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Le capitalisme à l’ère du coronavirus : l’heure des comptes a sonné

Radhika Desai

— 7 avril 2020

La pandémie fait éclater une grave crise économique et sociale. Si les gouvernements interviennent et prennent réellement les mesures nécessaires, c’est tout l’avenir du capitalisme qui sera remis en question.

C’est aux alentours des Ides de mars, jour où, traditionnellement, on calculait les dettes en souffrance dans la Rome antique, que le monde occidental a pris toute la mesure de la gravité de la menace du coronavirus. La coïncidence a de quoi faire réfléchir.

​Cette prise de conscience avait été précédée d’une semaine pour le moins chaotique. La qualification de l’épidémie en pandémie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a suscité des réactions de panique dans les gouvernements. Du jour au lendemain, les médias n’ont plus parlé que du virus. Les fake news ont déferlé sur les réseaux sociaux. Tandis que des villes, et même des pays entiers, se mettaient à l’arrêt, des marchés s’effondraient et des entreprises stoppaient leur production ou annonçaient des licenciements. Il est devenu évident que, quelles que soient l’origine, la circulation et la dangerosité du virus désormais connu sous le nom de Covid-19, il allait mettre à rude épreuve le capitalisme occidental et ses mécanismes d’adaptation, et probablement exposer ses faiblesses. En effet, cela fait plus de quarante ans que le système capitaliste occidental accumule les problèmes et les déséquilibres, surtout depuis qu’il a fait le choix de sortir de la crise des années 1970 en empruntant la voie néolibérale. Voie dont il ne s’est depuis jamais détourné, sans tenir compte des crises et des problèmes qui en découlent.

Radhika Desai est professeure au département d’études politiques de l’université du Manitoba et dirige actuellement le Geopolitical Economy Research Group, un groupe de recherche sur l’économie géopolitique.

Comme l’a souligné une analyse importante, pendant toute cette période, le monde capitaliste occidental n’a fait que gagner du temps, accumulant les dettes, tant publiques que privées, pour éviter de se confronter à l’étroitesse et la superficialité de ses marchés. Or, le néolibéralisme, avec son implacable pression sur les salaires et les prix, n’a fait qu’exacerber ce problème.

La crise de 2008 avait déjà été un moment de vérité qui aurait pu susciter une profonde remise en question sur le plan politique. Au lieu de cela, elle a abouti à une collectivisation des gigantesques dettes privées, les banques jugées « too big to fail » ayant été renflouées tandis que leurs cadres dirigeants, jugés « too big to jail », poursuivaient leurs pratiques sans avoir à répondre de leurs décisions. Pendant ce temps, les simples mortels, eux, perdaient leur logement et leur emploi. L’austérité imposée sous prétexte de remettre sur pied les finances publiques n’a fait que davantage les enfoncer dans la misère.

La crise liée à la pandémie actuelle met à nu les faiblesses que le néolibéralisme a façonné pendant quatre décennies.

La crise liée à la pandémie actuelle est différente, c’est certain. Non qu’elle soit plus meurtrière que les précédentes (elles l’ont été tout autant), ni qu’elle cause des ravages sur les marchés financiers (cela a été le cas de la plupart des crises de l’ère néolibérale), mais parce qu’elle met à nu les faiblesses, les distorsions et les déséquilibres de l’appareil productif que le néolibéralisme a façonné pendant quatre décennies.

Le néolibéralisme était censé revigorer le capitalisme, et raviver les « esprits animaux », prétendument anesthésiés jusqu’alors par l’« emprise mortelle de l’État ». Or, ce n’est jamais arrivé. Au cours des quarante dernières années, les taux de croissance ne sont jamais remontés au niveau de l’« âge d’or » du capitalisme d’après-guerre, fortement contrôlé par les États1. Au lieu de cela, sous le capitalisme occidental, le système productif s’est étiré au maximum, et ce, sur au moins trois niveaux. Sur le plan de l’espace, il opère désormais en dehors de toute limite géographique. Sur le plan temporel, il se heurte aux contraintes de la production « juste à temps », des stocks bas, voire inexistants, et du manque de marge de manœuvre financière pour faire face aux imprévus. Enfin, sur le plan social, il exerce une pression implacable sur les travailleurs et les petits fournisseurs, les obligeant à fournir de la main-d’œuvre et des produits à bas prix et à bas salaire, mais aussi à assumer les risques sociaux et financiers les plus divers.

