pouvoir qui demeurent relativement intactes :

(1) Une puissance militaire écrasante. Les États-Unis restent le seul pays au monde capable de bombarder n’importe quel autre État membre de l’ONU et le renvoyer à l’âge de pierre.
(2) Le régime Dollar-Wall Street-FMI. En raison de la dépendance mondiale vis-à-vis du dollar et du système financier mondial libellé en USD, les États-Unis peuvent brandir leurs sanctions comme une arme de guerre pour affaiblir les pays selon leur bon vouloir.
(3) Le pouvoir informationnel. Aucun pays n’exerce un contrôle aussi décisif sur Internet, tant du point de vue de son infrastructure physique que du quasi-monopole exercé par ses entreprises (telles que Facebook et YouTube, qui suppriment tout contenu et tout fournisseur à volonté) ; aucun pays n’a autant de prise sur l’élaboration des nouvelles mondiales grâce à la puissance de ses agences de presse (Reuters et Associated Press) ainsi que des grands réseaux d’information (tels que CNN).

Les mouvements populaires doivent organiser le peuple autour d’un programme capable de répondre à la fois aux problèmes immédiats et à longue terme.

Les États-Unis voient, en revanche, leur puissance profondément affaiblie sur plusieurs autres fronts. Ainsi, au paysage politique hautement polarisé s’ajoute leur incapacité à mobiliser leurs ressources pour renvoyer la Chine et la Russie à l’intérieur de leurs frontières.

Les mouvements populaires doivent accroître leur propre pouvoir, en organisant le peuple autour d’un programme capable de répondre à la fois aux problèmes immédiats de notre époque et à la question à long terme de la transition vers un système capable de transcender les apartheids de notre époque : apartheid alimentaire, apartheid médical, apartheid éducatif et apartheid financier. Dépasser ces apartheids nous conduit hors de ce système capitaliste vers le socialisme.

Texte original publié sur la site de l’Institute Tricontinental.