Ce virus et la lutte pour le combattre ont déjà provoqué nombre de bouleversements. D’autres viendront. Tout cela a et aura un coût certain. Il est évident que la mise à l’arrêt de pans entiers de l’économie mondiale pendant des mois aura des répercussions financières conséquentes. Néanmoins, une structure saine avec un peu de réserve pour amortir les chocs aurait bien mieux résisté que notre structure productive à bout de souffle, surmenée, tendue jusqu’à la corde, qui aurait déjà mérité une sérieuse remise en question2.

Au cours de la deuxième semaine de mars, lorsque l’OMS a annoncé la qualification du Covid-19 en « pandémie mondiale », les marchés mondiaux ont connu un stress sans précédent. Les marchés boursiers américains ont subi leur plus forte chute en une journée depuis le krach de 1987, malgré la baisse des taux opérée en urgence par la Réserve fédérale et sa promesse d’injecter rapidement des milliers de milliards (vous lisez bien) de dollars dans le système. Une « correction » loin d’être confortable. Fait inhabituel, les marchés boursiers, généralement considérés comme les plus à risque, n’étaient pas seuls à vaciller. Les marchés obligataires, habituellement plus sûrs, ont également souffert, tout comme ceux de valeurs refuges telles que les bons du Trésor américain et l’or, les investisseurs recherchant désespérément des liquidités.

Mais l’onde de choc s’étend bien au-delà des marchés financiers. Alors que les différents pays se mettaient tour à tour à l’arrêt et limitaient les déplacements, les compagnies aériennes, les compagnies de croisière, les aéroports et d’autres entreprises de l’industrie du tourisme, ainsi que de vastes pans du secteur des services (sans doute hypertrophié), étaient confrontés à l’arrêt ou la réduction de leurs activités ou encore aux licenciements. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement et l’effondrement des marchés ont comprimé la production. Enfin, pour couronner le tout, l’OPEP et ses alliés, en proie à des désaccords, se sont lancés dans une guerre des prix qui a fait s’effondrer les cours du pétrole. Or, la rentabilité de la production de gaz de schiste, l’un des rares fleurons de l’économie américaine dans une décennie morose, repose justement sur les prix élevés du brut.

Il est évident qu’une crise d’une telle ampleur trouve ses origines bien au-delà du virus. Cela n’a toutefois pas empêché, comme il fallait s’y attendre, les gouvernements néolibéraux de s’empresser d’imputer le ralentissement économique à la pandémie. En son temps, George Bush Jr. avait bien trouvé en le 11-septembre le coupable idéal d’une récession, qui avait pourtant déjà commencé des mois plus tôt. Et en avait profité pour appeler les Américains à faire preuve de patriotisme en faisant du shopping.

Cette crise de la santé publique, réputée la pire de toute la génération, force les sociétés capitalistes occidentales à se confronter à au moins quatre constats distincts sur le long terme3.

Le problème de la demande et les solutions monétaristes

Il y a avant tout la faiblesse de la demande globale (tant des consommateurs que des investisseurs) par rapport à la capacité de production, sans parler du potentiel de production, qui est à l’origine du ralentissement de la croissance dans les années 1970. Non seulement le néolibéralisme, solution privilégiée par l’Occident, a négligé ce facteur, mais il a aussi aggravé la situation en facilitant les « investissements » financiers, en comprimant les salaires et les dépenses publiques et en renforçant les inégalités. Ce fardeau n’a fait que remplir les poches de ceux qui n’allaient de toute façon ni le dépenser ni l’investir de manière productive, tout en augmentant les montants déjà énormes en circulation sur les marchés d’actifs spéculatifs. Comment une telle situation a-t-elle pu se maintenir ? D’une part en augmentant les emprunts publics, pour financer non pas une aide sociale pourtant vitale, mais bien des réductions d’impôts de plus en plus indécentes sur les grandes fortunes. D’autre part, l’accent a été mis sur les dépenses militaires, les subventions aux entreprises et autres, puis sur l’endettement privé, qui a atteint son apogée lors de la crise de 2008.

Si ces politiques néolibérales ont pu générer une quelconque croissance, c’est principalement sous le couvert de bulles d’actifs.

Si ces politiques néolibérales ont pu générer une quelconque croissance, c’est principalement en raison des « effets de richesse » provoqués par les bulles d’actifs, qui ont permis à une élite restreinte d’augmenter sa consommation, tandis que les autres restaient sur le carreau. Toutefois, au cours des douze dernières années d’« austérité », même cette source de croissance s’est tarie, l’Occident enregistrant les taux de croissance les plus faibles de toute l’histoire du néolibéralisme. Comme on le voit, l’option néolibérale ne peut donc même plus s’envisager comme stratégie de croissance, aussi anémique soit-elle. Lors des dernières décennies, la demande a été faible, la plupart des nouveaux consommateurs ainsi que la demande d’investissement ayant émergé en Chine et dans d’autres pays non occidentaux.

Le choc infligé à la demande par la pandémie actuelle a aggravé cette situation déjà désastreuse. En effet, les inégalités accumulées au cours des décennies néolibérales vont accentuer la propagation de la pandémie, ce qui, à son tour, renforcera les inégalités, avec, évidemment, des conséquences en termes de demande.

Ces dix dernières années, on a vu les gouvernements occidentaux et les banques centrales se démener pour préserver coûte que coûte le système capitaliste, notamment en tentant de répondre aux problèmes de croissance à grands coups de politiques monétaires. Ne lésinant pas sur les annonces spectaculaires, décideurs et experts ensorcellent la population en tirant de leur chapeau des politiques monétaires plus sophistiquées, voire carrément étranges, les unes que les autres. Entre des taux d’intérêt toujours plus bas, puis négatifs, des assouplissements quantitatifs (QE), des directives politiques émanant des banques centrales et bien d’autres idées encore, ils donnent l’impression de faire des pieds et des mains pour sauver l’économie mondiale. Il ne s’agit pourtant que de faire diversion. John Maynard Keynes, déjà, avait prévenu que le jour viendrait où la politique monétaire seule ne suffirait plus en tant que telle à déterminer un taux d’investissement optimal, et donc un taux de croissance acceptable, rendant vaine toute mesure de ce type.

Si les capitalistes ne peuvent ni ne veulent investir et créer de l’emploi, quelle est la valeur d’usage de la classe capitaliste ?​

Le brouhaha de la politique monétaire parvient par contre très bien à détourner l’attention du grand public de la politique budgétaire, c’est-à-dire de l’augmentation des dépenses et des investissements du gouvernement. Si quelques titres de la presse financière consentent à l’admettre, ils se contentent d’imaginer qu’une intervention budgétaire superficielle fera l’affaire.

​C’est oublier que Keynes complétait sa pensée en ajoutant : « aussi pensons-nous qu’une assez large socialisation de l’investissement s’avérera le seul moyen d’assurer approximativement le plein emploi4» (le plein emploi étant pour Keynes l’objectif premier d’une politique économique, un objectif dont on pourrait dire qu’il serait le premier pas vers une société meilleure, par-delà le capitalisme).

Il va sans dire que ce que Keynes appelait modestement « une assez large socialisation de l’investissement » s’apparenterait à une forme de socialisme dans lequel les gouvernements se mettraient à investir, ne serait-ce que parce que le secteur privé ne peut et/ou ne veut pas le faire. En d’autres termes, l’ampleur des mesures budgétaires nécessaires pour rétablir un niveau acceptable de croissance, d’emploi et de demande sera en effet telle qu’elle débouchera nécessairement sur de profondes remises en question. Si les capitalistes ne peuvent ni ne veulent faire la seule chose qui les rende, au mieux, tolérables, à savoir investir et créer de l’emploi, quelle est la valeur d’usage de la classe capitaliste ? Pourquoi nos États démocratiques devraient-ils les laisser contrôler nos économies ? Le capitalisme en est pourtant à ce stade depuis au moins dix ans et la crise actuelle pourrait bien faire en sorte qu’il devienne impossible de l’ignorer.

Quand la politique monétaire dérape​

On l’a vu, mettre l’accent sur la politique monétaire a occulté aux yeux du grand public la nécessité de mesures budgétaires. Mais cette politique a aussi fait des ravages en tant que telle, et semble être arrivée au bout de sa logique, aussi perverse soit-elle. Le secteur financier est celui qui a le plus tiré profit des assauts de déréglementation du néolibéralisme. L’état de dévastation dans lequel il a lui-même plongé la demande, qui a eu pour effet de diriger les fonds vers les marchés d’actifs plutôt que vers des investissements productifs, lui a également été bénéfique. Ce secteur est pourtant maintenant confronté à l’effondrement de son pilier principal. Le krach boursier de 1987 a été la première crise financière majeure de l’ère néolibérale. Le président de la Réserve fédérale de l’époque, Alan Greenspan, a réagi en régénérant les liquidités qui disparaissaient (en remplissant les verres vides, en gros), afin que la fête continue pour les spéculateurs. C’est ce que l’on a appelé le « Greenspan put ».

​Depuis lors, la Réserve fédérale et les banques centrales occidentales ont systématiquement réagi à chaque crise financière par une nouvelle injection de liquidités, à la fois en abaissant les taux d’intérêt et, de manière plus directe, en achetant des actifs plus volatils. Cette approche porte le nom d’assouplissement quantitatif.

Après un crise financière, la fête continue pour les spéculateurs.

On a justifié ces pratiques en invoquant la nécessité de redresser l’investissement, l’activité économique et l’emploi. Cependant, la seule chose qu’elles ont redressée est la capacité du secteur financier à poursuivre sa spéculation improductive, génératrice d’inégalités toujours plus profondes. Il s’en est suivi une série de bulles d’actifs, qui sont certes venues gonfler la fortune des 1 % et, dans une moindre mesure, des 10 %, mais ont plongé les 90 % restants dans une immense précarité lorsqu’elles ont éclaté. Le krach boursier de 1987 a été suivi par différentes crises financières au début et au milieu des années 1990, qui ont culminé avec la crise financière de l’Asie du Sud-Est, en 1997-1998, l’éclatement de la bulle Internet en 2000, puis la crise de 2008.

Bien que la politique monétaire n’ait jamais cessé de remplir les verres, l’ambiance est aujourd’hui nettement moins festive. Les flux de capitaux internationaux, par exemple, sont bloqués à moins de 65 % de leur pic d’avant 2008, malgré la générosité des banques centrales5. Les banques et les institutions financières sont pénalisées par des exigences de réserves plus élevées que le tour de vis réglementaire d’après-crise (par ailleurs inefficace) a réussi à imposer. Compte tenu de l’importance de la masse monétaire nécessaire pour gagner de l’argent actuellement sur les marchés financiers (il y a tellement d’argent en quête de rendement que les marges bénéficiaires ne peuvent que s’amoindrir), même cette imposition relativement faible a pesé sur les bénéfices du secteur financier.

Malgré cela, une énorme bulle boursière est parvenue à se constituer au cours de la dernière décennie et nous venons probablement de la voir éclater. La Réserve fédérale a eu beau baisser ses taux en urgence et promettre d’injecter des milliers de milliards dans le système au cours de la première semaine de mars, ces mesures sont restées sans effet. Le dimanche 15 mars, juste avant l’ouverture des marchés asiatiques, elle annonçait une nouvelle baisse des taux d’intérêt à un niveau proche de zéro, de nouveaux achats d’actifs, en plus de ses promesses habituelles de recourir à « toute sa boîte à outils »6. La Fed a désormais joué tous ses atouts. Depuis 2015, elle avait augmenté les taux d’intérêt dans le but avoué de pouvoir disposer d’une certaine marge de manœuvre pour réduire les taux en cas de nouvelle crise. Au cours des six derniers mois, et principalement en mars 2020, toutes ces réserves sont parties en fumée. Il ne reste plus rien. Des taux d’intérêt négatifs n’y changeront rien. Même les Européens, plus audacieux, ne se sont pas risqués au-delà de -0,5 % et la Fed s’est jusqu’ici refusée à s’aventurer en territoire négatif. Dans ce contexte, la prostration des marchés au lendemain des annonces de la Fed, puis leurs effondrements successifs d’est en ouest au cours de la journée, pose un diagnostic glaçant sur le potentiel de la politique monétaire.

Si les gouvernements interviennent et prennent réellement les mesures nécessaires, c’est tout l’avenir du capitalisme qui sera remis en question.

Quelle que soit la valeur que prennent les actifs dans la frénésie spéculative, quels que soient les encouragements de la Réserve fédérale à leur égard, ils restent en fin de compte soumis aux besoins et exigences de l’économie productive. La bulle Internet ne pouvait qu’éclater compte tenu de la faible valeur de bon nombre de ses actifs peu capitalistiques. Les bulles du logement et du crédit ont éclaté en 2008, lorsqu’il a fallu augmenter les taux d’intérêt pour préserver la valeur du dollar américain dans un contexte d’inflation des matières premières, ce qui a ralenti la hausse des prix de l’immobilier et multiplié les cas où la valeur des hypothèques dépassait celle des biens hypothéqués. Si les marchés boursiers paient aujourd’hui un lourd tribut à la pandémie, elle intervient toutefois dans un contexte précaire dû à des problèmes sous-jacents plus profonds.

À mesure que les marchés d’actifs, qui financent la spéculation sur la valeur d’actifs existants, prenaient de l’ampleur au fil des décennies, ils ont largement dépassé toute proportion raisonnable par rapport à l’activité productive, à savoir les investissements dans la production de nouveaux biens et services (ce que certains appellent l’économie « réelle »), alors même qu’ils en dépendaient. Dans le cadre de la crise actuelle, il faudrait au contraire que​ les banques et les institutions financières acceptent que les dépôts des entreprises productives représentent leur financement le plus fiable. Cependant, sous l’effet des chocs de l’offre et de la demande, les entreprises productives ont puisé dans leurs comptes, voire emprunté. Et, pour ne rien arranger, tous les grands groupes font la même chose au même moment.

Si une crise bancaire n’est pas immédiatement à l’ordre du jour, il ne faudrait pas se croire tirés d’affaire pour autant. Comme le faisait remarquer récemment un chroniqueur du Financial Times , la loi Dodd-Frank et d’autres mesures de durcissement des réglementations adoptées au lendemain de la crise de 2008, visant à rendre les banques plus résistantes, exigent justement qu’elles disposent d’un seuil minimum de dépôts des entreprises productives. « Perdre ces dépôts si rapidement menace la trésorerie et la conformité réglementaire des banques. Et ce, alors que nous sommes loin d’avoir atteint le pic des effondrements et faillites d’entreprises, qui ne manqueront pas d’accentuer la pression financière7. »

La Fed a beau se montrer disposée à injecter des liquidités, ce dont l’économie a maintenant besoin, c’est d’un moyen de créer une demande, tant en matière de consommation que d’investissement, pour rétablir et développer la production. Compte tenu de la faiblesse actuelle des dépenses et des investissements privés, seuls les gouvernements sont en mesure de réagir. Et là est tout le problème : leur inertie entraînerait une crise financière et économique généralisée bien plus profonde que la baisse temporaire de la production et de la consommation due uniquement à la pandémie mais, si au contraire les gouvernements interviennent et prennent réellement les mesures nécessaires, c’est tout l’avenir du capitalisme qui sera remis en question.

Une économie productive à bout de souffle

On l’a dit, au bout de quarante ans de néolibéralisme, le système productif était déjà arrivé à ses limites temporelles, spatiales et sociales. Alors que pendant une dizaine d’années après 1995, les chaînes d’approvisionnement occidentales faisaient le tour du monde pour aboutir en Chine, leur croissance avait déjà ralenti bien avant la crise de 2008, en raison d’un ensemble de facteurs, dont la saturation des marchés occidentaux étranglés par le néolibéralisme et la hausse des salaires en Chine. En outre, au lendemain de 2008 et de son virage austéritaire, l’Occident a subi de plein fouet les retombées de décennies d’« accords de libre-échange » qui, en réalité, n’étaient autres que des accords visant à faciliter les investissements étrangers avec un minimum d’entraves en matière de travail, d’environnement et autres. En dépit d’innombrables études affirmant que les niveaux de salaire et d’emploi en Occident n’étaient en rien liés à ces accords de libre-échange, en réalité, ils ont bel et bien grignoté tant les salaires que les emplois, en particulier dans la classe ouvrière occidentale.

Des artifices tels que le Brexit et les guerres commerciales déstabilisaient encore davantage des accords productifs mondiaux déjà fragiles.

La gauche aurait dû mobiliser le mécontentement de cette frange de la population. Au bout de décennies de diffamation par la droite néolibérale en pleine ascension, et de décennies de dérive à droite de la part de partis traditionnellement de gauche (peut-être à cause de leurs propres limites historiques profondes), elle n’en a pas été capable. Cette frustration a au contraire été récupérée par un populisme de droite, prompt à exploiter cette souffrance et les clivages électoraux provoqués par des artifices tels que le Brexit et les guerres commerciales, mais bien peu enclin à y remédier. Au final, tout cela a eu pour effet de déstabiliser encore davantage des accords productifs mondiaux déjà fragiles. L’épidémie de coronavirus n’a fait que nous propulser plus rapidement à l’heure des comptes.

La crise de la gestion de crise

Dernier élément de ce cocktail toxique : les mécanismes qui, historiquement, se sont chargés de gérer les crises du capitalisme, à savoir l’État et la politique. Des décennies de néolibéralisme ont tellement érodé les capacités des États et de la politique, au sens large, des sociétés occidentales, que nous ne pouvons pas compter sur elles pour apporter une réponse cohérente à la crise actuelle, que ce soit pour maîtriser et mettre fin à la pandémie à court terme, ou pour assurer l’indispensable réorientation économique à long terme.

Nous ne pouvons pas compter sur des états érodés par le néoliberalisme pour apporter une réponse cohérente à la crise actuelle.

La lenteur des réponses des pays occidentaux à la pandémie est la preuve la plus évidente de cette incapacité. Après avoir passé des mois à critiquer la réponse de la Chine, l’Occident s’est montré bien moins efficace qu’elle au moment de réagir. Le rapport de la mission conjointe OMS-Chine sur la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) a conclu que :

Face à un virus jusqu’alors inconnu, les efforts déployés par la Chine pour tenter de juguler la maladie ont peut-être été les plus ambitieux, les plus prompts et les plus agressifs jamais entrepris. La Chine avait initialement mis en place une stratégie nationale visant à encourager une surveillance généralisée de la température, le port du masque et le lavage des mains. Toutefois, à mesure que l’épidémie évoluait et que les connaissances à son sujet s’étoffaient, le pays s’est basé sur une approche scientifique axée sur l’analyse des risques pour affiner la mise en œuvre des mesures. Il a ainsi mis en place des méthodes spécifiques adaptées au contexte de la province, du comté et même de la communauté, à la capacité du milieu et à la nature de la transmission de nouveaux coronavirus dans ce dernier8.

Le contraste avec l’Occident ne pouvait pas être plus frappant. Prenez les États-Unis et le Royaume-Uni, ses deux principales nations néolibérales. Dans les deux cas, quatre décennies de néolibéralisme ont réduit la capacité de l’État, anéanti des institutions essentielles et entraîné la perte de leurs meilleurs effectifs. Dans les deux cas, la classe politique a perdu toute crédibilité et les systèmes politiques sont désormais désorganisés au point d’avoir permis à de véritables charlatans de se hisser aux plus hautes fonctions politiques. Comment des systèmes épuisés à ce point pourraient-ils être en mesure de développer la volonté politique et la capacité publique à faire face à la crise actuelle ? On pourrait même ajouter, d’ailleurs, que cette pandémie met également à l’épreuve l’architecture même de la zone euro.

Aux États-Unis, où le système médical est privé, ce sont les assurances, les coûts et d’autres paramètres commerciaux qui continuent de déterminer une réponse pour le moins désordonnée. Les tests mêmes sont organisés de manière aléatoire, de sorte que l’ampleur véritable de la pandémie reste un mystère. Le Royaume-Uni où, au bout de plus de dix ans d’austérité, le Service national de santé (NHS) s’était déjà retrouvé contraint de reporter des procédures électorales, en raison de son incapacité à faire face aux habituelles épidémies de grippe saisonnière, a tenté de faire de nécessité vertu en prétendant favoriser l’« immunité collective ».

​Compte tenu du fait que les plus démunis seraient aussi les plus durement frappés par la pandémie, accepter que le virus se propage, que des dizaines d’« êtres chers » y laissent leur peau et que seuls les plus forts survivent, n’était rien d’autre qu’un aveu d’échec, aux relents honteusement génocidaires. Enfin, le niveau de désinformation généré par l’emprise des médias privés et des réseaux sociaux sur les systèmes d’information du monde occidental n’arrange rien, loin de là.

En outre, les rivalités et les tensions internationales accentuent le niveau d’incapacité des différents pays, ce qui complique encore la coordination des réponses au niveau international. Ces rivalités bien caractéristiques du 21e siècle trouvent évidemment leurs racines dans le fait que l’Occident est de moins en moins le centre de gravité économique du monde. Ce déplacement est principalement dû à la faible croissance de l’Occident au cours des décennies néolibérales, tandis que la Chine et certains autres gouvernements parvenaient à échapper ou s’adapter à ses contraintes. Cela fait longtemps que l’Occident voit ce changement d’un très mauvais œil et y réagit violemment, notamment en intensifiant ses guerres militaires et économiques contre ceux qu’il voit comme des rivaux et des « arrivistes ». La montée du populisme n’a fait qu’empirer les choses.

Les rivalités et les tensions internationales accentuent le niveau d’incapacité des différents pays.

Alors que la qualité des liens internationaux après 2008 a toujours été exagérée et que les efforts du G20 n’ont guère contribué à atténuer la crise, l’ère de « l’Amérique d’abord » et du Brexit révèle un nouveau niveau de discorde. La tentative de Donald Trump d’offrir aux entreprises pharmaceutiques de « grosses sommes » pour se garantir l’accès exclusif à un vaccin est sans doute l’expression la plus récente du cynisme des États occidentaux dans le cadre de cette crise. La plupart des cercles politiques et médiatiques occidentaux rechignent tant à accepter de tirer des leçons de l’efficacité de la Chine qu’ils se refusent ne fût-ce qu’à évoquer toute avancée médicale de ce pays vers un traitement efficace. Ne parlons même pas de discuter, voire d’adopter toute solution provenant éventuellement de la Chine. Pendant ce temps, des sanctions internationales empêchent des gouvernements diabolisés, comme le Venezuela, par exemple, d’acquérir les médicaments nécessaires.

Si la pandémie de coronavirus s’était abattue sur une économie mondiale saine et harmonieuse, les dégâts auraient été conséquents, mais circonscrits dans le temps et dans l’espace. Or, elle frappe une économie mondiale et un système capitaliste déjà affaiblis par des décennies de néolibéralisme. Son impact est, et restera, inextricablement lié à cette faiblesse sous-jacente. De ce qui précède, on peut clairement déduire que cette situation offre à la gauche une voie royale pour progresser. Mais on aura l’occasion d’y revenir.

Article publié pour la première fois dans Canadian Dimension. Traduit et republié avec autorisation.

Footnotes

  1. Alan Freeman, The sixty-year downward trend of economic growth in the industrialised countries of the world, document de travail n° 1 du groupe de données du GERG.
  2. Nouriel Roubini, « The Anatomy of the Coming Recession », Project Syndicate », 22 août 2019.
  3. Andrew Sparrow, « Boris Johnson calls coronavirus ‘worst public health crisis for a generation’ – as it happened », The Guardian.
  4. John Maynard Keynes, La théorie générale de l’emploi, de l’investissement et de la monnaie. Chapitre 24.
  5. Susan Lund, Eckart Windhagen, James Manyika, Philipp Härle, Jonathan Woetzel et Diana Goldshtein, « The new dynamics of financial globalization », McKinsey Global Institute, août 2017.
  6. FT Reporters, « Fed cuts US interest rates to zero as part of sweeping crisis measures », Financial Times, 15 mars 2020.
  7. Rana Foroohar, « How coronavirus became a corporate credit run », Financial Times, 15 mars 2020.
  8. Rapport de la mission conjointe OMS-Chine sur les maladies à coronavirus 2019 (COVID-19), 16-24 février 2020.